ARTICLE
Auteur(s) : M Moudjou1,
M
Ermonval2
1Unité de virologie et immunologie moléculaires,
Équipe infections à prions, Inra, 78352 Jouy-en-Josas, France
2Institut Pasteur, Unité de génétique moléculaire
des bunyavirus, département de virologie, 75015 Paris,
France
Maladies à prions et concept prion
Encéphalopathies transmissibles chez les mammifères :
variations sur un même thème
Les maladies à prions, aussi appelées encéphalopathies spongiformes
transmissibles (EST), sont des maladies neurodégénératives
provoquant des troubles neurologiques progressifs à issue
inéluctablement fatale. Elles peuvent être d'origine sporadique,
génétique ou transmise. Elles touchent l'homme ainsi qu'une variété
d'animaux d'élevage ou sauvages. Malgré les différentes
nomenclatures sous lesquelles elles ont été décrites, ces maladies
sont causées par des agents infectieux de même nature : les prions
[1]. Selon la théorie de « la protéine seule », émise par Stanley
Prusiner et en accord avec l'hypothèse déjà proposée dans les
années 1960 par le mathématicien J.S. Griffith [2], l'agent
responsable des EST serait une protéine. L'une des caractéristiques
principales des encéphalopathies spongiformes est la présence dans
le système nerveux central, et parfois dans les organes lymphoïdes,
d'agrégats protéiques constitués de PrPSc (Sc pour
scrapie, nom anglo-saxon de la tremblante du mouton) correspondant
à une forme anormalement structurée de la protéine prion cellulaire
PrPC de l'hôte. L'accumulation de la PrPSc
dans le cerveau provoque une dégénérescence neuronale.
Les individus atteints développent des symptômes relatifs à
des dysfonctionnements de nature cognitive et motrice qui
apparaissent après une période d'incubation relativement longue
pouvant atteindre jusqu'à 40 ans chez l'homme. Les EST
humaines connues sont : la maladie du Kuru, apparue chez les Foré
de Papouasie-Nouvelle-Guinée à la suite de pratiques de
cannibalisme rituel ; la maladie de Creutzfeldt-Jakob (MCJ) dont la
forme la plus fréquente est sporadique, avec 1,7 cas par million
d'individus et par an, mais qui existe aussi sous forme génétique,
iatrogène ou acquise (vMCJ) ; le syndrome de
Gerstmann-Sträussler-Scheinker (GSS) ; l'insomnie fatale familiale
(IFF). La transmission humaine dite iatrogène a eu lieu lors
de greffes d'organes, d'injections d'hormones de croissance ou
d'implantation d'électrodes [3].
Chez les animaux, le prototype des maladies à prions est la
tremblante du mouton (et de la chèvre) décrite au début du
XIXe siècle. Une autre maladie à prions naturelle,
rencontrée en Amérique du Nord, provoque la maladie du
dépérissement chronique (chronic wasting disease, CWD) qui s'étend
à de nombreux cervidés sauvages. L'encéphalopathie spongiforme
bovine (ESB), dite maladie de la vache folle, est apparue chez les
bovins en Grande-Bretagne au milieu des années 1980 alors que les
bovins semblaient jusqu'alors indemnes de ce type de maladie.
Durant les 25 dernières années, l'épidémie de l'ESB a touché plus
de 183 000 bovins et a provoqué des crises alimentaires et
économiques importantes. L'alimentation à partir de farines
animales mal décontaminées a été mise en cause, posant le problème
de l'émergence chez les bovins d'une nouvelle maladie à prions
supposée provenir de l'agent de la tremblante du mouton ou de cas
rares d'ESB non détectés auparavant [4]. L'épidémie de la vache
folle a été suivie par l'identification, en 1996, du nouveau
variant humain de la MCJ (vMCJ) dont il a été prouvé qu'il était dû
à l'agent de l'ESB [5] contracté par consommation de produits
contaminés d'origine bovine. Ce nouveau variant, contrairement
aux autres MCJ connues, affecte des personnes jeunes et est associé
à la présence d'agrégats de PrPSc ayant les mêmes
caractéristiques que ceux de l'ESB.
Depuis l'introduction du néologisme prion en 1982 [6] provenant
de l'acronyme anglais, proteinaceous infectious particle, de
nombreuses données expérimentales ont montré le rôle primordial de
la protéine PrPC dans la réplication et la transmission
de l'agent infectieux. Des souris invalidées pour l'expression
de la PrPC sont insensibles à une infection par des
prions. Par ailleurs, l'expression de la PrPC dans les
neurones est nécessaire à la manifestation des phénomènes de
neurodégénérescences associées [7]. Originellement, le terme prion
a été défini comme « une petite particule protéique infectieuse,
résistante à la plupart des procédés qui détruisent les acides
nucléiques ». Cette définition est toujours valable, car aucun
acide nucléique spécifique n'a été trouvé associé à l'agent.
L'élément central dans la pathogenèse des prions reste bien la
conversion de la protéine normale PrPC en une protéine
anormale dite PrPSc. Contrairement à la PrPC
dont la structure secondaire est riche en hélices α, la
PrPSc est riche en feuillets β, mais aussi, insoluble
dans les détergents non ioniques, s'agrège et est partiellement
résistante aux protéases. Ainsi, selon « la théorie de la protéine
seule » régissant les infections à prions :
- – la PrPSc est la principale constituante de
l'agent transmissible ;
- – la réplication de ce dernier est le résultat d'un
changement conformationnel de la PrPC.
Un tel processus de conversion peut, par ailleurs, rendre compte
des différentes étiologies des maladies à prions. Il peut en
effet être déclenché soit par contact avec un prion exogène (cas
transmis), soit par une transconformation stochastique (cas
sporadiques), soit par mutation du gène codant pour la
PrPC, ce qui conduit à l'expression d'une protéine dont
la convertibilité est accrue (cas génétiques).
Hypothèse prion dite de la protéine seule : la
preuve finale ?
Le concept prion repose donc sur l'hypothèse selon laquelle l'agent
infectieux est constitué d'une forme anormale d'une protéine dont
la genèse est obtenue par transconformation d'une forme normale de
la même protéine. Cette conversion nécessite une interaction
physique entre ces deux formes de PrP. Selon cette théorie, le
processus de conversion doit être possible in vitro, dans un
système acellulaire par mélange des deux conformères de la protéine
prion. Historiquement, ce type d'expérience a été réalisé avec
succès pour la première fois par Kocisko et al. [8] par
coincubation de PrPSc semi-purifiée avec de la protéine
PrPC radiomarquée utilisée comme substrat de conversion.
Ces conditions ont permis de générer de la PrPSc
radioactive résistante à la protéase K (PK), indiquant que les
noyaux de PrPSc ont bien transformé la PrPC
radioactive. Cependant, ces expériences qui nécessitaient des
stœchiométries élevées de PrPSc n'ont pu clairement être
reliées au caractère infectieux des prions. Elles ont néanmoins
permis de reproduire in vitro les caractéristiques de spécificité
de souches (voir plus loin) et d'homologie de séquence en
acides aminés importantes pour leur propagation [9, 10].
La mise en œuvre d'une nouvelle technologie appelée PMCA :
Protein Misfolding Cyclic Amplification par Saborio et al.[11]
a conduit à des avancées renforçant l'hypothèse prion.
La technique PMCA consiste en une succession de cycles
d'incubation à 37 °C et de sonication, appliquée à un homogénat de
cerveau sain contenant la PrPC « ensemencée » par de
très faibles quantités de matériel infecté. Son principe repose sur
la capacité de la sonication à fragmenter des agrégats de
PrPSc néoformés pour générer de nouveaux noyaux
infectieux, aboutissant à une augmentation exponentielle de
PrPSc par transconformation du substrat PrPC
(figure 1).
Ce processus de conversion peut-être perpétué indéfiniment par
dilutions sériées du produit amplifié dans de nouveaux homogénats
de cerveaux sains fraîchement préparés. L'amplification
considérable de PrPSc obtenue par la technique PMCA
s'accompagne d'une augmentation des titres infectieux [12]. Cette
technique a finalement permis de produire de la PrPSc
PK-résistante et infectieuse à partir de PrPC hautement
purifiée mais en présence de facteurs tels des acides nucléiques ou
des polyanions [13].
Selon le principe de propagation des prions et afin de
s'affranchir de facteurs pouvant être présents dans les homogénats
de cerveaux sains, il a été tenté de transconformer de la PrP
recombinante (PrPrec) purifiée vers un état fibrillaire,
voire amyloïde pour en tester le pouvoir pathogène. Récemment,
Atarashi et al. ont mis au point une technique, QuIC
(Quaiking-Induced Conversion) dont le principe s'inspire de celui
de la PMCA mais utilise l'agitation mécanique au lieu de la
sonication comme moyen de fragmentation des fibrilles de
PrPrec néoconverties [14]. Dans cette étude utilisant de
la PrPrec purifiée comme substitut à la PrPC
de cerveau sain, le produit d'amplification s'est révélé peu
infectieux, probablement pour des raisons liées à l'organisation
structurale des fibrilles de PrPrec ainsi générées.
D'autres équipes ont testé l'infectiosité de PrPrec
convertie en fibrilles in vitro mais sans succès avéré [15-17].
Les premiers résultats probants ont été publiés par Legname
et al. [18]. Cependant, ces premières données étaient
critiquables, car les auteurs avaient utilisé une protéine PrP de
hamster dépourvue de sa partie N-terminale. Surtout, les tests
d'infection avaient été réalisés avec des souris transgéniques qui
exprimaient cette même PrP tronquée à un niveau très élevé (16 à 32
fois) en comparaison du niveau de PrPC dans un cerveau
de hamster, et ces souris avaient tendance à développer
spontanément des signes neurologiques probablement dus à la
surexpression de PrP tronquée. L'inoculation à des souris sauvages
d'homogénats de cerveaux issus de ces souris atteintes suite à
l'injection de PrPrec transconformée a toutefois révélé
la présence d'un agent prion transmissible. Ces études ont
récemment été reprises et confirmées en utilisant de la protéine
PrPrec non tronquée, convertie vers un état riche en
feuillets β et inoculée soit à des souris ne surexprimant que
quatre fois la PrP complète [19], soit à des souris sauvages [20],
soit en utilisant des hamsters et de la PrPrec de la
même espèce [21]. De plus, plusieurs souches expérimentales de
prions ayant des caractéristiques pathologiques et physicochimiques
nouvelles ont ainsi été isolées [19, 21-23], y compris des souches
dont les PrPSc sont dites senPrPSc, car
sensibles au traitement par la PK [24]. Ce dernier résultat
invite à s'interroger sur la capacité des tests de diagnostic basés
exclusivement sur la propriété de résistance des prions à la
protéolyse à détecter tous les types de prions. Il est à
souligner ici un travail récent combinant l'utilisation de
PrPrec murine, la technique PMCA et des additifs tels le
phospholipide POPG (1-palmitoyl-2-oléoylphosphatidylglycérol) et
des ARN tissulaires totaux [20]. Cette approche a pour la première
fois produit in vitro un prion capable d'infecter des souris
sauvages en induisant une mortalité précoce (150 jours), et
ce, dès le premier passage. Une approche similaire a tout récemment
permis de générer un prion de hamster en absence de tout cofacteur
additionnel [25]. Il est à noter que dans ce cas, l'espèce
formée est moins infectieuse. Ces résultats appuient très
fortement l'hypothèse de la protéine seule dans les maladies à
prions et mettent en lumière le rôle facilitant et/ou stabilisateur
de certains cofacteurs.
Caractérisation de la particule infectieuse
Notion de souche de prions :
la PrPSc, une protéine à géométrie
variable
L'existence de différentes souches de prions est l'un des aspects
les plus énigmatiques et les plus difficiles à expliquer compte
tenu de la nature exclusivement protéique de l'agent pathogène des
EST. Cela a d'ailleurs longtemps fait obstacle à l'hypothèse prion
en suggérant que le support des variations de souches devait
dépendre d'un acide nucléique (théorie du virus ou du virino [26]),
par analogie aux souches de micro-organismes présentant des
spécificités d'hôte et de virulence dépendantes de leur génotype.
L'étude des prions de levure, comme on le verra plus loin, a été
cruciale non seulement à la validation du concept prion, mais aussi
à la compréhension du phénomène de souches [27].
Des souches de prions différentes présentent des
caractéristiques phénotypiques et biochimiques stables et
distinctes qui sont préservées après transmission à un même hôte.
Une souche de prion peut être définie par :
- – le temps d'incubation de la maladie qu'elle induit
chez l'hôte ;
- – la distribution cérébrale des dépôts de
PrPSc ainsi que les lésions neuropathologiques
(spongioses, profils lésionnels) et les symptômes associés ;
- – les caractéristiques physicochimiques spécifiques à la
PrPSc de chaque souche. Parmi les paramètres
biochimiques, le profil glycotypique de la molécule
PrPSc partiellement résistante à un traitement à la PK
(PrPres) est défini par les taux relatifs des
différentes formes non, mono et biglycosylées de PrPres
et par la taille de la forme non glycosylée, déterminés par
électrophorèse. Ce dernier critère est souvent utilisé pour le
diagnostic et la classification des souches de prions (figure 2).
Toutefois, cette classification repose sur la spécificité des
anticorps utilisés pour la détection et se révèle aujourd'hui plus
compliquée. En effet, la PrPres de type 1 a pu être
détectée dans plusieurs cas humains classés auparavant comme MCJ de
type 2 ou comme vMCJ [28]. Cela a été mis en évidence grâce au
développement de nouveaux anticorps de haute affinité pour la
région N-terminale riche en octapeptides répétés de la PrP, qui
reconnaissent la PrPres de type 1 mais pas celle de type
2 [28, 29]. Cette complexité est aussi révélée par l'analyse du
taux d'accumulation d'un fragment produit par protéolyse endogène
de la PrPSc, le fragment C2 qui varie en fonction des
systèmes cellulaires ou des tissus infectés [29]. Le taux de
fragment C2 par rapport à la PrPSc non clivée pourrait
alors, pour une souche et dans un tissu donné, refléter des
propriétés liées au tropisme cellulaire et avoir des conséquences
sur la signature biochimique de la souche.
Les modèles transgéniques murins ont été largement utilisés pour
analyser le phénomène de souches de prions [30]. Des souris
génétiquement modifiées afin d'exprimer uniquement la protéine
PrPC d'origine humaine, ovine ou bovine sont capables de
propager des souches de prions issues de ces mêmes espèces et dont
les caractéristiques sont généralement préservées. Des modèles
de souris transgéniques ont par exemple permis de définir deux à
trois groupes de MCJ humaines [5, 31] et ont montré que le nouveau
variant de la MCJ en était distinct mais présentait des similitudes
avec l'agent de l'ESB (figure 2), prouvant ainsi
que la souche de prion bovin avait, par franchissement de la
barrière d'espèce, provoqué l'émergence du nouveau variant humain
de la MCJ. Concernant les souches de tremblante adaptées à la
souris, alors que l'on pensait qu'il existait une vingtaine de
souches différentes [32], il semble que leur nombre en soit plus
limité et qu'au maximum cinq profils majeurs de souches puissent
rendre compte d'une grande part de la diversité des phénotypes
observés en conditions naturelles [33].
Il est à noter que de nouvelles souches de prions continuent à
être découvertes [4], à l'image de la souche Nor98, responsable
d'une forme atypique de tremblante décrite pour la première fois en
1998 chez les ovins, en Norvège et des deux souches de prions
découvertes récemment chez les bovins. Ce sont les programmes
de surveillance active mis en place pour les ruminants depuis 2001
qui ont dévoilé la présence, dans de nombreux troupeaux de moutons,
d'une souche de tremblante dont le profil biochimique est atypique
comparé à celui des souches classiques de tremblante. De façon
inattendue, cette nouvelle souche, qui s'est révélée être identique
à Nor98, touche les moutons réputés réfractaires aux souches
classiques de tremblante et ayant le génotype ARR/ARR en relation
avec le polymorphisme de la PrPC de mouton [34]. À la
lumière de ces données, il est légitime de se poser la question de
la pertinence du programme de sélection génétique des moutons de
génotype ARR visant à éradiquer la tremblante. Par ailleurs, à côté
de la souche de l'ESB longtemps considérée comme unique, les deux
nouvelles souches de prions bovins ont été identifiées récemment au
Japon et en Italie, puis en France et aux États-Unis. Contrairement
à l'ESB, leur fréquence d'apparition est faible (0,35 à 0,41 cas
par million de vaches) avec seulement 36 cas de bovins dénombrés
depuis 2002, et elles touchent des animaux âgés (9 à 13 ans).
Ces informations suggèrent l'existence de formes sporadiques
de prions bovins passées inaperçues [35].
L'hypothèse qui se dessine pour expliquer le phénomène de souche
repose essentiellement sur l'implication d'une variabilité
conformationnelle de la structure tertiaire de la molécule de
PrPSc et/ou de celle de l'organisation des oligomères
(structure quaternaire) qu'elle constitue [19], comme illustré plus
bas et dans la figure
3. La notion de souche de prions peut être résumée
selon le cheminement : une protéine, plusieurs conformations,
plusieurs souches, différentes pathologies. Si tel est le cas, la
PrPSc peut être qualifiée de protéine à géométrie
variable. Les mécanismes moléculaires sous-tendant cette
variabilité structurale ne sont pas encore compris, de même que les
relations physiologiques entre les conformations différentes, le
profil glycotypique, la distribution spatiale de la
PrPSc dans les différentes régions du cerveau et les
mécanismes de neurodégénéresence. Un degré supplémentaire de
complexité est atteint avec la mise en évidence de différentes
formes de prions [28] et de la possible coexistence de souches
associées à une maladie à prions donnée [33, 36].
Particule infectieuse : une question de taille
Si la structure de la PrPC a pu être déterminée par
différentes approches (RMN, cristallographie), celle de la
PrPSc n'est que partiellement connue, car obtenue à
basse résolution avec du matériel semi-purifié. L'essentiel de nos
connaissances sur la PrPSc en termes de structure peut
se résumer en deux points :
- – la PrPSc est très enrichie en feuillets β
;
- – elle est organisée en fibrilles, en agrégats ou en
structures amyloïdes [37].
Depuis la constatation que la taille de l'agent pathogène des
prions, déduite des premiers travaux d'inactivation par les
rayonnements ionisants [38], était plus petite que celle des virus
connus à l'époque, peu de données ont été rapportées sur la taille
de la particule infectieuse. Notamment, la question de l'état
d'oligomérisation de la sous-population de PrPSc portant
le pouvoir infectieux le plus élevé reste posée. Des résultats
récents obtenus par filtration proposent une taille de l'agent
infectieux comprise entre 15 et 35 nm selon les souches
étudiées [39]. Des analyses par AFFF (Asymmetrical Flow
Field-Flow Fractionation) et par dispersion de la lumière
multiangle ont montré que la particule la plus infectieuse de
PrPres pour la souche 263K de hamster était de forme
sphérique et/ou elliptique, avec un diamètre compris entre 17 à
27 nm pour une masse moléculaire variant de 300 à
600 kDa. Pour une particule infectieuse exclusivement
constituée de PrP, l'oligomère correspondant contiendrait 14 à 28
molécules. La définition de « particule la plus infectieuse »
en termes d'efficacité de conversion ou en termes de pathogénicité
reste à préciser. Quelques éléments expérimentaux soulignent
toutefois un pouvoir de conversion plus élevé in vitro des petits
oligomères plutôt que des gros agrégats de PrPres [40].
Il est légitime de penser que l'unité la plus infectieuse
puisse avoir une taille compatible avec une activité cytotoxique,
comme par exemple des protofibrilles qui peuvent former des pores
membranaires affectant l'intégrité cellulaire [41].
Le lien entre la résistance à la protéolyse de la
PrPSc et l'infectiosité est une question assez
récurrente dans le domaine des prions. Des exemples de
découplage entre ces deux propriétés ont été décrits sans que pour
autant l'entité infectieuse sensible à la PK (senPrPSc)
ait pu être clairement caractérisée [42, 43]. Dans la plupart des
cas, la senPrPSc est associée à des particules dont
l'état d'agrégation est moindre que celui d'agrégats de
PrPSc résistants au traitement à la PK [44, 45].
L'utilisation d'une autre protéase, la thermolysine, capable de
digérer la PrPC mais non la PrPSc, a montré
l'importance quantitative de la senPrPSc dans plusieurs
modèles expérimentaux ou d'infection naturelle [29, 46, 47].
Tout récemment, une étude comparative des propriétés
physicochimiques de la PrPSc de diverses souches de
prions produites dans des modèles de souris transgéniques définis a
été réalisée à partir de fractions obtenues par sédimentation en
gradient de vélocité. Le potentiel infectieux associé aux
différents états d'agrégation de PrPSc a été évalué
[48]. Alors que le profil de sédimentation de la PrPres
varie selon les souches de prions, cette étude a montré que le
profil correspondant aux particules les plus infectieuses n'est pas
systématiquement superposable à celui du pic de sédimentation
contenant la majorité de PrPres. Ainsi, dans le cas des
souches dites rapides qui présentent un temps court d'incubation de
la maladie, l'infectiosité est associée aux fractions de faible
coefficient de sédimentation correspondant à une taille estimée à
150 kDa et contenant peu de PrPres [48, 49]. Pour
ces souches, on peut envisager que l'essentiel de l'infectiosité
soit porté par une faible proportion de particules de
PrPSc résistante à la PK, par une sous-population de
PrPSc sensible aux traitements protéolytiques ou par des
particules de PrPSc associées à d'autres composantes
cellulaires tels des lipides ou des lipoprotéines de faible densité
[48].
La stabilité des fibres de PrPSc en relation avec
leur pouvoir infectieux est une notion importante à considérer dans
les maladies à prions et a été étudiée dans un modèle de prions
synthétiques [23]. La stabilité des oligomères de prions
aurait en effet des conséquences sur leur capacité à être
fragmentés in vivo, propriété nécessaire mais non suffisante pour
la transmission de l'agent : les plus susceptibles
à la fragmentation pourraient s'amplifier et se propager
aisément et, par conséquent, être plus efficacement transmissibles
[50].
Prions de levure et validation du concept
prion
Le rôle d'une protéine en tant qu'agent pathogène dans la
propagation et/ou la transmission de diverses maladies
neurodégénératives à prions est maintenant bien admis. Cependant,
c'est la compréhension, grâce à l'hypothèse prion, de la
transmission épigénétique de certains caractères connus de longue
date chez la levure [51] qui a, en retour, apporté une validation
au concept prion.
Le fait que le concept prion ait donné son nom à la protéine
responsable d'EST entraîne une ambiguïté de terminologie. Lorsqu'il
s'agit de prions de levure, les protéines impliquées ne présentent
pas d'homologie de séquence avec la protéine PrPC de
mammifère. On se réfère dans ce cas au concept prion en tant que
phénomène de transmission d'information portée par une structure
particulière d'une protéine. De nombreuses revues font le
point sur les prions de champignons [52-55], et il ne sera abordé
ici que les éléments appuyant le concept prion.
Transmission épigénétique de caractères
chez les champignons
Deux exemples de phénotype chez la levure
Saccharomyces cerevisiae illustrent des processus de
transmission de caractères sans que le matériel génétique ne soit
directement impliqué [51]. Ce n'est que récemment que ces
phénomènes épigénétiques ont pu être expliqués. Dans le cas des
levures [URE3], ce phénotype est relié à une dérégulation du
métabolisme azoté [56]. Il a été montré que l'agrégation de la
protéine Ure2p rend cette dernière incapable d'assurer son rôle de
régulateur négatif de transcription de gènes impliqués dans le
catabolisme de l'azote. Par ailleurs, chez les levures dites
[PSI+], l'agrégation du facteur de terminaison de traduction Sup35p
empêche partiellement la reconnaissance de codons stop [57]. Cette
perte de contrôle d'arrêt de traduction peut conduire à la synthèse
de nouvelles protéines favorisant dans certaines conditions
l'émergence de nouvelles propriétés (voir plus loin). Dans ces deux
exemples, les protéines agrégées sont riches en feuillets β et
forment des fibres amyloïdes stables, support d'information
transmise aux cellules filles. Ces deux prions de levure
présentent par ailleurs toutes les autres propriétés de ceux de
mammifères :
- – il est possible de transférer des agrégats protéiques
purifiés à des cellules normales de levure et de leur transmettre
le nouveau phénotype ;
- – la propagation après transmission ne peut se faire que
si la levure exprime la protéine endogène correspondante ;
- – des agents dénaturant les protéines (chlorure de
guanidium) empêchent la reformation d'agrégats de prions et
restaurent le phénotype de départ.
C'est ainsi que l'hypothèse prion d'une transmission de
caractères par l'intermédiaire d'une protéine seule a trouvé une
validation chez la levure. Il est à noter que l'expression de
la protéine Sup35 de levure et la propagation de ses
caractéristiques prion ont été obtenues expérimentalement en
cellules de mammifères [58, 59], suggérant l'existence de
mécanismes communs, de la levure à l'homme, pour ces processus de
transmission d'informations via des structures protéiques.
Le phénomène prion observé chez la levure a également apporté
des éléments de réponse à la question des souches de prions. En
effet, différentes structures d'agrégats amyloïdes associées à des
phénotypes différents ont pu être décrites [27, 52, 60]. Notamment,
il a été établi que la protéine Sup35 pouvait s'agréger in vitro
selon au moins deux « conformations » (différents types de fibres
amyloïdes). Une fois introduits dans la levure, ces agrégats
conduisent à des degrés variables de manifestation de phénotypes
[PSI+]. Ces souches de [PSI+] sont alors caractérisées par la
couleur des levures qui dépend du degré d'inactivation de la
protéine prion Sup35. Les études chez la levure appuient donc
tous les aspects du concept prion en montrant que des conformations
protéiques différentes (phénomène de souches) peuvent moduler
certaines activités, être amplifiées (réplication), être transmises
à des cellules filles (propagation) ainsi qu'expérimentalement à
d'autres cellules (infection).
Un autre exemple bien étudié de transmission épigénétique de
caractère concerne l'induction d'une mort cellulaire chez le
champignon filamenteux Podospora anserina, via l'agrégation de
la protéine HET-s impliquée dans un processus d'incompatibilité
entre les éléments formant l'hétérocaryon après fusion de deux
mycéliums de génotypes Het-s et Het-S [61, 62].
Analogies conformationnelles et « domaines prion »
interchangeables
Le phénomène de nucléation est assuré par des domaines
identifiables (domaines prion) sur les protéines formant des
structures amyloïdes (figure 4). Alors que la
délétion de ces domaines supprime le phénomène de polymérisation,
celui-ci peut être induit sur des protéines hétérologues (GFP,
récepteurs aux glucocorticoïdes, hémagglutinine) fusionnées à ces
domaines peptidiques qui se présentent donc comme modulables [58,
63]. Pour Sup35p, la fonction catalytique est portée par la région
C-terminale de la protéine, et c'est son domaine N-terminal qui a
la capacité d'adopter une structure apte à s'agréger. Lorsque cette
région est remplacée par le domaine prion d'autres protéines
impliquées dans des processus de conversion (Ure2p ou Rnq1p),
l'état prion est conféré à la protéine de fusion contenant le
domaine fonctionnel de Sup35p et peut alors transmettre le
caractère [PSI+]. Ces études ont prouvé que les domaines prion
étaient nécessaires et suffisants pour permettre la formation
d'agrégats amyloïdes. Bien qu'il n'y ait pas d'homologie dans la
séquence en acides aminés de ces « domaines prion », des
caractéristiques communes émergent, telle la présence de résidus
polaires non chargés, des répétitions de résidus glutamine et
asparagine ou encore des séquences oligopeptidiques répétées.
Certaines séquences au sein des domaines prion pourraient être
importantes pour induire l'agrégation alors que d'autres le
seraient pour le processus d'autoréplication. De nombreux
exemples d'interversion de domaines prion sont maintenant publiés,
et on peut mentionner la capacité de séquences polyglutamine
dérivées de l'huntingtine (maladie d'Huntington) à induire la
polymérisation de Sup35p (figure 4) à condition que
le nombre de répétitions dans la séquence polyQ soit suffisant
(plus de 40 résidus).
Des prédictions de séquences indiquent que des protéines de
diverses espèces présentent des caractéristiques les rendant aptes
à exister sous différentes formes. Des domaines putatifs prion
ont été trouvés sur 1 à 3 % de protéines de S. cerevisiae, de
C. elegans, de D. melanogaster et sur un nombre important
de protéines d’Arabidopsis thaliana mais aussi humaines [55].
Des travaux très récents d'analyse de séquences et
d'interversion de domaines protéiques ont conduit à
l'identification et à la validation de protéines à caractère
amyloïdogénique chez la levure, suggérant que le phénomène prion
est répandu chez les eucaryotes inférieurs [64]. À l'appui de cette
hypothèse, une équipe vient de démontrer l'existence d'une septième
protéine prion, le régulateur de transcription Sfp1 responsable du
déterminant non mendélien [ISP+] chez S. cerevisiae [65].
Phénomène prion en biologie : un concept plus général
Le fait qu'une protéine puisse transmettre une information en
propageant son empreinte conformationnelle à une protéine endogène
à l'intérieur d'une même cellule mais surtout entre cellules, voire
entre individus d'une même espèce ou d'espèces différentes est en
soi un concept révolutionnaire qui conduit à réévaluer certains
aspects du dogme central en génétique moléculaire. La capacité
de certaines protéines à exister sous différentes conformations et
les informations différentes qui y sont associées pourraient avoir
un rôle important dans l'évolution et servir des activités
biologiques. Comme résumé dans les tableaux 1 et
2, différents groupes ont recherché si le phénomène prion
pouvait s'exprimer dans d'autres situations pathologiques
présentant des points communs avec les maladies à prions [66, 67]
mais aussi au cours de processus biologiques [55].
D'autres maladies transmises par des agents
protéiques ?
Différentes maladies neurodégénératives peuvent être considérées
comme des maladies du repliement de protéines. Elles présentent des
points communs, notamment l'agrégation de protéines spécifiques à
chaque type de maladie. Pour l'instant, seules les maladies à
prions sont connues comme étant transmissibles [68]. Par ailleurs,
contrairement aux maladies à prions, les autres maladies
neurodégénératives (Parkinson, Alzheimer, etc.) n'ont pas
d'équivalents connus chez l'animal, mais des modèles expérimentaux
ont pu être développés permettant ainsi l'étude de certains
processus d'agrégations protéiques et la révélation de leur
potentiel transmissible [67].
Amyloïdoses neurodégénératives
Dans le cas de la maladie d'Alzheimer, maladie neurodégénérative la
plus fréquente chez l'homme, les fibres amyloïdes constituées de
peptide Aβ42 sont des composants majeurs de plaques extraneuronales
trouvées dans le cerveau des patients atteints.
Des intermédiaires de petites tailles ou protofibrilles,
plutôt que de longues fibres amyloïdes, sont toxiques sur des
cultures de neurones, et de petits oligomères de peptides amyloïdes
provoquent un défaut de mémoire à long terme lorsque inoculés à des
souris. Enfin, des modèles transgéniques ont été conçus pour
étudier les mécanismes associés au développement de maladies
neurodégénératives. Notamment, des souris qui surexpriment la
protéine APP humaine, précurseur dont dérive le peptide Aβ42,
servent de modèle à l'étude de la maladie d'Alzheimer.
Ces souris finissent par développer des symptômes
neurologiques évoquant, pour certains, des traits de la pathologie
humaine. Par ailleurs, lorsque ces souris reçoivent des injections
d'extraits de cerveaux provenant d'individus décédés à la suite
d'une maladie d'Alzheimer, l'accumulation de plaques amyloïdes dans
leur cerveau est accélérée [69]. Plus surprenant, le phénotype de
l'Aβ amyloïdose transmise à des souris transgéniques dépend à la
fois de l'origine de l'inoculum et de l'hôte, rappelant le
phénomène de souches dans les maladies à prions [70].
Dans cette même optique, des modèles cellulaires montrent
clairement qu'un processus de propagation de type prion conduit à
l'accumulation d'agrégats intracellulaires de polypeptides à
polyglutamine tels ceux impliqués dans certaines maladies
neurodégénératives (maladie de Huntington). Ces agrégats sont
transmis de façon cytoplasmique lors des divisions cellulaires de
sorte que leur phénotype persiste [71].
Pourquoi les maladies à prions seraient-elles les seules
maladies humaines neurodégénératives infectieuses ? Le fait
que la protéine PrP soit conservée chez les mammifères et sa nature
membranaire ancrée à la face externe de la surface cellulaire par
une structure lipidique, le glycosylphosphatidylinositol (GPI),
représentent sans doute des éléments favorables à leur propagation.
En effet, alors que des cellules en culture exprimant une PrP
dépourvue d'ancre GPI n'accumulent pas de PrPres et ne
sont pas infectieuses [72], l'expression membranaire de Sup35p de
levure par addition d'une ancre GPI permet sa transmission
intercellulaire en cellules de mammifères [59]. Ces éléments,
ajoutés à ceux de modèles de souris transgéniques qui révèlent «
l'infectiosité » d'agrégats d'Aβ42, conduisent à se poser la
question du risque possible de transmission d'amyloïdoses
neurodégénératives, autres que les maladies à prions (tableau 1).
Tableau 1 Exemples d'amyloïdoses associées à des
maladies.
|
Protéine
|
Maladie
|
Transmission
|
|
Protéine prion PrP (humaine et animale)
|
Encéphalopathies spongiformes
|
Naturelle et expérimentale [3, 5, 30]
|
|
Peptide amyloïde Aβ42 ou protéine Tau (humaine)
|
Maladie d'Alzheimer
|
Expérimentale, modèle souris Tg-APP [69]
|
|
α-synucléine (humaine)
|
Maladie de Parkinson
|
Propagation tissulaire et modèle souris [68]
|
|
Polyglutamines Huntingtine (humaine)
|
Maladie d'Huntington
|
Expérimentale, modèles cellulaires, PolyQ et levure [71]
|
|
Amyline (humaine)
|
Diabète de type 2
|
ND, propagation tissulaire [74]
|
|
Protéine amyloïde sérique SAA (humaine)
|
Amyloïdose systémique secondaire
|
Expérimentale, modèle induit chez la souris [73, 74]
|
|
Transthyrétine (humaine)
|
Amyloïdose systémique familiale ou sénile
|
ND, propagation tissulaire [74, 79]
|
|
Gelsoline (humaine)
|
Amyloïdose familiale finlandaise
|
ND, propagation tissulaire [74, 80]
|
|
Protéine amyloïde sérique SAA (animale)
|
Amyloïdose systémique (oiseaux, rongeurs)
|
Expérimentale, modèle induit chez la souris [75]
|
|
Apolipoprotéine AII (humaine et de souris)
|
Amyloïdose familiale ou sénile (polyneuropathies)
|
Naturelle et expérimentale chez la souris [78]
|
Tableau 2 Exemples d'amyloïdes fonctionnels et de
phénomènes prion en biologie.
|
Protéine
|
Implication/phénotype
|
Transmission
|
|
Bactéries
|
|
|
|
Curline E. coli
|
Biofilms bactériens
|
ND, [82, 89]
|
|
Champignons
|
|
|
|
Ure2p Saccharomyces cerevisiae
|
[URE3] Utilisation de l'azote
|
Naturelle et expérimentale [56, 62]
|
|
Sup35p S. cerevisiae
|
[PSI+] Codon stop ignoré
|
Naturelle et expérimentale [58, 62]
|
|
Rnq1p S. cerevisiae
|
[PIN] Cycle cellulaire
|
Naturelle et expérimentale [55, 62]
|
|
HET-S P. anserina
|
Incompatibilité entre noyaux de l'hétérocaryon
|
Naturelle et expérimentale [61]
|
|
Hydrophobine (champignons)
|
Modulation des tensions de surface
|
ND [89]
|
|
Nudibranches
|
|
|
|
CPEB Aplysie
|
Polyadénylation d'ARNm mémoire à long terme
|
Expérimentale en levure [85, 86]
|
|
Insectes
|
|
|
|
Fibroïne B. mori
|
Soie du Bombyx
|
ND [89]
|
|
Spidroïne N. clawipes
|
Soie de toile d'araignée
|
ND [83, 89]
|
|
Mammifères
|
|
|
|
TIA-1
|
Granules de stress
|
Expérimentale en levure [88]
|
|
Hormones pituitaires
|
Granules de stockage (ACTH, β-endorphine, prolactine, GH)
|
ND [91]
|
|
Pmel7
|
Granules de stockage et sécrétion de la mélanine
|
Expérimentale en levure [89, 90]
|
Amyloïdoses systémiques
Dans certains types de diabètes ou certaines amyloïdoses
systémiques, des agrégats protéiques extracellulaires sont trouvés
dans différents organes (foie, cœur, rate). Des amyloïdoses
secondaires s'accompagnant de dépôts protéiques au niveau des
articulations, du cœur ou des reins, ont également été mises en
évidence après des hémodialyses répétées et dans des cas
d'amyloïdoses sériques (SAA) chez des patients atteints par
ailleurs d'arthrite rhumatoïde ou d'autres maladies inflammatoires
chroniques [73, 74].
Les amyloïdoses de type SAA résultent de l'agrégation et du
dépôt dans différents tissus d'un fragment dérivé d'une protéine
sérique amyloïde A. Elles sont décrites également chez certains
rongeurs et oiseaux aquatiques sans que l'étiologie en soit connue.
Un modèle expérimental de ce type d'amyloïdose a été développé dès
les années 1980 chez la souris où l'expression de la SAA est
induite en deux à trois semaines par un stimulus inflammatoire.
Ces modèles ont révélé la possibilité de transmission
expérimentale d'amyloïdoses systémiques sériques par un mécanisme
de type prion [75]. L'inoculation à ces souris d'extraits de rates
de souris atteintes contenant des plaques amyloïdes accélère le
processus pathologique par le biais des fibres amyloïdes
elles-mêmes. On retrouve ici le mécanisme d'amplification de
l'agrégation par le phénomène de nucléation-polymérisation observé
dans les maladies à prions, agrégation qui peut être transférée en
série et est détruite par des agents dénaturant les protéines. En
effet, les fibres amyloïdes de SAA constituent le facteur
facilitant qui ne peut à lui seul provoquer la maladie.
Le processus inflammatoire est nécessaire pour induire la
production d'une quantité importante de protéine SAA qui pourra
alors être convertie. Un modèle de souris développant spontanément
une maladie inflammatoire entraînant la synthèse de protéine SAA a
été utilisé afin d'évaluer l'effet facilitateur sur la formation de
dépôts amyloïdes SAA de certaines structures fibrillaires,
notamment de peptides synthétiques produits en nanotechnologie en
vue d'applications dans les domaines de l'alimentation, de
l'environnement ou de la santé [76]. Bien qu'aucun élément
épidémiologique ne soit disponible à ce stade, ces études sont
importantes pour comprendre l'impact que certains facteurs
provenant d'activités humaines pourraient avoir sur le
développement de pathologies chez des personnes sensibles, car
présentant préalablement des symptômes inflammatoires. Dans ce
contexte, il est à mentionner que des phénomènes inflammatoires
(mammites, néphrites) pourraient participer à la dissémination de
l'agent de la tremblante du mouton [77].
Une amyloïdose naturelle dite sénile provoque des
polyneuropathies chez l'homme. Elle s'accompagne au cours du
vieillissement de l'accumulation de fibres amyloïdes constituées
d'apolipoprotéines AII (A-ApoAII). L'injection de fibres d'A-ApoAII
induit une amyloïdose systémique sévère chez la souris. Cette
pathologie est transmissible par voie orale, et l'on retrouve dans
l'intestin des plaques amyloïdes qui se propagent ensuite à
d'autres organes. La transmission naturelle de ces structures
amyloïdes se produit chez de jeunes souris élevées dans la même
cage qu'une souris âgée présentant la pathologie.
La transmission se fait alors par ingestion via les fèces. Un
phénomène de souche a été décrit pour cette amyloïdose qui existe
sous trois formes, A-ApoAII A, B et C [78].
Chez l'homme plus de 20 protéines différentes sont trouvées sous
forme d'agrégats fibrillaires dans divers tissus comme par exemple
dans le cas d'amyloïdoses à transthyrétine [79] ou de l'amyloïdose
familiale finlandaise caractérisée par des agrégats constitués de
fragments dérivés de la gelsoline [80]. Il n'est pas exclu que
certaines amyloïdoses systémiques prouvées expérimentalement
infectieuses « à la manière des prions » puissent, dans des
situations particulières, s'avérer transmissibles.
Des « prions » pas toujours pathologiques
La question a été posée de savoir si la modulation d'activité de
protéines par l'adoption de conformations alternatives aboutissant
à des structures amyloïdes pouvait avoir des implications
physiologiques.
De nombreuses protéines peuvent établir des interactions
intermoléculaires via la formation de feuillets β prompts à se
structurer en fibres [74]. Il s'agit d'une propriété
intrinsèque à de nombreux polypeptides. Par ailleurs, les
mécanismes de nucléation-polymérisation sont utilisés pour la
formation de filaments stables assurant un rôle structural et/ou
dynamique dans la cellule. Toutefois, à la différence de filaments
de type actine, les fibres amyloïdes présentent des structures
particulières (cross-β) pour lesquelles l'empilement de feuillets β
provenant de différents monomères se fait perpendiculairement à
l'axe du filament. Ces structures réagissent à des colorants
tels le rouge congo et la thioflavine.
Ces structures amyloïdes ne sont pas toujours associées à des
pathologies mais existent dans la nature où elles ont été
conservées au cours de l'évolution pour assurer des fonctions
particulières. Ces structures sont beaucoup plus stables que
les monomères globulaires qui les constituent. Certains auteurs
parlent de structures plus solides que le métal. Elles possèdent,
par ailleurs, une certaine plasticité leur permettant de s'adapter
aux conditions du milieu [81]. C'est le cas de la curline et
d'autres constituants des biofilms bactériens [82], de
l'hydrophobine d'enveloppe de champignons qui résiste à l'eau et
aussi de la fibroïne de soie et de la spidroïne de toiles
d'araignées [83]. On peut aussi citer le chorion des coquilles
d'œufs de poissons et d'insectes et la nicorine, une toxine
bactérienne formant des canaux ioniques par agrégation. Comme nous
le verrons, des structures amyloïdes fonctionnelles existent aussi
chez les mammifères (tableau 2).
Ainsi, la formation de fibrilles amyloïdes de différents types
trouvées dans de nombreux organismes procède du même mécanisme de
nucléation-polymérisation que celui utilisé par les prions. On
parle de phénomène prion, car le critère de transmission n'est pas
forcément démontré.
Phénomène prion et évolution chez la levure
Comme préalablement mentionné, le phénomène prion dans son
intégralité est largement utilisé chez les champignons. Une
hypothèse a été proposée sur l'avantage de l'utilisation d'un tel
processus biologique chez la levure. La transmission de
caractères variant en fonction de conformations protéiques pourrait
permettre une adaptation de l'organisme et constituer ainsi un
mécanisme d'évolution [60, 84]. Des mutations se
produisent spontanément avec une fréquence faible de
10–5 à 10–7 dans le gène de structure de la
protéine Sup35 de levure. Si l'on reprend l'exemple du phénotype
[PSI+], le passage de certains codons stop va conduire à
l'expression de « nouvelles protéines ». Ces variations de
protéome peuvent conférer des avantages (gains de fonction) aux
cellules [PS1+] en les rendant plus aptes que les levures sauvages
à se multiplier sur certains milieux. Le phénomène prion
associé à Sup35 permet ainsi l'accumulation de mutations qui se
seraient avérées délétères dans un contexte normal mais qui, en ne
s'exprimant phénotypiquement que lors de la perte du phénotype
prion, participeraient à des processus évolutifs. C'est donc la
possibilité de former différents types de fibres amyloïdes qui va
permettre l'apparition et la transmission de nouveaux caractères en
conférant une plasticité phénotypique favorisant l'établissement de
mutations adaptatives [27].
Phénomène prion et mémoire chez l'aplysie
Récemment, une activité de type prion a été décrite chez un
mollusque marin, l'aplysie, pour une protéine de la famille CPEB
(cytosolic polyadenylation elements binding protein). Celle-ci
régule l'activité de traduction d'ARN messagers (ARNm) neuronaux
par le degré de leur polyadénylation. Une forme de type prion de
CPEB (ApCPEB), riche en feuillets β, serait impliquée dans le
maintien d'un potentiel synaptique, nécessaire au stockage de la
mémoire à long terme [85]. La capacité d'ApCPEB de former des
fibres via un domaine prion et la possibilité pour cette forme
agrégée de se fixer plus efficacement aux ARNm dormants associés à
CPEB ont été démontrées dans le modèle levure et très récemment
confirmées dans des neurones d'aplysie [86]. De nombreuses
protéines ont une durée de vie limitée (quelques heures), or il n'y
a pas de bases moléculaires pouvant rendre compte (au moins en
partie) des processus de mémoire à long terme. Il est envisagé
que des boucles rétroactives de régulation soient impliquées au
travers de réseaux complexes de signalisation. La capacité
d'autoréplication associée au domaine prion de CPEB offre une
possibilité de maintien durable de la mémoire par stimulation d'une
activité au niveau de synapses neuronales individuelles, grâce à la
stabilité temporelle de type prion d'ApCPEB [55].
Phénomène prion en cellules de mammifères
Chez les mammifères, la formation de fibres amyloïdes se produit
avec différentes protéines tels les cristallines des fibres du
cristallin de l'œil, la fibrine impliquée dans la coagulation
sanguine ou encore des conformères amyloïdes de l'endostatine, un
fragment peptidique dérivé du collagène [55].
La myoglobine dans des conditions particulières est également
capable d'adopter ce type de structure [87].
Différents exemples ont été récemment donnés de phénomène prion
associé à des fonctions cellulaires. En cas de stress, la protéine
TIA-1 qui se lie aux ARN messagers provoque un arrêt général de
traduction. Un domaine de type prion a été mis en évidence sur
cette protéine. Lorsque les conditions environnementales sont
délétères, TIA-1 s'agrège, servant de base à la formation de
granules de stress dans le cytosol de cellules de mammifère en
culture. Comme pour ApCPEB, les caractéristiques prion de cette
protéine ont été démontrées chez la levure de même que le caractère
modulable du domaine prion de TIA-1 [88].
Un autre exemple concerne la mise en évidence de différentes
structures de la mélanine dont une forme agrégée est stockée dans
des granules de sécrétion spécialisées, les mélanosomes.
Les polymères de mélanine ont un rôle fonctionnel dans les
mélanocytes, mais sont également importants au cours de phénomènes
pathologiques par protection contre les effets toxiques de formes
oligomériques intermédiaires de mélanine non agrégées [89, 90].
Enfin, des travaux récents réalisés sur différents types
cellulaires et confirmés chez l'animal ont montré que certaines
hormones neuroendocrines formaient des fibres amyloïdes pour leur
stockage dans des granules de sécrétion. La sécrétion de ces
hormones sous forme de monomères solubles nécessite à nouveau un
changement de conformation [91].
Phénomène prion chez les virus
et chez les plantes ?
Alors que le phénomène prion est présent dans de nombreuses espèces
animales, il n'a pas encore été décrit chez les virus et chez les
plantes. Toutefois, chez les plantes, des processus de stockage
protéique s'accompagnent du changement conformationnel de protéines
qui deviennent insolubles dans certains détergents [92], rappelant
les observations faites sur certains des granules de sécrétion de
mammifères. Par ailleurs, chez les virus, les changements de
conformation associés à des fonctions sont fréquents, et des
phénomènes d'agrégation sont observés sans que la nature des
agrégats ne soit connue. On peut citer l'exemple des usines virales
[93], de la protéine non structurale (NSs) du virus de la vallée du
Rift, soluble dans le cytosol mais capable de former de longs
filaments nucléaires [94] et du facteur de virulence PB1-F2 du
virus influenza capable de former des fibres de nature amyloïde in
vitro [95]. La question de la représentation du phénomène
prion dans tous les règnes du vivant est donc ouverte et il n'est
pas exclu qu'elle soit plus générale que ce que l'on imagine
actuellement.
Conclusion
L'étude des maladies à prions a mis en évidence l'implication d'un
agent pathogène dont la nature biochimique est une protéine. Cela a
conduit à l'établissement du concept prion de protéines
autoréplicatives qui, dans une conformation alternative, sont
capables d'induire la transconformation de protéines endogènes
homologues. Ce concept révolutionnaire conduit à considérer le
rôle de la structure imposée à un niveau posttraductionnel, dans la
propagation d'une pathologie, mais de façon plus inattendue, comme
support d'information transmissible non strictement dépendante du
code génétique. Ce phénomène, conservé au cours de
l'évolution, s'applique également à des processus biologiques où
des domaines « prion » aptes à s'agréger selon les conditions
peuvent exercer des fonctions favorables aux organismes vivants.
Alors que les structures amyloïdes ont longtemps été considérées
comme associées uniquement à des processus pathologiques chez les
mammifères (amyloïdoses neurodégénératives et systémiques), le rôle
important de ces organisations supramoléculaires dans des
phénomènes biologiques est maintenant bien admis. Une protéine, en
adoptant différentes conformations pouvant chacune être porteuse
d'information différente, pourrait favoriser des processus
d'adaptation conférant un avantage évolutif et un niveau de
complexité supplémentaire au vivant. Ce nouveau concept
souligne les limites du paradigme du tout génétique qui place le
gène au cœur de tout processus biologique.
Remerciements
Nous tenons à remercier Agnès Billecocq, Marie-Annick Persuy et
Bernard Charley pour leur lecture approfondie de ce manuscrit.
Conflits d'intérêts : aucuns.
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