ARTICLE
L'Inserm dénombrait 190 000 tentatives et 11 à 13 000 suicides en France en 2003.
Les pathologies psychiatriques sont des étiologies fréquentes : 65 % des suicidés
présentent une dépression avant le passage à l'acte, 90 % une autre pathologie
psychiatrique [1, 2]. Les médecins généralistes sont au premier plan quant à la
prévention [3]. En effet, si la prévalence du suicide en médecine générale est
relativement faible, un cas sur 5 000 actes en moyenne, 70 % des suicidants ont
consulté un médecin dans le mois précédant l'acte, 36 % dans la semaine. Le suicide
est donc un risque critique évitable (RCE), survenant dans des situations fréquentes
en soins primaires sur lesquelles des efforts d'amélioration des pratiques professionnelles
peuvent être portés. Selon l'observatoire de la médecine générale de la Société
Française de Médecine Générale (SFMG), la « réaction à des situations éprouvantes
» est en 2007 au quatorzième rang des résultats de consultations (4,2 %) ; « insomnies
», « anxiété », « humeur dépressive », « dépression » ont des prévalences respectives
de 3,46 %, 3,19 %, 2,60 % et 2,29 % [4]. Ces chiffres confirment la pertinence
d'une action spécifique en soins primaires sur la problématique de la crise suicidaire
« point de rupture entre vulnérabilité individuelle et évènement de vie douloureux
» [2]. Par ailleurs, le suicide de l'adolescent est préoccupant puisqu'il
est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de 15 à 19 ans, après les accidents
de la voie publique parmi lesquels il faut envisager de probables conduites suicidaires.
Notre hypothèse est que la revue de morbi-mortalité (RMM) est l'une des méthodes
possibles à utiliser au sein d'un groupe de professionnels (groupe d'analyse de
pratiques professionnelles : GAPP) pour analyser et améliorer les pratiques dans
ce domaine. Nous avons exposé précédemment les définitions et méthodes d'organisation
d'un tel travail en médecine générale [5].
Méthode
Nous avons analysé les données qualitatives recueillies au cours d'une RMM en
soins primaires au sein de deux GAPP. L'enquêtrice, interne en médecine générale
de Saint-Étienne, était « observante participante » dans ces deux groupes,
tenant un carnet de bord depuis la première séance de lancement jusqu'à la réalisation
de la RMM. Elle a recueilli l'ensemble des écrits et ensuite réalisé des entretiens
qualitatifs semi-dirigés auprès de quelques médecins un mois après la fin du travail.
À l'occasion des deux séances précédant la RMM, les groupes ont reçu de brèves
explications écrites et orales sur la méthode et une série d'articles sur la
crise suicidaire. Lors de la première séance, l'enquêtrice et son directeur
de thèse ont rencontré les deux groupes, présenté et distribué la procédure
et la bibliographie à chacun des membres et obtenu l'autorisation pour les enquêtes.
Ils ont demandé d'informer l'enquêtrice de toutes les questions et difficultés
rencontrées.
Les groupes ont été ensuite divisés en binômes : un a reçu de la documentation
sur les RMM qu'il a analysée et présentée lors de la séance suivante ; les autres
ont travaillé sur trois articles concernant la crise suicidaire (en général
et chez les adolescents en particulier) issus de la conférence de consensus
de 2000, de la recommandation de l'OMS (Genève 2001), ou de revues de soins
primaires [2, 3, 6-10].
La RMM s'est déroulée, deux mois plus tard, en 3 temps :
une première heure dédiée au tour de table sur les cas de crises suicidaires
des 5 dernières années ;
une deuxième heure avec présentation, par chaque binôme, des points
forts des articles dans le sens d'une amélioration de la qualité des soins ;
une troisième heure consacrée à la rédaction d'un texte consensuel sur
les objectifs pour la pratique ultérieure, tenant compte des écarts révélés
par la RMM en comparaison avec les référentiels.
Les groupes étaient invités à s'autogérer sans respecter trop strictement le
cadre.
L'enquêtrice a participé à la séance suivante pour réaliser quelques sondages
et vérifier si le groupe avait encore des idées à apporter sur les thématiques
de la crise suicidaire ou des RMM. Quelques médecins des deux groupes, tirés
au sort ont été interrogés (encadré 1). Les entretiens ont cessé à saturation
des réponses.
Encadré 1.
Guide de l'enquête |
Présentation de l'enquêté.
Connaissait-il les RMM, en avait-il déjà fait ?
A-t-il rencontré des difficultés (sur le recensement des cas,
leur description, la lecture et la synthèse des articles, le temps consacré...)
?
Quels profits en a-t-il retirés : impact sur sa pratique (meilleure
prise en charge des personnes à risques sur le plan technique, relationnel
ou psychologique), profits plus personnels (partage de situations difficiles
avec d'autres médecins) ?
A-t-il une conclusion plus générale sur son ressenti après et
lors de la séance ?
A-t-il eu en consultation depuis la séance de RMM à gérer des
cas de crises suicidaires ?
Il a été effectué a posteriori une triangulation par des membres
des groupes et des médecins du département de médecine générale de l'université
de Saint-Étienne intéressés par les questions d'EPP. |
Résultats
Séances préparatoires
Les médecins se sont interrogés sur la définition même de crise suicidaire (le
protocole prévoyait : gestion en soins primaires d'un suicide, d'une tentative,
ou d'un patient à très haut risque suicidaire). Quelques-uns relevaient la difficulté
à recenser les cas (oubli, trop de cas, pas de cas, pas de moteur de recherche
pour leur base de données de patientèle). Certains suggéraient de choisir un autre
sujet tel que l'erreur médicale ou la iatrogénie aux AVK. Lors de la deuxième
séance, un mois après la première, quelques médecins avaient déjà lu les articles
et recensé leurs cas de crise suicidaire. Certains ont estimé que la lecture des
articles jugés trop « longs » prenait trop de temps, d'autres qu'il était
difficile de recenser les cas. Un médecin a témoigné de son malaise, la RMM faisant
resurgir un sentiment de culpabilité.
Séance de RMM
Les groupes ont pris une orientation différente : les 9 médecins du premier groupe
ont commencé par la lecture critique des articles. L'animateur dirigeait les discussions
et un secrétaire prenait des notes. Les 8 du deuxième groupe ont d'abord fait
un tour de table des cas recueillis. Tous ont évoqué leur difficulté à résumer
des articles longs, quelques articles jugés inintéressants pour la pratique quotidienne
n'ayant pas été lus en totalité, d'autres au contraire appréciés et aidant les
médecins dans leurs histoires cliniques. Les médecins présents avaient en moyenne
3 dossiers (1 à 7) à l'exception d'un seul dont le dossier concernait la prise
en charge de l'entourage. Dans un groupe, il a été décidé d'intégrer rapidement
les histoires à la discussion des articles. Dans l'autre groupe, l'analyse des
articles a été succincte. Le texte consensuel a été élaboré ensuite par échanges
de courriels. Plusieurs thèmes récurrents ont été abordés de façon similaire dans
les deux groupes. Le relevé proprement dit concerne une cinquantaine de cas de
crises suicidaires.
Les facteurs de risques de la crise suicidaire
Parmi les cas cliniques rapportés sont signalés :
la présence d'abus sexuels antérieurs ;
la fréquence d'antécédents familiaux de suicide ;
la dépression et l'alcoolisme chronique : l'alcool a un effet dépressogène,
certains médecins se demandant si le risque n'était pas supérieur en cas d'alcoolisme
aigu qu'en cas d'alcoolisme chronique ;
un évènement de vie, une rupture ou une crise familiale, la maladie
somatique ou l'annonce d'un diagnostic grave (exemple du cas d'un patient
sans antécédents psychiatriques qui s'est suicidé après l'annonce d'un résultat
de PSA élevé). Un médecin a expliqué sa vigilance devant un patient « pas
comme d'habitude », notion subjective qui n'a de sens que pour des patients
consultant au cabinet depuis des années.
« Fantasmes suicidaires » et moyens létaux
Les divers guides de pratique recommandent de ne pas craindre de les rechercher
en posant la question explicitement. Un médecin a déclaré avoir déjà changé
sa pratique depuis la lecture des recommandations. Un autre a soulevé le problème
de la relation médecin-patient : il est plus ou moins facile d'aborder le thème
du suicide. En réalité, la réponse du patient fait peur au médecin : que faire
quand il exprime clairement des idées suicidaires ?
Le cas clinique d'un patient chasseur qui s'est suicidé avec son fusil selon
un comportement apparemment impulsif a lancé le débat sur les moyens létaux
à portée : l'absence de cette arme n'aurait peut-être pas permis ce geste.
Des membres du groupe proposaient déjà de confier transitoirement les armes
à feu, les médicaments à la famille.
Les personnes âgées
À partir de l'exemple du suicide à l'insuline d'une patiente de 85 ans, sans
antécédents psychiatriques, diabétique, veuve vivant seule à domicile, qui avait
auparavant demandé solennellement au médecin une aide pour mourir, les participants
ont abordé les situations frontières où le suicide deviendrait une position
philosophique qui jouxterait la question de l'euthanasie. Dans l'ensemble, ces
dernières années, les médecins ont constaté dans leur pratique une augmentation
des suicides s'inscrivant dans ce cadre.
La relation médecin généraliste et psychiatre hospitalier
De nombreux cas cliniques ont alimenté le vif débat sur le manque de communication
entre psychiatres et médecins généralistes. La majorité des participants déplorait
l'absence de comptes-rendus d'hospitalisation, la difficulté d'un rendez-vous
dans l'urgence avec un psychiatre. Pour tous, il était primordial d'hospitaliser
toute tentative de suicide et d'adresser rapidement les patients exprimant des
projets suicidaires, mais certains ont signifié leur incompréhension quand leurs
patients ressortaient le jour même de l'hôpital, y compris après réalisation
d'un certificat d'hospitalisation à la demande d'un tiers (HDT). Le simple fait
de consulter le psychiatre des urgences et de rester quelques heures suffirait-il
? Habitué à gérer au cabinet d'autres urgences (cardiologiques, pneumologiques...),
le médecin généraliste échange au téléphone avec son confrère spécialiste. Cette
rencontre n'est que très rarement possible avec le psychiatre.
La gestion de la crise suicidaire
Un médecin a cité le cas d'un patient divorcé qui s'est suicidé dix jours après
l'avoir consulté. Il s'est interrogé sur la relation qui s'est nouée. A-t-il
induit quelque chose qui a précipité le geste ? L'attitude du médecin doit être
rassurante car le patient peut percevoir le désarroi de son médecin. Par un
« contrat moral » certains médecins se rendent disponibles 24 heures sur 24
en donnant leur numéro de téléphone personnel en échange du non suicide de leur
patient. Cette pratique semble apaiser le médecin et le patient !
Autres thèmes abordés
Le test « TS-TS-cafard » utilisé pour ouvrir une discussion en particulier
en face d'une plainte mal formalisée.
Le désarroi de certains devant les suicides impulsifs (assez rares).
Le caractère évitable de la crise suicidaire : l'expérience de l'Ile
de Götland a été longuement analysée puisqu'il y apparaissait que le fait
de former des médecins généralistes sur la dépression permet de réduire le
risque suicidaire.
L'intérêt des antidépresseurs IRS, l'inutilité des benzodiazépines,
le bon usage du lithium dans la maladie bipolaire.
La difficulté de trouver une personne acceptant de signer la demande
d'hospitalisation à la demande d'un tiers (un médecin a rappelé la possibilité
de réaliser un certificat d'HDT en urgence sans la présence de ce tiers).
Séance suivante
Un groupe a élaboré un référentiel
Dans la perspective initialement prévue de réalisation d'un audit, le groupe
a élaboré une liste de facteurs de risques à rechercher (antécédents familiaux,
solitude, dépression, pathologies psychiatriques, grand âge, pathologies somatiques
graves, facteurs socio-environnementaux, conduites addictives, prise de certains
médicaments). Il a insisté sur l'importance d'interroger clairement le patient
sur ses intentions suicidaires. Au fil de la discussion, il s'est avéré très
difficile de réaliser l'audit en raison de la rareté des consultations à risque.
Le groupe a conclu que la RMM correspondait bien à la meilleure méthode d'évaluation
des pratiques professionnelles pour ce type de pathologie.
L'autre groupe a fait l'objet d'une analyse du ressenti
Deux membres seulement de ce groupe avaient déjà pratiqué l'exercice. Tous étaient
volontaires pour faire d'autres séances sous réserve du choix du thème. Ce travail,
contrairement aux séances traditionnelles de GAPP, a permis d'explorer à fond
un sujet grâce à la bibliographie fournie.
Les médecins ont été dans l'ensemble satisfaits du thème malgré les quelques
réticences initiales. Il s'agissait pour eux en définitive d'une question
de médecine générale, ce qui a suscité l'intérêt pour ce travail. Un médecin
a été surpris de voir à quel point la prise en charge de la crise suicidaire
était codifiée.
La lecture et la synthèse des articles ont été dans l'ensemble estimées fastidieuses,
un article étant même jugé incompréhensible. Il a été revendiqué de donner
moins d'articles : « La médecine générale est tellement variée qu'un médecin
ne peut passer tant de temps sur un sujet aussi peu fréquent. » Un praticien
a apprécié le travail en binôme tirant profit de l'avis de son collègue, un
autre a affirmé avoir trouvé les articles passionnants et très pratiques.
Tous les cas recensés l'ont été par simple souvenir, ce qui a entraîné une
certaine frustration chez un médecin qui a eu le sentiment de « travailler
à la légère ». Un seul participant disposait d'un logiciel adapté à la
recherche par mots-clés. Un autre a été surpris par le grand nombre de situations.
Dans l'ensemble, les praticiens n'ont éprouvé aucune gêne à exposer leurs
histoires cliniques. L'un d'eux a témoigné de son réconfort en entendant ses
pairs décrire leurs difficultés et leurs échecs. Il s'est senti « moins
seul ». Un autre a regretté le manque de temps pour la description des
cas cliniques.
La moitié des médecins a rencontré des situations de crises suicidaires le
mois suivant la séance de RMM ! La majorité des participants ont confirmé
le rôle bénéfique de la RMM sur leur pratique : l'un a affirmé qu'« il
gère maintenant la crise suicidaire avec plus de confiance », un autre
a déjà utilisé le résumé de la séance, un troisième pris conscience du rôle
fondamental du généraliste dans la crise suicidaire (il disait avoir appris
en formation initiale à dépister des situations à risque mais jamais à les
prendre en charge ; la RMM lui a permis d'acquérir des connaissances sur le
sujet). Seul un médecin a regretté le manque de structuration de la séance
empêchant tout impact sur sa pratique. Un dernier, plus enthousiaste, s'est
posé la question de l'utilité de RMM organisées à l'échelle nationale.
Discussion
Le cadre : les GAPP
L'appartenance à un GAPP est une forme de FMC extrêmement exigeante, propice
à la mise en place de RMM : assiduité mensuelle aux rencontres, respect de l'hétérogénéité
des pratiques, habitude de l'analyse systémique et de la réalisation de recherche
documentaire. La réalisation de ce travail avec des médecins non initiés aurait
sans doute été plus difficile quand on constate comme ici « l'irritation
» de certains participants à la lecture de trois articles en deux mois,
les difficultés à tenir les timings et le dépit à consacrer trop de temps à
l'analyse de situations accidentelles à prévalence faible...
Une RMM pourrait être mise en oeuvre dans un cadre différent tel que des
structures d'hospitalisation à domicile, des maisons de santé... Des groupes
dédiés aux RMM permettraient de lever un certain nombre d'écueils tout simplement
par expérimentation successive. Mais comment trouver encore du temps dans
l'agenda déjà chargé du médecin ? Une solution crédible serait de consacrer
en GAPP 6 à 8 séances tous les deux ans à des RMM.
Le thème : la crise suicidaire
Les médecins ont dans l'ensemble apprécié car ils ont ainsi approfondi un sujet
sur lequel ils ne se seraient pas orientés naturellement. Cette situation potentiellement
létale survient rarement en soins primaires, mais reste le risque critique évitable
de nombreuses consultations. Les indicateurs de santé publique en Rhône-Alpes
publiés par l'Observatoire Régional de la Santé confirment la forte prévalence
de ce problème dans la Loire [11] et ont été l'objet, après la RMM, du renouvellement
des débats dans les groupes. Cependant, des participants ont remis en cause
le caractère évitable de certaines situations comme les suicides « impulsifs
», pour d'autres, l'éloignement des moyens létaux (armes, médicaments) peut
être un moyen préventif.
Cette étude montre à quel point le suicide est tabou, comme nous l'avons
exposé dans l'article précédent [5] et pose des questions difficiles. La RMM
semble une bonne méthode pour sortir de ce déni. En témoignent plusieurs items
: une forte minorité était déjà prête le jour de la deuxième séance préparatoire
; les médecins étaient surpris par l'apport de l'exercice et en tiraient profit
dès le premier mois... et lors des entretiens individuels la moitié d'entre
eux disait avoir déjà rencontré des situations à risque ce qui dément cette
fois l'idée d'une prévalence faible. Quant aux articles [2, 3, 6-10] si difficiles
à lire pour certains, ils occupent tellement le premier groupe qu'il est contraint
de négliger l'analyse systémique de ses cas pour ne s'en servir que d'illustration
des affirmations bibliographiques... Façon d'éluder l'exposition des cas (position
défensive) ou désir de comprendre (position réflexive) ? Il y a souvent oscillation
entre les deux.
L'organisation
La RMM est une analyse systémique prenant en compte tous les éléments
(organisationnels, techniques et humains) en interaction, ayant contribué à
la prise en charge du patient. Les RMM hospitalières font appel à tous les professionnels
(secrétaires, psychologues, médecins, infirmières, biologistes, urgentistes,
etc.) qui travaillent habituellement ensemble au quotidien.
Dans notre étude en soins primaires, beaucoup de participants ont évoqué
le manque de communication entre psychiatres et généralistes et leur mauvaise
compréhension des décisions hospitalières. Une deuxième phase aurait pu consister
en une rencontre des deux spécialités pour clarifier l'itinéraire thérapeutique
des patients, chacun montrant à l'autre ses offres et ses contraintes pour
tenter d'améliorer la qualité des soins. Cette approche est toutefois bien
théorique et, dans la pratique, il est très difficile de réunir plusieurs
intervenants. Il est crédible que l'article 36 de la loi HPST définissant
le « médecin généraliste de premier recours », l'article 59 de cette
même loi définissant les nouvelles modalités de FMC-EPP (appelé désormais
« Développement Professionnel Continu ») permette grâce à l'Agence
Régionale de Santé (ARS) d'envisager des RMM de type « réseau de quartier
» entre médecins généralistes, pharmaciens, infirmières, kinésithérapeutes...
Déroulement
La plupart des médecins de notre étude avaient déjà réalisé des audits, ce qui
a plutôt joué comme facteur de confusion, limitant peut-être une véritable analyse
systémique en privilégiant les axes retrouvés dans les recommandations aux hypothèses
spontanées. Il semble quand même que les deux champs d'investigation aient été
utilisés : en témoignent le médecin « stupéfait de la codification de la
prise en charge » et à l'opposé celui « désapprouvant le manque de structuration
de l'exercice ». Ils faisaient pourtant partie du même groupe !
Des séances ultérieures réduites à 3 cas cliniques (un par heure) auparavant
sélectionnés par l'organisateur pourraient se dérouler selon le plan défini
par la HAS [12] :
Présentation du cas : qu'est-ce qui est arrivé ?
Recherche et identification de problèmes de soins : comment est-ce
arrivé ?
Recherche de causes et analyse de la récupération : pourquoi cela
est-il arrivé ?
Synthèse et proposition d'un plan d'action : qu'avons-nous appris
? Quels changements mettre en oeuvre ?
Retentissement sur le soignant
Réduire le retentissement à la culpabilité et au burn out serait incomplet.
Il ne faut pas oublier d'analyser toutes les stratégies défensives résultant
des situations accidentelles que rencontre le professionnel : déni, évitement,
hyperactivisme, addictions.
Traçabilité
Les RMM débouchent sur la production de documents écrits. Il pourrait être envisagé
par des organismes nationaux (AFSSAPS, pharmacovigilance, etc.) de mettre en
oeuvre des bases de données sécurisées et anonymes dans une optique constructive
de recherche de solution préventive. A posteriori, il faudra s'assurer
que les solutions proposées ne sont pas plus nocives que les dangers qu'elles
voulaient éviter.
Conclusion
Cette étude montre que le suicide est un risque critique évitable (RCE) survenant
dans des situations fréquentes en soins primaires sur lesquelles des efforts
d'amélioration des pratiques professionnelles peuvent être portés. Cette démarche
est exigeante et nécessite un apprentissage. L'exemple de la crise suicidaire,
en tant que risque critique évitable courant en soins primaires reste tabou
malgré le développement de séminaires de formation continue. La RMM, en proposant
de partir de la pratique, en passant par l'analyse systémique confrontée aux
recommandations de prise en charge, semble permettre au groupe de sortir de
son attitude défensive. Elle déculpabilise et propose des solutions. Les questions
restantes pourraient être traitées en RMM pluridisciplinaire avec les psychiatres,
les urgentistes et les médecins légistes.
Conflits d'intérêts : aucun
Références
- DREES Suicides et tentatives de suicide en France DREES coll. Études
et résultats, no 488, mai 2006 : http://www.sante.gouv.fr/drees/etude-resultat/er488/er488.pdf
- Mazet P, Darcourt G La crise suicidaire, reconnaitre et prendre en charge,
John Libbey Eurotext, 2002, 488 p.
- OMS la prévention du suicide indication pour les médecins généralistes,
Genève 2001, http://www.who.int/mental_health/media/en/57.pdf
- OMG Observatoire de la médecine générale : http://omg.sfmg.org/
- Colas CE, Charles R, Meyrand B. Les revues de morbi-mortalité sont-elles
utilisables en soins primaires ? Première partie : approche méthodologique
d'une expérience. Médecine. 2010;6(1):???.
- La rédaction de Médecine : crise suicidaire et médecine générale. Rappel
des 5 points-clés de la conférence de consensus de 2000. Médecine. 2008;4(6);265-8.
- Nicot P, Bouet R. Risque suicidaire : peut-on mieux faire ? Le système
de soins français entre paradoxes et tabous. Médecine. 2008;4(6):244-6.
- Alvin P, Bellaton E. Adolescents, comment amorcer le dialogue. Rev Prat
Med Gen. 2003;19:1174-7.
- Binder P, Chaubaud F. Accueil des adolescents en Médecine générale, validation
d'un référentiel. Rev Prat Med Gen. 2005;17:1307-13.
- Aubin-Auger I, Mercier A, Baumann-Coblentz L, Zerr P. La consultation
du patient à risque suicidaire en médecine générale. Généralistes et psychiatres
: une relation compliquée. Médecine. 2008;4(6):279-83.
- Observatoire de la Santé Rhône Alpes Indicateurs territoriaux pour la
santé publique en Rhône Alpes 2008. Sur http://www.prsp-ra.com/pdf/pdf_documentation/rapport_indicateurs_territoriaux_ORS.pdf
- HAS revue de morbidité et de mortalité (RMM) et Médecine Générale, en
cours de publication : http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2010-02/rmm_et_mg_4_pages_11_02_2010.pdf
| La crise suicidaire : une revue de morbi-mortalité en médecine
générale |
Ce qui était connu
La prévalence importante des tentatives de suicide et suicides
en France.
La fréquence des consultations médicales dans les semaines qui
précèdent le passage à l'acte.
La méthodologie des RMM (et leur intérêt) en secteur hospitalier. |
Ce que cette étude apporte
La faisabilité d'une RMM sur le thème « crise suicidaire » en
médecine générale, au sein de groupes constitués pour une évaluation
des pratiques professionnelles.
L'estimation d'une relative « lourdeur » de la méthode, notamment
pour ce qui concerne la lecture des articles de référence.
L'intérêt d'une analyse systémique de la crise et des possibilités
d'amélioration. |
Les zones d'incertitude
Les réticences possibles à une méthode considérée à juste
titre comme exigeante pour les participants.
La place à privilégier ou non de ces méthodes dans le cadre
du futur « DPC obligatoire ».
Des données analogues dans d'autres populations médicales, notamment
les généralistes de métropole. |
Note :
- Cet article a fait l'objet de la thèse de Claire Colas : Revue de morbibité
et de mortalité en groupe d'analyse de pratiques : la crise suicidaire [thèse].
Saint Etienne : Université Jacques Lisfranc ; 2009. Les principes d'une
revue de morbi-mortalité adaptés à la médecine générale ont été publiés
dans la première partie de cet article (numéro précédent de Médecine).
|