ARTICLE
Les symptômes de la ménopause sont causés par une combinaison de changements physiques,
des influences culturelles et des perceptions individuelles. La vulnérabilité
physique et psychologique de la ménopause est d'une manière générale associée
à une véritable crise existentielle et à une remise en question importante des
valeurs et des rôles. Le contexte socioculturel contribue à la difficulté de cette
phase de développement.
La crise identitaire de la ménopause est aussi fortement liée à la réalité
inéluctable du vieillissement et de la mort. À la ménopause, la plupart des
femmes n'abordent pas ce sujet trop menaçant pour être dit. Elles l'expriment
pourtant souvent avec intensité à travers d'autres plaintes ou par la voie somatique
[1]. Il y a d'énormes variations dans le vécu de la ménopause parmi les femmes
de cultures différentes ainsi que parmi celles issues d'une même culture.
Brève histoire de la ménopause
Si la description des troubles est ancienne, les tentatives d'explication ont
mis longtemps avant de trouver une rationalité et la définition n'a été fixée
que tout récemment [2]. Il faut remonter à l'antiquité hébraïque pour retrouver
la première définition de la ménopause. En effet, dans le Talmud il est dit :
« une femme est vieille quand, à l'approche de l'âge critique, elle ne voit
pas son flux cataménial pendant trois époques consécutives » [in 2].
Au cours des siècles, plusieurs théories seront exposées afin d'expliquer le
phénomène de la ménopause. Au XVIIIe siècle, Astruc pense de la ménopause
que « l'arrêt des règles est une conséquence nécessaire de la constriction
du corps utérin... et ne peut donc être considéré comme dangereux en lui-même
». Fothergill estime que les règles cessent lorsqu'elles ne sont plus nécessaires
: « les provisions sanguines pour les règles cessent... les vaisseaux utérins
qui ne sont plus alimentés se collapsent par degrés et ceci sans interruption
de la santé des individus »
Au XIXe siècle, apparaissent les premières descriptions précises
des symptômes de la ménopause. Les médecins commencent à parler de « maladie
climatérique » puis vers 1800 de « syndrome climatérique ». Les symptômes de
la ménopause sont associés en ce début du XIXe siècle au mode de
vie citadine. En 1816, Gardanne écrit : « la femme à l'époque de la ménopause
doit vivre sobrement et imiter le genre de vie des femmes de la campagne
chez lesquelles il est rare de voir des suites funestes de la cessation des
règles ». D'après Gardanne, « comme leur jeunesse eut plus d'éclat et
leur vie plus de volupté, leur âge mûr amène communément à sa suite bien plus
de maux à craindre ». Cette théorie ne fait pas unanimité dans le monde
médical. Cependant, les auteurs du XIXe siècle rivalisent dans les
descriptions des nombreuses pathologies censées être associées à la ménopause
dont « tuberculose, scrofule et diabète » mais « de toutes les maladies qui
se montrent à la ménopause, aucune n'est plus fréquente que l'hystérie ».
Tilt, en 1870, en énumère 135. Jusqu'au début du XXe siècle, la théorie
qui prévaut afin d'expliquer la ménopause est celle de « la pléthore sanguine
liée à l'accumulation du sang à l'arrêt des règles ». Cette théorie sera
reprise en 1922 par Aschner lors du congrès des gynécologues d'Innsbruck qui
insiste sur l'importance « excrétoire et dépuratrice » de la menstruation et
sur « la toxicose de rétention menstruelle » que la ménopause entraîne [in 2].
Le mot ménopause est introduit dans la terminologie médicale sous le terme
menespausie en 1816 par Gardanne dans le premier livre uniquement consacré
à la ménopause, puis dans la deuxième édition de 1821 dont le titre est «
De la ménopause ou de l'âge critique des femmes ». Le mot est formé étymologiquement
des mots grecs : menos (règles) et pausis (cessation) [in 2].
Montpellier 1976 : 1er congrès mondial sur la ménopause
Deux définitions possibles de la ménopause sont rapportées dans les conclusions
de ce congrès :
1. Phase du processus de vieillissement de la femme marquant la transition
du stade reproductif ou stade non reproductif.
2. Dernière période menstruelle arrivant pendant le climatère. Cet instant
qui survient après une phase d'irrégularités menstruelles, ne peut être défini
que rétrospectivement, après une période d'aménorrhée d'au moins 12 mois.
La période de troubles des règles précédant leur arrêt a longtemps été désignée
en France par le mot pré-ménopause or, pour les Anglo-Saxons, une femme pré-ménopausée
est une femme en période d'activité génitale et ce dès la puberté. Dans la nomenclature
internationale adoptée récemment dans un souci d'uniformisation (figure
1), le terme français préménopause disparaît tandis qu'apparaît le
mot périménopause, qui désigne la période allant de la phase d'irrégularités
menstruelles précédant l'arrêt définitif des règles jusqu'à un an après cet
arrêt.
La ménopause, le moment où s'arrêtent les règles, est incluse dans la phase
de périménopause. La période qui suit la périménopause est nommée postménopause
ou ménopause confirmée.
Représentation de la ménopause en France
La pratique quotidienne confirme amplement l'existence chez les patientes de schémas
préconçus et de représentations sociales de la ménopause qui se rattachent aux
différents modèles définis grâce à l'enquête menée par Delanoé [3].
Cette étude comporte une partie qualitative (auprès de soixante femmes âgées
de 40 à 60 ans de divers niveaux socioculturels et de plusieurs régions de France,
et une partie quantitative (auprès de 2 000 femmes âgées de 45 à 65 ans représentatives
de la population générale en France métropolitaine).
Selon les données de cette enquête, Delanoë a construit un modèle de représentations
de la ménopause autour de cinq dimensions (figure
2). Deux se rattachent aux évènements biologiques qui définissent la ménopause
: l'arrêt des règles et la fin de la fécondité. Les trois autres relèvent du
fait social construit autour de ces phénomènes biologiques : la variation du
capital santé attribué à la ménopause, la variation du capital de séduction
et le changement de statut social.
Représentations sur l'arrêt des règles
La pratique quotidienne, en consultation, confirme l'ambivalence de l'attitude
des femmes par rapport à la disparition des règles. Le sentiment que c'est un
peu de féminité qui disparaît est partagé par la plupart des consultantes. Dans
l'enquête de Delanoé, 73 % des femmes interrogées trouvent l'arrêt des règles
très satisfaisant sur le plan pratique. Ce taux est plus élevé chez les femmes
après 60 ans et les femmes effectivement ménopausées (respectivement 78 % et 76
%).
À l'affirmation : « les règles sont un signe de féminité important »,
67 % des femmes interrogées sont d'accord. La proportion des femmes « tout à
fait d'accord » est de 30 % chez les femmes ayant un niveau d'étude primaire.
D'autre part, lors de cette enquête, deux modèles physiologiques se détachent
:
• Un modèle dit « médical » pour lequel « les règles correspondent
à l'élimination de la muqueuse utérine » et auquel se rattachent 66 % des
femmes interrogées.
• Un modèle dit « traditionnel » pour lequel « les règles servent
à éliminer un sang chargé d'impuretés ».
Plus le modèle médical est fort, moins le sang des règles est perçu comme impur
et plus les femmes se déclarent satisfaites de l'arrêt des règles.
L'arrêt de la fécondité
Selon Simone de Beauvoir (1949), « la femme est brusquement dépouillée de sa
féminité. C'est encore jeune qu'elle perd l'attrait érotique et la fécondité d'où
elle tirait la justification de son existence et ses chances de bonheur »
[4].
L'arrêt de la fécondité est lui aussi perçu avec ambivalence. Même si le discours
mis en avant est celui du soulagement ou de l'indifférence, un regret peut apparaître,
surtout lorsque la perte de la fécondité est liée à une perte de statut social
[5].
Dans l'étude de Delanoé [3], 42 % des femmes interrogées se déclarent indifférentes
à cette conséquence de la ménopause, 23 % y voient une libération, la fin du
risque d'être enceinte. Seules 3 % des femmes interrogées regrettent de ne plus
avoir aucun espoir de grossesse.
En revanche, 32 % des femmes interrogées expriment une forte ambivalence vis-à-vis
de l'arrêt de la fécondité, avec à la fois du regret et un sentiment de libération.
Celles qui sont satisfaites de cet aspect de la ménopause sont celles qui expriment
une réticence vis-à-vis des moyens de contraception ou pour lesquelles existe
un interdit vis-à-vis de l'avortement. Pour certaines, l'arrêt de la fécondité
est décrit comme une perte mais relativement peu importante. C'est le cas des
femmes qui ont eu les enfants qu'elles désiraient et qui considèrent la ménopause
comme un phénomène naturel. Pour certaines femmes, la perte de la fécondité
est vécue comme une perte importante et douloureuse alors même que le désir
d'enfant n'existe plus. Elles se décrivent comme « amputées, dévalorisées
par rapport à celles qui peuvent encore ».
La variation du capital séduction
Les sociétés dites modernes ne proposent plus aux femmes qu'un seul modèle de
corps, surabondamment véhiculé par la publicité : beau, jeune, mince, quoi qu'il
arrive, sans défaut, sans cicatrice, sans histoire. La perte de la féminité et
de la séduction, si caractéristique de la vision occidentale de la ménopause a
été illustrée par de nombreux poètes : « les beaux jours s'en vont, les beaux
jours de fête... Très sournois s'approche la ride véloce, la pesante graisse,
le triple menton, le muscle avachi... » [6].
À la ménopause, la demande esthétique se caractérise surtout par un désir de
continuité. Il s'agit de supprimer, de gommer, de freiner autant que faire se
peut, les phénomènes évolutifs dus à l'âge ou aux évènements de la vie du corps.
La lutte contre le vieillissement, dans ses aspects esthétiques, est aussi une
façon de lutter contre la peur de vieillir : peur des conséquences somatiques,
fonctionnelles, sociales, des maladies prévisibles, peur aussi de ne plus être
aimée [7].
Dans l'enquête de Delanoé, 71 % des femmes interrogées attachent de l'importance
à leur capacité de séduction par l'apparence physique, et plus encore (76 %)
chez les femmes non encore ménopausées, qui ont un niveau scolaire supérieur
ou secondaire et appartiennent à des foyers aisés. Tout se passe comme si la
séduction était une règle du jeu dans les milieux aisés et la fonction de reproduction
constitutive de soi dans les milieux modestes. Trois quarts des femmes interrogées
estiment qu'elles « seront aussi séduisantes après la ménopause qu'avant
» et 90 % rejettent la représentation de la ménopause comme « fin de
la sexualité et de la vie amoureuse ».
La variation du statut social
Le statut définit la place de la femme dans la société, le jeu des différents
rôles sociaux qu'elle remplit. Dans l'enquête de Delanoé, 39 % des femmes interrogées
pensent que « les gens considèrent en général une femme ménopausée comme une
femme sans changement particulier ». Pour 36 % de ces femmes, la femme ménopausée
est considérée comme une femme « dans sa maturité ». Une minorité de femmes
seulement perçoit une perte du statut : « les gens considèrent une femme ménopausée
comme une vieille dame » ou « comme une grand-mère » (respectivement
13 % et 6 %).
Certaines femmes admettent que la ménopause s'accompagne d'un changement de
statut social mais s'efforcent de lui donner une valeur positive ou d'en diminuer
la portée : « je vois cela comme un cap [...] le tout c'est d'être bien dans
sa peau ».
Une forte minorité (42 %) envisage même, bien que floue, la possibilité d'un
gain de statut. Elle adhère à l'opinion : « la ménopause est une période
d'épanouissement ». Dans le même registre, les femmes sont 43 % à estimer
que « la ménopause est une période où l'on peut enfin s'occuper de soi »
et 47 % que « la ménopause est une étape où la femme devient sereine ».
Ces cinq « dimensions » de la ménopause, dans une enquête française, sont retrouvées
un peu partout dans le monde. Il semble donc bien exister un cadre universel
des représentations de la ménopause. Mais si l'association entre ménopause et
bouffées de chaleur est constante, la proportion de femmes qui s'en plaignent
varie d'un pays à l'autre et d'un groupe de femmes à l'autre. De nombreux facteurs
culturels et religieux interfèrent, comme nous le verrons dans la seconde partie
de cet article.
Conflits d'intérêt : néant
Références
- Chatel A. Approche globale des problèmes psychosexuels associés à la ménopause.
Conférence prononcée à l'occasion du colloque Ménopause et santé globale (octobre
2000). Une véritable amie. 2001;17(8):1-4. Disponible sur http://www.passeportsante.net/fr/maux/problemes/articleinteret.aspx?doc=menopause_problemes_psychosexuels_chatel_a_2001_pm
- Arnaud R. La ménopause à travers l'histoire. Rueil-Malmaison: Documenta
gynecologia; 1995.
- Delanoe D. Les représentations de la ménopause et les attitudes envers le
traitement hormonal. Une enquête de la population générale en France. In
Epelboin S, Heritier-Auge F, Sureau C. Stéroïdes, ménopause et approche socio-culturelle.
Paris: Elsevier; 1998.
- De Beauvoir S. Le deuxième sexe. Paris: Gallimard; 1949.
- Nir-Caein R, Nahum R, Yogev Y, Rosenfeld J, Fisher M, Kaplan B. Ethnicity
and attitude toward menopause and hormone replacement therapy in Northern
Israel. Clin Exp Obstet Gynecol. 2002;29(2):91-4.
- Queneau R. Si tu t'imagines. L'instant fatal. Poèmes de 1943-1948.
- Mimoun S. Réalité des représentations sociales de la ménopause : le vécu
quotidien du gynécologue. In Epelboin S, Heritier-Auge F, Sureau C.
Stéroïdes, ménopause et approche socio-culturelle. Paris: Elsevier; 1998.
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