ARTICLE
Auteur(s) : J-D Guelfi
Professeur émérite, université Paris-Descartes, Praticien
attaché, Service du Pr F. Rouillon, CMME, 100,
rue de la Santé, 75674 Paris Cedex 14
Introduction
Les prochaines classifications internationales des troubles mentaux
seront très vraisemblablement publiées en 2012 pour le DSM-V
et 2014 pour l’ICD-11. Diverses tendances sont déjà
perceptibles dans la littérature internationale. Sans vouloir
chercher à prédire l’avenir à trois et à cinq ans, je vais tenter
de résumer les courants qui s’opposent à propos des psychoses
chroniques, leurs avantages et leurs inconvénients potentiels.
Le statut – toujours discuté – des psychoses aiguës sera aussi
brièvement évoqué.
Si la question des futures classifications des psychoses est
déjà délicate, le second volet de mon sujet est encore plus
aléatoire. En effet, la bataille idéologique autour de la
personnalité et de ses troubles fait rage, particulièrement aux
États-Unis ; par ailleurs les relations entre psychoses et
personnalité sont en réalité largement inconnues malgré ce qu’ont
pu en dire divers théoriciens au discours péremptoire. Quelques
rares études cliniques ont pourtant eu lieu dans ce champ de la
recherche clinique et je mentionnerai brièvement les principales
d’entre elles.
Les psychoses : du DSM-IV au DSM-V
Les premiers travaux préparatifs à l’élaboration du DSM-V ont
commencé dès 1999, c’est-à-dire avant même la publication aux
États-Unis en 2000 du DSM-IV TR.
Je vous rappelle que, dans ce manuel, la schizophrénie figure –
avec les autres troubles psychotiques – dans un chapitre distinct
de ceux des troubles de l’humeur et des troubles de la
personnalité.
Dans le chapitre des troubles de l’humeur on trouve cependant
plusieurs formes cliniques qui comprennent « des caractéristiques
cliniques psychotiques », parfois même « catatoniques ».
Dans le chapitre sur la schizophrénie, figurent en premier lieu
les principales formes cliniques que sont les formes paranoïdes,
désorganisées, catatoniques, indifférenciées, résiduelles, puis le
trouble schizophréniforme, le trouble schizo-affectif, le trouble
délirant (correspondant à nos délires chroniques), le trouble
psychotique bref, le trouble psychotique partagé ou folie à deux,
les troubles psychotiques liés à une affection médicale générale
puis les troubles psychotiques induits par une substance, enfin les
troubles psychotiques non spécifiés.
Dans une annexe du DSM-IV, des catégories diagnostiques qui
nécessitent des études supplémentaires de validation figurent avec
une description dimensionnelle de la schizophrénie individualisant
trois dimensions : psychotique (c’est-à-dire
délirante/hallucinatoire), une dimension de désorganisation et une
dimension négative déficitaire, puis un trouble dépressif dit «
post-psychotique » au décours d’une schizophrénie et une
schizophrénie dite simple.
La validité de ces différentes catégories diagnostiques n’est
pas établie à ce jour.
Pour faciliter les travaux de la Task Force (27 membres
dirigés par David Kupfer assisté de Darrel Regier) qui élabore le
DSM-V, les psychiatres américains ont initié plusieurs séries de
conférences, de 2004 à 2007, conférences organisées
conjointement par l’Association américaine de psychiatrie, les
Instituts nationaux de recherche et l’Organisation mondiale de la
santé (tableaux 1 et 2).
Celle de ces conférences qui concernait la classification des
psychoses s’est tenue en février 2006. La réflexion s’est
poursuivie avec une conférence internationale sur la recherche en
matière de schizophrénie à Colorado Springs en mars 2007.
Les principales sources d’information disponibles concernant
l’état actuel des révisions des deux classifications figurent sur
le tableau 3.
Tableau 1 Les conférences « APA/NIH » : objectifs.
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Organisation avec l’assistance et le soutien de l’OMS :
co-organisation avec d’autres institutions
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Objectif principal : « promote international collaboration in order
toincrease the likelihood of developing a future unified
DSM/ICD
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Le chef d’orchestre de ces réunions est Darrel Regier, Executive
Director of the American Psychiatric Institute for Research and
Education (APIRE)
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Tableau 2 Les conferences APA/NIH : les membres.
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Le « steering committee » dirigé par D. Regier comprend des
représentants des 3 institutions : NIMH, NIDA, NI AAA, M First
(Columbia) consultant de l’APA sur le DSM et N. Sartorius
représentant B. Saraceno de l’OMS
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Pour chaque conférence le comité a désigné un leading US expert
etun « distinguished investigator » spécialiste du domaine mais non
US
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Les participants-discutants sont au nombre de 20, apportent
augroupe des revues de la littérature, élaborent les comptes-rendus
des réunions publiées : les chercheurs invités sont au nombre de
25.
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Tableau 3 Principales sources d’information concernant
l’état actuel des révisions.
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POUR LA CIM-11
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http://www.who.int/mentalhealth/evidence/en
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- http://www.who.int/mental_health/evidence/en
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- Coordinating the revision : Geoffrey M Reed
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Revision of ICD-10, WHO, 20 Av Appia
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CH 12-11 Geneva 27 Switzerland
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POUR LE DSM-V
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- http://dsm5.org/planning.cfm
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- DJ Kupfer. Pittsburg (PA) Mail : kupferdj@upmc.edu
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- DA Regier American Psychiatric Institute for Research and
Education and Division of Research, American Psychiatric
Association Arlington (VA)
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La conférence de février 2006
Il est vrai que la psychiatrie mondiale reste profondément
influencée par la nosologie kraepelinienne et par l’opposition
entre la dementia precox de mauvais pronostic et la maladie
maniaco-dépressive de meilleur pronostic. Cependant, c’est en
réalité à partir d’E. Bleuler que l’hétérogénéité du concept de
schizophrénie s’est développée. Les critiques de l’édifice
kraepelinien se sont dès lors multipliées. Les cas mixtes et
les chevauchements – dont d’ailleurs Kraepelin était conscient –
sont légions. Les travaux de psychiatrie génétique n’ont pas
définitivement tranché. Les concepts de troubles
schizo-affectifs et ceux de troubles divers « avec caractéristiques
psychotiques » ne correspondent peut-être pas à des catégories
diagnostiques autonomes ; elles sont en fait des tentatives faites
pour construire des ponts entre les deux principales psychoses.
Aujourd’hui même on peut affirmer que le concept de
schizophrénie au sens néo-kraepelinien du DSM-IV n’est pas
véritablement validé. Les critères d’inclusion, d’exclusion,
de durée, manquent de justifications empiriques ayant valeur de
preuve. Il en est de même pour l’existence de frontières entre
les différentes entités isolées dans la classification. C’est dans
ce contexte que certains ont considéré que le temps était peut-être
venu de détruire l’édifice kraepelinien jusqu’à intituler en
2006 une conférence internationale : « Deconstructing
Psychosis » !
Plusieurs articles publiés entre 2005 et
2007 développent les arguments d’une telle évolution [1, 4, 5,
9, 13, 14, 19-22].
Aux études empiriques se sont ajoutés des travaux portant sur la
population générale au sein de laquelle on a trouvé des symptômes
d’allure psychotique en grand nombre ; par ailleurs, une
perspective dimensionnelle et l’idée d’un continuum entre la
normalité et la psychose ont conduit à être tentés par un retour en
quelque sorte à Kretschmer, en utilisant certes d’autres mots, par
exemple traits de personnalité psychotique, schizotypie et forme
légère de schizophrénie, au lieu de la classique triade :
schizothymie, schizoïdie et schizophrénie.
Un grand espoir d’avancée scientifique est apparu lors de la
confirmation d’altérations cognitives et neuro-développementales
dans la schizophrénie récemment synthétisées dans plusieurs revues
générales dont celle de R.Freedman dans un numéro de l’American
Journal of Psychiatry de 2007 « Neuronal dysfunction and
schizophrenia symptoms » [11].
Les principales sources de ces données sont brièvement
rappelées.
Il en est ainsi de l’intérêt de l’approche endophénotypique
avec, chez les apparentés non atteints, des découvertes, maintes
fois répliquées, d’anomalies telles que les troubles de la
poursuite oculaire, les déficits cognitifs mnésiques et
attentionnels ; il en va de même pour les apports des études de
liaison et d’associations en faveur d’une transmission
vraisemblablement polygénique multifactorielle (dont cependant les
résultats sont variables d’une étude à l’autre).
Néanmoins, aucun des marqueurs isolés, endophénotypes ou
marqueurs génétiques, aucune des anomalies identifiées par
l’imagerie cérébrale ne possède une sensibilité etune spécificité
suffisantes pour avoir une réelle valeur prédictive.
C’est à cette conclusion qu’est arrivée la conférence de
2006.
Divers travaux répliqués ont certes mis en évidence dans la
pathologie schizophrénique une atteinte cérébrale globale et une
réduction de volume des hippocampes, dont une revue récente a été
effectuée par R.E. Gur et al. en 2007 [14].
Mais c’est à propos des décisions qui découlent de ces
conclusions que les auteurs divergent. Ainsi, les deux groupes de
travail constitués lors de la conférence sont parvenus à des
recommandations très différentes les unes des autres.
Le premier groupe a ainsi plaidé en faveur de l’existence d’un
« syndrome psychotique général » incluant la schizophrénie et le
trouble bipolaire, avec réduction de 6 mois à 1 mois de
la durée des troubles pour que le diagnostic soit porté, enfin à
l’inclusion de critères diagnostiques dimensionnels. Le second
groupe – s’il a suggéré de réévaluer par des études empiriques la
durée optimale des troubles pour le diagnostic – n’en a pas pour
autant suggéré d’abandonner la distinction entre schizophrénie et
trouble bipolaire. Ce groupe s’est aussi déclaré partisan de
critères diagnostiques dimensionnels qui devront être établis par
des études empiriques selon M. First en 2006-2007 [9].
La Conférence de Colorado Springs
Les principaux points de vue exprimés à Colorado Springs ont été
ceux de Jim van Os (Hollande), Assen Jablensky (Australie), William
Carpenter (États-Unis) et Robin Murray (Royaume-Uni).
Le compte rendu de cette conférence figure sur le site
<http ://www.schizophreniaforum.org/new/detailprint.asp
?id=1333>.
Pour Jim van Os, le diagnostic de schizophrénie selon les
critères du DSM-IV ne possède aucune validité de construct.
Il n’existe en effet ni symptômes, ni causes, ni évolution, ni
traitements spécifiques. Par ailleurs, des symptômes de type
psychotique existent chez plus de 3 % de la population générale.
Enfin dans une analyse taxométrique des symptômes positifs,
négatifs ou de désorganisation recueillis chez 660 patients
hospitalisés pour une symptomatologie psychotique aucun « taxon »
qui serait en faveur d’une entité catégorielle n’a pu être mis en
évidence tandis que des descriptions dimensionnelles paraîtraient
plus appropriées. La proposition de van Os est de distinguer
deux syndromes, un syndrome général affectif et un syndrome
psychotique, ainsi que, mais sur l’Axe II, quatre dimensions
distinctes : symptômes positifs, symptômes négatifs, symptômes
dépressifs et symptômes maniaques.
La proposition de Assen Jablensky est bien différente. Certes,
la dichotomie kraepelinienne ne possède pas de réelle validité et
la catégorie schizophrénie est hétérogène ; toutefois des données
cognitives, neuropsychologiques et l’imagerie paraissent
suffisamment consistantes pour conserver cette catégorie.
Pour Robin Murray, il existe plusieurs objections pour le
diagnostic actuel de schizophrénie, dont la grande fréquence des
symptômes d’allure psychotique dans la population générale, pouvant
aller jusqu’à plus de 10 %. D’autre part, le point de vue
dimensionnel ne lui paraît pas incompatible avec le modèle médical,
à l’image de ce qui se passe pour l’obésité et l’hypertension.
Enfin de même qu’il ne luisemble pas qu’il y ait une dichotomie
schizophrénie-normalité, il n’existe pas non plus de dichotomie
bipolarité-schizophrénie. Un point devue purement dimensionnel
caractérisera sans doute le DSM-VI. Le DSM-V sera
vraisemblablement, quant à lui, encore mixte, catégoriel et
dimensionnel.
R. Murray suggère enfin de se débarrasser du terme de
schizophrénie au profit d’un « dopamine dysregulation disorder ».
Les trois dimensions qu’il propose sont les symptômes
affectifs, les symptômes positifs et l’altération
développementale.
Pour W. Carpenter enfin, chairman du groupe de travail sur les
psychoses pour le DSM-V (tableau 4), il
est temps de reconnaître l’hétérogénéité de l’entité schizophrénie,
et « déconstruire » ce chapitre en différents sub-syndromes.
Il propose aussi de remplacer la catégorie par trois
dimensions : la psychopathologie (comprenant les symptômes positifs
et négatifs), les cibles du traitement (anxiété, dépression,
insertion socioprofessionnelle) et les objectifs à long terme
(autonomie, qualité de fonctionnement, qualité de vie).
Lors d’une longue discussion, diverses propositions ont été
faites par les participants à cette Conférence
internationale,notamment l’introduction au rang des critères
diagnostiques des perturbations cognitives ainsi que divers
endophénotypes voire des anomalies des potentiels évoqués
(P50).
Le vote final concernant la disparition de la schizophrénie en
tant qu’entité autonome dans le DSM-V a donné 62 voix pour
versus 61 contre.
Les arguments pour ou contre (la destruction) ont ensuite été
développés par Craddock et Owen en 2007 [5] à la suite d’une
proposition déjà formulée l’année précédente par T. Levin [16] qui
avait proposé de remplacer la schizophrénie par l’expression «
Neuro-emotional Integration Disorder ».
Tableau 4 Constitution du groupe de travail pour le
DSM-V sur les troubles psychotiques constitués de deux membres non
américains, M.Owen et J. Van Os. Il travaille actuellement sur
les diverses suggestions faites à Colorado Springs.
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PSYCHOTIC DISORDERS WORK GROUP (DSM-V) UPDATED APR.30, 2008
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- W.T. Carpenter Jr, Baltimore, MD
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- D. Barch, St Louis, Mo
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- J.R. Bastillo, Albuquerque, NM
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- R. Gur, Philadelphia, PA
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- S.H. Heckers, Nashville, TN
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- M. Owen, Cardiff, UK
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- S.K. Schultz, lowa City, IA
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- R. Tandor, Talahassee, FL
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- M. Tsuang, San Diego La Jolla, CA
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- J. Van Os, Maastricht, the Netherlands
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Plusieurs propositions allemandes
C’est à la fin de l’année 2008 que Wolfgang Gaebel et Jürgen
Zielasek [13] de Düsseldorf ont publié un article résumant les
conférences citées ci-dessus et qu’ils ont présenté leurs propres
propositions. Cet article, central pour mon propos, est intitulé «
The DSM-V initiative deconstructing psychosis in the context of
Kraepelin’s concept on nosology ».
Pour W. Gaebel et J. Zielasek, ce débat mérite d’être élargi à
l’ensemble des troubles psychiatriques à l’image de la démarche de
Zachar et Kendler en 2007 [28] qui rappellent les différents
concepts dimensionnels qui peuvent sous- tendre nos modèles de
descriptions, modèles médicaux, reposant soit sur ceux des troubles
organiques soit sur un modèle dysfonctionnel, soit sur un modèle «
biopsychosocial », soit enfin sur un modèle hybride de J.C.
Wakefield, modèle du « dysfonctionnement nocif » (Harmful
Dysfunction).
Les idées de J.C. Wakefield, développées depuis les années
1990 sont loin de faire l’unanimité. L’article cité, paru dans
le numéro d’octobre 2007 de la revue World Psychiatry [26], a
aussi entraîné divers commentaires contrastés, en majorité
critiques de A. Jablensky, de D.Bolton, de K. Fulford et T.
Thornton ou encore du B.Brülde, mais aussi des commentaires
reconnaissants pour l’effort réalisé pour disposer enfin d’une
réelle définition d’un trouble mental (M. First, N. Sartorius).
Les auteurs allemands W. Gaebel et J. Zielasek [13] préconisent
quant à eux, un modèle alternatif des troubles psychiatriques issus
des conceptions de Jerry Fodor [10] elles-mêmes inspirées de
l’ancienne psychologie des facultés (Franz Joseph Gall et ses
27 facultés mentales) et du localisationnisme de Brodman
(52 aires distinguées d’un point de vue
cytoarchitechtonique).
Le livre de J. Fodor sur la modularité de l’esprit, publié en
anglais en 1983, traduit en français et publié en
1986 réhabilite en effet la psychologie des facultés. Dans
cette perspective néo-cartésienne, l’esprit est constitué de
différents dispositifs cognitifs indépendants, chacun traitant de
façon automatique un petit nombre d’informations en provenance du
monde extérieur. Ces systèmes modulaires transforment les
sensations en représentations et fournissent aussi de la matière à
la pensée, tout en demeurant relativement autonomes par rapport à
la pensée elle-même.
Fodor ne mentionnait guère, quant à lui, la psychopathologie –
et la schizophrénie notamment – sauf pour rappeler « qu’autrefois
on pensait que la schizophrénie était unepathologie de la pensée
mais j’imagine – poursuivait Fodor – que ce point de vue n’est plus
très populaire ».
À la suite de Kurt Shneider, les auteurs allemands ont
réactualisé cette conception modulaire qui pourrait s’appliquer à
la pathologie psychotique et inclure, par exemple, les cognitions,
les perceptions, les intentions, les émotions, les fonctions
sociales et conduire à dresser pour un patient donné un profil de
dysfonctions dont on pourrait évaluer l’importance et les
répercussions sur l’adaptation générale. Ce point de vue
semble applicable à la schizophrénie selon Mc Gorry en 2007
[18]. W. Gaebel et J. Zielasek concluent leur article en
réinsistant sur l’hétérogénéité du champ de la schizophrénie qui
regroupe vraisemblablement plusieurs entités différentes avec des
facteurs de risque génétique distincts, tout comme d’autres
facteurs endophénotypiques, et des réponses thérapeutiques et un
pronostic différent. L’approche modulaire leur parait susceptible
de permettre des jonctions entre données génétiques,
neurobiologiques, et psychopathologiques.
Encore faut-il – ajoutent-ils prudemment – confirmer l’intérêt
de cette perspective originale, notamment par une thérapeutique
orientée sur les modules dysfonctionnels telles qu’ils la
pratiquent, par exemple dans la reconnaissance mimique des
affects.
Les psychoses aiguës
La position nosographique des psychoses aiguës est toujours
discutée. Comme on le sait, la bouffée délirante aiguë est restée
une entité française, même si le trouble psychotique aigu et
transitoire isolé par la CIM-10 lui correspond de façon
étroite. Le statut des épisodes aigus récidivants se rapproche
plus souvent du trouble bipolaire que de la schizophrénie comme
l’ont montré en France, Sophie Criquillion-Doublet et Bertrand
Samuel-Lajeunesse en 1987 [6], à partir de 471 dossiers de
patients hospitalisés pour psychose aiguë entre 1979 et 1985.
À ma connaissance, la revue en langue française la plus récente sur
ce thème est celle de H.Weibel et J.-Y. Metzger [27],
respectivement de Mulhouse et de Colmar, revue publiée en 2005.
Deux études de suivi longitudinal montrent le devenir de patients
initialement considérés comme ayant des psychoses aiguës. L’étude
de A. Marneros, et al. en 2005 [17] a porté sur les rapports entre
le trouble psychotique aigu transitoire, la schizophrénie et les
troubles mixtes schizo-affectifs. Au terme d’un suivi de cinq
années, la comparaison dans lestrois groupes des caractéristiques
prépsychotiques comme de la symptomatologie de l’épisode n’est pas
en faveur de l’indépendance nosologique du trouble psychotique aigu
transitoire. L’étude de S.P. Singh [24] et al. publiée en
2004, a réévalué des patients chez qui un diagnostic de premier
épisode psychotique avait été porté trois années auparavant. Sur
168 patients, 32 soit 19 % avaient reçu initialement le
diagnostic d’épisode psychotique aigu et transitoire. Trois années
plus tard, 8 femmes sur 11 conservaient ce même
diagnostic mais seulement 3 hommes sur 21. L’évolution du
groupe dans lequel ce diagnostic avait été porté (F23) s’est
révélée plus favorable que celle des patients diagnostiqués comme
schizophrènes.
Le statut à venir des autres épisodes brefs isolés dans le
DSM-IV reste incertain : trouble psychotique bref (de 1 jour à
1 mois), trouble schizophréniforme (moins de 6 mois) et
trouble schizo-affectif.
Le trouble schizo-affectif
Ce dernier trouble avait jadis été isolé, à partir de 1933, par
Kasanin. Les études de suivi ont donné des résultats variables
avec une évolution proche de celles des patients schizophrènes
(Tsuang et Coryell avec un follow-up de 8 années en 1993),
moins bonne en tout cas que celle des patients thymiques selon
Coryell et al. comme le rapportent Weibel et Metzger [27].
Dans d’autres travaux, l’évolution est intermédiaire entre celle
des schizophrènes et des bipolaires. Cela nous conduit à
l’hypothèse du continuum. La notion d’un continuum entre la
schizophrénie et les troubles affectifs a été défendue par J. Angst
; mais celle d’une psychose indépendante des deux principales
psychoses a toujours des défenseurs. C’est le cas des psychoses
aiguës de Kleist, psychoses cycloïdes (résumées in 27).
Un des élèves de Kleist, Leonhard a été à l’origine d’une
classification des psychoses endogènes fondée sur des combinaisons
caractéristiques de symptômes, mal connue en France malgré les
efforts de Gerald Stöber et Jack René Foucher (manuscrit en
préparation). Purement clinique, cette classification a pu être
considérée comme complexe avec 35 tableaux élémentaires mais
manifestement plus riche que la classification américaine du DSM.
Ce point de vue a en revanche eu un certain succès dans
lespays scandinaves depuis les travaux de Carlo Perris à la fin des
années 1970. Les premiers résultats, sur 60 patients,
sonteneffet en faveur de l’autonomie des psychoses
cycloïdes,intermédiaires entre les troubles schizophréniques et
affectifs [27].
Un dernier concept issu de la tradition psychiatrique
franco-allemande et scandinave est celui de psychose psychogène.
Environ la moitié des patients conservent dans le temps ce
diagnostic sur l’ensemble des études mais beaucoup moins pour
certains auteurs comme Vetter et Köller (10 %) cités par Weibel et
Metzger [27]. On ignore la place qui sera éventuellement réservée à
ce concept dans les futures classifications.
Les relations avec la personnalité
Le continuum entre la normalité et la pathologie de la personnalité
a fait l’objet de quelques études récentes venues apporter un
renouveau dans ce domaine de la recherche clinique. Mais toutes les
variétés de troubles de la personnalité ne sont pas concernées de
la même manière.
La littérature internationale sur les troubles de la
personnalité vient de faire l’objet d’une revue par Boschen et
Warner en 2009 [2]. Les publications réunissant des critères
de qualité suffisants montrent que dans la période 1971-2005, en
réunissant les références sur Medline et Psychinfo, le trouble de
la personnalité le plus souvent étudié est la personnalité
borderline (1 656 articles) suivi (de loin) par la
personnalité antisociale (314 articles), et la personnalité
schizotypique (186 articles). En revanche, sont en chute libre
les articles consacrés aux personnalités paranoïaques [20] et
schizoïdes [41]. La projection faite par les auteurs sur les
publications à venir jusqu’en 2015 fait état d’une
augmentation attendue du nombre d’articles consacrés aux
personnalités borderline, antisociales et schizotypiques, d’une
disparition de la personnalité schizoïde et d’une stagnation du
nombre de publications pour les autres troubles. L’approche
dimensionnelle viendra vraisemblablement stimuler les recherches
dans ce champ de la recherche. Je ne citerai ici que quelques
travaux portant sur le cluster A, personnalités paranoïaques,
schizoïdes et schizotypiques, plus proche des psychoses que les
autres troubles de la personnalité.
Traits et troubles paranoïaques
L’idéation persécutoire paraît quasiment aussi fréquente que les
symptômes d’anxiété ou de dépression dans la population générale
pour J. van Os et H. Verdoux en 2003 [25] D. Freeman et al.
ont publié en 2008 [12] les résultats d’une enquête réalisée sur
Internet à l’aide de six questionnaires chez
1 202 personnes montrant qu’environ un tiers de ceux qui
ont répondu font état de méfiance, de sentiments de persécution et
de suspicion paraissant accréditer cette thèse.
La distribution de ces thèmes de préoccupation ressemble à ce
que l’on observe dans la dépression. Les notes les plus
élevées sont liées à un évitement et un coping de type émotionnel
au détriment des copings détachés et rationnels avec une
émotionnalité négative et des attitudes de soumission.
Dans le DSM-IV, les personnalités paranoïaques peuvent présenter
des épisodes psychotiques très brefs, de quelques minutes à
quelques heures, notamment en réaction à des facteurs de stress.
Dans certains cas, la personnalité paranoïaque peut sembler être un
antécédent d’un trouble délirant ou d’une schizophrénie.
Enfin, il y a un risque accru de personnalité paranoïaque chez
les parents de patients schizophrènes.
La schizotypie
Le concept de schizotypie est apparu avec Sandor Rado au début des
années 1950. Il s’agit d’une expression phénotypique d’une
vulnérabilité à la schizophrénie. Les études d’adoption
danoises de Kety avaient mis en évidence dans les années
1960 une agrégation importante de troubles de la personnalité
dans les familles de patients schizophrènes, surtout des
personnalités paranoïaques, schizoïdes et schizotypiques.
La personnalité schizotypique est apparue en tant que telle dans
le DSM-III en 1980. L’OMS la fait figurer comme un trouble mental
dans la section de la schizophrénie et des troubles délirants.
Les manifestations cliniques les plus apparentes sont
évocatrices : gênes relationnelle (déficit social), idées de
référence, distorsions cognitives, idées de référence, bizarrerie
de la pensée, souvent persécutoire, pensée magique avec des
épisodes transitoires « quasi-psychotiques ». Diverses études de
marqueurs neuropsychologiques, biologiques, électro-physiologiques
ou d’imagerie cérébrale rapprochent ce trouble de la
schizophrénie.
Bien que l’OMS recommande officiellement la prudence dans
l’utilisation de ce diagnostic, qui ne se différencie pas nettement
de la schizophrénie simple et des personnalités schizoïdes et
paranoïaques et que les associations de plusieurs troubles de la
personnalité soient particulièrement fréquentes, la personnalité
schizotypique a fait l’objet d’un nombre croissant d’études depuis
une dizaine d’années.
La personnalité schizotypique concernerait environ 3 % de la
population générale. Divers instruments d’évaluation ont été
développés depuis les années 1960 pour évaluer ce type de
trouble : autoquestionnaires, échelles ou entretiens structurés.
Leur revue a été effectuée en langue française par Dumas en
2002 et 2007 [7, 8]. Les questionnaires développés par
Chapman, et al. [3] explorent l’anhédonie, l’idéation magique
et les aberrations perceptives. Dans l’optique catégorielle du DSM,
le questionnaire de personnalité schizotypique de Raine,
et al. SPQ [23] explore l’ensemble des critères retenus dans
la classification américaine pour le diagnostic. L’approche
dimensionnelle met en évidence trois facteurs distincts :
cognitif-perceptif, interpersonnel et désorganisé ce qui, pour
Dumas, renforce l’hypothèse d’un continuum avec la
schizophrénie.
Conclusion
En résumé, un nombre croissant d’auteurs est actuellement en faveur
d’un démembrement des psychoses de l’adulte.
La dichotomie kraepelinienne que la classification américaine du
DSM-IV a radicalisée est certes largement critiquée dans la
littérature Toutefois, une classification totalement nouvelle des
psychoses paraîtrait aujourd’hui problématique et prématurée.
Jusqu’à présent en effet les auteurs des DSM III-R, DSM-IV et DSM
IV-TR n’ont effectué les modifications d’une version antérieure que
lorsque la preuve était faite de la supériorité du changement par
rapport à l’existant. Ces preuves empiriques manquent encore
aujourd’hui pour la classification des psychoses de l’adulte.
C’est en tout cas la position exprimée en 2008 par
Hans-Jürgen Moller de Munich [19, 20].
Les études empiriques n’ont pas apporté suffisamment d’arguments
en faveur de la psychose unique défendue par Griesinger
(Einheitpsychose).
De la même façon, pour Kendell et Jablensky en 1988 [15], les
résultats de la neurobiologie et de l’imagerie restaient
insuffisants pour abandonner le concept de schizophrénie – au moins
pour certaines formes cliniques – et pour abandonner aussi la
distinction de ces formes avec les troubles de l’humeur. En
revanche la présentation caricaturale de la dichotomie
Kraepelinienne a sans doute vécu. Il est vraisemblable que les
prochaines classifications internationales des psychoses ajouteront
des critères dimensionnels au point de vue catégoriel et que
certaines recherches cliniques innovantes seront encouragées.
Dans une perspective de taxonomie conceptuelle, P.Zachar et K.S.
Kendler [28] ont récemment schématisé les 4 versions possibles
du modèle médical applicable enpsychiatrie : le modèle de la
maladie organique, le modèle de l’altération fonctionnelle, le
modèle biopsychosocial et le modèle hybride de la « Harmful
Dysfunction » (Szasz puis Wakefield à partir des années 1990).
Le point de vue purement catégoriel, en psychiatrie, est
deplus en plus critiqué en raison de l’hétérogénéité manifeste de
certaines entités et des nombreux chevauchements observés entre
catégories distinctes. Cette remarque générale s’applique au champ
des psychoses et un modèle mixte serait ici vraisemblablement plus
adapté d’autant que le point de vue purement catégoriel semble
aussi dans une impasse en matière du trouble de la personnalité et
que les relations entre traits de personnalité normale, troubles de
la personnalité et psychose semblent avoir impérativement besoin de
l’approche dimensionnelle ou, au minimum d’une approche mixte pour
progresser.
Remerciements
J’adresse mes remerciements à Catherine Lavielle et Nadine Rodary
(Bibliothèque H. Ey de l’hôpital Sainte-Anne, Paris) pour leur
assistance dans la recherche de documentation.
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