ARTICLE
En France, les maladies cardiovasculaires sont la deuxième cause de mortalité
après le cancer [1]. À la Réunion, le taux de mortalité par affections cardiovasculaires
est plus important encore qu'en métropole et concerne surtout les femmes [2].
Les médecins généralistes, à la Réunion comme en métropole, sont en première
ligne dans la prise en charge des facteurs de risque cardiovasculaire dans la
population qui les consulte. La grande majorité des enquêtes (d'institutions
gouvernementales, de réseaux de santé, d'associations de malades) se sont intéressées
à la population générale d'un territoire donné, mais qu'en est-il des professionnels
des soins primaires ? Évaluent-ils leur propre risque et prennent-ils convenablement
en charge les facteurs responsables ?
Méthode
Pour répondre à la question posée, nous avons réalisé une étude transversale descriptive
auprès des médecins généralistes de la Réunion de janvier 2008 à janvier 2009.
Cette île a été choisie en raison de la prévalence importante des maladies cardiovasculaires
et pour des raisons d'attachement personnel de l'investigateur.
La faisabilité et la compréhension du questionnaire élaboré ont d'abord été
testées auprès de 10 généralistes de la Loire. Puis 656 médecins généralistes
réunionnais ont été référencés à partir des « Pages Jaunes » via Internet, en
excluant les médecins déclarant un exercice particulier exclusif et les généralistes
remplaçants non enregistrés dans l'annuaire ; 300 ont été sélectionnés après
tirage au sort sur tableur Excel. Début février 2008, un publipostage papier
comprenant une lettre de présentation de l'étude, un autoquestionnaire anonyme
et une enveloppe-retour affranchie leur a été adressé. Le questionnaire comprenait
10 items principaux à questions fermées et une partie commentaires et suggestions.
Les facteurs de risque cardiovasculaire retenus étaient ceux des recommandations
nationales [3] :
50 ans pour l'homme, 60 pour la femme ;
tabagisme actif ou arrêté depuis moins de 3 ans ;
antécédents familiaux (1er degré) cardiovasculaires précoces
: accident vasculaire cérébral avant 45 ans, infarctus ou mort subite chez un
homme avant 55 ans ou chez une femme avant 65 ans ;
PAS 6 140 mmHg et/ou PAD 6 90 mmHg ;
HDL-c < 0,4 g/L ou LDL-c 6 1,6 g/L ;
diabète diagnostiqué (2 glycémies à jeun > 1,26 g/L ou HbA1C > 7 %),
une microalbuminurie > 30 mg/24 h comptant alors pour un facteur de plus.
Il était demandé si le médecin utilisait un traitement antihypertenseur, un
traitement hypolipémiant, un traitement antidiabétique dans le cas où ces pathologies
étaient signalées. Le poids et taille pour le calcul de l'IMC, l'activité sportive
(avec un seuil de sédentarité de 1 h 30/semaine) étaient aussi pris en compte,
ainsi que l'auto-évaluation du nombre de facteurs de risque par le médecin.
Le traitement statistique des données a été réalisé à l'aide de tableaux sous
Excel 2000 (Microsoft, version 9.0.2812) et l'ensemble des calculs effectué
soit sous Excel 2000, soit sous Statistical Analysis Software alias SAS (SAS
Institute Inc. 100 SAS Campus Drive Cary, NC 27513-2414 USA, Version 8). Les
variables quantitatives sont exprimées par la moyenne +/- l'écart-type. Les
tests de comparaison par sous-groupe (en fonction du sexe, de l'âge, du facteur
de risque) ou entre l'échantillon et la population des médecins réunionnais
ont fait appel à un test du c2 pour comparer les fréquences ; et
à un test de Student pour comparer les moyennes. La significativité est notée
p, c2 ou Student selon le test de comparaison utilisé.
Résultats
168 médecins généralistes ont répondu sur les 300, soit 56 %. Les résultats sont
résumés dans le tableau 1.
Habitudes hygiénodiététiques
Tous les diabétiques ont déclaré avoir une diététique adaptée à leur facteur de
risque. Il en est de même pour 9 des 11 hypertendus et 12 des 19 dyslipidémiques.
Chez les médecins n'ayant ni HTA, ni diabète ni dyslipidémie, 20 suivent cependant
les conseils diététiques adaptés à ces problèmes.
Traitement médicamenteux spécifique
Tous les diabétiques et les hypertendus prennent un médicament spécifique à leur
affection, mais seulement 15 des 19 dyslipidémiques connus (parmi les 4 qui ne
prennent pas de traitement, 2 ne suivent pas les règles hygiénodiététiques et
parmi les 15 qui prennent un traitement, 5 ne suivent pas les règles hygiénodiététiques).
Évaluation du risque cardiovasculaire
Selon les résultats du questionnaire (tableau
2) et quel que soit l'âge, les femmes ont significativement moins de facteurs
de risque cardiovasculaire (RCV) que les hommes (p < 0,001, c2). Un
peu plus de la moitié des participants auto-estime correctement son risque, un
peu moins d'un quart le sous-estime ou au contraire le surestime (tableau
2). La différence entre les 3 groupes (sous-estimant, normo-estimant, sur-estimant)
est significative (p = 0,0121 ; c2). L'analyse par sexe met en évidence
que 4/51 des femmes contre 31/117 des hommes tendent à sous-estimer leur risque
cardiovasculaire.
Commentaires libres des participants
• 2 médecins ont pensé qu'il serait bon de consigner le périmètre abdominal
pour distinguer obésité androïde et gynoïde. Un autre a proposé de rajouter le
rapport Taille/Hanche.
• 2 médecins ont pensé qu'il manquait les antécédents cardiovasculaires
personnels (exemple : cardiopathie ischémique avec pose de stent).
• 1 médecin a suggéré qu'il fallait consigner les antécédents familiaux
de diabète.
• 1 médecin aurait voulu qu'on prenne en considération son taux
élevé de HDL-c car il constituerait un facteur protecteur.
• 1 médecin s'est interrogé sur le rôle du stress et de l'alcool.
Discussion
Limites de l'étude
Une telle enquête ne peut prétendre à la représentativité quant à la population
médicale de l'île :
• L'anonymat total du questionnaire a constitué un frein à l'identification
des non-répondants (il n'y a évidemment pas eu de relance téléphonique). Or
un biais de « recrutement » est possible : participer à l'enquête peut présager
d'un certain investissement dans la surveillance des facteurs de risque cardiovasculaire.
La question se pose d'ailleurs autant pour les patients que ces médecins ont
en charge que pour eux-mêmes.
• Si les femmes représentent 30 % de l'effectif, comme dans le fichier
ADELI réunionnais [12] (toutes spécialités médicales confondues), les classes
d'âge aux extrémités (moins de 40 ans et plus de 60 ans) sont sous-représentées
dans l'enquête par rapport au fichier ADELI : la répartition par âge est significativement
différente (p = 0,0237 ; c2).
Le questionnaire lui-même est imparfait :
• Il n'y a pas de définition uniformisée de la sédentarité. Le questionnaire
mentionne le terme d'« activité sportive » alors que les références de la HAS
[4] parlent d'un minimum de 1 h 30 d'activité physique hebdomadaire sans autre
définition et que d'autres utilisent l'IPAQ [5]. Ainsi, les études réunionnaises
REDIA (Réunion diabète) et RECONSAL (Réunion consommation alimentaire) [6, 7]
s'appuient sur un IPAQ de 2 h 30 par semaine, le Baromètre santé 2005 [8] et
le PNNS [9] de 3 h 30 par semaine (équivalent d'une marche rapide de 30 mn par
jour).
• La consommation d'alcool aurait pu être demandée : sa réduction
fait partie du traitement des patients hypertendus [4], dyslipidémiques [10]
ou diabétiques [11].
• Un HDL-c > 0,60 g/L est considéré comme facteur protecteur dans
le suivi de la dyslipidémie [10] et du diabète [11] mais pas de l'HTA [4] :
il aurait pu être intégré dans notre grille de manière plus explicite.
• Nous n'avons pas posé la question du médecin traitant de ces médecins...
Il aurait peut-être été intéressant de savoir si le médecin interrogé faisait
appel à un confrère pour la surveillance de sa santé.
Les généralistes réunionnais ont-ils le même risque cardiovasculaire que leurs
patients ?
Il est difficile de répondre globalement à la question, faute de données exhaustives.
Il n'existe par exemple pas de données sur les antécédents familiaux cardiovasculaires
précoces dans la population de la Réunion.
Dans notre étude, 21 % des médecins hommes et 12 % des médecins femmes sont
fumeurs.
Selon les données déclaratives du baromètre santé, les Réunionnais sont moins
fumeurs que les métropolitains et la proportion des fumeurs diminue sensiblement
quel que soit le territoire considéré [8] mais reste une pratique plus masculine
: en 2005, 29,9 % des 12-75 ans étaient fumeurs, 33,3 % des hommes et 26,5 %
des femmes. Les médecins de la Réunion sont au-dessous de ces chiffres, mais
faute de données sur le tabagisme en 2008 à la Réunion, il est impossible d'affirmer
que la proportion de fumeurs est plus faible chez les médecins que dans la population
de l'île.
Le problème de surcharge pondérale semble peu concerner les participants de
l'enquête.
Il existe une corrélation positive entre l'IMC et la pression artérielle comme
le rappellent plusieurs synthèses [13], ce qui paraît faire de l'IMC un facteur
de risque par ricochet. Dans notre enquête, 33 % des généralistes hommes et
12 % des généralistes femmes sont obèses ou en surpoids alors que dans la population
réunionnaise, selon REDIA, il s'agit de 47 % des hommes et 52 % des femmes [6].
Selon la classification OMS, 18 % des généralistes femmes sont même considérées
comme maigres (figures 1 et 2). Avec
de tels chiffres, il est légitime de se demander si les médecins en surpoids
n'ont pas éludé notre questionnaire.
Les médecins sont-ils plus sportifs que leurs patients ?
La sédentarité n'est pas un facteur de risque cardiovasculaire à part entière,
mais une activité physique régulière est préconisée en cas de diabète, HTA,
dyslipidémie [4, 10, 11].
En France, le plus récent Baromètre santé (2005) indique que 46 % des individus
âgés de 15 à 74 ans pratiquent une activité physique favorable à la santé telle
que définie dans le score IPAQ soit plus de 3 h 30/semaine [8]. Les hommes sont,
en proportion, plus nombreux à le faire que les femmes (52 % vs. 40 %, p < 0,001).
À la Réunion, l'enquête RECONSAL 2000/2001 montrait que 17 % seulement des Réunionnais
pratiquaient une activité sportive régulière, plutôt les hommes que les femmes
(21 % vs. 14 %) et plutôt les jeunes (31 % des 18-29 ans, 5 % des 60 ans et
plus) [7]. En 2004, la pratique d'une activité physique pendant plus de 3 heures
est une pratique préférentiellement masculine : 41 % des hommes contre 32 %
des femmes, bien que 20 % de la population en pratique quotidiennement, avec
un Sex Ratio alors de 1:1 [15].
Chez les médecins, 58 % (97) des interrogés déclarent faire au moins 1 h 30
d'activité sportive hebdomadaire, a priori plus que leurs patients. Cependant,
le seuil de sédentarité n'étant pas uniformisé, il est impossible d'affirmer
que les médecins réunionnais sont plus sportifs que la population générale.
Des études complémentaires seraient souhaitables pour un recueil de données
standardisées.
À la Réunion, selon REDIA, environ 33 % des hommes et 30 % des femmes auraient
une hypertension artérielle.
Il est difficile de faire des comparaisons de prévalence à partir des quelques
chiffres de notre enquête, où 7 % seulement des médecins seraient hypertendus.
Les paramètres biologiques des médecins sont-ils ceux de la population générale
?
• Aucune comparaison n'est possible en ce qui concerne les dyslipidémies.
Dans l'étude, le contrôle biologique semble conforme aux recommandations. Toutefois
le taux-cible du LDL-c étant variable en fonction du nombre de FRCV, il est
impossible de conclure.
• Chez les diabétiques, le contrôle de l'équilibre glucidique semble
correct (hémoglobine glycosylée moyenne à 6,7 % ± 0,3 : la HAS recommande 6,5
% [11]). La prévalence du diabète est de 4,8 % chez les médecins interrogés,
ce qui est supérieur aux chiffres de la métropole, mais pas à ceux de la Réunion.
Comparativement, 11,2 % des Réunionnais âgés de 30 à 69 ans ont déclaré l'existence
d'un diabète en 2001 alors qu'en métropole, la prévalence n'est que de 3 % [6].
En revanche, tous les médecins diabétiques sont de sexe masculin, alors que
la prévalence du diabète de type 2 à la Réunion est plutôt féminine (11,7 %
contre 10,6 % chez les hommes, avec un excès de cas pour les 60-69 ans [6].
Il faut souligner que les femmes généralistes n'appartiennent quasiment pas
à cette tranche d'âge).
Pourquoi les généralistes réunionnais sous-estiment-ils leur risque cardiovasculaire
?
Comparativement à la population réunionnaise, dans cet échantillon de médecins
généralistes, l'IMC est plus bas, il y a moins de tabagisme, la TA est bien contrôlée.
Il est possible que ce soit le signe d'une population médicale plus attentive
à son risque, comme le montre la proportion non négligeable des participants ayant
correctement estimé ou surestimé leur nombre de facteurs de risque cardiovasculaire.
Pourtant, 27 % des généralistes hommes et 8 % des généralistes femmes sous-estiment
leur risque cardiovasculaire. C'est peut-être l'indice qu'une partie des médecins
sondés ont des difficultés à apprécier ce risque en raison d'un déni de son
existence ou d'une méconnaissance de la définition exacte des différents facteurs
en cause.
Conclusion
Selon cet aperçu des facteurs de risque cardiovasculaire des médecins généralistes
de la Réunion, leur risque cardiovasculaire semble moindre que celui de leurs
patients. Même si une proportion importante de généralistes hommes tend à minimiser
son risque, certains médecins de l'échantillon déclarent suivre les règles hygiénodiététiques
associées à l'un des facteurs de risque cardiovasculaire étudiés alors qu'ils
ne présentent pas le facteur en question. Des travaux du type REDIA ou RECONSAL
menés à intervalles réguliers dans la population réunionnaise et des enquêtes
sur l'autoévaluation par les médecins de leur propre risque vasculaire permettraient
de compléter ces données.
Conflits d'intérêts : aucun.
Références
- Eurostat 2005 (France et Union européenne). [Consulté le 15/08/09] http://epp.eurostat.ec.europa.eu/
- Sources Insee 2006 (Réunion) [Consulté le 15/08/09] http://www.insee.fr
- Gruson E, Dallongeville J. Définition des facteurs de risque cardiovasculaire
selon les recommandations nationales. Lettre de la Nouvelle Société Française
d'Athérosclérose 2007;32. [Consulté le 15/08/09] http://www.nsfa.asso.fr/
- HAS. Prise en charge des patients adultes atteints d'hypertension artérielle
essentielle. Actualisation Juillet 2005.
- IPAQ (International Physical Activity Questionnaire) [Consulté le 30/08/09]
http://www.ipaq.ki.se/ipaq.htm
- Favier F, Jaussent I, Le Moullec N. Prevalence of Type 2 diabetes and central
adiposity in La Reunion island. Étude REDIA. Diabetes Res Clin Pract. 2005;67(3):234-42.
- ORS, INSERM, DRASS, Département de La Réunion, CGSS, Ville de St-André Comportements
alimentaires et activité physique des Réunionnais, Étude RECONSAL. Sept 2002.
- Baromètre santé [Consulté le 15/08/09] sur http://www.inpes.sante.fr
- Ministère de la santé et des solidarités. Deuxième Programme national nutrition
santé 2006-2010 Actions et mesures. Sur http://www.sante.gouv.fr/htm/actu/pnns_060906/plan.pdf
- Prise en charge thérapeutique du patient dyslipidémique. Mars 2005.
- Traitement médicamenteux du diabète de type 2 : Recommandations. Actualisation
Novembre 2006.
- Les Professions de santé au 1er janvier 2008. DRASS Réunion.
[Consulté le 15/08/09] sur http://www.reunion.sante.gouv.fr
- Clinical guidelines on the identification, evaluation, and treatment of
overweight and obesity in adults. [Consulté le 15/08/09] sur http://www.nhlbi.nih.gov/guidelines/obesity/ob_home.htm
- Enquête Obépi 2003, INSERM, Institut ROCHE de l'obésité [Consulté le 15/08/09]
sur http://www.tns-sofres.com
- ORS Réunion, Réseau Régional Inserm de Recherche en santé Publique. Pratiques
et connaissances des Réunionnais vis-à-vis du diabète, de l'alimentation et
de l'activité physique. 2004.
Risque cardiovasculaire : le généraliste est-il un « modèle » pour ses patients
?
Ce qui était connu
Certains facteurs de risque spécifiques à la population de l'île
de la Réunion par rapport à la France métropolitaine : plus de sédentarité,
plus de surcharge pondérale, plus de diabète, mais moins de tabagisme.
La réalité habituelle d'un risque plus élevé chez l'homme que
chez la femme, allant de pair avec une conscience généralement plus importante
du risque chez la femme que chez l'homme. |
Ce que cette étude apporte
Les données sur les facteurs de risque cardiovasculaire des généralistes
qui ont en charge cette population.
L'estimation correcte de leur propre niveau de risque par une
majorité, mais aussi la sous-estimation par une minorité importante, surtout
chez les hommes, de ce même risque. |
Les zones d'incertitude
Des données manquantes ou imprécises parce qu'anciennes concernant
les facteurs de risque de la population réunionnaise.
L'interprétation de la sous-estimation de la fraction de généralistes
quant à leur propre risque : déni ou méconnaissance ?
Des données analogues dans d'autres populations médicales, notamment
les généralistes de métropole. |
Note :
IPAQ : International Physical Activity Questionnaire.
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