ARTICLE
Auteur(s) : Sophie Jacquin-Courtois1,2, Gilles
Rode1,2,3, Jacques Luauté1,2,3, Laure
Pisella1, Alessandro Farne1, Jacintha
O’Shea1,4, Dominique Boisson1,2,3, Yves
Rossetti1,2,3
1Université de Lyon-I, Inserm UMR-S 864, 16,
avenue du Doyen-Lépine, 69676 Bron cedex, France
2Hospices civils de Lyon, 3, quai
des Celestins, BP 2251, 69229 Lyon cedex 02, France
3Service de médecine physique et réadaptation,
hôpital Henry-Gabrielle, 20, route de Vourles, 69230
Saint-Genis Laval, France
4Oxford Centre for functional MRI of the Brain (FMRIB),
John Radcliffe Hospital, University of Oxford, Oxford OX3 9DU,
Angleterre
Le syndrome de négligence unilatérale constitue un trouble de la
cognition spatiale fréquemment observé après lésion vasculaire
cérébrale. Ce trouble singulier de l’utilisation et de la
conscience de l’espace est consécutif le plus souvent à une lésion
hémisphérique droite, notamment pariétale [1]. Syndrome polymorphe,
il associe un défaut de prise en compte des informations
sensorielles issues de la partie de l’espace situé du côté opposé à
la lésion cérébrale, d’une modification de l’orientation et des
réactions et des actions réalisées en direction de celui-ci, ainsi
que des manifestations comportementales résultant de l’altération
de la conscience qu’a le patient de ces perturbations.
Il constitue ainsi un trouble du comportement avec décalage
systématisé du côté de la lésion cérébrale. Le patient qui en
est atteint ne prêtera pas attention à un interlocuteur situé à sa
gauche, ne lira que les colonnes de droite d’un journal ou oubliera
de se raser la partie gauche du visage. Mais celui-ci éprouvera
aussi des difficultés pour explorer et se représenter mentalement
la totalité de l’espace. Ce syndrome est fréquemment associé à
une hémiplégie, à une hémianesthésie et à une hémianopsie gauches
dont il peut majorer l’intensité (et réciproquement), ainsi qu’à
des troubles praxiques et des troubles de la mémoire
topographique.
Physiopathologie
D’un point de vue physiopathologique, le polymorphisme clinique
rejoint un polymorphisme explicatif/théorique, la négligence
spatiale unilatérale pouvant être liée à la combinaison variable de
troubles de l’attention sélective spatiale [2, 3] et de troubles de
la représentation de l’espace [4]. Plus récemment, certaines
investigations ont mis en lumière des déficits non spatialement
latéralisés associés (attention visuelle sélective non latéralisée,
attention soutenue non spatialement latéralisée, déficit de la
mémoire de travail spatiale, déficit de remapping spatial),
touchant la totalité de l’espace, non spécifiques mais participant
à la sévérité du déficit, compatibles avec des données récentes de
neuro-imagerie fonctionnelle, d’études neurophysiologiques
conduites chez l’homme et de données électrophysiologiques animales
[5]. Enfin, à partir de la mesure de l’activité cérébrale de sujets
sains et de patients héminégligents au cours d’une tâche de Posner
(présentation centrale d’une flèche indiquant la droite ou la
gauche, puis présentation latérale d’une cible apparaissant de
façon congruente [75 %] ou incongruente [25 %], avec une mesure du
temps de réaction), Corbetta et al. [6] ont proposé un modèle
anatomofonctionnel selon lequel le syndrome d’héminégligence
pourrait résulter d’un dysfonctionnement « structurel » d’un réseau
frontotemporal ventral droit, impliqué de façon privilégiée dans
l’activation exogène de l’attention permettant de répondre de façon
automatique à un stimulus externe non attendu. L’atteinte de ce
réseau permettrait ainsi de rendre compte d’un défaut de prise en
compte des stimuli nouveaux indépendamment de leur localisation
spatiale.
Ces considérations vont dans le sens de l’hypothèse d’une
interaction entre mécanismes spatialement latéralisés et composants
non latéralisés, diversement impliqués au cas par cas chez les
patients héminégligents.
Prises en charge rééducatives
La prise en compte de cette diversité et de l’ensemble de ces
caractéristiques est indispensable à une évaluation appropriée et à
une prise en charge rééducative adaptée. Cela est d’autant plus
pertinent que les troubles de la cognition spatiale, et en premier
lieu la négligence unilatérale, constituent un facteur prédictif de
mauvais pronostic fonctionnel qui retarde la récupération d’une
autonomie, motrice et cognitive.
La prise en compte de ce syndrome constitue donc un enjeu
thérapeutique dans la prise en charge rééducative, pour tenter de
réduire le handicap et d’améliorer le pronostic. L’enjeu est
également important en termes de sciences rééducatives, afin de
favoriser l’émergence de nouvelles attitudes thérapeutiques
optimales s’appuyant sur des concepts neurocognitifs validés
[7].
La recherche d’une amélioration fonctionnelle durable au-delà de la
récupération spontanée a été richement développée depuis de
nombreuses années [8], se fondant dans un premier temps sur une «
nécessaire » prise de conscience du déficit et des perturbations à
l’origine du handicap. L’intention et l’effort conscient, noyau
central de cette approche descendante ou top-down, occupent alors
une place prépondérante (indices visuels situés du côté gauche,
technique d’activation du membre supérieur gauche, technique
d’imagerie mentale, méthode d’attention soutenue, technique de
rétrocontrôle/feed-back). La mise en jeu de stratégies
intentionnelles dirigées est au centre des techniques proposées,
éprouvées lors de situations de tests cliniques, mais ne permettant
pas le plus souvent de réduire les difficultés fonctionnelles des
patients en situation de vie quotidienne du fait de l’absence de
généralisation à des situations plus automatiques.
Depuis un peu plus de 20 ans, un autre type d’approche a été
développé, s’efforçant de passer outre la prise de conscience du
déficit, qui, de fait, est elle-même déficitaire, puisque partie
intégrante de la symptomatologie. L’idée consiste alors à agir sur
les systèmes de cognition spatiale par l’intermédiaire de leurs
projections issues des systèmes sensorimoteurs, sur un mode plus «
automatique », ascendant ou bottom-up. La stimulation
calorique vestibulaire répond ainsi à ce principe de stimulation
sensorielle de l’hémisphère atteint et est assez singulière du fait
du caractère spectaculaire de ses effets et de ses conséquences
cognitives. L’instillation d’eau froide dans l’oreille gauche des
patients, en modifiant la balance naturelle existant entre les deux
vestibules [9], permet d’améliorer nettement certains symptômes de
la négligence, d’ordre sensorimoteur (le patient pouvant s’orienter
naturellement vers la gauche, dessiner des objets symétriques),
mais également cognitif (amélioration de l’imagerie mentale,
réduction de l’anosognosie). La durée de ces effets est
malheureusement très insuffisante (de l’ordre de quelques minutes)
pour qu’elle ait un réel intérêt pratique d’utilisation en
rééducation. Il peut également s’agir de stimuler
l’orientation automatique du regard vers le côté négligé, par
l’application de patchs oculaires au niveau de l’hémichamp visuel
droit. Des techniques de stimulation sensorielle ont également
été utilisées (stimulation optocinétique, stimulation des muscles
du cou) [10], permettant d’améliorer la plupart des symptômes de
l’héminégligence, mais avec un effet très éphémère les rendant peu
utilisables pour la rééducation, même si la répétition des
stimulations et/ou leurs associations semblent pouvoir ouvrir plus
de perspectives pragmatiques.
Parmi ces stratégies ascendantes, une approche plus
sensorimotrice consiste à utiliser des lunettes prismatiques
permettant de dévier le champ visuel des patients vers la droite
[11-13], et de tromper ainsi le cerveau (décalage vers la droite
entre position réelle et position visuelle de la cible lors d’un
mouvement de pointage). Cette erreur oblige à une réorientation des
mouvements de la main vers la gauche lors de la réalisation d’une
série de pointages itératifs selon un mécanisme d’adaptation de bas
niveau qui produirait des effets indirects sur les fonctions
supérieures. Ce n’est dans ce cas pas un effet direct, comme
peuvent l’induire les stimulations sensorielles, mais un effet
indirect – les effets consécutifs à l’adaptation au port de
prismes – qui est responsable d’effets latéralisés à gauche et
se prolongeant naturellement après la période de distorsion
visuelle. Cette procédure d’adaptation prismatique a montré des
effets positifs concernant des tâches visuomanuelles (bissection de
lignes, barrage de lignes, copie de dessin [11]), mais également
l’imagerie mentale, l’équilibre postural, la conduite du fauteuil
roulant, des mesures visuoverbales, la dysgraphie spatiale, la
bissection de nombres. Ces résultats montrent que les effets
de l’adaptation prismatique ne sont pas seulement restreints aux
tâches visuomotrices mais peuvent également affecter la perception
dans une modalité sensorielle non adaptée. Le mécanisme
potentiel de cette interaction multisensorielle pourrait prendre
place à un niveau transmodal [13]. Il a été par ailleurs
récemment suggéré que les substrats neuroanatomiques de ces effets
sont, eux aussi, ascendants : l’adaptation prismatique de patients
négligents s’accompagne d’une activité cérébelleuse droite et d’un
retentissement cortical, en particulier au niveau occipitopariétal
gauche [14]. L’application concrète de cette méthode
comportementale simple prend actuellement son plein essor avec la
publication récente de plusieurs études ayant utilisé des séances
d’adaptation répétée induisant des effets thérapeutiques de
plusieurs semaines [15, 16].
Nouvelles approches complémentaires et perspectives
En parallèle, et notamment compte tenu des données récentes
relatives à l’association fréquente de troubles non spatialement
latéralisés et de leurs corrélats neurophysiologiques, une approche
complémentaire additionnelle, psychopharmacologique, se développe
progressivement. Historiquement, les agonistes dopaminergiques, par
leur implication dans les systèmes attentionnels et leur rôle
potentiel dans la modulation des composantes perceptives et
prémotrices de la négligence, ont été utilisés et ont pu montrer
une amélioration de certains signes classiques de la négligence
(bissection de ligne, barrage, lecture). Plus récemment,
l’administration d’un agoniste noradrénergique a été utilisée chez
trois patients [17]. Les résultats montrent une amélioration
de l’exploration spatiale vers la gauche par le biais d’une
amélioration de la vigilance et/ou de l’attention soutenue, via le
cortex préfrontal dorsolatéral. Enfin, une dernière ligne
thérapeutique, fondée sur l’hypothèse de la balance
interhémisphérique (Kinsbourne), est en train d’émerger à partir
des techniques de stimulation cérébrales [7]. L’utilisation de la
TMS a récemment permis la confirmation empirique – tant
attendue [18] – de cette hypothèse. Une hyperexcitabilité
relative « pathologique » du cortex pariétal gauche (non
directement lésé), liée à un moindre impact compétitif du cortex
pariétal droit secondaire à la lésion, a été observée et
quantitativement corrélée à la sévérité des symptômes présentés par
le patient [19]. Dans une perspective thérapeutique, une
amélioration transitoire de la négligence spatiale unilatérale a
été décrite après TMS appliquée à l’hémisphère gauche.
Conclusion
La négligence spatiale unilatérale – son évaluation et ses
modèles physiopathologiques tout comme son approche
rééducative – reste un domaine de la neuropsychologie très
riche de perspectives. L’optimisation de chacune des méthodes de
prise en charge (répétition des séances, durée, rythme, etc.) et
l’adaptation du traitement à chaque patient restent encore à
évaluer. Enfin, leurs associations (intentionnelle et automatique,
latéralisée et globale, physique comportementale et
pharmacologique), guidées par une évaluation systématisée
appropriée, paraissent réellement prometteuses en termes de
réduction des déficiences et de bénéfice fonctionnel.
Références
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Functional anatomy of the therapeutic effects of prism adaptation
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15 Frassinetti F, Angeli V, Meneghello F,
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16 Serino A, Barbiani M, Rimaldesi ML,
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17 Malhotra PA, Parton AD, Greenwood R,
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18 O’Shea J. Cognitive neurology: stimulating research on
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Hyperexcitability of parietal-motor functional connections in the
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