ARTICLE
Auteur(s) : F
Soum-Pouyalet1, V Regnier2, M
Querre1, J-P Jacquin2, A Hubert4,
M Debled3
1Docteur en anthropologie, chercheur associé,
Institut Bergonié, CLCC, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux,
France, REVeSS (Recherches et études
sur les vulnérabilités sociales et la santé
publique)
2Institut de cancérologie de la Loire
(ICL), 108 bis, avenue Albert-Raimond, 42270
Saint-Priest-en-Jarez-Saint-Étienne, France
3Institut Bergonié, CLCC, 229, cours de l’Argonne,
33076 Bordeaux, France
4Directeur de recherche émérite, CNRS, UMR 6578 unité
d’anthropologie : adaptabilité biologique et culturelle, université
de la Méditerranée Aix–Marseille-II, Marseille, France
Article reçu le 16 Février 2009, accepté le 10 Mars 2009
Introduction
Le processus de « décision partagée » (shared decision-making) se
base sur l’idée d’une participation éclairée de la patiente au
choix thérapeutique dans un contexte où l’incertitude du résultat
incite à faire appel à d’autres facteurs que les seules données
médicales. Or, l’utilisation des outils d’aide à la décision et la
mise en œuvre de la « décision partagée » sont encore peu
développées en France. De fait, ces pratiques touchent aux
mécanismes intimes de la prise de décision médicale et amènent
nécessairement à s’interroger à leur propos.
Sur la base des enseignements de la littérature médicale, nous
nous sommes donc attachés à étudier les facteurs socioculturels qui
influencent la prise de décision de chimiothérapie adjuvante en
France, à travers les positionnements des médecins quant à la
pratique bien spécifique du processus de « décision partagée ».
Cet article s’appuie sur les premiers résultats d’une recherche
socio-anthropologique, financée par l’INCa, se déroulant dans six
établissements de lutte contre le cancer, dont l’objectif initial
était d’analyser la place donnée aux patientes dans la décision
thérapeutique et l’élaboration d’un outil permettant de faciliter
le processus de décision.
Prescription de chimiothérapie adjuvante :
un consensus international mais des pratiques
nationales et régionales divergentes
La chimiothérapie adjuvante se base sur le concept d’une plus
grande efficacité des traitements anticancéreux lorsque la masse
tumorale est faible et est prescrite lorsque l’on a des arguments
(pronostiques) faisant craindre l’existence d’une dissémination de
la maladie. Ce traitement est mis en œuvre à un stade où il
peut permettre une éradication des cellules tumorales et faciliter
la guérison. Les résultats des essais thérapeutiques ont
effectivement montré une réduction statistique du risque de rechute
à distance. Le bénéfice individuel est cependant inconstant,
car certaines patientes rechutent malgré la réalisation du
traitement, tandis que d’autres n’auraient pas rechuté même en
l’absence de chimiothérapie. Aussi, la décision de réaliser ou non
une chimiothérapie adjuvante est difficile à prendre malgré les
initiatives et travaux contribuant à définir les profils de
patients susceptibles de bénéficier d’une chimiothérapie adjuvante
[1, 2]. Il revient donc au médecin de mettre en balance le
pronostic spontané de la maladie, la probabilité d’efficacité du
traitement et les inconvénients de la chimiothérapie (effets
indésirables et risques secondaires).
Les experts internationaux recommandent une large prescription
de la chimiothérapie adjuvante [3] et en France, les dernières
recommandations émanant de la RPC « cancers du sein » de
Saint-Paul-de-Vence de janvier 2007 proposent la prescription d’une
chimiothérapie adjuvante pour un bénéfice d’au moins 5 % à dix ans
[4]. Or, à ce jour, on constate sur le terrain des pratiques
diversifiées d’un établissement à l’autre, voire d’un médecin à
l’autre.
Plusieurs études attestent ainsi que des écarts significatifs
existent entre les recommandations, d’une part, et le vécu des
patients et leurs préférences en matière de traitement [5, 6] et,
d’autre part, entre les pratiques médicales [7]. Plusieurs
hypothèses sont énoncées à l’issue de ces différentes études pour
expliquer ces écarts. L’impact des facteurs cliniques (âge de la
patiente, état général constaté lors de la consultation, etc.)
entre bien sûr en ligne de compte, mais se pose aussi la question
de la participation des patientes dans la décision, de l’impact des
facteurs socioculturels et de la subjectivité individuelle du
médecin.
Sur la base de ces constatations, on s’interroge en premier lieu
sur les pratiques médicales relatives à la prescription de la
chimiothérapie adjuvante et sur la place des patientes dans la
prise de décision. Or, de nombreuses études ont d’ores et déjà
interrogé le rapport risques/bénéfices de la chimiothérapie
adjuvante à travers sa perception par les patientes et les «
préférences » qui en découlent en matière de choix thérapeutique
[8-10]. Il ressort de ces travaux que la perception qu’ont les
patientes de l’option thérapeutique choisie est largement
influencée par l’information qui leur est donnée [11, 12].
Les conditions de délivrance de l’information, les supports et
les modes de transmission de celle-ci jouent un rôle fondamental
sur la perception du traitement, indépendamment du contenu de
l’information délivrée [13].
Cette question de l’information au patient, considérée comme
centrale dans la question de la décision médicale et de la prise de
décision partagée, recouvre pudiquement la question de l’influence
du médecin sur les préférences des patients. De récents
travaux sur la relation médecins-malades laissent ainsi supposer
une adaptation de l’information délivrée par le médecin par rapport
à ce qu’il pense être « compréhensible » par le patient [14] et par
rapport au but qu’il poursuit (faire « adhérer » le patient au
choix thérapeutique qu’il a fixé).
Ce constat amène nécessairement à orienter le questionnement
relatif aux écarts entre recommandations et pratiques de
prescription de la chimiothérapie adjuvante vers une étude des
conceptions médicales.
Lacunes d’études françaises à propos des conceptions
médicales et de leurs impacts
sur les pratiques
Si la littérature scientifique abonde en données et en recherches
sur les préférences des patients, faisant état de l’impact de
l’entourage, des dimensions sociales, familiales, professionnelles
et amicales du patient sur sa prise de décision [15] ; elle est
nettement plus avare d’éléments concernant les conceptions
médicales, les représentations des médecins et la part de
subjectivité dans la prise de décision médicale. Dans le domaine de
la décision partagée, les études internationales ont fait la part
belle aux modalités de l’interaction médecin-malade [16, 17] et aux
choix et motivations des patients [18, 19] avant de poser ces mêmes
questions à propos des médecins, pourtant premiers décideurs en
matière de choix thérapeutique et responsable du bon déroulement de
la prise en charge.
La plupart des études qui évoquent les choix médicaux en matière
de prescription de chimiothérapie adjuvante font état de thesaurus
ou de recommandations de pratiques basées sur des données
histologiques et médicales [20]. Les outils d’aide à la
décision médicale couramment utilisés sont des référentiels qui
définissent des stratégies thérapeutiques selon différents
paramètres liés exclusivement à la tumeur (et à l’âge, autre
facteur pronostique important) [21]. Aucun facteur de comorbidité
ou de contexte social n’est intégré. Le clinicien peut
également s’appuyer sur « Adjuvantonline ! », un logiciel en accès
libre sur Internet qui, à partir des mêmes paramètres, permet de
calculer le pronostic des patientes à dix ans et de chiffrer le
bénéfice statistique des différents traitements adjuvants possibles
[22]. Les réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP),
rendues obligatoires par la circulaire du 22 février 20051, visent également à aider les
praticiens dans leur prise de décision. L’apport de cet outil dans
l’harmonisation des pratiques et la communication entre praticiens
(notamment entre généralistes et spécialistes) a été mis en
évidence par différentes études [23].
Néanmoins, ces outils ne constituent que des supports pour des
médecins qui préfèrent souvent établir une proposition
thérapeutique sur la base de leur propre interprétation des données
médicales et du contact avec le patient. Malgré leur rassurante
rationalité, ces outils ne règlent donc pas la question de la place
de l’interprétation médicale dans le choix thérapeutique.
Le médecin, considéré à travers son individualité, son
histoire singulière et le ou les contexte(s) dans le(s)quel(s) il
exerce, est absent des études réalisées sur cette thématique.
De rares publications traitent de l’impact des différences
culturelles et philosophiques sur le choix des médecins, révélant
du même coup des conceptions de la médecine bien distinctes d’un
cas à l’autre [24, 25]. Charles et al. [26] définissent ainsi trois
modèles d’interaction médecin-malade qui serviront de références
aux travaux qui suivront : le modèle paternaliste, le modèle de la
décision partagée et le modèle du « patient décideur ». Reprenant
les modèles de Charles et al., P. Vennin [24] les explicite.
Il analyse le modèle paternaliste comme une conception «
positiviste classique » axée sur la toute-puissance de la science
(vision kantienne). Tandis qu’à travers les deux autres modèles,
plus participatifs, le médecin placerait, à des degrés divers, le
patient en situation de plus ou moins grande responsabilité face à
la décision.
À l’appui de ces (trop rares) travaux sur les conceptions
médicales, les chercheurs lyonnais ont expérimenté les processus de
« décision partagée », dès 1990, en portant une attention
particulière à cette question de la genèse de la décision médicale
[19, 27]. Ils analysent ainsi l’affirmation des médecins selon
laquelle les patientes, sauf rares exceptions, ne souhaiteraient
pas participer à la prise de décision. Elle reposerait sur une
interprétation issue des conceptions intimes de ces mêmes médecins
[28]. Leurs travaux à ce propos sont toujours en cours et font état
de la nécessité de multiplier les regards et d’approfondir la
compréhension des processus de prise de décision par les médecins
[28]. On constate donc que l’implication du patient dans le choix
thérapeutique, le respect de sa singularité et de ses priorités
restent, après plus d’une décennie d’études et d’expérimentations,
des questions sensibles aux tenants et aboutissants multiples.
Projet français « décision de chimiothérapie adjuvante
dans le cancer du sein et attentes
en matière d’outils d’aide à la décision »
et ses enseignements
Dans le but de favoriser le développement de la décision partagée
entendue dans sa définition anglo-saxonne de shared decision-making
et de valoriser des outils d’aide à la décision médicale, un projet
financé par l’INCa2 a été lancé, en
janvier 2008, impliquant les deux cancéropôles du GSO (Grand
Sud-Ouest) et du cancéropôle Lyon-Auvergne-Rhône-Alpes (CLARA).
Ce projet socio-anthropologique avait pour objectif d’analyser
les mécanismes de la prise de décision médicale concernant la
(non-) prescription d’une chimiothérapie adjuvante postopératoire
pour un cancer du sein dans les cas où l’évaluation du rapport
risque/bénéfice ne rendait pas la prise de décision évidente.
La décision médicale se retrouvait en somme dans une « zone
grise », ne permettant pas de trancher dans un sens ou dans un
autre. Ce projet ne visait, au départ, l’étude des conceptions
et des pratiques médicales que de manière complémentaire, puisque
cette recherche était avant tout centrée sur l’interaction
médecin-malade et l’expérimentation d’outils d’aide à la décision.
Ce projet, en cours de réalisation aujourd’hui, concerne six
établissements de soins (trois par cancéropôle : un CLCC, un CHU et
un établissement privé). La collecte de données se base sur
une phase d’observation des pratiques et des entretiens
semi-directifs auprès des patientes et des médecins.
Le recrutement initial ne prévoyait de sélectionner que les
cas dont l’évaluation du rapport risque/bénéfice induisait une «
zone grise » dans la prise de décision. Or, il nous a rapidement
été donné de constater que ce choix qui répondait aux objectifs de
la recherche était en fait incompatible avec les réalités du
terrain. Il s’est ainsi avéré impossible de recruter un
échantillon pourtant réduit (40 par cancéropôle) de patientes
répondant à ces critères. La raison en était tout simplement
que, pour la plupart des médecins des sites retenus, le
questionnement concernant la prise de décision ne s’articulait pas
forcément autour du calcul du rapport risque/bénéfice. La «
zone grise » de la décision s’avérait donc variable d’un médecin à
l’autre, s’appuyant sur des critères bien plus complexes que les ±
5 % de bénéfices induits par la prescription d’une chimiothérapie.
Cette diversité ne permettait donc pas d’obtenir un échantillon de
cas homogènes pour l’analyse.
De la même façon, les définitions de « processus de décision
partagée » (ou de « partage de la décision ») étaient loin de faire
consensus. Sous le terme « partage », les médecins placent des
référents distincts. Pour certains, il s’agit d’une discussion
éclairée, c’est-à-dire d’un partage d’informations3 avec la patiente autour des intérêts et des
aléas du traitement par chimiothérapie et le recueil de l’adhésion
de celle-ci, démarche inspirée par le consentement éclairé. Dans ce
même ordre de pensée, on retrouve les expressions : « éthique de la
discussion 4» ou « éthique de l’information médicale
5». Pour d’autres, ce partage consiste véritablement à
placer le choix entre les mains de la patiente, cas de figure
considéré comme inenvisageable pour des raisons éthiques, médicales
et juridiques. Enfin, pour d’autres encore, la participation des
patientes à la décision est jugée nécessaire et inévitable mais se
place dans le cadre d’un « processus de décision médicale »,
c’est-à-dire dans l’objectif de donner au médecin les informations
qui lui permettront de réaliser sa prise de décision.
Le partage de l’information est conçu comme allant du patient
vers le médecin (à l’inverse du premier cas).
Ces constats sur la complexité de ces notions et de leur
opérationnalisation nous ont conduits à recentrer le projet autour
du médecin et à explorer les cultures médicales à l’œuvre dans la
prise de décision et les conceptions concernant la prise de
décision partagée. En raison de l’état d’avancement de la
recherche, l’analyse qui est réalisée à partir de ces premières
données ne pourra s’exprimer qu’en termes de « tendances »,
susceptibles d’être confirmées ou infirmées, à l’issue du travail
de terrain et de son exploitation.
Conceptions et pratiques médicales collectives
Les conceptions et pratiques médicales interagissent à plusieurs
échelles. La mise en parallèle des données issues des deux
cancéropôles met ainsi à jour des pratiques que l’on pourrait
qualifier de « régionales ». Cette dimension régionale transcende
le cadre géographique et administratif pour s’inscrire à la fois
dans des réseaux formels et informels (établissements, RCP, etc.).
Ces réseaux sont porteurs de modes de fonctionnement et de
dynamiques collectives singuliers.
De la même manière, à l’échelle des établissements, l’impact des
facteurs organisationnels apparaît non négligeable. Ainsi, la
plupart des établissements vont faire passer les dossiers en RCP
dès l’obtention du résultat anatomopathologique postchirurgical,
avant que la consultation de la patiente avec l’oncologue ait lieu,
ce qui impacte sensiblement la façon dont va être abordée la
décision. Au-delà de cette question de l’organisation des soins, on
peut s’interroger sur le rôle de « cultures d’établissements »
concernant les décisions thérapeutiques. L’historique d’un
établissement imprègne en effet tous les choix qui y sont faits :
qu’il s’agisse du recrutement du personnel (orienté davantage vers
des personnes susceptibles d’avoir « l’esprit de la maison » ou de
s’y adapter) ou des priorités inscrites dans le projet
d’établissement. En outre, les établissements qui participent à
l’élaboration des référentiels, en connaissant mieux les limites
d’application, sont plus à même de les contourner.
Enfin, les RCP contribuent à former des cultures spécifiques
dans la façon d’aborder la pathologie et son traitement. En outre,
l’évaluation des dossiers lors des RCP révèle un partage des
compétences qui influence la prise de décision générale : la
dynamique collective donnant plus de poids à l’avis de tel ou tel
praticien [29]. La proposition thérapeutique faite dans les
cas difficiles peut, cependant, être considérée très différemment,
certaines RCP considérant qu’une conduite à tenir doit être
nécessairement élaborée dans le contexte de la RCP, tandis que pour
d’autres RCP, une décision peut être déléguée à l’oncologue dans le
cadre de son entrevue avec la patiente en consultation. Dans tous
les cas, la prise de décision finale en consultation est placée
sous la seule responsabilité de l’oncologue.
Premières constatations sur les conceptions
individuelles des médecins
À l’échelle individuelle, le rapport à l’incertitude et à la
participation de la patiente à la décision constituent des
révélateurs des conceptions médicales. Ces conceptions intimes
se traduisent a fortiori en termes d’exercice médical et pourraient
expliquer, en partie, les écarts observés entre les recommandations
telles qu’elles sont formulées et les pratiques. Si l’on reprend la
classification élaborée par Charles et al. [26], les pratiques
médicales françaises illustreraient ainsi deux types de modèles
celui du « médecin paternaliste » et celui de la « décision
partagée 6».
« Comme chercheur, mon métier consiste à tout remettre en
question ; cependant, comme médecin, il me faut prendre des
décisions basées sur des “certitudes” cliniques 7».
Cette citation, empruntée à un médecin non cancérologue, résume à
elle seule la problématique médicale face à la décision. Pour une
majorité de médecins, l’incertitude médicale n’a pas lieu d’être
[30]. Ainsi, le principe de précaution qui prévaut dans les
recommandations internationales amène ces mêmes médecins à
prescrire la chimiothérapie à défaut.
Il n’y a pas d’espace pour le doute : « le verre est à moitié
vide ou le verre est à moitié plein ». Le « choix » se révèle
donc avant tout synonyme de capacité du praticien à prendre en
compte l’ensemble des paramètres et de leur donner une lisibilité
technique eu égard aux différents référentiels à disposition. En
somme, tout n’est qu’une question de temps : le temps qu’il faut
éventuellement à ce même médecin pour obtenir les données
complémentaires qui lui permettront de consolider sa décision.
Ces données peuvent être apportées soit par des supports
scientifiques chiffrés ou validés (recours au logiciel «
Adjuvantonline » ou aux données de la littérature scientifique),
soit par des discussions avec les collègues, soit enfin par une
discussion avec le patient. Ces médecins sont-ils les plus
observants vis-à-vis des recommandations nationales et régionales
(protocoles) ? On pourrait le penser, mais l’hypothèse est encore à
confirmer.
Quelques médecins néanmoins s’inscrivent dans une dynamique
différente. Ils s’interrogent ouvertement sur la validité de
la prescription d’une chimiothérapie plus ou moins invalidante dans
un contexte de bénéfice extrêmement relatif. Ces mêmes
médecins considèrent les recommandations comme des supports à la
réflexion qu’induit la singularité de chaque cas. Ils émettent
le souhait de mener une discussion éclairée avec les patientes afin
de saisir leurs préférences [8] : c’est-à-dire ce qui prévaut dans
leur vie, mettant en balance les notions de qualité/quantité de
vie, etc.
Cette même discussion « éclairée » peut s’exprimer sous des
formes diverses. Elle peut avoir pour objet de faire émerger les
préférences des patientes. On parle alors d’une prise de décision
modulée ou orientée. Cela peut aller aussi jusqu’à l’implication de
la patiente dans la décision en lui exposant directement les
données du problème. Cette dernière démarche induit néanmoins un
risque : celui de déstabiliser la personne. La mise en
évidence du rôle de la patiente dans le choix thérapeutique est, en
effet, pour elle synonyme d’angoisse et peut provoquer une certaine
confusion : « je ne sais plus ou j’en suis », « moi je n’y connais
rien, c’est vous qui savez », « je n’en ai aucune idée » qui
témoigne surtout d’une volonté de ne pas avoir à assumer cette
responsabilité du choix thérapeutique. Le choix peut être
alors assumé par des extérieurs : « J’ai passé des nuits blanches,
je réfléchissais… et j’ai appelé mon médecin traitant. Il m’a
dit qu’on l’avait repéré tôt et que ce serait bête de tout gâcher
en n’allant pas jusqu’au bout ».
Cette question de la responsabilité du traitement dépasse
largement le poids symbolique et psychologique. Les freins
médicaux qui s’expriment à propos de la décision partagée
pourraient trouver une justification juridique et expliquer les
écarts de pratiques en matière de décision partagée entre la France
et certains pays anglo-saxons comme le Canada [31].
Conclusion
Ce regard croisé entre la revue de la littérature et les premières
données de terrain nous amène à faire le constat de l’importance de
différentes influences « culturelles » et « subculturelles » dans
le processus de décision médicale et la mise en pratique de la
décision partagée en France. Le modèle paternaliste de prise
de décision médicale demeure, bien qu’il soit contrebalancé par
d’autres discours non encore majoritaires pour une participation
des patients à la décision. Ces observations entraînent
plusieurs questions qui constituent la seconde étape de cette
étude. La responsabilité juridique du traitement porté par le
seul médecin est-il vraiment l’élément explicatif de la réticence
(voire du refus virulent) vis-à-vis de la mise en place d’un
processus de décision partagée ? Quelle part ont, à cet égard, les
convictions collectives et individuelles relatives au rôle du
médecin ? Quel poids ont les subcultures locales et les
constructions personnelles, s’appuyant notamment sur l’expérience
professionnelle dans cette équation ? Quelle place y occupe
l’organisation du traitement et, notamment, la réputation
chronophage du recueil des préférences des patientes (et de
l’utilisation d’outils d’aide à la décision) ?
Le rôle des patients n’est pas non plus anodin dans cette
question de la décision partagée. Si Nguyen et al. [28]
s’interrogeaient sur une éventuelle interprétation des médecins
lorsque ces derniers témoignaient que les patients ne souhaitaient
pas participer à la décision, ces réticences de la part des
patients nous ont effectivement été données à voir sur le terrain.
Dès lors que le pronostic vital n’est pas en jeu, les patients
semblent peu enclins à participer à la décision. Pourtant, les
revendications des patients ont fortement contribué à entériner
leur plus grande participation dans le processus de soin, notamment
par une consécration législative comme celle de la loi du 4 mars
2002. Elles ont ainsi posé l’interaction médecin-malade comme une
dimension indispensable de la pratique médicale.
Les référents et pratiques communs ne reflètent pas forcément
les convictions intimes du praticien, d’où le décalage qui peut
émerger entre le discours individuel et la pratique
institutionnalisée. Ils conditionnent surtout sa place dans le
groupe et fondent sa légitimité professionnelle. L’impact du «
pouvoir totalitaire du modèle anatomoclinique », pour reprendre les
termes utilisés par Jean Maisondieu8,
amène ainsi le médecin, placé en situation d’incertitude, à
chercher, avant tout, dans les valeurs propres à sa discipline
(référentiels, protocoles, mais aussi discours prévalents dans la
communauté de ses pairs), la légitimation de sa prise de
décision.
On ne dira pas pour autant que l’intégration des préférences des
patients dans la prise de décision médicale n’existe pas. Dans les
faits, elle est même courante, mais elle procède de cette part
subjective de la prise de décision que l’on recouvre du voile
pudique de « l’art médical ». Elle relève avant tout de convictions
personnelles héritées des enseignements de la pratique et de
l’expérience professionnelle et/ou de l’histoire de vie du médecin.
Cette revendication de la subjectivité, de « l’art médical », dans
la pratique constitue l’espace nécessaire de liberté grâce auquel
le médecin effectue un ajustement nécessaire entre son
individualité et les impératifs de sa fonction, entre le patient et
les impératifs de son traitement, entre la prise de décision
médicale et la participation du patient à la prise de décision
médicale partagée.
Ainsi, les enjeux autour du processus de la décision partagée
dépassent-ils largement la question d’un consensus autour des
modalités de la prescription ou non-prescription de la
chimiothérapie ? Ils touchent aux convictions personnelles des
médecins sur leur rôle. Qualité de vie/quantité de vie, etc.
Ce débat houleux, qui a notamment entouré la promulgation de
la loi Léonetti, est loin d’être achevé.
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1 Circulaire
no DHOS/SDO/2005/101 du 22 février 2005 relative à
l’organisation des soins en cancérologie.
2 INCa : Institut national du
cancer.
3 Le contenu des informations pouvant lui
aussi sensiblement varier d’un médecin à l’autre.
4 Expression utilisée par le Pr Christian
Hervé, directeur du laboratoire d’éthique, université de Paris-V,
lors de la présentation des premiers résultats de l’étude au
congrès de la SFPO, le 27 novembre 2008.
5 Pour reprendre une expression devenue
courante (utilisée par exemple comme titre au colloque du Conseil
national de l’ordre des médecins du 26 avril 2007).
6 Le troisième modèle, celui du « patient
décideur » n’a quasiment pas été rencontré (un seul cas
observé).
7 Steven Laureys – neurologue, cité
dans Science et Vie décembre 2008.
8 Termes utilisés par Jean Maisondieu dans
sa communication « Le temps, le malade d’Alzheimer », lors du
symposium Alzheimer, Vaison-la-Romaine, 31 mai et 1er
juin 2007.
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