ARTICLE
Auteur(s) : C Ferté1, A
Hollebecque1, J Salleron2, N Penel1,2
1Département de cancérologie générale, centre
Oscar-Lambret, Lille, France
2Équipe d’accueil 2694, santé publique, épidémiologie
et modélisation des maladies chroniques, université
Lille-II, Lille, France
Article reçu le 14 Novembre 2008, accepté le 25 Mars 2009
Les études randomisées, qu’elles soient de phase II ou III,
trouvent leur justification d’un point de vue méthodologique
(tentative de maîtrise des biais [1-4]), mais aussi d’un point de
vue éthique. Ce second point fait l’objet d’un large débat
dans la littérature anglo-saxonne [5-17] qui trouve relativement
peu d’échos dans la littérature francophone. Le principe
d’incertitude (uncertainty principle) qui a évolué vers l’«
équipoise clinique » (clinical equipoise) est pour les Anglo-Saxons
un des fondements éthiques de la randomisation. Nous proposons de
résumer, ici, ce concept et de discuter sa place dans les études
cliniques randomisées réalisées en cancérologie.
Du principe d’incertitude à l’« équipoise clinique »
Le principe d’incertitude est issu de l’éthique médicale.
Le clinicien doit proposer, en toutes circonstances, le
meilleur traitement possible. Si un clinicien est persuadé de la
supériorité d’un traitement par rapport à un autre, il n’a aucune
raison (éthique ou autre) de proposer au patient une randomisation
entre ces deux traitements. Mais si les deux traitements lui
apparaissent, à titre individuel, a priori équivalents (d’après sa
connaissance des données de la littérature), la randomisation est
une option acceptable vis-à-vis de ce patient (individual point of
view) et souhaitable pour l’ensemble des patients (utilitarian
point of view) [6, 7, 11, 14, 15].
L’« équipoise clinique » dérive du principe précédent. Mais,
ici, l’incertitude n’est pas définie à l’échelon individuel (le
médecin) mais à l’échelon de la communauté des experts du domaine
ou de la communauté médicale. Ainsi, lorsque la communauté médicale
ne peut pas déterminer la meilleure option entre deux traitements,
il est nécessaire d’envisager une étude clinique randomisée afin de
les comparer [6-9]. Cela sera proposé après l’analyse exhaustive
des données selon le principe de la médecine basée sur les preuves
(evidence-based medicine). De plus, ce principe implique que
l’étude clinique randomisée soit conduite en situation la plus
proche possible de la réalité quotidienne, afin de répondre à la
question pragmatique initialement posée. Enfin, la randomisation
n’est acceptable tant que l’incertitude demeure (tableau 1).
La notion d’incertitude fait l’objet d’un important débat dans
la littérature anglo-saxonne : comment définir rigoureusement
l’incertitude ? Quelle est l’importance de cette incertitude ? Qui
est incertain ? Quand cesse l’incertitude [6-16] ?
Tableau 1 Équipoise clinique (clinical equipoise) et
essais randomisés
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Le médecin doit proposer le meilleur traitement.
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Si un panel d’experts, après revue de la littérature, ne détermine
pas quel est le meilleur traitement entre A et B, il est
nécessaire de conduire une étude clinique comparant A et
B.
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La différence attendue entre A et B est a priori faible ;
sinon les données de la littérature auraient suffi à privilégier
l’un des traitements.
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L’essai doit être conduit avec la population de patient la plus
proche du quotidien.
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L’essai ne pourra être poursuivi que si l’incertitude demeure. Si
un des deux traitements montre sa supériorité (données extérieures
à l’essai ou analyses intermédiaires), il n’est plus éthique de
continuer à randomiser.
|
Principe d’équipoise clinique en question
Qui « pèse » ?
L’étymologie du mot équipoise sous-entend la notion de pesée et
d’équilibre des plateaux de la balance (arguments pour versus
arguments contre, respectivement pour les traitements A et B).
Cet équilibre dépend de qui pèse (point de vue) et avec quel
instrument (critère de jugement). Ainsi, Veatch remet en cause le
rôle prépondérant du médecin (ou de la communauté d’experts).
Est-il le mieux placé pour apprécier le bénéfice de A versus B
? Veatch soutient que le patient (ou la communauté des patients)
reste le mieux placé. Cet argument se discute au moins sur le plan
moral et philosophique [16, 17]. De nombreux auteurs
soutiennent qu’en pratique, les patients sont soumis à une telle
pression qu’il est difficile d’imaginer qu’ils puissent apprécier
objectivement le rapport bénéfice/risque des deux options [6-8].
Récemment, Djubegovic et al. ont souligné le rôle de l’industrie
pharmaceutique dans cette « pesée ». Ils estiment que, dans
une certaine proportion, les études promues par l’industrie sont
réalisées en comparant des traitements qui, de manière évidente,
ont une efficacité très différente. Pour eux, ces études ne sont
pas éthiques, nous y reviendront plus loin (cf. les essais portant
sur l’aprotinine) [15].
Les essais de phase III ne sont-ils pas construits afin
d’établir la supériorité d’un traitement ?
Il existe un paradoxe apparent entre la notion d’équipoise et la
supériorité attendue d’un traitement, cette supériorité permettant
de construire l’étude randomisée (calcul du nombre de sujets
nécessaires). Hormis les essais d’équivalence ou de non-infériorité
[18], les essais de phase III sont construits pour prouver la
supériorité d’un des deux traitements. Toutefois, comparer le
bénéfice d’un traitement par imatinib versus chimiothérapie
conventionnelle à base d’anthracyclines pour les tumeurs stromales
gastro-intestinales n’aurait aucun intérêt scientifique ni aucune
justification éthique [19, 20]. Les deux traitements sont à
l’évidence, au regard des données de la littérature, trop
différents dans leur efficacité. Rien ne justifie un tel essai.
L’équipoise clinique implique une faible différence attendue entre
les deux traitements pour justifier un essai randomisé. Cette
différence attendue peut porter sur les critères d’efficacité, les
critères de toxicité ou le rapport bénéfice/risque [7-9, 11].
Approche bayésienne et principe d’équipoise
Pour certains méthodologistes « bayésiens », la randomisation
serait inutile dans la plupart des cas, voire non éthique [10, 12,
13]. Ils estiment que la communauté médicale peut fixer un
seuil, à partir duquel le nouveau traitement B sera considéré comme
définitivement supérieur au traitement A de référence.
La méthode la plus souvent utilisée pour fixer ce seuil est la
méthode Delphi, méthode de convergence vers une valeur consensuelle
après plusieurs tours de table d’experts du domaine [21-23]. Ainsi,
une étude de phase II avec les hypothèses P0 (l’efficacité de B est
définitivement inférieure à celle du traitement A de
référence) et P1 (l’efficacité de B est définitivement supérieure à
celle de A) pourrait être proposée. Cependant, le niveau de preuve
obtenu par une telle approche non directement comparative reste
débattu [24, 25]. Cette approche ne permettant pas le contrôle des
biais (de sélection, de mesure, d’analyse, etc.) [24, 25],
fondement méthodologique de la randomisation.
Toutefois, approche bayésienne et équipoise clinique ne sont pas
des notions antagonistes mais peuvent parfaitement être
complémentaires. Par exemple, dans l’essai de Demetri et al.
comparant placebo et sunitinib chez les patients présentant une
tumeur stromale gastro-intestinale réfractaire à l’imatinib, les
données de la littérature ne permettaient pas alors de déterminer
l’hypothèse de temps médian sans progression sous placebo et sous
sunitinib. Il a été fait appel à un panel de 25 experts pour
déterminer une hypothèse de temps médian sans progression à quatre
mois sous placebo versus six mois sous sunitinib [26].
La méthodologie ensuite développée est classique (phase III
randomisée avec comparaison de temps médian sans progression).
Par ailleurs, l’approche bayésienne permet de « moduler » la
notion d’incertitude. Initialement, l’incertitude était vue comme
une notion qualitative, binaire (certitude versus incertitude) [6,
7]. L’approche bayésienne permet d’envisager une approche plus
souple, où le degré de certitude devient une donnée quantitative.
Quelle proportion d’experts considère que A est plus efficace
que B ? Quelle proportion d’experts considère que A est moins
toxique que B ? Dans quelles limites ces deux assertions sont-elles
partagées par la majorité [9-13] ? Cela permet d’envisager une
connexion avec les méthodes d’aide à la décision et à la
modélisation, par exemple médico-économique [27, 28].
Principe d’équipoise appliqué aux différentes étapes
de l’étude clinique
Avant de commencer l’essai
La plus belle illustration ne vient pas de la cancérologie mais de
l’anesthésie. L’aprotinine est un inhibiteur de sérine-protéase
utilisé en peropératoire afin de réduire les saignements et donc
les besoins transfusionnels au cours de la chirurgie cardiaque.
Soixante-quatre essais randomisés ont été conduits entre 1987 et
2002, intégrant comme critère de jugement (principal ou secondaire)
les besoins transfusionnels. Dès le 12e essai randomisé,
la supériorité de l’aprotinine était établie. La méta-analyse
cumulative réalisée par Fergusson et al. a montré que, dès le
12e essai, l’odd ratio des besoins transfusionnels était
de 0,25 avec l’aprotinine, résultat inchangé avec les 52 essais
ultérieurs. Le principe d’équipoise suggère que les 52
derniers essais n’auraient pas dû être réalisés, en tout cas, en se
basant sur ce critère de jugement particulier [29].
Poursuivre l’essai tant que l’incertitude demeure
Le Groupe sarcome français conduit actuellement un essai randomisé
de phase III comparant la chimiothérapie standard à une
chimiothérapie intensifiée avec autogreffe de cellules souches
périphériques en première ligne métastatique pour les sarcomes des
tissus mous de l’adulte (étude PALSAR II). L’objectif est
d’améliorer la survie globale. Mais une revue systématique de la
littérature récemment publiée, portant sur quatre essais randomisés
montre l’absence d’augmentation du taux de réponse objective et de
survie globale dans les bras intensifiés. Dans cette situation, il
n’y a plus d’incertitude, de fait il n’y a plus de raison d’inclure
les patients dans cet essai [30]. Dans cet exemple, la remise en
cause de l’essai vient d’éléments extérieurs à l’essai.
Équipoise clinique et analyses intermédiaires
Un essai randomisé peut être interrompu au moment des analyses
intermédiaires, car l’incertitude est alors levée [4]. L’essai de
Blay et al. est un bon exemple d’arrêt d’étude pour efficacité
[31]. L’objet de l’étude était de randomiser les patients atteints
de tumeurs stromales gastro-intestinales métastatiques ou
inopérables stables à un an sous imatinib. La question posée
est celle du bénéfice de la poursuite au long cours du traitement
une fois obtenue une longue stabilité (randomisation poursuite
versus arrêt de l’imatinib). Les randomisations ont rapidement
été interrompues, car les patients du bras-arrêt réévoluaient de
manière péjorative (arrêt de randomisation pour preuve
d’efficacité) [4]. À l’opposé, l’essai de Lorigan et al. est un bon
exemple d’arrêt d’étude pour futilité. L’objet de cette étude était
de comparer, en termes de réponse objective, le bénéfice d’une
augmentation de dose d’ifosfamide avec une dose fixe de
doxorubicine utilisée en première ligne métastatique de sarcomes
des tissus mous. L’essai a été interrompu au moment de l’analyse
intermédiaire, car les différences observées sont infimes. Mettre
en évidence une différence statistiquement significative
nécessiterait alors une augmentation considérable du nombre de
sujets à inclure, sans que cette différence significative ne soit
signifiante, pertinente d’un point de vue clinique [32].
Essais randomisés et inférence
Les traitements et la population évalués dans une étude randomisée
doivent être aussi proches que possible de ce qu’ils seront en
pratique. Ainsi, une étude comparant deux schémas de
polychimiothérapie en première ligne métastatique du mélanome
n’apporte pas de donnée utile à la communauté médicale, puisque la
monochimiothérapie par dacarbazine demeure le standard
thérapeutique [33].
La multiplicité des critères d’inclusion et d’exclusion ne
modifie pas la validité interne de l’essai randomisé, en revanche,
cela laisse préjuger d’une difficulté à reproduire les résultats de
l’étude dans la pratique quotidienne.
Par exemple, l’essai comparant gemcitabine et gemcitabine plus
capécitabine en première ligne métastatique de cancer du pancréas
comprenait plus de 25 critères d’inclusion-exclusion. Quelle
proportion de l’ensemble des patients atteints de cancer du
pancréas inopérable ou métastatique les patients inclus
représentent-ils [34] ?
Consentement éclairé et randomisation
La notion de randomisation reste difficile à appréhender pour les
patients inclus dans les études randomisées [5, 35-37]. L’obtention
d’un consentement libre et éclairé impose que cette notion de
randomisation soit comprise et surtout acceptée par le patient
inclus. L’investigateur doit s’appuyer sur l’équivalence a priori
des deux traitements testés dans l’étude, et donc, là encore, sur
le principe d’équipoise. Une étude randomisée comparant deux
traitements a priori très différents en termes d’efficacité ou de
toxicité ne serait pas éthique.
Conclusion
Le principe d’équipoise clinique est un des fondements éthiques de
la randomisation. Ce principe est souvent confusément perçu
par les investigateurs et les coordonnateurs d’étude clinique.
Les études cliniques randomisées réalisées en cancérologie
évoluent dans leurs designs et objectifs, avec parfois un
télescopage entre les études de phases II et III [38], notamment
pour l’évaluation des thérapeutiques ciblées. Il faut garder à
l’esprit ce qui motive éthiquement la randomisation et ne
randomiser qu’à bon escient [39].
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