ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Paul Jamet
CNPA 9 rue de la Baume, 75008 Paris
Les politiques agricoles n’échappent pas au contexte général de
globalisation qui implique en corollaire, une plus grande ouverture
des marchés. La conclusion de l’Uruguay Round à Marrakech en
est la traduction, au point que l’Organisation mondiale du Commerce
devient la principale institution de régulation des politiques
agricoles. Le XXIe siècle verra par ailleurs
s’accentuer la dépendance des zones déficitaires en productions
agricoles (Asie du Sud-Est, zone méditerranéenne et
moyen-orientale, au sens large notamment) vis-à-vis des zones
appelées à être de plus en plus exportatrices (Amérique Latine,
Bassin de la Mer Noire, Canada). Notons également l’évolution de
plus en plus libérale de la Politique agricole commune qui
participe au renforcement du dogme libre-échangiste.
Cette ambiance rend obsolète une bonne partie des politiques
agricoles interventionnistes dans la gestion des marchés, même si
elles sont relativement avantageuses en termes de dépenses
publiques stricto sensu. Néanmoins, la récente crise agricole et
alimentaire que nous venons de vivre doit être analysée, afin de
définir de nouvelles modalités de régulation.
Au-delà des évènements conjoncturels qui ont amplifié cette
crise, quatre grandes explications méritent de retenir notre
attention :
- – un affaiblissement des politiques publiques de
régulation des marchés dans les pays développés, initié lors de
l’Uruguay Round et trouvant son aboutissement dans les réformes de
la PAC, de 1991 à 2003 et une politique de libéralisation
systématique de l’agriculture pratiquée par les grandes
institutions internationales (FMI, Banque mondiale) vis-à-vis de
pays en développement ;
- – un rythme moins rapide de mise en valeur de nouvelles
terres agricoles et de création de périmètres irrigués : par
rapport à la période 1970-1990, le rythme de la mise en culture de
nouvelles terres a été divisé par deux, sur la dernière décennie ;
de même les surfaces irriguées en Chine et dans la péninsule du
Dekkan plafonnent, tandis que l’Amérique Latine et l’Afrique
subsaharienne ne prennent pas le relais de cette extension de
l’irrigation ;
- – aucune politique volontariste et ample n’a été adoptée
par les pays les plus pauvres, malgré l’engagement affiché par le
Sommet mondial de l’alimentation, à Rome, de diminuer de moitié,
entre 1992 et 2015, la faim et la malnutrition sur notre planète :
au contraire, le nombre de personnes souffrant de faim est en
train d’augmenter en valeur absolue, pour atteindre
923 millions de personnes, en 2007, selon la FAO ;
- – un dérèglement monétaire et financier qui a amplifié
les fluctuations des marchés de matières premières.
On peut considérer que la priorité depuis près de vingt-cinq ans
(Conférence inaugurale de Punta del Este, en 1985) a été donnée au
développement des échanges de produits agricoles et alimentaires et
que toute politique induisant une distorsion des échanges a été
mise au banc des accusés et en demeure de se modifier.
Les récentes crises agricoles et énergétiques ont ceci de
commun, qu’elles traduisent un manque d’investissement, dans le
système productif qui s’est ainsi montré plus vulnérable, à la fois
à une réduction de l’offre et aux pressions de la demande. Même si
les marchés se sont depuis retournés et à une grande vitesse, la
crise que nous venons de connaître traduit des désajustements
structurels qu’il convient de ne pas sous-estimer.
Mon ambition est de tracer, d’une part, les contours d’un cadre
économique favorable au développement de l’agriculture mondiale et,
d’autre part, de passer en revue les défis que le développement
agricole doit dorénavant prendre en compte pour pouvoir être «
soutenable » ou durable.
Des règles d’exception pour les pays les moins
avancés
Comme l’a rappelé Marcel Mazoyer, le monde continuera de compter un
grand nombre de ruraux et d’agriculteurs, notamment dans les pays
les moins avancés d’Afrique, d’Amérique Latine et d’Asie. Dans ces
pays, la productivité de l’agriculture est insuffisante pour que
les agriculteurs puissent générer un cycle vertueux d’amélioration
de leurs moyens de production et de leur revenu. C’est une des
grandes défaillances du Doha Round, prétendument appelé « Cycle du
Développement », que de ne pas avoir prévu un cadre spécifique pour
que les pays les moins avancés n’étant pas à même de faire décoller
leur agriculture échappent aux contraintes de convergence des
politiques de tarification et d’échanges énoncées par l’OMC.
Lors du colloque organisé par Michel Barnier, le 3 juillet
dernier, à Bruxelles, Pascal Lamy a justifié l’architecture globale
de la négociation agricole à l’OMC qui prévoit des règles décalées
pour les pays émergents (mise en œuvre plus longue et contrainte
moins forte sur la baisse des tarifs et des soutiens). Il a
rappelé que la très grande majorité des pays en développement ne
recourrait pas au plafond de protections douanières qui leur est
permis et en a donc déduit que des règles d’exception pour les pays
les moins avancées n’étaient pas nécessaires.
Certes, les gouvernements des pays en difficulté de
développement sont écartelés entre la satisfaction des besoins
alimentaires des populations urbaines les plus pauvres (à partir
d’importations à bon marché) et l’organisation d’une économie
agricole grâce à des prix de vente rémunérateurs ; mais est-il
besoin de rappeler que la Chine et l’Inde viennent de démontrer que
c’est l’amélioration de leur système agricole et alimentaire qui a
permis leur décollage industriel.
Il faut que les grandes institutions internationales (OMC,
Banque mondiale, FMI et FAO) affichent que la priorité pour un
certain nombre de pays en voie de développement repose sur une
démarche de développement autocentrée permettant la résolution de
la question de l’auto-suffisance alimentaire. Ceci supposerait la
création au sein de la FAO d’un Conseil de sécurité alimentaire,
notamment chargé de l’évaluation du niveau de développement
agricole et alimentaire des pays émergents. Il s’agirait alors
d’évaluer leurs performances en la matière et de définir des règles
particulières de participation aux échanges internationaux de
produits agricoles et alimentaires pour ces pays les moins
avancés.
Comment se protéger de l’instabilité
et des risques ?
La deuxième disposition-cadre à réfléchir, concerne la question de
la réduction du risque et de l’exposition des opérateurs
économiques agricoles aux fluctuations et à la volatilité des
marchés. Ce sujet demeure central.
Comme les travaux de Jean-Marc Boussard et Françoise Gérard sur
les marchés agricoles l’ont explicité, dans le cas du modèle ID3 du
CIRAD : « À la différence des modèles d’équilibre général, la
production et la détermination des prix d’équilibre n’y sont pas
simultanées. »
Les consommateurs sont approvisionnés par les récoltes de l’an
dernier, tandis que les revenus sont distribués par les opérations
de production de cette année, qui ne donneront de produits que l’an
prochain. Les décisions de production sont donc prises sur la
base de prix anticipés, et non de prix d’équilibre, comme dans le
Cobweb d’Ezekiel.
En même temps, les producteurs savent que leurs anticipations ne
se réaliseront pas forcément. Ceci les conduit à prendre des primes
de risque et à calculer leurs coûts de production en conséquence.
Ce modèle ne prend pas en considération les accidents
climatiques, ni la croissance des agrocarburants, ni le
comportement des « spéculateurs ». Pourtant, en se plaçant dans la
situation de 2001, il projette dans le long terme une hausse des
prix du même ordre que celle observée durant la campagne 2007/2008.
Cela permet de penser que le rôle des anticipations et du risque
dans le comportement des agriculteurs est correct.
La dérégulation des marchés agricoles ne met pas à l’abri des
crises et ne réduit pas forcément l’instabilité des prix.
L’incertitude sur les prix entraîne des effets souvent asymétriques
: le consommateur est plus rapidement touché par la hausse et alors
qu’il attend les effets des baisses qui sont souvent atténuées. Par
ailleurs, l’incertitude sur les prix inquiète le producteur et
freine les investissements et le progrès technique de manière très
significative.
L’ouverture des marchés agricoles rend obsolète la plupart des
politiques classiques d’intervention sur les marchés. Pourtant, un
défi demeure pour les politiques publiques : celui de la réduction
des risques, dans un contexte d’imperfection du marché.
Dans le modèle théorique de concurrence parfaite de Pareto, le
jeu de marché conduit à une allocation optimale des ressources.
Mais le monde n’est pas parfait et la concurrence ne conduit donc
pas à une allocation de premier rang des ressources.
Les origines de ces défaillances du marché sont multiples et
beaucoup de travaux récents d’économie reposent pour l’essentiel
sur l’existence d’asymétries d’information.
Améliorer la qualité de l’information
sur les composants classiques des marchés
agricoles
Il appartient désormais aux institutions publiques de produire une
information de meilleure qualité. Il s’agit d’abord
d’améliorer la qualité de l’information sur les composants
classiques des marchés agricoles : état de l’offre des différentes
productions, état des demandes relatives aux différentes
utilisations des produits agricoles et forestiers, état des stocks
de report relativement au déroulement des différentes campagnes.
Cette information doit se caractériser par une disponibilité
maximale et une actualisation fréquente. Par sa fiabilité et sa
transparence, elle doit permettre à tous les acteurs de prendre les
décisions de production les plus pertinentes, pour satisfaire les
exigences des différents utilisateurs de produits agricoles.
Il existe un exemple de réalisation assez probant de cette
démarche, dans le cas de l’Agence internationale de l’énergie qui
éclaire, par son travail d’expertise et de synthèse, la situation
des marchés des différentes commodités énergétiques. Mais, même
dans ce cas, M. Mandil, son ancien directeur, a émis des
recommandations aux autorités européennes pour qu’elles complètent,
par une démarche semblable, la production de données statistiques
hebdomadaires sur les marchés européens, afin que ce ne soient pas
les seules informations hebdomadaires sur l’état des stocks de
produits pétroliers aux États-Unis qui servent de références aux
opérateurs du marché.
Ainsi, si un Observatoire mondial de l’alimentation, à la
structure relativement légère et réactive, devait être créé dans
les secteurs agricoles, forestiers, alimentaires et non
alimentaires, il conviendrait de l’accompagner par des initiatives
régionales, afin de disposer d’une information la plus détaillée
possible.
On peut aisément imaginer que l’analyse des informations
statistiques puisse aboutir, au niveau du Conseil de sécurité
alimentaire évoqué plus haut, à faire des recommandations sur la
situation des stocks des différents produits et sur les arbitrages
à opérer entre les différentes utilisations, qu’il s’agisse, par
exemple, de l’aide alimentaire ou de la production de certains
agrocarburants qui pourrait être plafonnée, dans le cas de stocks
de reports insuffisants. On peut penser aussi aux récentes tensions
sur le marché du riz qui eussent été beaucoup moins fortes, si les
grands exportateurs comme le Vietnam ou l’Inde n’avaient pas
interdit les exportations sur le marché international.
Une politique dynamique de gestion des stocks
agricoles
Il convient d’attacher une attention particulière à la politique de
gestion des stocks. Celle-ci peut continuer d’avoir une certaine
légitimité, dans un marché ouvert avec une finalité légèrement
différente que celle d’un filet d’intervention : le but de la
constitution de stocks de sécurité alimentaire ne serait pas
l’action directe sur le niveau de prix, mais plutôt le rôle
d’amortisseur sur la volatilité des marchés. En effet, un excès de
volatilité ne peut que conduire au désordre et, dans le cas de
nombreux marchés agricoles, à l’amplification de cycles de
production qui, finalement, ne sont bénéfiques ni pour les
producteurs ni même pour les consommateurs. Ces cycles
constituent par ailleurs une difficulté supplémentaire pour les
agriculteurs des pays où l’agriculture est la moins organisée.
« La propension des Gouvernements à instaurer des embargos à
l’exportation serait beaucoup moins forte, s’ils acceptaient de
détenir des stocks de réserve mobilisables, en cas de chute de
production ou d’une augmentation soudaine de la demande » rappelle
Daryll Ray, professeur à l’université du Tennessee. Or, la
détention de stocks publics à des fins de sécurité alimentaire est
une mesure admissible dans la boîte verte de l’Accord de
Marrakech.
La gestion des risques : des politiques divergentes
entre l’Europe et les États-Unis
La gestion des risques conduit à des politiques agricoles
contrastées de chaque côté de l’Atlantique : du côté de l’Union
européenne, la Politique agricole commune cherche à se mouler le
plus possible dans les contraintes négociées à l’Organisation
mondiale du Commerce.
Union européenne : un manque d’ambition très réel
Pour la Commission européenne, le découplage des aides directes
doit conduire à un lissage du soutien du revenu des agriculteurs et
ne nécessite donc pas de dispositif anti-crise particulier, hormis
les calamités climatiques exceptionnelles et les crises sanitaires
systémiques.
La Commission européenne ne veut plus interférer dans
l’orientation des productions agricoles, sauf pour des raisons de
conditionnalité des aides (environnement, bien-être animal et
sécurité sanitaire des aliments) ou de développement territorial,
agricole et rural, dans le cas des zones fragiles et des zones de
montagne.
L’incitation à une gestion des risques économiques par un
système d’assurance où la responsabilité serait partagée entre les
agriculteurs, les organismes de solidarité mutualiste et les
pouvoirs publics, qu’ils soient nationaux ou communautaires, n’est
envisagée que pour des programmes d’assurance-récolte, en cas de
catastrophe naturelle et fonds de mutualisation en cas de maladies
animales dans les nouveaux articles 68, 69 et 70 proposés dans le
bilan de santé 2008 de la PAC.
Le nouveau règlement rappelle que « compte tenu de l’importance
croissante d’une gestion efficace des risques, il importe de donner
aux États-membres la possibilité de prendre en charge une partie
des primes d’assurance-récolte payées par les agriculteurs ou de
compenser financièrement certaines pertes économiques liées à des
maladies animales ou végétales. Pour que la Communauté puisse
respecter ses obligations internationales, les ressources pouvant
être affectées à des mesures de soutien couplé doivent être
limitées à un niveau approprié ».
La Commission fait donc un premier pas, mais l’ampleur que
pourrait prendre cette politique après 2013 dépend beaucoup du
nombre d’États membres qui utiliseront la possibilité qui leur est
offerte. Le manque d’ambition de la Commission dans ce domaine
s’explique par les trois raisons suivantes :
- – l’hétérogénéité de ce traitement assurantiel, dans les
vingt-sept États membres de l’Union qui rend difficile la
définition d’une politique commune harmonisée dans ce domaine.
La démarche de simplification de la PAC pratiquée par Mme
Fischer-Boël est incompatible avec un exercice conduisant à
concevoir autant de dentelles que d’Etats membres ;
- – la possibilité de proposer des dispositifs équilibrés
entre productions, conduirait à des injustices pour les productions
les moins prises en charge aujourd’hui : on pense, en particulier,
au cas des productions animales où les facteurs de risques sont
multiples ;
- – une évaluation du risque très inégal, selon les
régions et les structures d’exploitation.
Cette sorte de capitulation est pourtant inacceptable.
L’imperfection des services de gestion des risques offerts aux
agriculteurs justifie l’engagement des pouvoirs publics, dans ce
domaine. L’intervention publique doit être associée à des
dispositifs privés, la difficulté étant de définir les modalités
optimales de cette combinaison public/privé. C’est pourquoi on
pourrait imaginer la création d’une agence européenne qui
accompagnerait la mise en place des politiques assurantielles et
disposerait également d’une capacité financière de lissage
indispensable à la pérennisation d’une telle politique au plan
communautaire (compte tenu des contraintes de l’annualité
budgétaire).
Amérique du Nord : une panoplie d’instruments
Comparativement, les processus mis en place en Amérique du Nord,
qu’il s’agisse du Canada ou des États-Unis, font la part belle à
toute une panoplie d’instruments permettant la gestion des risques.
Les politiques publiques cumulent en effet des dispositifs
complémentaires :
- – les aides directes ;
- – les soutiens aux dispositifs d’assurance-récolte et
chiffre d’affaires où les pouvoirs publics assurent une grande part
de responsabilité ;
- – le soutien significatif aux agrocarburants.
Les paiements directs aux agriculteurs américains peuvent varier
énormément d’une campagne à l’autre (24,4 milliards de
dollars, en 2005 contre par exemple 13,6 milliards en
2007).
Ils comprennent :
- – les aides fixes découplées créées par le Fair Act de
1996, comprises selon les années entre 5 et 5,3 milliards de
dollars ;
- – les aides anticycliques basées sur la différence entre
le prix de marché et le prix d’objectif et rapportées à la surface
de l’exploitation. Ces paiements se sont élevés à
4,1 milliards, en 2005 et 2006, mais seulement à
1 milliard, en 2007 ;
- – les marketing loans sont passés, pour leur part, de
5,5 milliards de dollars en 2005 à 0,1 milliard en
2007.
Le coût du programme de jachère environnementale est en
progression (2,3 milliards de dollars en 2004 contre
3,1 milliards de dollars, en 2007).
Les aides aux calamités agricoles ont été très variables :
0,6 milliard de dollars en 2004, 3,2 milliards de dollars
en 2005, 0,3 milliard en 2006 et 2 milliards en 2007.
À cela, il faut ajouter les aides d’urgence et différentes
subventions comprises entre 3,7 milliards en 2005 et
2 milliards en 2007.
La nouvelle loi-cadre agricole dénommée FCEA (Food Conservation
and Energy Act of 2008) propose une option par rapport aux
paiements anticycliques, au travers du programme ACRE (Average Crop
Revenue Election).
Ce programme vise à stabiliser les recettes des producteurs de
grandes cultures, sur une base pluriannuelle. Le paiement reçu
par le producteur est basé sur la différence du chiffre d’affaires
(prix × rendement d’un producteur et d’un chiffre d’affaires
national). Le chiffre d’affaires historique par culture
correspond à 90 % du rendement quinquennal de chaque État et du
prix moyen du marché enregistré au niveau national, pendant les
deux campagnes précédentes.
Pour participer à ACRE, un producteur doit renoncer complètement
aux paiements anticycliques et accepter une réduction de 30 % du
prix minimum et de 20 % du paiement fixe par culture. S’il souscrit
à ce programme, disponible à partir de la récolte 2009, ce sera
pour toutes les cultures éligibles de l’exploitation et pour toutes
les campagnes suivantes jusqu’en 2012.
Ce programme est basé sur l’observation que les rendements et
les prix des cultures varient de façon inverse, et donc, qu’il
devrait être plus avantageux pour la puissance publique de
s’intéresser au chiffre d’affaires qui tamponne ces fluctuations.
On se rapproche ainsi de la démarche assurantielle qui bénéficie
d’incitations significatives du gouvernement fédéral.
Les aides aux assurances se sont élevées à 3,8 milliards de
dollars en 2007 et pourraient atteindre presque 6 milliards de
dollars en 2008. Ces derniers se décomposent en
1,3 milliard d’aide forfaitaire aux compagnies d’assurance
pour les dédouaner des frais de souscription de contrat.
Quatre milliards correspondent à la prise en charge du coût de
la police par l’agriculteur, en moyenne 60 % du coût de la police,
mais ce taux est variable selon le niveau de couverture des risques
(le taux de prise en charge peut même atteindre 70 %). Enfin,
l’État assure aussi la garantie de bonne fin et joue le rôle de
réassureur.
Le niveau des garanties est passé de 30 milliards de
dollars en 1999 à 66 milliards de dollars, en 2007. Il y
a une dizaine d’années, les contrats portaient surtout sur les
rendements. Aujourd’hui, ils portent essentiellement sur le chiffre
d’affaires.
N’oublions pas de mentionner, à propos de la politique agricole
américaine, deux autres domaines d’intervention significatifs : les
aides alimentaires et la politique de soutien aux
agrocarburants.
On peut estimer à 7 milliards de dollars en 2008, le coût
du soutien fédéral, principalement à l’éthanol de maïs. C’est ainsi
que le mélangeur qui respecte le taux d’incorporation obligatoire,
bénéficie d’un crédit d’impôt de 51 cents par gallon.
Le marché de l’éthanol est par ailleurs protégé par un droit
de douane de 54 cents par gallon.
L’aide alimentaire se répartit en trois programmes principaux :
bons alimentaires (38,5 milliards de dollars en 2008), les
cantines scolaires (14,7 milliards de dollars) et l’aide pour
les femmes, enfants et nouveau-nés (6,2 milliards de
dollars).
De nouvelles exigences sociétales
et environnementales
Les progrès de productivité de l’agriculture entraînent des revers
que la société veut voir corrigés, qu’il s’agisse de :
- – la consommation des engrais qui peut conduire à des
rejets trop importants de nitrates dans les nappes phréatiques, les
cours d’eau et les rivages ;
- – la maîtrise de l’utilisation des herbicides et des
pesticides dont la stabilité des molécules peut entraîner des
nuisances mal connues et générer une pollution des fonds ;
- – la maîtrise des effluents d’élevage avec leur charge
en nitrates et phosphates, au regard de la qualité des eaux ;
- – la gestion équilibrée des sols, grâce au maintien de
la teneur en humus (en réinventant une complémentarité
agriculture-élevage), de la lutte contre l’érosion et du maintien
d’un couvert végétal ;
- – la contribution à la restauration de la biodiversité,
à la fois grâce à la diversification des cultures et à une
meilleure organisation territoriale organisant la complémentarité
entre agriculture, haies, taillis et forêts.
La pertinence d’une intégration territoriale
L’Union européenne a pris en compte ces attentes sociétales au
travers du principe de la conditionnalité des aides (pénalisation
possible des DPU) et dans la mise en œuvre de la politique de
développement rural mobilisant à la fois des moyens communautaires,
nationaux et régionaux.
Il est manifeste que si l’on veut aller plus loin dans la prise
en compte des contraintes environnementales, au sens large
(incluant le changement climatique, le maintien de la biodiversité
et le bien-être animal), la modulation et l’intégration
territoriale de ces différentes approches en conditionnent
l’efficacité.
Je partage, à cet égard, l’analyse de Gilles Lemaire : « La
plupart des problèmes environnementaux auxquels l’agriculture est
confrontée (…) ne peut s’appréhender et n’a de réelle pertinence
qu’à des échelles beaucoup plus larges que celles des territoires
des exploitations agricoles : bassin versant, impluvium de nappe,
petite région agricole, voire les continents et la planète toute
entière (…). L’évolution récente de l’agriculture « s’est
traduite par une simplification des assolements et des rotations
engendrant dans ces régions, des atteintes sévères à
l’environnement, notamment au travers de la qualité des eaux. Dans
ces régions, cette intensification et la simplification poussée à
l’extrême de la mosaïque paysagère (diminution de la diversité des
cultures et augmentation de la taille des parcelles) a engendré une
diminution de la biodiversité, tant au niveau des plantes que des
insectes, des micro-mammifères et des oiseaux (…). La disparition
des surfaces pérennes dans les grandes plaines céréalières s’est
accompagnée par une érosion importante de la biodiversité… C’est le
maintien sur un même territoire, d’une diversité de systèmes de
production complémentaires qui engendre une diversification des
modes d’occupation des sols, des assolements et des rotations et
permet d’optimiser des flux de carbone et d’azote, à l’échelle
locale, afin de mieux “boucler” les cycles biogéochimiques.
Le maintien de la diversité des systèmes de production est la
solution pour concilier les fonctions de productivité et les
fonctions environnementales de l’agriculture. »
Les modalités de rémunération des externalités agricoles, au
regard des services environnementaux qu’elles sont susceptibles de
rendre, méritent une analyse particulière.
Comme le soulignait Dominique Bureau, dans un rapport au Conseil
d’analyse économique, « il faut souligner que l’approche
contractuelle globale a souvent été envisagée pour rémunérer les
avantages territoriaux. Elle apparaît séduisante par la possibilité
qu’elle offre, de s’adapter aux terroirs et d’incorporer au
contrat, de multiples dimensions ». Mais elle s’accompagne de coûts
de transaction très élevés, d’où l’idée de « recommander des
subventions ciblées versées par des Agences de bassin, à l’image de
ce qui se fait pour les eaux, mais on pourrait en créer aussi des
équivalentes pour la biodiversité ».
Il faut donc, dans cette optique, envisager l’incitation à des
politiques contractuelles de moyen et long terme entre des
autorités décentralisées et chaque exploitation agricole.
Ce sera sans doute la manifestation et l’explicitation d’un
nouveau contrat social entre les agriculteurs, les éleveurs, les
forestiers et le reste de la société.
Hiérarchisation et cohérence au niveau
planétaire
Mais les défis de demain sont aussi globaux, qu’il s’agisse du
changement climatique, du maintien des forêts, notamment
équatoriales, de la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre,
du développement agricole des pays les moins avancés et de
l’équilibre à penser entre usages alimentaires, combustibles,
carburants et chimie verte.
Plus que jamais, une gouvernance mondiale, pour définir une
vision globale sur la production biologique de la planète, dans les
domaines agricoles, forestiers et marins, s’impose afin
d’identifier les priorités, les complémentarités et les
incompatibilités entre filières.
Cette mobilisation, au niveau planétaire ne prendra pas
facilement corps, mais on peut souhaiter une structuration autour
de deux axes :
- – La dynamisation du rôle de la FAO, par la création en
son sein, d’un Conseil de sécurité alimentaire fait d’une vingtaine
de pays, afin de pouvoir prendre des résolutions rapidement et de
participer à la hiérarchisation des grandes politiques de
régulation qui se mettent en place : harmonisation des échanges
(OMC), priorité au développement agricole pour les pays les moins
avancés (Cnuced), maîtrise de la déforestation, maîtrise du
changement climatique (GIEC et protocole de Kyoto), etc.
- – Ce rôle de pilotage sera d’autant plus efficace qu’un
effort sera fait pour rendre plus réactive l’information économique
sur les marchés agricoles qui fait déjà l’objet d’un travail de la
FAO et de l’OCDE.
Enfin, ces efforts doivent être menés parallèlement dans chaque
grande région de notre planète.
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