ARTICLE
Auteur(s) : Marcel
Mazoyer
AgroParisTech, Université Paris XI, Chaire Francqui
internationale, Universités francophones belges
Quelle est précisément l’étendue des insuffisances agricoles et
alimentaires présentes ?
Quelles en sont les causes ? Les conséquences ?
Les perspectives ? Quelles propositions de politiques peut-on
faire pour y remédier au plus vite et durablement ?
Telles sont les questions auxquelles nous essayons de répondre
ici.
Quelle est l’étendue des insuffisances agricoles
et alimentaires présentes ?
La production agricole s’accroît un peu plus vite que
la population
De 1 milliard d’êtres humains en 1800, la population mondiale
est passée à 2 milliards en 1925, à 4 milliards en 1975,
à 6 milliards en 2000, et elle approcherait les
9 milliards en 2050, pour plafonner autour de
9,5 milliards en 2070-80. L’explosion démographique, qui s’est
propagée dans le monde depuis deux siècles, se ralentit de proche
en proche et elle s’arrêtera probablement avant la fin du
XXIe siècle. Au cours de la seconde moitié du
XXe siècle, la population mondiale a été multipliée
par 2,4 tandis que, dans le même temps, la production agricole et
alimentaire mondiale a été multipliée par 2,6. Au plus fort de
l’explosion démographique, contrairement aux prévisions de Malthus,
la production agricole a donc augmenté plus vite que la population
[1].
Pour 77 %, cette croissance de la production est due à
l’augmentation des rendements : le rendement moyen mondial des
cultures a été multiplié par plus de deux en un demi-siècle. Du
fait de l’utilisation des semences sélectionnées à haut rendement
potentiel, des engrais minéraux et des pesticides, ainsi qu’à
l’irrigation qui a été étendue de 80 millions d’hectares en
1950 à 240 millions en 2 000, le rendement moyen a beaucoup
plus que doublé dans la plupart des régions des pays
industrialisés, dans beaucoup de régions des pays émergents et dans
quelques régions des autres pays en développement. Dans de rares
régions il a même décuplé, pour atteindre 10 tonnes
d’équivalent-céréales1 par hectare et
se rapprocher ainsi du maximum possible. Par contre, dans d’autres
régions des pays en développement et en particulier dans la plupart
des régions des pays les moins avancés (expression désignant les 50
pays les plus pauvres du monde), le rendement moyen n’a que peu ou
pas augmenté.
Pour 13 %, cette augmentation de la production provient de
l’extension des terres arables. Ce qui est fort peu.
Et pour les 10 % restant, elle provient de la réduction des
périodes de jachère ou de friche entre les cultures, de
l’accroissement du nombre de récoltes par an, ainsi que du
développement impressionnant, dans quelques régions très peuplées
du monde, d’écosystèmes cultivés superposant un ou plusieurs étages
d’arboriculture, dominant des associations, denses, de cultures
vivrières et fourragères, ainsi que des élevages d’herbivores, de
porcs ou de volailles, et parfois même des bassins de pisciculture
: des écosystèmes complexes, construits par les paysans, capables
de produire, sans engrais minéraux ni pesticides, autant de
produits végétaux et animaux que les cultures et les élevages
conventionnels pourraient en produire sur la même surface.
Mais, si en un demi-siècle, la croissance de la production
agricole a bien été supérieure d’environ 8 % (2,6 : 2,4 = 1,08) à
celle de la population, force est de reconnaître qu’elle fut
néanmoins insuffisante et trop inégale pour subvenir convenablement
aux besoins de toute l’humanité.
Pauvreté et malnutrition
Sur les 6,6 milliards d’habitants de la planète, on en compte
en effet plus de trois milliards qui disposent de moins de
3 dollars par jour et qui se privent plus ou moins de
nourriture. Parmi ceux-ci, il s’en trouve plus de deux milliards
qui se privent assez pour souffrir de graves malnutritions
c’est-à-dire de maladies invalidantes (anémie, déficience mentale,
cécité) dues à des carences alimentaires en micronutriments (fer,
iode… vitamines A, E, C…). Nombre d’entre eux souffrent aussi de
carence en protéines, trop chères pour eux, et parfois d’obésité,
due aux sucres et aux graisses, bon marché, qu’ils consomment en
excès pour arriver à satiété.
Pauvreté extrême et sous-alimentation chronique
On compte enfin plus de 1 milliard de personnes qui disposent
de moins de 1 dollar par jour, parmi lesquelles il s’en trouve
862 millions (moyenne 2002-2004, dernier chiffre connu) [2]
qui souffrent de sous-alimentation chronique, autrement dit qui ont
faim une partie de l’année, car faute d’une alimentation suffisante
en macronutriments (glucides, lipides, protides), ils ne disposent
pas tous les jours des 2 150 à 2 400 kilocalories alimentaires
nécessaires pour maintenir leur poids et pour s’activer
normalement.
Sur ces 862 millions de personnes souffrant de la faim, on
en trouve plus de 500 millions en Asie et Pacifique et de
200 millions en Afrique subsaharienne, environ
50 millions en Amérique latine-et-Caraïbes et en Afrique du
Nord-et-Proche-Orient ; près de 30 millions dans les pays en
transition et de 10 millions dans les pays industrialisés.
De plus, on le sait, depuis que les chefs d’État et de
gouvernement, réunis à Rome à l’occasion du Sommet mondial de
l’alimentation de 1996, se sont donné comme objectif de réduire de
moitié le nombre de personnes souffrant de la faim, pour 2015 au
plus tard, ce nombre n’a pas diminué. Bien au contraire. En passant
de 827 millions en 1996 à 862 millions en 2003 (moyenne
2002-2004), il a augmenté de 5 millions par an, en moyenne. À
quoi il faut ajouter que, chaque année, 9 millions de ces
pauvres sous-alimentés (dont les deux tiers sont des enfants)
meurent effectivement de faim chaque année.
La famine et la mort
Dans les régions écartées, où prévalent déjà durement la pauvreté
et la faim, le moindre accident climatique, biologique, économique
ou politique peut en effet provoquer une raréfaction et une
augmentation des prix des denrées vivrières assez importante pour
que, les plus pauvres ne pouvant plus se procurer de nourriture et
les plus sous-alimentés ne pouvant pas supporter de privations
supplémentaires, les plus vulnérables d’entre eux en meurent. Et si
du fait des conflits, fréquents en ce genre d’occasion, les secours
n’arrivent pas, la faim s’aiguise encore et tourne à la famine, qui
tue de plus en plus de gens.
Conclusion : trois milliards de pauvres se privent plus ou moins
de nourriture ; deux milliards souffrent de malnutrition,
862 millions souffrent de la faim, 9 millions en meurent
chaque année et, malgré cette surmortalité, le nombre de pauvres
sous-alimentés a recommencé d’augmenter.
Pauvreté et exode rural
Selon la FAO toujours, les trois quarts de ces pauvres
sous-alimentés sont des ruraux, parmi lesquels on trouve une très
grande majorité de paysans mal outillés, mal situés et mal lotis,
et d’ouvriers agricoles très peu payés. Quant aux autres, beaucoup
d’entre eux sont d’ex-ruraux récemment poussés à l’exode par la
pauvreté et par la faim vers les camps de réfugiés et les
bidonvilles sous-équipés et sous-industrialisés, où règnent le
chômage, les bas salaires et bien d’autres misères matérielles et
morales.
Enfin, il faut souligner que, malgré un exode rural de plus de
50 millions de personnes par an, le nombre des pauvres
sous-alimentés des campagnes ne diminue pas, ce qui signifie qu’un
nombre au moins égal de nouveaux pauvres sous-alimentés se forme
chaque année dans les campagnes du monde. Certes, il paraît
surprenant qu’après plusieurs décennies de révolution agricole
contemporaine et de révolution verte, la pauvreté et la
sous-alimentation rurale soient toujours aussi massivement
répandues. Mais c’est oublier le caractère incroyablement inégal de
cet extraordinaire développement.
La fracture agricole mondiale
Malgré cet exode rural massif, la population rurale, qui s’élève à
3,34 milliards de personnes (soit 53 % de la population
mondiale) n’a jamais été si nombreuse. Quant à la population
agricole totale (population agricole active et non active) qui
s’élève à 2,7 milliards de personnes, elle représente 41 % de
la population mondiale. Alors que la population agricole active,
qui s’élève à 1,34 milliard de personnes, représente 43 % de
la population active du monde [1].
Or, pour ces 1,34 milliard d’actifs agricoles, on ne compte
dans le monde que 28 millions de tracteurs et
250 millions d’animaux de travail (soit respectivement 2,1 %
et 18,6 % du nombre total des actifs agricoles). Cela signifie que
plus de 1 milliard d’actifs agricoles travaillent uniquement
avec des outils manuels (houe, bêche, bâton fouisseur, faucille…).
Un milliard d’actifs dont la moitié environ soit 500 millions
utilisent couramment des semences sélectionnées, des engrais
minéraux et des pesticides et tandis que l’autre moitié, soit
500 millions d’actifs (ce qui correspond à 1 milliard de
bouches à nourrir) n’en utilise pratiquement pas.
Encore faut-il ajouter que dans de nombreux pays ex-coloniaux ou
ex-communistes n’ayant pas connu de réforme agraire récente, la
majorité de ces paysans sous-équipés sont encore privés de terre
par les grands domaines de plusieurs milliers ou dizaines de
milliers d’hectares, de sorte qu’ils ne disposent que d’une
superficie très inférieure à celle qu’ils pourraient cultiver et
qui leur serait nécessaire pour nourrir leur famille.
Ces paysans sont donc obligés d’aller chercher du travail au
jour le jour dans les grands domaines, contre des salaires de 1/4 à
3 dollars la journée selon les pays, les régions et les
saisons.
Conclusion : dans ces conditions, on comprend pourquoi, dans
presque tous les pays du monde, le revenu moyen des paysans est non
seulement très inférieur à celui des citadins, mais encore
nettement inférieur au salaire de la main-d’œuvre non
qualifiée.
Comment a-t-on pu en arriver là ?
Début du XXe siècle : un écart
de productivité de 1 à 10
Au début du XXe siècle, la plupart des paysans du
monde utilisaient exclusivement des outils manuels, et leur
productivité du travail ne dépassait pas 1 tonne de céréales ou
d’équivalent-céréales par travailleur et par an (1
hectare/travailleur × 1 tonne/hectare). En Europe, dans les
colonies de peuplement européennes des régions tempérées et dans
certains deltas d’Asie, beaucoup utilisaient cependant des animaux
de travail et des matériels tractés, de fabrication artisanale
(araire ou charrue, herse, rouleau, charrette, chariot…). Aux
États-Unis et en Europe notamment quelques-uns d’entre eux
utilisaient déjà les nouvelles machines à traction animale,
récemment produites par l’industrie (charrues-brabants, semoirs,
faucheuses, faneuses, moissonneuses-lieuses…), grâce auxquelles ils
arrivaient à produire jusqu’à 10 tonnes de grain par travailleur et
par an (10 ha/tr × 1 t/ha). À l’époque donc, toutes les
agricultures du monde s’inscrivaient dans un écart de productivité
de l’ordre de 1 à 10.
La révolution agricole contemporaine
Depuis lors, principalement au cours de la seconde moitié du
XXe siècle, la révolution agricole contemporaine
s’est étendue dans les pays développés et dans quelques secteurs
limités des pays en développement [3].
Dans les pays développés, un nombre toujours plus réduit
d’exploitations familiales a réussi à franchir toutes les étapes de
cette révolution agricole. En céréaliculture par exemple, la
puissance des tracteurs et la superficie maximum cultivable par un
travailleur ont presque doublé tous les dix ans, pour dépasser
aujourd’hui les 200 hectares par travailleur. Dans le même temps,
grâce aux semences sélectionnées, aux engrais et aux pesticides,
les rendements ont augmenté de plus de 1 tonne par hectare tous les
dix ans, pour approcher aujourd’hui les 10 tonnes par hectare dans
certaines régions. C’est ainsi que les agriculteurs les mieux
équipés et les plus productifs du monde peuvent aujourd’hui
produire jusqu’à 2 000 tonnes d’équivalent céréales par travailleur
et par an (200 ha/tr × 10 t/ha) (figure 1).
La révolution verte
D’un autre côté, à partir des années 1960, les agriculteurs des
pays en développement qui en avaient les moyens, et qui furent
soutenus par des politiques publiques favorables, se sont lancés
dans la révolution verte [4], une variante de la révolution
agricole contemporaine généralement dépourvue de grande
motorisation-mécanisation. C’est ainsi que dans beaucoup de pays
d’Asie, le rendement du riz, qui dépassait rarement 2 tonnes par
hectare il y a 40 ans, peut atteindre aujourd’hui 10 tonnes
par hectare en une seule récolte, et que la production par hectare
et par an peut même approcher les 20 ou 30 tonnes quand les
aménagements hydrauliques permettent de faire deux ou trois
récoltes dans l’année. En conséquence, un riziculteur cultivant à
la main un demi-hectare et qui produisait 1 tonne de paddy (riz non
décortiqué) en 1960 peut en produire selon le cas 5, 10 ou même 15
tonnes aujourd’hui.
Le transfert de la révolution agricole
dans les pays de grands domaines et à bas
salaires
De plus, à partir du milieu des années 1970, des investisseurs de
toutes sortes (entrepreneurs, grands propriétaires, agro-industrie,
agrodistribution, fonds d’investissement…) ont tiré parti de
l’expérience de la révolution agricole et de la révolution verte et
des hauts prix agricoles du moment (figure 2) pour se lancer
dans la modernisation d’anciens grands domaines agricoles coloniaux
dans les pays à bas salaires d’Amérique latine (Argentine,
Brésil…), d’Afrique (Afrique du Sud, Zimbabwe…) et d’Asie (Inde,
Philippines…). Enfin, depuis les années 1990, de tels investisseurs
se sont également engagés dans la modernisation des grands domaines
d’État ou collectifs d’anciens pays communistes d’Europe (Ukraine,
Russie…). Et les uns et les autres ont rapidement obtenus des
niveaux de productivité comparables à ceux des agriculteurs
nord-américains et ouest-européens les plus performants.
Fin du XXe siècle : Un écart
de productivité de 1 à 2 000
Par contre, dans les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine,
des centaines de millions d’agriculteurs, pratiquant des cultures
pluviales ou sommairement irriguées, n’ont jamais eu la possibilité
d’acquérir ni tracteur, ni animal de travail, ni semences
sélectionnées, ni engrais, ni pesticide, et n’ont jamais pu
progresser ni en superficie cultivée par travailleur ni en
rendement à l’hectare. Ainsi, l’écart de productivité du travail
entre les 500 millions de paysans dont la production ne
dépasse toujours pas 1 tonne de céréales ou équivalent-céréale
par travailleur et par an, et les quelques millions d’agriculteurs
qui peuvent produire jusqu’à 2 000 tonnes par travailleur, est
aujourd’hui de 1 à 2 000.
La baisse tendancielle des prix agricoles
internationaux
Des excédents croissants à prix décroissants
Dans les pays où la révolution agricole contemporaine et la
révolution verte ont le plus progressé, les gains de productivité
agricole ont ainsi largement dépassé ceux des autres secteurs de
l’économie et, en conséquence, les prix agricoles réels (hors
inflation) ont très fortement baissé [3, 5].
Dans les pays développés où la révolution agricole a le plus
progressé après 1945, les prix réels des matières premières
agricoles et alimentaires de base (céréales, oléoprotéagineux,
viandes, lait, œufs…) ont été divisés par 4 ou 5 en un demi-siècle.
Dans le même temps, la production végétale ayant augmenté beaucoup
plus vite que la population, des quantités croissantes de produits
végétaux ont été utilisées par les élevages (volailles, porcins,
bovins) dont les produits ont baissé en coût et en prix. Ainsi,
malgré une consommation croissante en produits animaux, certains de
ces pays bien dotés en terre (États-Unis, Canada, Australie,
Nouvelle-Zélande et, dans une moindre mesure, certains pays
d’Europe) ont dégagé des excédents exportables en quantités
croissantes et à des prix décroissants.
Dans les pays en développement où la révolution verte a le plus
progressé, en Asie du Sud, du Sud-Est et de l’Est notamment, même
sans grande motorisation, l’augmentation des rendements a entraîné
une forte hausse de productivité et une baisse importante des coûts
de production et des prix agricoles réels. Et certains de ces pays
sont aussi devenus agroexportateurs (Thaïlande, Vietnam), alors
même que la sous-alimentation y était très répandue.
Dans les anciens pays coloniaux et communistes où les grandes
entreprises agricoles à salariés, récemment modernisées, atteignent
aujourd’hui un niveau de productivité aussi élevé que celui des
exploitations familiales les mieux équipées des pays développés,
les coûts de production sont encore plus bas. Dans ces pays en
effet, les salaires ne dépassent pas quelques dizaines de dollars
par mois, les machines, les engrais, les pesticides fabriqués sur
place sont beaucoup moins chers, les charges fiscales sont très
faibles et les monnaies locales sont souvent sous-évaluées. Et
comme la pauvreté limite les débouchés intérieurs de ces pays, ils
peuvent approvisionner les marchés internationaux à des prix
défiant toute concurrence. Ces prix sont d’ailleurs si bas et
si rapidement décroissants que même les paysans moyens de ces pays,
qui avaient commencé de se moderniser dans les années 1970-80, sont
aujourd’hui bloqués dans leur développement, et parfois appauvris
au point de rejoindre dans l’exode les millions de petits paysans
et d’ouvriers agricoles privés de terre et d’emploi par les grands
domaines, qui continuent de s’équiper et de gagner du terrain et
des parts de marché (figure 2).
La très forte baisse à long terme des prix agricoles
internationaux
Enfin, les denrées agricoles et alimentaires de base ont ceci de
particulier que la plus grande partie de leur production étant
consommée dans le pays où elle a été produite ne passe aucune
frontière. Les échanges internationaux de ces denrées ne
portent donc que sur une petite partie de la production et de la
consommation mondiale (10 % en volume pour l’ensemble de ces
denrées et 15 % pour les céréales par exemple). Or, ce marché
international est approvisionné par les producteurs d’excédents
exportables les plus compétitifs. En conséquence, en période
d’excédents croissants, le prix international du blé se rapproche
du coût de revient (hors transferts) des exportateurs argentins ou
ukrainiens les plus compétitifs (50 à 100 dollars la tonne).
Ce prix est inférieur au coût de production de la très grande
majorité des agriculteurs du monde : inférieur au coût de revient
des agriculteurs américains (100 à 150 dollars la tonne) qui
ne pourraient pas continuer d’exporter massivement et à celui
des agriculteurs européens (150 à 250 dollars), qui ne
pourraient pas continuer d’approvisionner leur propre marché
intérieur, s’ils ne recevaient pas, les uns et les autres, des
aides publiques importantes qui leurs permettent de compenser la
différence entre leurs coûts de revient et le prix international.
Mais ce prix international est surtout très inférieur au coût de
revient des centaines de millions de paysans, produisant moins de 1
tonne de céréales par an, qui est supérieur à 700 dollars la
tonne, pour un revenu du travail de 2 dollars par jour (ce qui
correspond à 1 dollar par jour par bouche à nourrir). Appauvris par
la baisse des prix des productions vivrières et par celle des prix
des productions d’exportation, qui suit de près celle des
productions vivrières, ces centaines de millions de paysans doivent
réduire ou cesser de produire et prendre le chemin du camp de
réfugié, du bidonville ou de l’émigration.
L’explosion momentanée des prix agricoles
internationaux
Ajoutons que ces longues périodes de baisse de prix, qui poussent à
la cessation d’activités des centaines de millions de paysans
pauvres, et qui découragent la production de ceux qui restent,
finissent par réduire les stocks de fin de campagne, au point de
provoquer une véritable explosion des prix, comme ce fut le cas en
1972. En quelques semaines, les prix du blé et des autres denrées
vivrières ont triplé pour remonter aux niveaux élevés qu’ils
avaient atteints au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Et ce
qui n’a pas manqué de se produire de nouveau en 2007 du fait que
les excédents à bas prix ont continué de se déverser sans
protection dans les pays à faible revenu et forte dépendance
vivrière.
Quand les prix sont bas, ce sont des centaines de millions de
petits producteurs vendeurs de produits agricoles qui sont trop
appauvris pour manger à leur faim ; quand ils sont hauts, ce sont
des centaines de millions de consommateurs acheteurs pauvres qui
ont faim à leur tour. Dans les régions agricoles appauvries par la
baisse des prix, la production couvre à peine les besoins
d’autoconsommation. Les stocks sont très réduits et ils
peuvent être épuisés avant la récolte suivante. Les prix
peuvent alors remonter très fortement et exclure les acheteurs les
plus pauvres, y compris les producteurs pauvres devenus acheteurs
nets de nourriture, de tout accès à la nourriture. Sans régulation
des prix, le marché ne peut subvenir aux besoins minima des uns et
des autres.
La courbe du prix réel du blé sur le marché de Chicago (figure 2) illustre
parfaitement ce mode de fonctionnement des marchés internationaux
des denrées vivrières de base : les longues périodes de baisses des
prix (1948-1972 et depuis 1979) alternent avec de courtes périodes
de hauts prix (1945-48, 1972-79) et 2007-08).
Les conséquences de la baisse des prix
agricoles
Dans les pays développés, la forte baisse des prix agricoles réels
résultant de la révolution agricole contemporaine a entraîné une
baisse de revenu des petites et moyennes exploitations qui
n’avaient pas eu les moyens d’investir suffisamment pour en
compenser les effets. D’année en année, des exploitations de plus
en plus nombreuses se sont retrouvées dans l’incapacité de dégager
un revenu familial socialement acceptable et n’ont pas été
reprises, lors de la retraite de l’exploitant. Leurs meilleures
terres ont alors été partagées entre les exploitations voisines en
développement tandis que les moins bonnes passaient à la friche.
C’est ainsi que la très grande majorité des exploitations
agricoles existant au début du XXe siècle dans les
pays développés ont cessé d’exister ; mais si, jusqu’aux années
1980, dans ces pays, les enfants d’agriculteurs quittant la terre
ont généralement trouvé du travail, et des salaires croissants,
dans l’industrie ou les services, il en va tout autrement pour les
dizaines de millions de paysans pauvres acculés chaque année à
l’exode dans les pays en développement.
Dans ces pays en effet, les paysans travaillant en culture
manuelle, et confrontés à la baisse des prix agricoles, ont d’abord
vu leur pouvoir d’achat baisser. La majorité d’entre eux s’est
ensuite retrouvée dans l’incapacité d’investir dans un outillage
performant et d’acheter des semences sélectionnées, des engrais et
des pesticides. Leur développement a donc été bloqué. Puis, la
baisse des prix se poursuivant, leur revenu monétaire est devenu
insuffisant pour tout à la fois renouveler leur outillage et manger
à leur faim. Pour mieux comprendre ce processus, considérons un
céréaliculteur soudanien, andin ou himalayen disposant d’un
outillage manuel et produisant, sans engrais ni pesticide, 1 tonne
de grain net (semences déduites). Il y a une cinquantaine
d’années, un tel céréaliculteur recevait l’équivalent de 40 dollars
d’aujourd’hui pour 100 kg de grain : il devait alors en vendre
200 kg pour renouveler son outillage, ses vêtements…, il lui
en restait donc 800 kg pour nourrir, modestement, 4 personnes
; en se privant un peu, il pouvait même en vendre 100 kg de plus
pour acheter quelque outil nouveau plus efficace. Il y a une
vingtaine d’années, il ne recevait plus que l’équivalent de
20 dollars d’aujourd’hui pour 100 kg : il devait alors en
vendre 400 kg pour renouveler son outillage et les autres
biens indispensables, et il ne lui restait que 600 kg pour
nourrir, cette fois insuffisamment, 4 personnes ; il ne pouvait
donc plus acheter de nouveaux outils. Enfin, au début des années
2000, il ne recevait plus que 10 dollars pour 100 kg de grain : il
devait donc en vendre plus de 800 kg pour renouveler son
matériel et les autres biens indispensables, ce qui est bien sûr
impossible puisqu’on ne peut nourrir 4 personnes avec 200 kg
de grain. En fait, à ce prix-là, il est condamné à l’endettement,
puis à l’exode ou à mourir sur place.
Le blocage du développement
Dans les pays pauvres cependant, la baisse des prix agricoles a
d’autres conséquences : en excluant des millions de paysans et en
décourageant la production de ceux qui restent, elle limite la
production et accroît le déficit alimentaire ; en accélérant
l’exode rural, elle amplifie le chômage et fait baisser les
salaires en milieu urbain (la hiérarchie des salaires dans les
différentes parties du monde suit de très près celle des revenus de
la paysannerie). Partant, les revenus de la population, les
recettes d’exportation et les recettes budgétaires de ces « pays
agricoles pauvres » sont bien trop faibles pour qu’ils puissent se
moderniser et attirer des investissements étrangers. D’où
l’endettement, le surendettement, puis les politiques de réduction
des dépenses, préconisées par les institutions financières
internationales, qui débouchent sur la perte de légitimité et
l’instabilité des gouvernements, sur l’ingouvernabilité et les
conflits.
Ni l’aide, ni le partage, ni les échanges
internationaux ne peuvent suffire
Ces processus additionnés contribuent à expliquer que la moitié de
l’humanité se retrouve avec un pouvoir d’achat insignifiant : plus
de trois milliards de personnes disposent de moins de
3 dollars par jour. Ces très bas revenus limitent la
consommation alimentaire bien en dessous des besoins minima.
Le supplément de revenu dont auraient besoin ces personnes
pour échapper aux privations alimentaires dépasse les 2
000 milliards de dollars par an. C’est vingt fois plus que
l’aide publique au développement qui n’atteint même pas les
100 milliards de dollars par an. La quantité
supplémentaire d’aliments, nécessaire pour supprimer la
malnutrition qui frappe 2 milliards de pauvres, et la faim qui
en frappe 862 millions, est égale à 30 % du volume d’aliments
produits et utilisés dans le monde : soit plus de cent fois le
volume de l’aide alimentaire ; elle représente plus de la moitié du
volume d’aliments utilisés par les 1,5 milliards de personnes les
mieux (ou les plus) nourries du monde, et plus du double du volume
des échanges internationaux de produits vivriers. C’est assez dire
que ni l’aide alimentaire, ni l’aide publique au développement, ni
le partage, ni les échanges internationaux, ne sont à la hauteur du
problème. D’ailleurs, le marché n’équilibre pas la production et
les besoins, il équilibre la production et la demande solvable. Et
comme la demande solvable est inférieure de 30 % aux besoins la
production l’est aussi [6].
Plus globalement, l’insignifiance des revenus de
3 milliards de personnes, dont la majorité sont des paysans,
limite beaucoup plus encore la consommation des autres biens et
services, et donc les possibilités d’investissements productifs et
la croissance globale tous secteurs confondus. L’économie-monde ne
manque pas d’épargne, mais de débouchés.
Perspectives et propositions
En 2050, la Terre comptera vraisemblablement 9 milliards
d’humains, pour plafonner autour de 9,5 milliards avant la fin
du siècle. Pour nourrir tout juste correctement, sans
sous-alimentation ni malnutrition, une telle population, la
production végétale destinée à l’alimentation des hommes et des
animaux domestiques devra un peu plus que doubler dans l’ensemble
du monde. Elle devra plus que tripler dans les pays en
développement, plus que quintupler en Afrique, et même décupler
dans certains pays de ce continent.
Pour obtenir une augmentation de production aussi importante,
l’activité agricole devra être étendue et intensifiée, durablement,
sur toutes les terres exploitables de la terre. Ce qui est
tout à fait possible : car les terres aujourd’hui exploitées
représentent environ la moitié des terres exploitables de la
planète, et car les techniques connues à ce jour, dûment corrigées
de leurs excès pour être durables, sont sous-utilisées dans la plus
grande partie du monde. Mais, pour permettre à tous les paysans du
monde d’étendre leurs cultures à toutes les terres cultivables et
d’y construire des écosystèmes cultivés capables de produire, sans
atteinte à l’environnement, un maximum de denrées vivrières de
qualité, il faut avant tout garantir à tous ces paysans des prix
assez élevés et assez stables pour qu’ils puissent vivre dignement
de leur travail, investir et progresser.
Pour venir à bout de la sous-production agricole et de la
sous-consommation alimentaire dans les pays à faible revenu et
forte dépendance vivrière, il n’est donc pas d’autre voie que de
protéger les agricultures paysannes pauvres de ces pays de la
concurrence des agricultures plus compétitives. Et, dans cette
perspective, il nous paraît souhaitable d’instaurer une
organisation des échanges agricoles internationaux beaucoup plus
équitable et beaucoup plus efficace que celle d’aujourd’hui [3,
4].
Une nouvelle organisation dont les principes seraient les
suivants :
- – établir de grands marchés communs agricoles régionaux,
regroupant des pays ayant des productivités agricoles du même ordre
de grandeur (Afrique de l’Ouest, Asie du Sud, Asie de l’Est, Europe
de l’Ouest, Amérique du Nord…) ;
- – protéger ces marchés régionaux contre toute
importation d’excédents agricoles à bas prix par des droits de
douane variables, garantissant aux paysans pauvres des régions
défavorisées des prix assez élevés et assez stables pour leur
permettre de vivre et de se développer ;
- – négocier, produit par produit, des accords
internationaux fixant de manière équitable le prix d’achat et la
quantité exportable consentie à chaque pays.
Relever les revenus plutôt que de faire
des cadeaux
Ce relèvement des prix agricoles devra être suffisamment progressif
pour limiter ses effets négatifs sur les consommateurs-acheteurs
pauvres. Malgré cela, il sera sans doute nécessaire d’instaurer
pendant quelque temps des politiques alimentaires. Mais, au lieu de
fonder ces politiques sur la distribution de produits à bas prix,
ce qui entretient la misère paysanne et réduit le marché intérieur,
il conviendra de fonder ces politiques sur le soutien du pouvoir
d’achat alimentaire des consommateurs-acheteurs pauvres, afin, au
contraire, d’élargir le marché intérieur : on pourra par exemple,
comme aux États-Unis, distribuer aux acheteurs nécessiteux des bons
d’achat alimentaires financés par les budgets publics ou par l’aide
internationale [7].
De plus, comme le relèvement des prix agricoles ne suffira pas,
à lui seul, pour porter la production à la hauteur des besoins et
pour promouvoir un développement agricole équilibré des différentes
régions du monde, des politiques de développement agricole seront
également nécessaires : accès à la terre et sécurité de la tenure
(réforme agraire, statut du fermage, lois anti-cumul, aides à
l’installation…) ; accès au crédit, aux intrants et aux équipements
productifs ; accès au marché (infrastructures de transport et de
commercialisation) ; accès au savoir (recherche, formation,
vulgarisation appropriées aux besoins et aux moyens des différentes
régions et des différentes catégories de producteurs, à commencer
par les plus désavantagées).
Références
1 FAO, Faostat, CDROM.
2 FAO. L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde. FAO,
Différents rapports annuels.
3 Mazoyer M, Roudart L. Histoire des agricultures du
monde, du Néolithique à la crise contemporaine. Paris :
Editions du Seuil, 1997, 1998; nouvelle édition Points Histoire,
Seuil, 2002.
4 Griffon M. In : Révolution verte, Révolution
doublement verte. Mondes en développement, tome 30.
Bruxelles : Cecoeduc, 2002 : 39-44.
5 Mazoyer M, Roudart L. La fracture agricole et
alimentaire mondiale. Nourrir l’humanité aujourd’hui et demain.
Paris : Universalis, 2005.
6 Collomb P. Une voie étroite pour la sécurité alimentaire.
Paris : FAO Economica, 1999.
7 Roudart L. In : L’alimentation dans le monde et les
politiques publiques de lutte contre la faim, Mondes en
développement, tome 30. Bruxelles : Cecoeduc, 2002 :
9-23.
1 L’équivalent-céréales est la quantité de
céréales ayant la même valeur calorique que la production agricole
considérée.
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