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Traitements anticancéreux : vers une meilleure sélection des patients


Journal de Pharmacie Clinique. Volume 27, Numéro 3, 125-32, juillet, août, septembre, article original

DOI : 10.1684/jpc.2008.0090

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Dominique Levêque , Service de pharmacie, hôpitaux universitaires de Strasbourg, avenue Molière, 67098 Strasbourg cedex, France, Laboratoire d’antibiologie, institut de bactériologie, université Louis-Pasteur, 3, rue Koeberlé, 67000 Strasbourg, France.

Résumé : De nombreux patients n’ont pas une réponse optimale aux traitements anticancéreux. Certains peuvent même être traités inutilement, parfois au prix d’événements indésirables graves et de dépenses importantes. Ainsi, il est apparu nécessaire d’identifier des déterminants tumoraux de réponse aux agents anticancéreux qui permettraient de mieux sélectionner les patients a priori. Cet article présente des exemples récents d’agents anticancéreux pour lesquels des éléments prédictifs de réponse ou de résistance ont été mis en évidence. Les implications thérapeutiques potentielles en termes de sélection de patients sont également abordées.

Mots-clés : traitement anticancéreux, sélection, déterminants de réponse

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Dominique Levêque

Service de pharmacie, hôpitaux universitaires de Strasbourg, avenue Molière, 67098 Strasbourg cedex, France
Laboratoire d’antibiologie, institut de bactériologie, université Louis-Pasteur, 3, rue Koeberlé, 67000 Strasbourg, France

D’une manière générale, les patients atteints de cancers n’ont pas une réponse optimale aux thérapeutiques antitumorales (agents conventionnels, molécules dites ciblées, immunothérapie). De nombreux patients sont résistants aux traitements et, parmi les répondeurs, l’activité n’est souvent que partielle. Mis à part l’imatinib et le dasatinib dans le traitement de la leucémie myéloïde chronique (LMC), l’apport des molécules dites ciblées reste globalement modeste, en atteste leur activité intrinsèque (monothérapie) de l’ordre de 10-30 % de réponses objectives (i.e., complète et partielle). Les causes d’échec aux traitements sont multiples et associent, au niveau tumoral, des facteurs cellulaires (i.e., mutation de la cible, pompe à efflux diminuant la concentration intracellulaire de l’anticancéreux) et tissulaires (i.e., défaut de vascularisation, pression interstitielle élevée limitant la pénétration de l’agent dans le tissu néoplasique) [1]. Par ailleurs, la variabilité de l’activité des traitements traduit également l’hétérogénéité génétique des cancers. Par exemple, le carcinome du sein regroupe une multitude de profils génétiques qui peut être en relation avec des différences de réponses, par exemple au docétaxel [2]. En conséquence, certains patients peuvent être traités inutilement au prix d’effets indésirables parfois graves et de dépenses importantes compte tenu du coût exorbitant des médicaments récents. Dès lors, il est devenu nécessaire d’identifier des facteurs prédictifs de réponse (ou de résistance) aux agents anticancéreux qui permettraient de mieux sélectionner les patients a priori.

Cet article, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, présente des exemples récents d’agents anticancéreux pour lesquels des éléments prédictifs de réponse ou de résistance ont été mis en évidence (tableau 1). Les implications thérapeutiques potentielles en termes de sélection de patients sont également abordées.

Médicaments ciblés et patients ciblés en oncologie

Les traitements anticancéreux regroupent principalement des agents conventionnels et, depuis une dizaine d’années, des agents dits ciblés que l’on peut définir comme issus d’un développement basé sur la recherche d’une interaction avec un déterminant moléculaire tumoral ou physiologique (i.e., inhibiteurs de tyrosine-kinase, anticorps monoclonaux). Médicament ciblé ne signifie pas forcément patient ciblé pour un type de cancer donné. La majorité des agents dits ciblés s’adresse à des entités cliniques globales (carcinome rénal pour le sunitinib, sorafénib, bévacizumab, temsirolimus, cancer du pancréas pour l’erlotinib, certains lymphomes pour le rituximab). Pour les autres, le déterminant moléculaire ciblé par l’agent, certes recherché avant traitement, est présent chez l’immense majorité des patients (le récepteur EGFR [epidermal growth factor receptor] appelé aussi HER1 dans le cancer colorectal pour le cétuximab, chromosome de Philadelphie dans la LMC pour l’imatinib, dasatinib et nilotinib). De plus, l’activité d’un médicament dit ciblé comme le cétuximab s’observe paradoxalement chez des patients dont la tumeur n’exprime pas la cible (HER1) [3]. Dès lors, tous les patients atteints d’un cancer colorectal sont potentiellement éligibles au traitement par cétuximab. En revanche, la prescription du trastuzumab et du lapatinib donne lieu à une sélection significative parmi les patientes atteintes d’un cancer du sein. Ces agents s’adressent à la minorité de patientes (environ 20 %), dont la tumeur est caractérisée par la surexpression (cotée 3+ par immunohistochimie) du récepteur HER2 ou par l’amplification du gène HER2. Contrairement à HER1, l’expression simple de HER2 (1+ ou 2+ sans amplification du gène) dans les tumeurs n’entre pas dans les critères de prescription du trastuzumab et du lapatinib.

Reste qu’une majorité de patients (LMC mise à part) ne répond pas à ces agents ciblés administrés, notamment, en monothérapie. En corollaire, la modestie de l’activité contraste avec l’analyse réductrice, voire optimiste qui est parfois faite de la biologie tumorale et de la pharmacologie des agents ciblés. La cellule cancéreuse est le siège de multiples voies d’activation ou de perturbations génétiques (plus d’une dizaine dans le cancer colorectal et le cancer du sein) [4], et il n’est pas surprenant que l’atteinte d’une seule cible se révèle insuffisante. Cela a conduit, comme pour certains agents conventionnels, à la recherche d’éléments moléculaires de résistance (ou de réponse) permettant d’identifier les patients susceptibles de présenter une réponse aux thérapeutiques ciblées.

Tableau 1 Exemples de déterminants de réponse aux agents anticancéreux.

Type de cancer

Agent anticancéreux

Indication (AMM)

Pourcentage de patients candidats selon l’AMM pour le type de cancer (%)

Déterminant moléculaire tumoral de réponse

Pourcentage de patients candidats après sélection (%)

Sélection

Cancer colorectal métastatique

Panitumumab

Tumeurs HER1+, KRAS sauvage

60-70

KRAS sauvage

Non applicable

Oui (AMM)

Cétuximab

Tumeurs HER1+

En pratique, 100

KRAS sauvage

60-70

Recommandée par l’agence européenne du médicament

ARRAY(0x2cc81c)

Cancer bronchique non à petites cellules

Géfitinib

Tumeur prétraitée (ATU)

100

Mutation enzyme associée à HER1

10

Non (demande d’AMM suspendue)

Erlotinib

Tumeur prétraitée

100

Mutation enzyme associée à HER1

10

Non (réponses sans mutation)

Erlotinib

Tumeur prétraitée

100

Expression de HER1

60

Recommandée dans l’AMM

Erlotinib

Tumeur prétraitée

100

KRAS sauvage

75

Non (nécessite confirmation)

ARRAY(0x2ce600)

Cancer bronchique non à petites cellules opéré

Cisplatine

Tumeur bronchique

100

Faible expression de ERCC1

56

Non (nécessite confirmation)

ARRAY(0x2cf684)

Cancer du sein métastatique

Trastuzumab

Tumeur surexprimant HER2

20

PTEN normale

12

Non (nécessite confirmation)

ARRAY(0x2d0f20)

Cancer du sein opéré à risque de rechute

Doxorubicine, épirubicine

Tumeur mammaire

100

Surexpression de HER2

20

Non (attente d’essai randomisé, hétérogénéité des patientes HER2-)

Paclitaxel

Tumeur mammaire

100

Surexpression de HER2

20

Non (méta-analyse défavorable)

Cancer colorectal, HER1, KRAS et réponse au panitumumab et au cétuximab

Le panitumumab et le cétuximab sont des anticorps monoclonaux indiqués notamment dans le traitement du cancer colorectal métastatique exprimant le récepteur HER1. HER1 appartient à la famille des récepteurs transmembranaires HER qui inclut également HER2, HER3 et HER4. Le récepteur membranaire HER1 présent dans la majorité des cancers colorectaux est impliqué dans le contrôle de la prolifération, de la différenciation et de la migration cellulaire [5]. Le panitumumab et le cétuximab inhibent de manière compétitive la fixation de facteurs de croissance comme l’EGF (epidermal growth factor) sur le domaine extracellulaire du récepteur [5]. Leur activité dans le traitement du cancer colorectal métastatique prétraité est faible, de l’ordre de 10 % de réponses objectives en monothérapie [6, 7] et de 23 % en association (cétuximab avec irinotécan) [8].

KRAS est une protéine G possédant une activité enzymatique et qui transmet des signaux prolifératifs en aval de HER1 [9]. Dans sa forme mutée, KRAS active, de manière constitutive, la voie de signalisation, indépendamment du blocage en amont. En 2006, Lièvre et al. [10] montraient, sur une série de 30 patients atteints d’un cancer colorectal métastatique prétraité notamment par irinotécan, que la mutation du gène KRAS, présente dans 43 % des tumeurs, était significativement associée à une absence de réponse au cétuximab (combiné à l’irinotécan). La mutation KRAS n’était pas retrouvée chez les 11 patients répondeurs alors qu’elle était présente chez 68 % des patients non répondeurs. Les auteurs ont confirmé ces résultats chez 89 patients atteints d’un cancer colorectal métastatique prétraité [11]. Aucune réponse au cétuximab n’était observée chez 24 patients (27 %) porteurs de la mutation KRAS. Le taux de réponses chez les patients, dont la tumeur exprimait le gène sauvage, était de 40 %. De plus, les patients porteurs du gène sauvage avaient une survie globale plus longue (14,3 versus 10,1 mois) [11]. Une autre équipe a rapporté des résultats comparables chez 113 patients atteints d’un cancer colorectal métastatique prétraité [12]. Aucun des 42 patients (37 %) porteurs de KRAS muté n’a obtenu une réponse au cétuximab, alors qu’une réponse était présente chez 27 (41 %) des 66 patients porteurs du gène sauvage avec une survie globale médiane prolongée (43 versus 27 semaines). La relation entre mutation KRAS et réponse au cétuximab ou au panitumumab apparaissait également mais de façon non significative chez 48 patients atteints d’un cancer colorectal métastatique majoritairement (37/48) prétraité [13]. L’essai de phase III, qui a comparé le panitumumab à des soins de support chez des patients prétraités, a été réanalysé en fonction du statut KRAS tumoral [14]. Parmi les 427 patients sujets à la réanalyse, 43 % portaient une mutation KRAS. Chez les patients porteurs du gène sauvage, la survie sans progression du groupe traité par panitumumab était prolongée de 5 semaines (12,3 versus 7,3 semaines dans le groupe soins de support) alors que chez les patients porteurs de la mutation KRAS, aucune activité du panitumumab n’était observée (survie sans progression de 7,3 semaines dans les 2 groupes) [14]. Le taux de réponse objective était de 17 % dans le groupe porteur du gène sauvage versus 0 % dans le groupe muté [14].

Collectivement, ces résultats mettent en évidence, chez les patients atteints d’un cancer colorectal prétraité notamment par irinotécan, la relation forte entre la présence du gène KRAS muté dans la tumeur et l’absence de réponse au cétuximab et au panitumumab (tableau 2). Cette association a conduit à restreindre l’utilisation du panitumumab aux 60-70 % de patients porteurs d’un cancer colorectal exprimant conjointement HER1 et le gène sauvage KRAS, et c’est ce qui, en partie, a déterminé l’AMM conditionnelle européenne. Dans un premier temps, le panitumumab avait fait l’objet d’un avis négatif d’enregistrement par l’agence européenne du médicament (EMEA), lié notamment au design de l’étude de phase III (versus soins de support) et à la difficulté de mettre en évidence son activité (www.emea.europa.eu). Dans un second temps, après réexamen de données selon le statut tumoral KRAS, l’EMEA a émis un avis positif, avec restriction aux patients non porteurs de la mutation. Il est à noter que cette sélection ne s’applique pas aux Etats-Unis.

Récemment, des données présentées au congrès de l’American Society of Clinical Oncology (ASCO, 2008) ont confirmé le rôle de KRAS muté comme facteur prédictif de non-réponse au cétuximab. La réanalyse rétrospective de 2 essais randomisés ayant évalué le cétuximab en association à une chimiothérapie de type FOLFIRI (fluoro-uracile, acide folinique, irinotécan) ou FOLFOX (fluoro-uracile, acide folinique, oxaliplatine) versus chimiothérapie chez 540 et 233 patients atteints de cancer colorectal métastatique non prétraité ont montré que le bénéfice de l’ajout de l’anticorps en termes de réponses objectives et de survie sans progression n’apparaissait que chez les patients porteurs du gène sauvage [15, 16] (tableau 2). Paradoxalement, chez les patients porteurs d’une mutation KRAS, la survie sans progression des patients traités par l’association cétuximab FOLFOX était inférieure à celle des patients traités uniquement par FOLFOX [16]. Le bénéfice de l’addition du cétuximab à l’irinotécan a été également confirmé chez 89 patients prétraités à l’irinotécan [17]. De plus, l’augmentation de la posologie du cétuximab (jusqu’à 500 mg/m2 par semaine) restait sans effet (aucune réponse objective) chez les patients porteurs de la mutation KRAS. En conséquence, l’EMEA, dans un communiqué du 2 juin 2008, a recommandé l’utilisation du cétuximab uniquement chez les patients atteints d’une tumeur exprimant le gène sauvage KRAS. Il convient de noter que si le gène tumoral KRAS muté est un excellent marqueur de non-réponse, l’activité du panitumumab et du cétuximab reste encore limitée chez les patients porteurs du gène sauvage soulignant l’implication d’autres facteurs de résistance.

Tableau 2 Relation entre la présence du gène KRAS sauvage et l’activité du cétuximab et du panitumumab dans le traitement du cancer colorectal métastatique.

Agent anticancéreux

Type d’étude/analyse

Nombre de patients

Pourcentage de patients avec mutation KRAS (%)

Réponse objective (complète + partielle)

Survie sans progression de la maladie (sauvage versus muté)

Survie globale (sauvage versus muté)

Référence

Cétuximab

Ouverte/rétrospective

30 prétraités

43

KRAS sauvage présent chez les 11 répondeurs, KRAS muté présent chez 13/19 patients non répondeurs

Non rapportée

16,3 versus 6,9 mois

[10]

Ouverte/rétrospective

89 prétraités

27

40 % (KRAS sauvage) versus 0 % (KRAS muté)

31,4 versus 10,1 semaines

14,3 versus 10,1 mois

[11]

Ouverte/rétrospective

113 prétraités

41

41 % (KRAS sauvage) versus 0 % (KRAS muté)

Pas de différence significative

43 versus 27,3 semaines

[12]

Randomisée versus placebo, avec chimiothérapie/rétrospective

540 en première ligne

36

59,3 % (KRAS sauvage) versus 43,2 % ; KRAS muté : pas de différence

Améliorée dans le groupe sauvage, pas de différence dans le groupe muté

Non rapportée

[15]

Randomisée versus placebo, avec chimiothérapie/rétrospective

233 en première ligne

42

61 % (KRAS sauvage) versus 39 % ; KRAS muté : 33 versus 49 %

KRAS sauvage : 7,7 versus 7,2 semaines ; KRAS muté : 5,5 versus 8,6 semaines

Non rapportée

[16]

Cétuximab, panitumumab

Ouverte/rétrospective

48 majoritairement prétraités

33

Pas de différence significative entre KRAS sauvage et muté

Non rapportée

Non rapportée

[13]

Panitumumab

Randomisée versus soins de support/rétrospective

427 prétraités

43

17 % (KRAS sauvage) versus 0 % (KRAS muté) ; 0% dans le bras contrôle

12,3 versus 7,4 semaines (7,3 semaines dans le bras témoin)

Pas de différence significative

[14]

Cancer bronchique non à petites cellules, déterminants moléculaires de réponse au géfitinib et à l’erlotinib

Le géfitinib et l’erlotinib sont utilisés en monothérapie dans le traitement du cancer bronchique non à petites cellules prétraité. Ils bloquent l’activité tyrosine-kinase associée à HER1 en inhibant de manière compétitive la fixation de l’ATP sur le site catalytique de l’enzyme, au niveau du domaine intracellulaire du récepteur [5]. Environ 9 % des patients atteints d’un cancer bronchique non à petites cellules prétraité répondent à ces inhibiteurs enzymatiques [18, 19].

Mutations du domaine tyrosine-kinase de HER1

Des mutations au niveau du site tyrosine-kinase de HER1, notamment la mutation L858R qui correspond à la modification d’un acide aminé (leucine remplacée par l’arginine), déterminent en partie la réponse au géfitinib et à l’erlotinib [20]. Pour le géfitinib, ces mutations sont associées à un meilleur taux de réponse (37,5 versus 2,6 %) chez des patients atteints d’un cancer bronchique non à petites cellules prétraité [21]. Cela s’explique par une diminution de l’affinité de l’ATP pour la kinase mutée et par une fixation accrue des inhibiteurs [22]. Les mutations sont observées chez environ 10 % des patients européens et correspondent généralement à des patients non fumeurs porteurs d’adénocarcinomes [20]. L’acquisition d’une seconde mutation (T790M, thréonine substituée par méthionine) au niveau du site catalytique confère la résistance au géfitinib et à l’erlotinib en cours de traitement [23]. Paradoxalement, l’affinité des inhibiteurs compétitifs pour l’enzyme est peu modifiée. La résistance est, en fait, due à une augmentation d’affinité du substrat physiologique, l’ATP, pour l’enzyme [22]. La première mutation (L858R) ouvre une fenêtre thérapeutique aux inhibiteurs enzymatiques que referme la seconde mutation (T790M). Cette dernière permet à l’enzyme de finalement recouvrer sa configuration sauvage (peu sensible aux inhibiteurs) [22].

En pratique, la recherche de ces mutations pour cibler les patients potentiellement répondeurs à ces inhibiteurs n’est pas à l’ordre du jour. La demande d’AMM du géfitinib, en Europe, a été retirée par le fabricant, en fin 2004, suite à un essai de phase III négatif (étude ISEL versus placebo). Il reste disponible pour les quelques patients répondeurs traités avant 2005, dans le cadre d’une autorisation temporaire d’utilisation (ATU). Concernant l’erlotinib, l’étude pivot (versus placebo), qui a montré un gain de survie significatif (+ 2 mois) chez des patients prétraités, a mis en évidence des réponses en l’absence de mutations [24]. De plus, et contrairement aux travaux antérieurs notamment avec le géfitinib, la réponse n’était pas significativement affectée par les mutations de la tyrosine-kinase associée à HER1 (3 répondeurs sur 19 dans le sous-groupe muté versus 6 sur 81 dans le sous-groupe sauvage) [24].

Expression de HER1, KRAS muté

D’autres déterminants de réponse ont mis en évidence l’absence de KRAS muté et la présence de HER1 dans la tumeur. Dans l’essai pivot, les patients dont la tumeur bronchique exprimait HER1 avaient une meilleure réponse à l’erlotinib que les patients sans expression (11 versus 4 %) [24]. De plus, il n’y avait pas de différence de survie globale avec le placebo chez les patients sans expression de HER1. Actuellement, tous les patients atteints d’un cancer bronchique non à petites cellules prétraité restent candidats au traitement par erlotinib. Le résumé des caractéristiques du produit (RCP) précise toutefois qu’aucun bénéfice clinique n’est attendu en cas de recherche négative de HER1 (i.e. de la cible) dans la tumeur.

En complément à la détermination de HER1 et par analogie au cancer colorectal, la recherche tumorale de KRAS muté pourrait être envisagée. Cette mutation qui s’observe chez environ un quart des cancers bronchiques est un facteur de résistance aux inhibiteurs de tyrosine-kinase. Pao et al. [25] avaient initialement observé l’absence de mutations chez les 21 patients répondeurs et l’absence de réponse au géfitinib et à l’erlotinib chez tous les patients (n = 9) porteurs de la mutation. Des résultats comparables (absence de réponse en cas de mutations KRAS) ont été rapportés dernièrement chez 16 patients [26].

Cancer bronchique opéré, ERCC1 et réponse au cisplatine

Le cisplatine est très utilisé dans le traitement du cancer bronchique non à petites cellules avancé (inopérable) et depuis peu en situation adjuvante chez des patients opérés. L’essai IALT a notamment mis en évidence un gain de survie de 4,1 % à 5 ans chez les patients opérés puis traités par une bithérapie à base de cisplatine par rapport aux patients non traités après la résection de la tumeur [27].

Le cisplatine exerce son activité cytotoxique principalement en formant des adduits intrabrins au niveau de l’ADN [28]. Un des mécanismes de résistance cellulaire au cisplatine est associé à l’expression de l’enzyme ERCC1 (excision repair cross-complementation group1) qui retire les adduits de platine [28]. Olaussen et al. [29] ont réanalysé les données de l’essai IALT dans un sous-groupe de 761 patients en fonction de l’expression tumorale de ERCC1. L’expression de l’enzyme était retrouvée dans 44 % des tumeurs. Le gain de survie de la bithérapie à base de cisplatine par rapport à l’observation ne s’observait que chez les patients à faible expression de ERCC1 (médiane de survie : 56 versus 42 mois). En revanche, dans le groupe qui exprimait l’enzyme de réparation, la différence de survie entre les bras chimiothérapie et contrôle n’était pas significative (50 versus 55 mois) [29]. En prenant en compte les patients non traités, le groupe à faible expression tumorale de ERCC1 présentait une survie réduite par rapport au groupe qui exprimait l’enzyme (42 versus 55 mois) [29]. Cela suggère que ERCC1 est à la fois un critère de mauvais pronostic mais également un facteur de sensibilité au cisplatine. Ces résultats prometteurs, qui suggèrent une chimiothérapie à base de platine qu’aux patients opérés d’un cancer bronchique non à petites cellules à faible expression de ERCC1, nécessitent une confirmation.

Cancer du sein métastatique, HER2, PTEN, PI3K et réponse au trastuzumab

Le trastuzumab est un anticorps monoclonal indiqué dans le traitement du cancer du sein surexprimant (3+) HER2, appelé également c-erbB2 ou neu. Contrairement à HER1, le récepteur membranaire HER2 n’a pas de ligand connu dû à sa conformation activée constitutive qui empêche toute fixation [5, 30]. Le trastuzumab interagit avec la partie extracellulaire (domaine IV) du récepteur et son activité antitumorale relève de plusieurs mécanismes d’action [30]. En situation métastatique et dans les conditions prévues dans l’AMM, le pourcentage de patientes répondeuses varie entre 15 (monothérapie) et 38 % (association au paclitaxel) [31, 32].

Un des mécanismes de résistance cellulaire au trastuzumab est associé à la perte de l’enzyme PTEN (phosphatase and tensin homolog deleted on chromosome 10). La phosphatase PTEN, qui catalyse la déphosphorylation du phospholipide membranaire phosphatidylinositol triphosphate (PIP3) en PIP2, s’oppose à la kinase PI3, elle-même activée par HER2 [33]. PIP3 est impliqué dans les processus de tumorigenèse via l’activation de protéines comme Akt et mTOR (figure 1). La déficience en PTEN est observée dans environ 40 % des tumeurs du sein qui surexpriment HER2. Il a été démontré que l’activité antitumorale du trastuzumab était en relation avec l’activation de PTEN [33]. La résistance est également imputable à la surexpression de la sous-unité catalytique de la kinase PI3 ou à la mutation de son gène PI3KCA [34, 35]. Cette activation concerne 25 % des cancers du sein et est associée à une activité PTEN normale. Globalement, l’activation de la voie oncogénique de la kinase PI3 soit par perte de la régulation (PTEN), soit par surexpression ou mutation semble être impliquée dans la résistance au trastuzumab [34].

Berns et al. [35] ont montré, dans une étude rétrospective chez 54 patientes atteintes d’un cancer du sein métastatique surexprimant HER2 et traitées par trastuzumab (seul ou en association), que la survie sans progression chez les 24 femmes qui présentaient la voie PI3K activée dans la tumeur (définie soit par le déficit en PTEN ou par la mutation de PI3KCA) était significativement plus courte que chez les 29 femmes qui présentaient la voie non activée (PTEN présente ou absence de mutation). Pris isolément, les déterminants moléculaires (perte de PTEN, mutation de PI3KCA) ne conduisaient pas à une relation significative. En revanche, dans une autre étude rétrospective qui incluait 47 patientes atteintes d’un cancer du sein métastatique et traitées par trastuzumab plus paclitaxel ou docétaxel, Nagata et al. [33] ont montré que le déficit en phosphatase PTEN seul était un déterminant de mauvaise réponse au trastuzumab. Le pourcentage de réponses objectives était significativement plus faible chez les patientes déficientes en PTEN que chez les femmes non déficientes (11,1 versus 65,8 %). La différence de significativité entre les 2 études concernant la prise en compte d’un seul déterminant de résistance au trastuzumab (perte de PTEN) pourrait être imputable à l’hétérogénéité des chimiothérapies associées dans l’étude de Berns.

La perte de PTEN ou l’activation de la PI3K sont significativement associées à une mauvaise réponse au trastuzumab. A terme et dans l’attente de confirmation prospective, cela pourrait conduire à limiter l’utilisation du trastuzumab chez les patientes en situation métastatique (i.e., HER2 [3+], PTEN+) et à proposer d’emblée, chez les patientes HER2 (3+), PTEN–, le lapatinib actuellement utilisé en cas d’échec au trastuzumab. Le lapatinib est un inhibiteur enzymatique qui bloque l’activité tyrosine-kinase associée aux récepteurs HER2 et HER1. Une étude expérimentale suggère que la perte de PTEN n’affecte pas son activité antitumorale sur des cellules surexprimant HER2 [36].

Cancer du sein opéré, HER2 et réponse aux anthracyclines et aux taxanes

La surexpression tumorale de HER2 est un critère de mauvais pronostic chez les femmes atteintes d’un cancer du sein. En conséquence, et depuis une vingtaine d’années, de nombreux travaux ont évalué HER2 comme marqueur de réponse ou de résistance à la chimiothérapie adjuvante (postopératoire). Des résultats contradictoires ont été obtenus concernant une réponse atténuée ou non à certaines chimiothérapies, notamment sans doxorubicine (protocole cyclophosphamide-méthotrexate-fluoro-uracile ou CMF) chez les patientes avec surexpression de HER2 [37, 38]. Depuis, les protocoles de chimiothérapie adjuvante ont intégré les anthracyclines (doxorubicine, épirubicine) et les taxanes (paclitaxel, docétaxel). A ce jour, les patientes opérées d’un cancer du sein HER2 (3+) reçoivent une chimiothérapie adjuvante à base d’anthracyclines et de taxanes suivie par une année de traitement par trastuzumab. L’étude finlandaise a montré, avec un protocole sensiblement différent (9 semaines de trastuzumab), que les patientes HER2 (3+) recouvraient un pronostic comparable aux patientes HER2 négatif [39].

Concernant les patientes sans surexpression de HER2, la pertinence de l’utilisation des anthracyclines et du paclitaxel en situation adjuvante a été récemment remise en question. En marge de leurs coûts supérieurs, l’utilisation de ces médicaments se traduit par une plus grande fréquence d’effets indésirables, notamment des problèmes cardiaques et des leucémies induites (anthracyclines).

HER2 et anthracyclines

Dans l’essai MA5 qui démontrait la supériorité du protocole adjuvant FEC (fluoro-uracile-épirubicine-cyclophosphamide) sur le protocole CMF (gain de survie de 4 % à 10 ans) chez des femmes préménopausées opérées d’un cancer du sein avec envahissement ganglionnaire [40], Pritchard et al. ont analysé les réponses aux traitements en fonction du statut tumoral HER2 [41]. Chez les 163 femmes porteuses d’une tumeur qui surexprimait HER2, le protocole FEC était significativement supérieur au protocole CMF en termes de survie sans rechute et de survie globale. En revanche, chez les 465 patientes sans surexpression de HER2, la supériorité du protocole FEC n’apparaissait plus. En conclusion, les auteurs suggéraient que les patientes atteintes d’un cancer du sein sans surexpression de HER2 (i.e., la majorité des cancers du sein) pourraient être traitées par une chimiothérapie moins (cardio)toxique, de type CMF (sans épirubicine) [40]. Une méta-analyse de 8 essais, évaluant le statut HER2 en tant qu’élément prédictif de réponses aux anthracyclines, a conduit aux mêmes conclusions [42]. Le gain d’activité des anthracyclines chez les patientes surexprimant HER2 pourrait s’expliquer par l’index prolifératif élevé de ces tumeurs et/ou par l’amplification du gène TOPO2 qui y est parfois observée. TOPO2 code pour la topo-isomérase II alpha qui est la cible des anthracyclines [43].

L’arrêt des anthracyclines dans les protocoles de chimiothérapie adjuvante est dans l’attente des résultats d’un essai randomisé en cours aux Etats-Unis qui compare le protocole docétaxel-cyclophosphamide au protocole docétaxel-cyclophosphamide-doxorubicine chez des patientes sans surexpression de HER2 [43]. En marge de cet essai, des réserves sur l’abandon définitif des anthracyclines ont été avancées, car les tumeurs sans surexpression de HER2 restent hétérogènes d’un point de vue pronostique, sur une base immunohistochimique et génétique [43]. Certaines tumeurs sont de type indolent (type épithélial luminal 1 ou A) avec un taux de survie sans rechute à 10 ans de 80 %. D’autres sont agressives (type épithélial luminal 2 ou B) avec un taux de survie sans rechute à 10 ans de 40 % où le sous-type épithélial basal correspond à des tumeurs appelées « triple négatif » sans expression des récepteurs estrogéniques, progestatifs et HER2) [44, 45]. Ces dernières pourraient bénéficier du maintien des anthracyclines.

HER2 et taxanes

Sur le même principe, Hayes et al. [46] ont analysé, de manière rétrospective, l’impact du statut tumoral HER2 sur la réponse à la chimiothérapie adjuvante contenant du paclitaxel, chez un sous-groupe de 1 322 patientes opérées d’un cancer du sein avec envahissement ganglionnaire. Dans l’essai initial qui incluait 3 121 patientes et qui a conduit à l’extension d’AMM du paclitaxel, l’ajout du taxane se traduisait, à 5 ans, par une augmentation de 5 % de la survie sans rechute de la maladie (70 versus 65 %) [47]. L’analyse en sous-groupes a montré que le paclitaxel n’apportait un gain significatif de réponse, en termes de survie sans rechute, que chez les patientes dont la tumeur primitive surexprimait HER2 (3+). Les patients sans surexpression tumorale de HER2 ne retiraient aucun bénéfice clinique de l’addition du paclitaxel après l’administration des cures de doxorubicine-cyclophosphamide. En revanche, Martin et al. [48] ont montré chez 1 491 patientes opérées d’un cancer du sein avec envahissement ganglionnaire que le bénéfice du docétaxel, en situation adjuvante, apparaissait quelle que soit l’expression tumorale de HER2. Enfin, une méta-analyse qui incluait 3 essais, dont ceux de Hayes et de Martin, a conclu que l’ajout d’un taxane (docétaxel ou paclitaxel) dans une chimiothérapie adjuvante se traduisait par un bénéfice clinique significatif quel que soit le statut tumoral HER2, mais ce bénéfice restait supérieur chez les patientes atteintes d’un cancer avec surexpression de HER2 [49].

Ces résultats suggèrent que toutes les femmes opérées d’un cancer du sein et candidates à une chimiothérapie adjuvante restent éligibles au paclitaxel, quelle que soit l’expression tumorale de HER2.

Glioblastomes, mTOR, PTEN et réponse à la rapamycine

La rapamycine ou sirolimus est actuellement utilisée comme agent immunosuppresseur chez des patients greffés rénaux. Au niveau intracellulaire, la rapamycine, après fixation sur la protéine cytosolique spécifique FKPB-12, inhibe l’activité enzymatique de type kinase du complexe multiprotéique mTOR (mammalian target of rapamycin), plus précisément mTORC1, qui contrôle la croissance cellulaire (notamment celle des lymphocytes T) [50]. Les propriétés antiprolifératrices des inhibiteurs de mTOR sont également exploitées en oncologie en témoignent la mise sur le marché récente du temsirolimus et le développement de l’évérolimus dans le traitement du cancer du rein.

Contrairement au trastuzumab, l’activité anticancéreuse des inhibiteurs de mTOR apparaît optimale dans les tumeurs déficientes en PTEN. La perte de la phosphatase semble privilégier une voie d’activation sensible aux inhibiteurs de mTOR. L’équipe de Cloughesy et al. [51] a rapporté les résultats d’une étude de phase I de la rapamycine administrée par voie orale (2-10 mg/jour) chez 15 patients atteints de glioblastomes déficients en PTEN. Cette déficience enzymatique est présente dans environ 40 % des glioblastomes. L’intérêt de l’étude réside dans l’analyse cinétique et pharmacodynamique de la rapamycine, in situ, dans la tumeur. Les concentrations de rapamycine mesurées dans le tissu néoplasique prélevé lors de l’exérèse chirurgicale au moment de la rechute étaient jugées suffisantes chez tous les patients, au regard de la concentration antiprolifératrice établie in vitro (i.e., > 1 nM). Cependant, tous les patients n’étaient pas répondeurs. La diminution de la prolifération cellulaire était observée chez 7/14 patients évaluables et était corrélée à l’intensité de l’inhibition enzymatique de mTOR. La résistance n’était pas d’ordre cellulaire puisque la sensibilité à la rapamycine était conservée ex vivo chez les patients non répondeurs [51].

Cette étude préliminaire met en évidence l’association d’une activité antitumorale avec le degré d’inhibition d’un déterminant tumoral (mTOR), in vivo, chez des patients sélectionnés a priori (déficience en PTEN). Elle montre également que des facteurs de diffusion tumorale rentrent peut-être en jeu puisque les patients non répondeurs avaient des tumeurs intrinsèquement sensibles ; les concentrations mesurées sur les extraits néoplasiques ne préjugent pas de l’homogénéité de la diffusion tumorale.

Conclusion

Des études récentes montrent que certaines prescriptions de chimiothérapie peuvent être affinées en termes de sélection de patients, sur la base d’arguments moléculaires tumoraux, notamment dans le cancer colorectal avec la présence du gène KRAS sauvage (panitumumab, cétuximab). Cette précision figure dans l’AMM du panitumumab et dans les recommandations de l’EMEA (cétuximab). Pour certains exemples cités, des confirmations sont à attendre avant de modifier les pratiques (PTEN et trastuzumab). Ces travaux mettent également en évidence la difficulté à isoler un déterminant valide de réponse antitumorale (mutations de l’enzyme associée à l’EGFR et erlotinib, HER2 et taxanes) et soulèvent des problèmes d’identification en pratique courante (faisabilité, robustesse de la mesure). L’utilisation des marqueurs de réponse trouve également ses limites dans l’implication de facteurs non moléculaires de résistance, notamment cinétiques (rapamycine).

D’un point de vue de l’analyse pharmaceutique, l’avancée des connaissances dans le domaine de la biologie tumorale commence à se traduire au niveau des prescriptions par des indications de plus en plus précises (panitumumab et cancer colorectal exprimant HER1 et KRAS non muté). Dans un proche avenir, la prescription d’une chimiothérapie pourrait être guidée non pas sur la détermination d’un seul biomarqueur mais sur l’établissement d’un profil génétique comme l’ont suggéré récemment Acharya et al. dans le traitement du cancer du sein en situation adjuvante [52]. On mesure le chemin parcouru en constatant qu’il y a 30 ans, le fluoro-uracile était simplement indiqué dans le traitement des tumeurs solides et de ses éventuelles métastases.

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