ARTICLE
Auteur(s) : Élise Drain1,
Olivier Taïeb1, Jérôme Pradère2, Françoise
Bernaudin3, Marie-Rose Moro4
1Service de psychopathologie de l’enfant et de
l’adolescent, université Paris-13, hôpital Avicenne, 125, rue de
Stalingrad, 93009 Bobigny Cedex
2Centre de soins psychothérapeutiques de transition pour
adolescents, hôpital Victor-Dupouy, Argenteuil
3Centre de référence de la drépanocytose, Service de
pédiatrie, CHI de Créteil
4Université Paris-13, service de psychopathologie de
l’enfant et de l’adolescent, hôpital Avicenne, 125, rue de
Stalingrad, 93009 Bobigny Cedex
La drépanocytose [1], maladie chronique héréditaire, peut être
aujourd’hui traitée dans ses formes sévères par allogreffe de
cellules souches hématopoïétiques (CSH) [2]. On peut alors parler
de guérison sur le plan médical chez ces enfants qui deviennent
asymptomatiques et ont une élèctrophorèse de l’hémoglobine
identique à celle du donneur. Mais la guérison ne peut être
considérée comme un retour à l’état antérieur [3] d’autant plus ici
que l’enfant était en général malade depuis la toute petite
enfance. Quel est alors, pour l’enfant et sa famille, le vécu de
cette guérison et quels sont les enjeux qui
l’accompagnent ?
Après une introduction sur la question de la guérison à partir
de données de la littérature, nous allons décrire les enjeux de la
guérison de la drépanocytose traitée par greffe et les implications
qui en découlent pour le pédiatre. Notre réflexion s’appuie sur une
recherche rétrospective multicentrique portant sur les aspects
psychopathologiques et anthropologiques de la guérison après
allogreffe de CSH dans la drépanocytose1.
La question de la guérison
Un certain nombre d’auteurs se sont intéressés à la guérison dans
sa dimension psychologique, surtout chez des enfants et des
adolescents atteints de cancer et d’hémopathies malignes. Daniel
Oppenheim explique la nécessité d’un travail d’élaboration
psychique en se référant aux séquelles psychologiques observées
après guérison de cancer, parfois aussi handicapantes que les
séquelles physiques [4]. Divers signes psychopathologiques
témoignent d’une difficulté pour l’enfant à « sortir » de
l’expérience du cancer : difficultés scolaires, sociales,
familiales, affectives, troubles de l’image du corps, de l’image de
soi, du sentiment de son identité, autodévalorisation,
indisponibilité au savoir, conduites à risque. Danièle Brun s’est
intéressée aux enjeux psychiques maternels de la guérison infantile
[5]. Elle a montré comment l’annonce du cancer remobilisait des
fantasmes inconscients chez la mère par rapport à l’enfant et que
la guérison physique ne pouvait être dissociée d’une guérison
psychique, celles-ci étant décalées.
Des états de stress post-traumatiques ont également été décrits
après guérison de cancer [6].
La drépanocytose présente plusieurs spécificités par
rapport aux hémopathies malignes : l’indication d’allogreffe
est posée en dehors de la mise en jeu immédiate du pronostic vital
et le risque de rechute tardive est très faible. La guérison ne
peut être considérée comme un simple retour à l’état antérieur
d’autant plus ici que la maladie est chronique et symptomatique dès
la petite enfance. Elle accompagne l’enfant dans toutes les étapes
de son développement et participe donc à sa construction
identitaire.
La guérison passe par le traitement par allogreffe dont certains
enjeux ont été bien décrits [7] : question du don
(problématique de la dette entre donneur et receveur) et question
de l’introduction d’étranger en soi. La question de l’aspect
potentiellement traumatique de la greffe reste posée.
Par ailleurs, la guérison, en plus des dimensions médicales et
psychologiques, comprend des dimensions sociales et culturelles qui
ont donné lieu à des développements anthropologiques et
sociologiques. Le cas de la drépanocytose présente encore la
particularité de concerner essentiellement des familles migrantes
puisque cette maladie touche surtout les régions d’Afrique, d’Asie,
des Antilles.
La drépanocytose traitée par allogreffe
Tout d’abord, qu’en est-il de cette guérison sur le plan
psychologique ? Comment vont ces enfants drépanocytaires qui
ont été greffés ? Se considèrent-ils guéris ? Quelles
sont les questions qui se posent, pour eux, au moment de la
guérison ? Qu’en est-il ensuite de l’impact de cette guérison
sur le plan culturel ?
Guérison psychique ?
Dans notre recherche [8] (portant sur un échantillon de
28 enfants), les enfants vus en postgreffe (âgés de
4 à 24 ans avec une médiane de 14 ans) dans un
délai très variable de 1 à 14 ans (médiane de 5 ans) ne
présentaient pas de trouble envahissant du développement, ni de
trouble psychotique ou de trouble de la personnalité. Certains
enfants et adolescents présentaient en revanche une inhibition
psychomotrice, une anxiété, une humeur dépressive, une
symptomatologie d’allure hypomaniaque. Ces dimensions
psychologiques ne revêtaient pas toujours un caractère pathologique
et pouvaient être le témoin d’un travail psychologique à l’œuvre.
Pour un tiers d’entre eux, un suivi psychologique est apparu
nécessaire. Ces troubles pouvaient préexister ou non à la greffe.
Pour la plupart, il semblait que les difficultés observées soient
nettement liées aux difficultés pendant la maladie. On retrouve, en
effet, dans la drépanocytose une inadaptation des stratégies
d’ajustement à la douleur, une diminution de la qualité de vie, des
troubles anxieux et dépressifs, des difficultés neurocognitives,
qui peuvent être améliorés par des prises en charge psychologique
et éducationnelle [9]. Aucun trouble n’est apparu spécifique à la
guérison. Aucun état de stress post-traumatique n’a été non plus
identifié. L’impact traumatique pour les parents a pu apparaître au
cours des récits à différents moments en fonction des
familles : annonce de la maladie, survenue d’un accident
vasculaire cérébral, 1re crise vaso-occlusive, greffe…
De nombreux parents étaient marqués par une souffrance psychique
d’autant plus que le délai post-greffe était court et les enfants
petits.
Représentations de la guérison
La plupart des enfants se considéraient guéris mais quelques-uns
non ou de manière ambivalente ou incertaine, sans relation avec
l’existence de séquelles physiques, d’antécédents d’accident
vasculaire cérébral, témoignant de rapports singuliers à la maladie
et à la guérison. La guérison était toujours décrite de manière
positive mais aussi dans sa complexité comme l’illustre ce
témoignage d’un jeune homme de 18 ans, greffé 10 ans
auparavant.
« Ça donne l’espoir (…), on oublie un peu les
mauvaises choses du passé, on oublie un peu les difficultés, tout
ça, ce qui fait qu’on peut redevenir une famille normale. On
redevient bien. (…) C’est pas seulement au niveau médical comme on
dit, mais c’est aussi la famille, l’entourage et tout ça, voilà,
c’est un soutien moral aussi. (…) faut être aussi assez fort, faut
être fort mentalement (…) c’est un travail psychologique, on va
dire (…) parce que la guérison, c’est pas seulement médical, la
guérison, c’est tout. C’est pas seulement le fait de ne plus avoir
un rein qui déconne ou tout ça (…) Après, on a des problèmes :
est-ce que je suis aimé ? Est-ce que j’ai des copains ?
Est-ce que je ne suis pas différent ? (…) Quand la maladie
n’est plus là, c’est des questions qui restent, des doutes :
est-ce qu’à un moment, je pourrais rattraper tout
ça ? »
Les enjeux et le travail de la guérison
Le sujet doit faire face à de multiples enjeux au moment de la
guérison sans qu’il y ait nécessairement de souffrance
psychopathologique associée.
La maladie et la greffe vulnérabilisent l’enfant et sa
famille : la maladie par la blessure et la menace de mort
qu’elle représente, la greffe par la réalité biologique et
l’isolement qu’elle impose. La souffrance individuelle trouve
toujours un écho familial d’autant plus fort que les enfants sont
en bas âge. Douleur, séparation, isolement sont des thèmes
régulièrement évoqués et se retrouvent au niveau individuel,
familial, social et culturel. La guérison somatique, c’est-à-dire
la disparition des symptômes de la maladie, est une étape
essentielle et formidable pour le sujet et sa famille. En même
temps, la guérison bouleverse le rapport du greffé à lui-même, aux
autres et au monde et nécessite de sa part un profond réaménagement
tant sur le plan de ses relations à ses pairs, à sa famille, aux
soins que sur le plan intrapsychique. Ce changement est à situer
dans le processus de développement de l’enfance et de l’adolescence
et prendra un sens différent en fonction de l’âge de l’enfant.
À partir de là, nous avons décrit la guérison comme un processus
et non comme un état. Elle s’inscrit dans une
temporalité médicale (période de post-greffe avec des examens,
des traitements) et psychique (elle nécessite
d’« intégrer » le changement). Elle n’apparaît jamais
fixée. À tout moment dans le vécu de l’après greffe, une
problématique liée à la maladie peut être réactualisée. Les enjeux
de la guérison peuvent donc se révéler dans l’après-coup notamment,
par exemple, quand ils rencontrent les problématiques psychiques
propres à l’adolescence (dialectique autonomie-dépendance,
questionnement identitaire avec les transformations pubertaires et
la question de la filiation et des affiliations) [10].
Les enjeux peuvent être regroupés autour de trois axes : la
construction identitaire, la transmission, le don.
La construction identitaire
Il faut différencier, là, à quel moment intervient la greffe dans
l’histoire de l’enfant : petite enfance ou plus tard. En
effet, plus l’enfant est grand, plus la maladie a participé à sa
construction identitaire et a interféré dans les relations
parent-enfant, dans la vie sociale de l’enfant (relation au monde
médical, au monde scolaire). Le sentiment d’identité peut être
alors très lié à la maladie, d’autant plus que celui-ci est
réinterrogé par le don qui s’accompagne de l’introduction de
cellules étrangères et que l’étayage soignant et parental se
modifie en même temps que l’enfant perd son statut de malade. Avec
la guérison, l’enfant acquiert de nouvelles potentialités qu’il
peut explorer mais il peut aussi vivre de manière ambivalente ces
changements, notamment dans ses relations aux pairs et à ses
parents. La manière d’investir l’enfant se trouve, le plus souvent,
modifiée pour les parents : l’enfant « exposé », en
danger devient un enfant « normal » pour lequel les
préoccupations des parents se décalent de la maladie aux
préoccupations scolaires, sociales, familiales.
Concernant le petit enfant, la greffe représente une épreuve
d’autant plus importante et potentiellement traumatique que
l’enfant, à cet âge, est sensible à la séparation et que cette
expérience peut interférer dans le lien d’attachement parent-enfant
et dans la construction des assises narcissiques de l’enfant. Les
parents sont aussi souvent d’autant plus mis à mal que leur enfant
est petit et réclame leur protection. La dépression des parents est
importante à dépister et à prendre en charge car elle a un impact
sur la qualité du développement de l’enfant. Des difficultés à se
séparer de l’enfant (le faire garder, le confier…) peuvent
également persister au-delà de la greffe et entraver le processus
de séparation de l’enfant nécessaire à sa construction.
L’indication de la greffe (accident vasculaire cérébral,
vasculopathie infraclinique, répétition des crises vaso-occlusives,
syndrome thoracique aigu…) concernant des enfants plus ou moins
symptomatiques influence aussi le vécu de la maladie, de la greffe
puis de la guérison sur le plan identitaire.
La transmission
Cette question se pose, pour les patients, surtout dans
l’après-coup, au moment de l’adolescence et du jeune âge adulte
quand se posent les questions de l’accès à la génitalité et de la
procréation. La fertilité est une préoccupation importante des
patients et des familles en raison du caractère héréditaire de la
maladie et des séquelles de la chimiothérapie qui s’accompagnent
d’un risque d’infertilité et de retard pubertaire, en particulier
chez les filles. Cette préoccupation est précoce et survient
parfois même avant la maturation sexuelle pubertaire. Cette
question du désir d’enfant ou plus simplement du projet voire du
besoin d’enfant plonge les jeunes filles dans un enjeu procréatif
qui semble adulte et qui risque d’entraver la fantasmagorie
adolescente, secondaire à la réactualisation du conflit œdipien
[11]. Ce désir d’enfant semble parfois renvoyer à un désir de
normalité et pourrait, pour certaines, signer la guérison. Mais
avoir un enfant expose au risque de transmission de la maladie. La
non-interruption de la transmission transgénérationnelle expose
donc à la répétition. Ces jeunes filles risquent de revivre ce que
leurs mères ont vécu avec elles et sont exposées à une trop grande
ressemblance avec cet enfant. Le désir ou le besoin d’enfant oblige
aussi ces jeunes filles à s’interroger sur leurs choix d’objets
amoureux. S’agit-il d’un choix d’objet amoureux ou d’un choix
d’objet que l’on peut qualifier de « génétiquement
correct » ?
Le don
L’entrée d’un frère ou d’une sœur dans le processus thérapeutique
pour guérir le patient par le don remanie et réorganise les
relations fraternelles et les repères identificatoires de chacun
des membres de la famille. Le don de moelle bouleverse très
profondément la problématique fraternelle, pour le donneur et le
receveur, par le renforcement entre eux des liens de sang, mais
aussi pour les autres membres de la fratrie exclus de l’échange
[12]. Ces enjeux se trouvent complexifiés ici puisqu’il s’agit
d’une maladie héréditaire et que plusieurs membres de la fratrie
peuvent être malades. Les rapports se définissent aussi au regard
de la maladie (malade/non malade, greffé/non greffé) avec des
configurations diverses quant à l’aménagement des relations et des
positionnements de chacun (rivalité, alliance, culpabilité,
agressivité, position haute ou basse…).
Le don renvoie également à la problématique de la dette avec la
triade décrite par Mauss :
« donner-recevoir-rendre » [13]. Le don est toujours
considéré par les patients et les familles comme un acte salvateur
mais il n’y a, le plus souvent, pas de sentiment de dette exprimé
par le receveur à l’égard du donneur. La question est négociée par
chacun, y compris les parents, de manière singulière. Ils peuvent
avoir recours à des contre-dons sous la forme de jouets, de cadeaux
mais aussi d’une reconnaissance, de confidences… Une spécificité du
don ici est de concerner des familles de migrants et une maladie
héréditaire. La question de la dette s’étend au-delà du donneur à
la fratrie malade, au groupe malade ici et au pays, d’autant plus
qu’il existe une inégalité des traitements entre pays du Nord et
pays du Sud.
La guérison est un changement majeur qui nécessite des
réaménagements intenses sur le plan intrapsychique, sur le plan des
relations intrafamiliales et plus largement aux soignants, aux
pairs. L’élaboration de ce changement et des enjeux liés à la
guérison nécessite un véritable travail psychique que l’on peut
appeler travail de guérison. Sur le plan intrapsychique, le travail
de guérison peut se définir à partir du modèle du travail du deuil
élaboré par Freud [14] comme une série d’opérations psychiques
dynamiques, conscientes et inconscientes entraînées par la perte
d’un objet affectivement et pulsionnellement investi et conduisant
au changement et à la guérison. La guérison s’accompagne de pertes
(objet maladie et statut de malade, relations au monde médical)
mais aussi de nouvelles potentialités à intégrer et à développer,
qui conduisent le patient à se tourner vers l’avenir. Si ces
processus échouent, on peut retrouver, par exemple, la persistance
de crises vaso-occlusives psychogènes ou un investissement, une
fixation sur un problème physique persistant après la
guérison permettant de garantir une continuité de
l’investissement narcissique, ou encore un attachement à la maladie
avec une impossibilité à se considérer guéri.
Impact de cette guérison sur le plan culturel
Enjeux migratoires [15] et vécu de la maladie se rencontrent et
s’influencent réciproquement.
La migration peut s’inscrire dans le parcours thérapeutique des
familles : certaines, en effet, ont pu être amenées à migrer
pour faire bénéficier des soins à leur enfant. Parfois, un frère ou
une sœur resté au pays peut être amené à venir en France si c’est
un donneur potentiel.
Dans la migration, les parents accèdent à un nouveau savoir, de
nouvelles perspectives thérapeutiques, de dépistage qui modifient
leurs représentations et leur permettent de s’émanciper de celles
du pays (maladie honteuse, taboue, interprétations sorcellaires,
femmes stigmatisées car elles ne donnent que des enfants malades)
[16]. Les familles évoquent les représentations véhiculées au pays
mais très souvent s’en démarquent et s’approprient le discours
médical avec une dichotomie entre ici et là-bas. Cependant, Dieu
est très souvent invoqué, que ce soit dans le fait d’avoir un
enfant malade, la présence et la désignation du donneur ou la
guérison. Le recours à des traitements traditionnels est aussi
plusieurs fois évoqué, témoignant de la coexistence de plusieurs
systèmes de représentations.
La drépanocytose est une maladie entourée d’un secret au pays
[17] qui est plus ou moins maintenu dans la migration. La
possibilité de guérison par greffe peut amener les familles à en
parler plus facilement au moment de la greffe ou après. De même,
les échanges avec le pays sont modifiés : la famille voyage
plus difficilement car, pour le petit enfant drépanocytaire, le
voyage au pays est souvent déconseillé. La guérison s’accompagne
d’une reprise des voyages.
Des enjeux familiaux peuvent apparaître à travers la maladie. La
rivalité des familles d’origine peut s’exprimer à travers la remise
en cause de l’alliance liée au fait que cette alliance donne un
enfant malade. Là encore, la possibilité de greffe modifie la
question de l’alliance : celle-ci peut permettre de donner un
bébé donneur. Les enfants malades ont une double valence : ils
peuvent séparer ou réunir.
La possibilité de guérison vient aussi modifier, pour les
parents, la manière d’appréhender la maladie de leur enfant au
moment du diagnostic, car celle-ci passe d’une maladie chronique
invalidante et potentiellement mortelle à une maladie que l’on peut
guérir, ce qui pourra avoir un impact positif sur l’investissement
affectif de l’enfant par les parents.
Les implications pour le pédiatre
Il nous semble que plusieurs périodes nécessitent une attention
particulière pour le pédiatre. Tout d’abord, il s’agit du typage
HLA. Celui-ci introduit en effet une réalité biomédicale qui
s’impose à tous et vient rencontrer une réalité fantasmatique des
liens dans la fratrie, des liens avec les parents où les places se
trouvent aussi redéfinies par la greffe.
La procédure de recueil de décision du donneur nécessite d’être
très bien explicitée aux parents et au donneur.
La période de la greffe proprement dite est une période de
vulnérabilité pour l’enfant et sa famille à travers la séparation
qu’elle impose, la réalité biomédicale du don et ses enjeux et le
risque encouru de réaction du greffon contre l’hôte. L’hôpital doit
jouer un rôle contenant à l’image du holding de Winnicott [18].
Mais, après ces étapes, le pédiatre doit garder à l’esprit le
nécessaire travail psychique qui va accompagner la guérison
médicale de l’enfant et parfois, au-delà du suivi post-greffe. Dans
cette période de bouleversement et après, le pédiatre est en
position d’être le garant de la continuité psychique de l’enfant.
Il est indispensable d’accompagner le patient pendant cette
période, de pouvoir être attentif aux questionnements et aux
éventuelles difficultés rencontrées, en tenant compte de l’effet
d’après coup, c’est-à-dire qu’un événement peut venir réactualiser
un trauma antérieur, qui pourra donc s’exprimer même longtemps
après. La période de l’adolescence et du jeune âge adulte
réactualise la maladie autour des problématiques de la transmission
et des problématiques propres à l’adolescence.
Il est nécessaire, à chaque fois, de pouvoir relever les signes
d’une souffrance psychopathologique nécessitant une évaluation
pédopsychiatrique qui devra tenir compte des intrications
médicopsychiatriques. Une attention particulière sera aussi portée
à la souffrance parentale qui peut, elle aussi, nécessiter une
orientation vers des soins.
Une écoute ouverte aux aspects familiaux et culturels permet
d’accueillir la famille et le vécu de la maladie dans sa complexité
car les différents systèmes de représentation peuvent coexister
sans être une entrave au traitement médical.
L’allogreffe de CSH dans la drépanocytose conduit à la guérison,
vécue globalement toujours très positivement. Elle conduit, en
effet, à une amélioration spectaculaire des capacités physiques et
une ouverture des possibilités des choix intimes, culturels et
sociaux. Ce changement majeur pour l’enfant et sa famille marque
une rupture qualitative et quantitative qui agit, transforme et
réoriente les réaménagements habituels et le processus de
développement de l’enfance et de l’adolescence, ainsi que la vie
des familles dont les capacités de souplesse et de transformation
face à la maladie, la greffe et la guérison ont été mises à
l’épreuve. Chaque patient et chaque famille font face de manière
singulière aux enjeux qui accompagnent cette guérison. Parfois, une
souffrance psychopathologique apparaît dans l’après-coup, même
longtemps après, et nécessite une orientation vers une évaluation
psychologique ou psychiatrique par le pédiatre qui est dans une
position essentielle de garant de la continuité psychique du
patient après la greffe et notamment à l’adolescence.
Références
1 Lainé A. La drépanocytose au carrefour des identités.
Regards croisés sur une maladie orpheline. Paris : Khartala,
2004 ; 376 p.
2 Bernaudin F. Greffe de cellules souches
hématopoïétiques : guérir la drépanocytose? Rev Prat
2004 ; 54 : 1565-7.
3 Canguilhem G. Le Normal et le Pathologique. Paris :
PUF, 2005 ; 9e rééd., 232 p.
4 Oppenheim D. L’Enfant et le Cancer. La traversée d’un
exil. Paris : Bayard, 1996 ; 304 p.
5 Brun D. L’Enfant donné pour mort. Enjeux psychiques de la
guérison. Paris : Dunod, 1989 ; 208 p.
6 Taïeb O, Moro MR, Baubet T, Revah-Lévy A,
Flament MF. Posttraumatic stress symptoms after childhood
cancer : a review. Eur Child Adolesc Psychiatry 2003 ;
12 : 255-64.
7 Ascher J, Jouet JP. La Greffe entre biologie et
psychanalyse. Paris : PUF, 2004 ; 236 p.
8 Pradère J, Drain E, Taïeb O, et al.
Psychological outcome after hematopoietic cell transplantation for
sickle cell disease. 47th Annual Meeting of the American Society of
Hematology (ASH), Atlanta 2005. Blood 2005 ; 106(11) ;
(abstract 2021).
9 Anie K. Psychological complications in sickle cell
disease. Br J Haematol 2005 ; 129-6 : 723-9.
10 Jeammet P. Réalité externe et réalité interne importance
et spécificité de leur articulation à l’adolescence. Rev Fr
Psychanal 1980 ; 44 : 481-521.
11 Gutton P. Adolescens. Paris : PUF, 1996 ; 278
p.
12 Topall-Rabannes F. En greffe de moelle osseuse :
l’étranger en soi. In : Brun D, ed. La guérison
aujourd’hui. 5e Colloque de pédiatrie et psychanalyse.
Paris : Études freudiennes, 2002 : 153-60.
13 Mauss M. Essai sur le don. Forme et raison de l’échange
dans les sociétés archaïques (1923-1924). In : Mauss M,
ed. Sociologie et anthropologie. Paris : PUF, 1999 :
143-279.
14 Freud S. Métapsychologie. Paris : Gallimard,
1995 ; 185 p.
15 Moro MR. Parents en exil. Psychopathologie et
migrations. Paris : PUF, 1994 ; 208 p.
16 Bonnet D. Au-delà du gène et de la culture. Hommes Migr
2000 ; 1225 : 23-38.
17 Bonnet D. Rupture d’alliance contre rupture de
filiation. Le cas de la drépanocytose en Côte-d’Ivoire. In :
Dozon JP, Fassin D, eds. Les cultures selon la santé
publique. Paris : Balland, 2001 : 257-80.
18 Winnicott DW. La théorie de la relation
parents-nourrisson. Rev Fr Psychanal 1960 ; 25 :
7-26.
1 « Allogreffe de cellules souches
hématopoïétiques dans la drépanocytose : étude anthropologique
et psychopathologique transculturelle des processus de
guérison », avec comme investigateur principal le Pr M.R.
Moro, Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent et
psychiatrie générale, hôpital Avicenne (AP-HP), université
Paris-13, EA 3413, Bobigny. Cette recherche a reçu un financement
de l’Établissement Français des Greffes dans le cadre de l’appel
d’offres « Recherche et greffes 2001 ».Les investigateurs
associés sont :– Dr J. Pradère, Dr O.
Taïeb, Dr E. Drain, Dr B. Dutray, G. Chaudré,
T. Abbal, D. Ngaba, Service de psychopathologie, hôpital Avicenne
(AP-HP), université Paris-13, EA 3413, Bobigny ;– D.
Bonnet, Institut de recherche pour le Développement (IRD),
Paris ;– Dr M. Champion, Intersecteur de
psychiatrie infanto-juvénile des 9e et 10e
arrondissements, Paris ;– Dr F. Bernaudin,
Service de pédiatrie, hôpital Intercommunal, Créteil et unité de
greffe de moelle osseuse, hôpital Saint-Louis (AP-HP),
Paris ;– les hématologues et/ou pédiatres et leurs
équipes des hôpitaux suivants : intercommunal de Créteil
(Dr L. Coïc, Dr S. Lemerle), Saint-Louis (F.
Topall-Rabanes, Pr E. Glukman), Necker (Dr M. de
Montalembert, Pr J.-L. Casanova, Pr A. Fischer), Pitié-Salpêtrière
(Dr N. Dhedin, Pr J-P Vernant), Henri-Mondor
(Dr M. Kuentz, Dr D. Bachir,
Pr F. Galacteros), Robert-Debré (Dr M.
Benkerrou, Pr E. Vilmer), Debrousse (Pr Y.
Bertrand), Charles-Nicolle (Pr J.-P. Vannier), de
Brabois (Dr D. Steschenko, Pr P.
Bordigoni).
|