ARTICLE
Auteur(s) : Isabelle Hau, Léna Coïc
Centre de référence de drépanocytose, Service de pédiatrie,
Centre hospitalier intercommunal de Créteil, 40, avenue de Verdun,
94010 Créteil
La drépanocytose s’accompagne d’une anémie hémolytique
chronique, émaillée d’épisodes de déglobulisation aiguë, et d’une
asplénie fonctionnelle responsable d’une susceptibilité aux
infections à germes encapsulés. Les crises douloureuses ou crises
vaso-occlusives (CVO) sont au centre de la pathologie
drépanocytaire. Il est nécessaire de les traiter énergiquement dès
l’arrivée de l’enfant aux urgences. Ces enfants sont donc à passer
en priorité : ils ne doivent pas aller dans la salle
d’attente. Les parents doivent être éduqués quant aux signes devant
les amener à consulter rapidement à l’hôpital : une douleur
qui ne cède pas au traitement antalgique initial, une fièvre
supérieure à 38,5 °C, des vomissements, des signes d’anémie
aiguë (apparition brutale d’une pâleur, d’une fatigue, d’une
altération de l’état général), une augmentation brutale du volume
de la rate ou du volume de l’abdomen, un priapisme qui ne cède pas
au traitement initial. Lors de la prise en charge de ces enfants,
il est nécessaire de bien connaître l’état biologique de base en
particulier le taux d’hémoglobine. Un résumé comportant les
principaux antécédents de l’enfant et ces différents renseignements
peut être remis aux parents afin qu’ils l’amènent avec eux lors de
chaque consultation aux urgences.
Crises drépanocytaires
Les « crises drépanocytaires » sont des manifestations
aiguës vaso-occlusives et/ou hématologiques de la drépanocytose.
Crises vaso-occlusives (CVO)
Les CVO représentent la première cause de consultation aux urgences
et la première cause d’hospitalisation [1].
Elles résultent de la falciformation des globules rouges et de
l’occlusion de la microcirculation responsable de lésions
tissulaires à l’origine de la douleur. Il s’agit avant tout d’une
douleur nociceptive décrite comme pulsatile, tranchante ou en étau
mais il peut exister une composante neurogène, association de
fulgurances (« décharges électriques ») et de troubles de
la sensibilité (hypo ou hyperesthésie, sensation de brûlure ou de
picotements, etc.) – qu’il convient de rechercher car les douleurs
neuropathiques sont habituellement mal soulagées par les
antalgiques classiques [2].
La douleur de la CVO est une douleur atroce qui est
habituellement insuffisamment traitée, ce qui renforce l’angoisse
des enfants provoquée par la survenue, le plus souvent
imprévisible, de la crise. La répétition de la plainte douloureuse
après l’administration de la première prescription antalgique doit
faire réévaluer le traitement (ajout d’un antalgique, passage aux
morphiniques), et non pas mettre en doute la réalité de la plainte.
La recherche du soulagement devient prioritaire. Les patients
connaissent généralement bien les manifestations douloureuses de
leurs crises et s’ils signalent que la douleur est
« différente », il faut rechercher d’autres étiologies à
cette douleur [3].
Les CVO peuvent toucher tous les organes. Le plus souvent elles
sont osseuses, plus rarement abdominales ou thoraciques. Le
priapisme aigu existe chez l’enfant et expose à un risque
d’impuissance définitive.
CVO osseuses
- – Chez le nourrisson dès l’âge de 3 mois et le
petit enfant jusqu’à 2-3 ans, l’atteinte osseuse concerne les
os du carpe, du tarse, les métacarpes, les métatarses et les
premières phalanges, et se manifeste sous la forme du syndrome
pied-main ou dactylite. Le symptôme principal est l’œdème du dos de
la main ou du pied, rouge, chaud et tendu. La douleur est majorée
par le mouvement et le contact.
- – Chez l’enfant plus grand comme chez l’adulte, tous les
os du squelette peuvent être touchés : os longs, côtes et
sternum, vertèbres, bassin et os du crâne. Il peut exister un œdème
et une augmentation de la chaleur locale en regard. Les crises
sternales, costales et des vertèbres dorsales peuvent entraîner en
raison de la douleur une gêne à l’ampliation thoracique, une
hypoventilation localisée et une hypoxie pouvant être à l’origine
d’un syndrome thoracique aigu (STA) qu’il faut rechercher
systématiquement dans ces localisations par la radiographie de
thorax. Lors des CVO osseuses simples, il n’y a pas d’indication à
pratiquer de radiographies des zones douloureuses.
CVO abdominales
En général, la douleur apparaît progressivement, se généralise à
tout l’abdomen et peut s’accompagner d’un iléus réflexe avec
distension abdominale généralisée, arrêt des matières et des gaz.
La principale difficulté des crises abdominales est de ne pas
passer à côté d’un diagnostic différentiel (lithiase biliaire,
pancréatite, appendicite). Il est nécessaire de demander une
échographie abdominale au moindre doute.
Là encore, il faut se méfier de l’apparition secondaire d’un STA
qui peut être favorisé par l’hypoventilation secondaire à la
douleur.
Prise en charge des crises vaso-occlusives aux urgences
- 1. Accueil prioritaire aux urgences
- 2. Simultanément :
- – Installer l’enfant confortablement, le réchauffer,
prendre ses constantes (FC, TA, FR, SaO2, température).
- – Interroger rapidement l’enfant et ses parents sur la
crise actuelle (facteurs déclenchants, durée, localisations,
traitements reçus à domicile : doses, horaires,
efficacité) ; l’examen du carnet de santé, du dernier compte
rendu de consultation ou du carnet de drépanocytaire peut apporter
les informations plus générales comme le génotype, le taux de base
de l’Hb, la SaO2 habituelle.
- – Examiner sommairement l’enfant, essentiellement à la
recherche de signes d’infection, d’anémie aiguë, de séquestration,
de détresse respiratoire, de déficits neurologiques.
- – Evaluer la douleur (EVA, échelle des visages, échelles
comportementales) pour chaque site douloureux quand c’est
possible :
- – En cas de crise légère ou modérée (mono- ou bifocale,
crise abdominale isolée), si l’enfant n’a pas reçu tout le
traitement « de première ligne » à domicile, prescription
d’antalgiques de pallier I à II par voir orale :
paracétamol 15 mg/kg/6 h après une dose de charge de
25 mg/kg si première prise aux urgences ± codéïne
1 mg/kg/6 à 8 h + ibuprofène 10 mg/kg/8 h. En
cas de crise abdominale, les AINS sont déconseillés ; on
prescrira alors des antispasmodiques : phloroglucinol
(Spasfon®) ou tiémonium (Viscéralgine®).
Démarrer l’hyperhydratation orale sur la base de
2,5 l/m2 sans dépasser 4 l/24 h. Une fois
la douleur contrôlée, la prise en charge peut-être poursuivie à
domicile ;
- – En cas de crise sévère d’emblée (plurifocale, fébrile,
très douloureuse) : démarrer le traitement de la douleur par
l’inhalation de MEOPA [4] et l’administration de nalbuphine
(Nubain®) intrarectal 0,4 à 0,5 mg/kg (attention au
délai d’action 15 à 20 min) ou intraveineux 0,2 à
0,3 mg/kg (délai d’action 2 à 3 min).
- – Si la douleur est très sévère, on passe directement à
la morphine (à discuter en cas de crise abdominale avec iléus
réflexe) :
- – soit orale (élixir, Actiskenan® ou
Sévredol®) :
- – dose de charge : 0,4 à 0,5 mg/kg sans
dépasser 20 mg
- – titration : 0,2 à 0,4 mg/kg toutes les
30 min jusqu’au soulagement sauf si sédation excessive. On
débute toujours par de la morphine à libération immédiate. Au bout
de 24 h, lorsque la quantité nécessaire est atteinte, la
morphine à libération prolongée pourra être utilisée.
- – soit IVL :
- – dose de charge : 0,1 mg/kg sans dépasser
5 mg
- – titration : 0,025 mg/kg IVL toutes les
5 minutes jusqu’au soulagement sauf si sédation excessive,
puis perfusion soit avec infuseur classique soit avec une pompe PCA
selon l’âge de l’enfant – en général, pas de PCA avant
5 ans.
Sous surveillance clinique (douleur, fréquence respiratoire (FR),
conscience) et de la SaO2, toutes les 20-30 min jusqu’au
contrôle de la douleur, puis toutes les 2 heures.
Parallèlement, poursuite des antalgiques de pallier I :
paracétamol IV ou oral 15 mg/kg/6 h, ibuprofène
10 mg/kg/8 h per os ou kétoprofène 1 mg/kg/8 h
IVL.
- 3. Mettre sous O2 si SaO2 < 95 % ou SaO2 plus
basse que la valeur habituelle. Les patients qui ont une SaO2
normale semblent ne tirer aucun bénéfice de l’apport d’O2 [1].
- 4. Poser une voie d’abord veineuse en ayant recours
d’emblée aux personnes qui savent le mieux piquer et en n’hésitant
pas à faire intervenir l’anesthésiste, soit d’emblée en cas
d’urgence vitale (anémie aiguë, détresse respiratoire), soit dans
un but d’épargne du capital veineux. Hyperhydrater par voie
veineuse, 2,5 l/m2 sans dépasser 4 l/24 h
de soluté. En cas de douleur thoracique, on ne dépasse pas
2 l/m2.
- 5. dans le même temps, réaliser les prélèvements
biologiques minimaux et si possible en microméthode : NFS
avec réticulocytes, RAI, groupe sanguin phénotypé (si patient
inconnu du centre de transfusion sanguine), ionogramme sanguin avec
urée et créatinine, CRP ainsi qu’un bilan hépatique et une
amylasémie en cas de douleurs abdominales.
- 6. La radiographie de thorax sera demandée facilement
(fièvre, signes respiratoires, douleur thoracique ou abdominale,
baisse de la SaO2). Les autres examens complémentaires seront
demandés en fonction du contexte clinique et sans jamais
retarder la mise en route du traitement antalgique. L’enfant ne
sera envoyé en radio qu’après soulagement suffisant de la
douleur.
- 7. En cas d’échec du traitement antalgique malgré de
fortes doses de morphine, l’inhalation de MEOPA pendant 20 à
30 min peut être efficace temporairement pendant que sera
discuté le recours à une transfusion ou à un échange
transfusionnel. La kétamine à petite dose pourrait être associée.
L’analgésie locorégionale reste exceptionnelle mais d’efficacité
spectaculaire. S’il existe une composante neuropathique à la
douleur le Laroxyl® peut être prescrit, éventuellement
associé au Rivotril® en cas de fulgurances [5, 6].
Syndrome thoracique aigu
Après l’âge de 3 ans, le STA est la première cause de
mortalité et la deuxième cause d’hospitalisation chez l’enfant. Il
est défini par l’apparition récente d’un infiltrat pulmonaire sur
la radiographie de thorax, intéressant au moins un segment, associé
à une fièvre supérieure à 38,5 °C, une douleur thoracique, une
tachypnée, un wheezing et une toux [7]. Le cliché thoracique montre
habituellement une atteinte des lobes inférieurs, parfois des lobes
supérieurs chez les plus jeunes [8].
Les étiologies du STA sont multiples et fréquemment intriquées
(infection, embolie graisseuse, hypoventilation alvéolaire, œdème
pulmonaire) et leur identification ne modifie pas la prise en
charge thérapeutique.
Traitement du STA
Les mesures générales sont identiques à celles de la prise en
charge des CVO osseuses ou abdominales.
L’hyperhydratation sera plus prudente, limitée à
2 l/m2 sans dépasser 3 l/24 h en raison
du risque d’œdème pulmonaire.
La mise sous O2 est systématique visant une SaO2 >
95 %.
L’antibiothérapie empirique est systématique, associant un
macrolide et une céphalosporine injectable de 3e
génération (céfotaxime ou ceftriaxone) [1].
La transfusion sanguine est indiquée dans le STA dans le but
d’empêcher l’évolution vers l’insuffisance respiratoire aiguë. Elle
sera limitée à 10 ml/kg et lente (2 à 3 ml/kg/h) afin de
limiter le risque de surcharge. En cas de taux d’Hb >
9 g/dl, de non-amélioration ou d’aggravation de la fonction
respiratoire malgré la transfusion, de STA grave d’emblée (atteinte
d’au moins trois lobes) un échange transfusionnel est indiqué,
visant à abaisser le taux d’HbS en dessous de 30 % [8].
Selon les recommandations de l’HAS [1], le recours aux
bronchodilatateurs doit être systématique en cas d’antécédent
d’hyperréactivité bronchique et discuté dans les autres
situations.
Priapisme
Le priapisme est une complication fréquente de la drépanocytose.
Elle touche suivant les études de 2 à 6 % des enfants
drépanocytaires [9]. Le priapisme est une urgence thérapeutique.
Non traité au-delà de 4 heures, les premières lésions d’anoxie
surviennent avec lésions progressives des fibres musculaires lisses
des corps caverneux, lésions exposant à une dysfonction érectile
éventuellement définitive.
Il est nécessaire d’en parler en consultation lors du suivi afin
que l’enfant et ses parents consultent à temps en cas de survenue
de priapisme aigu. Cela permet aussi de dépister l’existence d’un
priapisme aigu intermittent spontanément résolutif, bref (toujours
inférieur à 3 heures), qui précède souvent le priapisme
aigu.
Le traitement est fonction du temps écoulé depuis le début du
priapisme. Un traitement antalgique (qui ne doit pas retarder la
prise en charge) par entonox +/– Nubain® (sous
monitoring, scope et SaO2 en cas d’association avec le
Nubain®) est recommandé.
- 1/ Si moins de 3 heures se sont écoulées, une
injection intracaverneuse (figure 1) de 0,6 ml
d’étilefrine (1 amp = 10 mg = 1 ml) suffit. Elle peut
être éventuellement répétée une nouvelle fois après 20 minutes
en cas d’inefficacité.Si les 2 injections ne résolvent pas le
priapisme, on effectuera alors un drainage des corps caverneux
(voir encadré)
- 2/ Si > 3 heures se sont écoulées, un drainage
des corps caverneux est nécessaire avant d’injecter l’étilefrine
(encadré).
- 3/ Il est important de contrôler pouls et TA avant et
après les injections d’étilefrine. Une hyperhydratation, ainsi
qu’une hyperoxygénation est recommandée. Il est urgent d’abaisser
le taux d’HbS au mieux par un échange transfusionnel. Si l’échange
n’est pas possible immédiatement, on peut le différer au lendemain
si la détumescence a été obtenue. Dans ce cas, une transfusion
simple de 10 ml/kg est à réaliser en urgence si le taux
hémoglobine est < 9 g et l’hématocrite < 30 %. Si
la détumescence n’est pas obtenue, l’échange transfusionnel doit
être réalisé en urgence, en réanimation si besoin.
- 4/ Le traitement préventif par étilefrine per os
0,25 mg/kg/j (sans dépasser 30 mg/j en 2 prises) sera
démarré. Il est important de redonner les informations au patient
et/ou à sa famille sur la conduite à tenir en cas de récidive.
Crises hématologiques
Séquestration splénique aiguë
On parle de séquestration splénique aiguë en cas de chute du taux
d’hémoglobine plasmatique de plus de 2 g/dl par rapport au
taux de base, avec une augmentation du volume de la rate et des
stigmates biologiques d’érythropoïèse réactionnelle. Elle se
constitue par occlusion du retour capillaire veineux par les
hématies falciformées alors que le débit artériel intrasplénique
est conservé.
La séquestration splénique aiguë est une urgence absolue car
elle met en jeu le pronostic vital. Elle demeure une des causes
principales de mortalité chez l’enfant drépanocytaire.
Elle peut survenir très précocement, dès 5 semaines de vie,
mais aussi chez l’adulte. Chez la plupart des patients
drépanocytaires SS, le premier épisode survient entre 3 mois
et 5 ans [10, 11].
La survenue d’un épisode est souvent associée à une infection
virale ou bactérienne et parfois à un STA. Les manifestations
cliniques habituelles sont une asthénie brutale, une pâleur (à
rechercher en priorité au niveau palmoplantaire), une tachycardie,
une tachypnée et un ballonnement abdominal.
Sur le plan biologique, outre les signes d’érythropoïèse
réactionnelle (augmentation des réticulocytes et parfois
érythroblastes circulants), elle peut s’accompagner d’une
thrombopénie et/ou d’une leucopénie modérée.
Traitement de la séquestration splénique aiguë
Le traitement de la séquestration splénique aiguë vise à corriger
en urgence l’hypovolémie et l’anémie par la transfusion sanguine.
La séquestration splénique aiguë est une complication qui peut être
fatale en quelques heures, ce qui en fait donc une urgence qui peut
justifier une transfusion en sang O négatif. Il est également
important de ne réaliser les prélèvements à visée étiologiques
qu’au moment de transfuser.
Après transfusion, les globules rouges séquestrés par la rate
sont remobilisés, la splénomégalie régresse et le taux
d’hémoglobine s’élève à un taux généralement supérieur au taux
prévu. Le volume transfusé a donc pour objectif de ne pas dépasser
un taux plasmatique d’hémoglobine post-transfusionnel de
11 g/dl (ou un hématocrite de 36 %). En général, on ne
dépasse pas 10 ml/kg [1, 12].
Éducation des parents
Il est impératif que les parents sachent :
- – suspecter le diagnostic d’une anémie aiguë chez leur
enfant (pâleur, fatigue et altération de l’état général apparues
brutalement) ;
- – rechercher, soit une augmentation brutale de volume de
la rate s’ils y sont entraînés, soit une augmentation du volume de
l’abdomen devant des signes d’anémie aiguë.
Il faut qu’ils consultent en urgence dès la survenue de ces
signes [1, 13].
Érythroblastopénie aiguë
Du fait de la durée de vie réduite des globules rouges dans la
drépanocytose, une suppression de l’érythropoïèse même brève peut
entraîner une anémie sévère. Soixante-dix à 100 % des cas
d’érythroblastopénie aiguë transitoire sont causés par le
parvovirus B19, également responsable du mégalérythème
épidémique ou 5e maladie. Néanmoins d’autres viroses
peuvent induire des sidérations médullaires graves chez ces
patients au renouvellement érythrocytaire rapide [1].
Manifestations cliniques
Les manifestations cliniques habituelles associent des céphalées,
une asthénie, une dyspnée et une aggravation de l’anémie avec une
baisse du nombre des réticulocytes < 1 % ou
10 000 mm3. L’affection peut également
s’accompagner de fièvre, de signes d’infection respiratoire ou
gastro-intestinale. Les signes cutanés sont caractéristiquement
absents chez l’enfant drépanocytaire. La réticulocytopénie débute
en moyenne 5 jours après les premiers symptômes et dure de 7 à
10 jours. L’aggravation de l’anémie débute rapidement après le
début de la réticulopénie. Les patients vus en phase de
convalescence peuvent être considérés à tort comme ayant une
hyperhémolyse du fait d’une aggravation de l’anémie avec
hyperréticulocytose. Le diagnostic d’infection à
parvovirus B19 peut cependant être fait sur l’augmentation du
taux des IgM sériques. La guérison s’accompagne d’une production
massive de jeunes globules rouges nucléés. Bien que la majorité des
adultes soit immunisée vis-à-vis du parvovirus B19, le personnel
hospitalier au contact de patients présentant une
érythroblastopénie aiguë transitoire est à haut risque de
mégalérythème épidémique nosocomial. Des précautions d’isolement
sont nécessaires pour les femmes enceintes si une infection à
parvovirus B19 est suspectée du fait du risque d’hydrops fetalis et
de mort in utero, notamment au cours du 2e
trimestre de grossesse.
Du fait de la très forte contagiosité du parvovirus B19, la
fratrie et les sujets drépanocytaires en contact avec le patient
infecté doivent être attentivement surveillés pendant une quinzaine
de jours dans la crainte de survenue chez eux d’une
érythroblastopénie [1].
Traitement
Une transfusion sanguine est indiquée dans la majorité des cas. Le
volume transfusé doit tenir compte outre de l’Hb de base de
l’enfant, de la durée prévisible de l’érythroblastopénie (perte de
0,1 g/dl d’Hb par jour en moyenne).
En cas de réticulocytose débutante, la transfusion peut être
évitée.
Un certain nombre de complications liées à l’érythrovirus
B 19 peuvent survenir chez le patient drépanocytaire
(séquestration splénique aiguë, syndrome thoracique aigu). Le
traitement est alors le traitement de ces complications [1, 14,
12].
Hyperhémolyse
Les crises hyperhémolytiques sont souvent révélées par une crise
douloureuse fébrile. Elles associent une accentuation de l’anémie,
une majoration de l’ictère, une réticulocytose accentuée, avec LDH
élevée et hyperbilirubinémie.
Les étiologies sont multiples : hémolyse auto-immune
déclenchée par une infection virale ou bactérienne (pneumopathie à
mycoplasme), accès palustre au retour d’un pays d’endémie, stress
oxydatif ou ingestion de certains aliments ou médicaments dans le
cadre d’un déficit en G6PD [12].
À part, l’hémolyse post-transfusionnelle survenant 5 à
10 jours après une transfusion où l’on retrouve, à côté des
stigmates d’hémolyse habituels, un taux d’Hb généralement inférieur
au taux prétransfusionnel (hémolyse des GR transfusés et des GR du
patient) et le plus souvent une réticulocytopénie et une hématurie.
La recherche d’agglutinines irrégulières est généralement négative
[15]. Il est indispensable de bien identifier ces épisodes car une
nouvelle transfusion sans précautions, chez ces patients souvent
très anémiques, pourrait faire chuter davantage le taux d’Hb et
mettre en jeu le pronostic vital. Le traitement de ces épisodes
peut nécessiter l’association d’une corticothérapie et
d’immunoglobulines IV à manier avec précaution du fait de
l’hyperviscosité induite par les IgIV ou par l’hyperleucocytose
elle-même induite par la corticothérapie.
Conduite à tenir devant une fièvre
L’expérience a montré que chez ces enfants avec asplénie
fonctionnelle et défaut de la voie alterne du complément, il
convenait de ne pas se fier à leur bon état général et que seule
une attitude systématique permettait d’éviter les catastrophes. Les
mesures préventives que sont la vaccination anti-pneumoccique par
Prévenar® puis Pneumo 23 et la pénicillinothérapie orale
bien qu’indispensables ne préviennent pas complètement le risque
des pneumococcies foudroyantes.
Aussi, tout enfant drépanocytaire fébrile > 38,5 °C doit
être adressé aux urgences hospitalières pour y être examiné,
prélevé (hémoculture, bilan sanguin…) et traité par antibiothérapie
IV (ceftriaxone) et surveillé au minimum 3 h après
antibiothérapie [1].
Il devra être ensuite gardé en hospitalisation en présence d’un
seul des critères suivants : âge < 3 ans, altération
de l’état général, fièvre > 40°, foyer radiologique pulmonaire,
SaO2 < 95 %, hyperleucocytose > 30 000/dl,
leucopénie < 5 000/dl, thrombopénie < 150 000/dl,
Hb < 6 g/dl, contexte environnemental ne permettant pas une
consultation rapide en cas de nouveaux symptômes ou
d’aggravation.
Ceux n’ayant aucun de ces critères pourront éventuellement
retourner au domicile mais devront être revus aux urgences le
lendemain pour un examen clinique et un nouveau bilan. Ils
recevront une 2e injection de ceftriaxone en attendant
le résultat des hémocultures (48 h).
Conduite à tenir devant une diarrhée, des vomissements, une
toux et une gêne respiratoire
En cas de troubles digestifs (diarrhée ou vomissement), une
réhydratation IV doit être entreprise facilement afin de prévenir
le risque de déclenchement de phénomènes vaso-occlusifs graves par
le biais de la déshydratation et de l’acidose. Si la réhydratation
per os est possible, elle doit être surveillée attentivement aux
urgences dans un premier temps (minimum 6 heures).
L’hypoxie étant le facteur déclenchant principal des
complications, les enfants drépanocytaires atteints de
pneumopathies devront être hospitalisés pour surveillance,
antibiothérapie (amoxicilline ou ceftriaxone et macrolides) et
oxygénothérapie adaptées. L’indication éventuelle d’une transfusion
ou d’un échange devra être discutée. En cas de bronchiolite,
l’hospitalisation des nourrissons sera facile. Elle pourra être
évitée uniquement après une surveillance prolongée aux urgences (3
à 6 h), en l’absence de désaturation pendant le sommeil et
pendant l’alimentation et en l’absence de difficultés alimentaires
associées. On demandera aux parents de reconsulter aux urgences le
lendemain afin de suivre l’évolution de la gêne respiratoire. Le
traitement de la crise d’asthme chez l’enfant drépanocytaire est le
même qu’habituellement sauf qu’on évitera au maximum la
corticothérapie générale pourvoyeuse de complications secondaires
par l’hyperleucocytose qu’elle induit. Dans les cas où la
corticothérapie s’impose, il conviendra de discuter en association
avec l’hyperhydratation, l’intérêt d’une transfusion voire d’un
échange pour abaisser le taux d’HbS.
Urgences ophtalmologiques
Une consultation ophtalmologique en urgence s’impose pour toute
modification aiguë de la vision chez un patient drépanocytaire.
L’occlusion de l’artère centrale de la rétine conduit
généralement à la perte irrémédiable de l’œil et nécessite un
traitement d’extrême urgence dès l’apparition des symptômes. Le
traitement comprend un échange transfusionnel obligatoire combiné à
un soulagement chirurgical ou médical immédiat de la pression
intraoculaire.
Tout traumatisme oculaire chez un patient drépanocytaire doit
conduire à une consultation en urgence, si possible chez un
ophtalmologiste familier de cette pathologie. Une hémorragie dans
la chambre antérieure de l’œil peut conduire au blocage du
trabéculum par les GR falciformés. Elle peut aussi engendrer une
augmentation de pression dans la chambre antérieure avec risque de
glaucome secondaire et d’un retentissement rapide sur la
vascularisation du nerf optique et de la rétine engageant le
pronostic visuel. Dans de telles situations, le traitement consiste
en l’évacuation chirurgicale de la chambre antérieure [1, 16].
Urgences cardiologiques
Bien qu’elles soient extrêmement rares, des complications
cardiaques aiguës mettant en jeu le pronostic vital ont été
rapportées chez l’enfant drépanocytaire à type d’insuffisance
cardiaque aiguë, de troubles du rythme ou d’infarctus du myocarde
compliquant une myocardiopathie ischémique.
Les douleurs angineuses sont à distinguer de celles d’une CVO
thoracique localisées au gril costal ou au sternum et augmentant à
la pression ; et l’ECG doit être pratiqué au moindre doute à
la recherche de signes d’ischémie transitoire ou constituée.
L’atteinte coronaire est inaccessible à un geste angioplastique ou
chirurgical (atteinte microcirculatoire).
Les troubles du rythme peuvent être révélés par des
palpitations, mais ils surviennent volontiers sans prodromes,
l’enfant étant alors amené aux urgences pour une perte de
connaissance. L’ECG est le plus souvent normal à distance de
l’accès aigu mais le Holter-ECG peut faire le diagnostic.
Les signes d’insuffisance cardiaque sont peu spécifiques chez
ces enfants : la dyspnée, le gros foie peuvent avoir d’autres
étiologies et, en dehors du galop gauche, l’auscultation cardiaque
ne peut pas toujours différencier un souffle fonctionnel d’un
souffle de régurgitation mitrale. L’écho-Doppler permet de
trancher. Le traitement repose, à la phase aiguë, sur les
diurétiques [17].
Accident vasculaire cérébral (AVC)
Les AVC sont révélés le plus souvent par la survenue brutale ou
rapidement progressive d’une hémiparésie, de troubles visuels ou du
langage, de convulsions ou de troubles de conscience pouvant aller
jusqu’au coma. Des céphalées sévères accompagnées de nausées, de
vomissements et de somnolence peuvent annoncer l’AVC. Parfois, il
s’agit d’un accident ischémique transitoire (AIT) dont les
symptômes vont s’amender avant l’arrivée de l’enfant aux urgences,
mais qui peut annoncer la survenue d’un AVC constitué. Enfin, il
faut se méfier des manifestations psychiatriques à type de troubles
aigus du comportement qui peuvent correspondre à un AVC frontal.
La prise en charge immédiate est symptomatique associant
une oxygénothérapie visant à maintenir une SaO2 > 95 %, une
hydratation prudente pour limiter le risque d’œdème cérébral,
2 l/m2/24h sans dépasser 3 l/24 h, un
traitement antalgique et un traitement anticonvulsivant si besoin.
Une fois le patient stabilisé, on demandera une tomodensitométrie
cérébrale ou une IRM afin d’éliminer une origine hémorragique
pouvant nécessiter un geste neurochirurgical en urgence.
Ensuite, et ce qu’elle que soit l’étiologie, il faut abaisser le
taux d’HbS au-dessous de 30 % soit par un échange
transfusionnel d’emblée (Hb > 8 g/dl), soit par une
transfusion initiale suivie d’un échange [18].
Indications des transfusions et échanges transfusionnels en
urgence chez l’enfant drépanocytaire
Les produits sanguins indiqués pour la transfusion des patients
drépanocytaires sont des culots de globules rouges déleucocytés et
phénotypés. Il est recommandé de pratiquer un phénotypage étendu
(RH, KELL, Kidd, Duffy, MNS, etc.) avant la transfusion si cela n’a
pas été réalisé auparavant. Les culots irradiés doivent être
envisagés pour les patients potentiellement candidats à une greffe
de moelle osseuse dans les 3 mois [19].
Transfusion simple
Une transfusion sanguine simple est indiquée en cas de :
- – séquestration splénique ou hépatique aiguë (en cas de
signes de mauvaise tolérance clinique, transfusion en urgence de
sang O–) ;
- – diminution de 2 g/dl du taux d’Hb par rapport au
taux d’Hb de base en situation instable ou diminution moins
importante mais avec des réticulocytes <
100 000/mm3 faisant craindre une érythroblastopénie
aiguë ;
- – syndrome thoracique débutant avec Hb <
9 g/dl.
En pratique, transfusion de 10 à 15 ml/kg à une vitesse
maximale de 5 ml/kg/h (la transfusion de 4 ml/kg fait
gagner environ 1 g/dl d’Hb). Pas plus de 10 ml/kg en
cas de séquestration aiguë et de syndrome thoracique.
Chez les patients hospitalisés pour des épisodes douloureux,
l’hémoglobine peut chuter en dessous du taux constaté à
l’admission. Si le patient est cliniquement stable et que le taux
de réticulocytes est élevé (>250 000/mm3), la
transfusion sanguine peut être différée.
Saignée
Elle peut être indiquée en urgence chez les drépanocytaires SC pour
lesquels les phénomènes vaso-occlusifs s’accompagnent surtout d’une
hyperviscosité avec Hte > 35 %, notamment en cas d’AVC ou
de priapisme. En pratique, on réalise une saignée de 10 ml/kg
compensée par 10 ml/kg de Na Cl à 9 ‰.
Échange transfusionnel
L’échange transfusionnel est pratiqué en urgence pour diminuer le
taux d’HbS en dessous de 30 à 40 %, tout en restant en dessous
de 35 % d’hématocrite.
Le volume nécessaire est calculé à partir du poids du patient,
de l’hémoglobine de départ (le jour de l’échange), et du taux d’HbS
souhaité. Le taux d’HbS doit être vérifié au décours de l’échange.
En dehors du cas particulier de l’anémie aiguë et du syndrome
thoracique aigu (avec Hb < 9 g/dl), l’échange
transfusionnel doit être préféré à la transfusion simple notamment
en cas de :
- – défaillance viscérale ;
- – priapisme résistant à l’étiléfrine ;
- – syndrome thoracique avec Hb > 9 g/dl ou non
amélioré par la transfusion ;
- – AVC avec Hb > 9 g/dl.
Il nécessite de disposer de deux voies d’abord veineuses et
de maîtriser la technique de l’échange manuel. En cas d’indication
d’échange transfusionnel d’emblée, le transfert en réanimation peut
être discuté.
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l’enfant et l’adolescent. Paris : HAS ; 2005.
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