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L’enfant drépanocytaire aux urgences


Médecine thérapeutique / Pédiatrie. Volume 11, Numéro 1, 35-42, janvier-février 2008, Dossier

DOI : 10.1684/mtp.2008.0150

Résumé  

Auteur(s) : Isabelle Hau, Léna Coïc , Centre de référence de drépanocytose, Service de pédiatrie, Centre hospitalier intercommunal de Créteil, 40, avenue de Verdun, 94010 Créteil.

Résumé : Les infections à germes encapsulés, parfois sévères, et les crises douloureuses ou crises vaso-occlusives (CVO) sont au centre de la pathologie drépanocytaire. Elles doivent être prises en charge le plus rapidement possible, dès l’arrivée de l’enfant aux urgences. Les parents doivent être éduqués quant aux signes devant les amener à consulter rapidement à l’hôpital et si possible être munis d’un document comportant les principaux antécédents de l’enfant et l’état biologique de base en particulier le taux d’hémoglobine. En cas de fièvre, seule une attitude systématique permet de traiter précocement les infections éventuellement fulminantes : bilan infectieux complet, indications larges de l’antibiothérapie par voie parentérale ainsi que de l’hospitalisation. En cas de crises vaso-occlusives résistantes à un traitement symptomatique à la maison, ou d’emblée si la douleur est intense ou de siège particulier (thoracique) ou si elle est associée à d’autres symptômes (fièvre, signes locaux), une hospitalisation pour hydratation, traitement antalgique adapté, éventuellement transfusion permettra, dans un grand nombre de cas, d’éviter de redoutables complications dont le syndrome thoracique aigu.

Mots-clés : crise vaso-occlusive, urgences, drépanocytose

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ARTICLE

Auteur(s) : Isabelle Hau, Léna Coïc

Centre de référence de drépanocytose, Service de pédiatrie, Centre hospitalier intercommunal de Créteil, 40, avenue de Verdun, 94010 Créteil

La drépanocytose s’accompagne d’une anémie hémolytique chronique, émaillée d’épisodes de déglobulisation aiguë, et d’une asplénie fonctionnelle responsable d’une susceptibilité aux infections à germes encapsulés. Les crises douloureuses ou crises vaso-occlusives (CVO) sont au centre de la pathologie drépanocytaire. Il est nécessaire de les traiter énergiquement dès l’arrivée de l’enfant aux urgences. Ces enfants sont donc à passer en priorité : ils ne doivent pas aller dans la salle d’attente. Les parents doivent être éduqués quant aux signes devant les amener à consulter rapidement à l’hôpital : une douleur qui ne cède pas au traitement antalgique initial, une fièvre supérieure à 38,5 °C, des vomissements, des signes d’anémie aiguë (apparition brutale d’une pâleur, d’une fatigue, d’une altération de l’état général), une augmentation brutale du volume de la rate ou du volume de l’abdomen, un priapisme qui ne cède pas au traitement initial. Lors de la prise en charge de ces enfants, il est nécessaire de bien connaître l’état biologique de base en particulier le taux d’hémoglobine. Un résumé comportant les principaux antécédents de l’enfant et ces différents renseignements peut être remis aux parents afin qu’ils l’amènent avec eux lors de chaque consultation aux urgences.

Crises drépanocytaires

Les « crises drépanocytaires » sont des manifestations aiguës vaso-occlusives et/ou hématologiques de la drépanocytose.

Crises vaso-occlusives (CVO)

Les CVO représentent la première cause de consultation aux urgences et la première cause d’hospitalisation [1].

Elles résultent de la falciformation des globules rouges et de l’occlusion de la microcirculation responsable de lésions tissulaires à l’origine de la douleur. Il s’agit avant tout d’une douleur nociceptive décrite comme pulsatile, tranchante ou en étau mais il peut exister une composante neurogène, association de fulgurances (« décharges électriques ») et de troubles de la sensibilité (hypo ou hyperesthésie, sensation de brûlure ou de picotements, etc.) – qu’il convient de rechercher car les douleurs neuropathiques sont habituellement mal soulagées par les antalgiques classiques [2].

La douleur de la CVO est une douleur atroce qui est habituellement insuffisamment traitée, ce qui renforce l’angoisse des enfants provoquée par la survenue, le plus souvent imprévisible, de la crise. La répétition de la plainte douloureuse après l’administration de la première prescription antalgique doit faire réévaluer le traitement (ajout d’un antalgique, passage aux morphiniques), et non pas mettre en doute la réalité de la plainte. La recherche du soulagement devient prioritaire. Les patients connaissent généralement bien les manifestations douloureuses de leurs crises et s’ils signalent que la douleur est « différente », il faut rechercher d’autres étiologies à cette douleur [3].

Les CVO peuvent toucher tous les organes. Le plus souvent elles sont osseuses, plus rarement abdominales ou thoraciques. Le priapisme aigu existe chez l’enfant et expose à un risque d’impuissance définitive.

CVO osseuses

  • Chez le nourrisson dès l’âge de 3 mois et le petit enfant jusqu’à 2-3 ans, l’atteinte osseuse concerne les os du carpe, du tarse, les métacarpes, les métatarses et les premières phalanges, et se manifeste sous la forme du syndrome pied-main ou dactylite. Le symptôme principal est l’œdème du dos de la main ou du pied, rouge, chaud et tendu. La douleur est majorée par le mouvement et le contact.
  • Chez l’enfant plus grand comme chez l’adulte, tous les os du squelette peuvent être touchés : os longs, côtes et sternum, vertèbres, bassin et os du crâne. Il peut exister un œdème et une augmentation de la chaleur locale en regard. Les crises sternales, costales et des vertèbres dorsales peuvent entraîner en raison de la douleur une gêne à l’ampliation thoracique, une hypoventilation localisée et une hypoxie pouvant être à l’origine d’un syndrome thoracique aigu (STA) qu’il faut rechercher systématiquement dans ces localisations par la radiographie de thorax. Lors des CVO osseuses simples, il n’y a pas d’indication à pratiquer de radiographies des zones douloureuses.

CVO abdominales

En général, la douleur apparaît progressivement, se généralise à tout l’abdomen et peut s’accompagner d’un iléus réflexe avec distension abdominale généralisée, arrêt des matières et des gaz. La principale difficulté des crises abdominales est de ne pas passer à côté d’un diagnostic différentiel (lithiase biliaire, pancréatite, appendicite). Il est nécessaire de demander une échographie abdominale au moindre doute.

Là encore, il faut se méfier de l’apparition secondaire d’un STA qui peut être favorisé par l’hypoventilation secondaire à la douleur.

Prise en charge des crises vaso-occlusives aux urgences

  • 1. Accueil prioritaire aux urgences
  • 2. Simultanément :
    • Installer l’enfant confortablement, le réchauffer, prendre ses constantes (FC, TA, FR, SaO2, température).
    • Interroger rapidement l’enfant et ses parents sur la crise actuelle (facteurs déclenchants, durée, localisations, traitements reçus à domicile : doses, horaires, efficacité) ; l’examen du carnet de santé, du dernier compte rendu de consultation ou du carnet de drépanocytaire peut apporter les informations plus générales comme le génotype, le taux de base de l’Hb, la SaO2 habituelle.
    • Examiner sommairement l’enfant, essentiellement à la recherche de signes d’infection, d’anémie aiguë, de séquestration, de détresse respiratoire, de déficits neurologiques.
    • Evaluer la douleur (EVA, échelle des visages, échelles comportementales) pour chaque site douloureux quand c’est possible :
      • En cas de crise légère ou modérée (mono- ou bifocale, crise abdominale isolée), si l’enfant n’a pas reçu tout le traitement « de première ligne » à domicile, prescription d’antalgiques de pallier I à II par voir orale : paracétamol 15 mg/kg/6 h après une dose de charge de 25 mg/kg si première prise aux urgences ± codéïne 1 mg/kg/6 à 8 h + ibuprofène 10 mg/kg/8 h. En cas de crise abdominale, les AINS sont déconseillés ; on prescrira alors des antispasmodiques : phloroglucinol (Spasfon®) ou tiémonium (Viscéralgine®). Démarrer l’hyperhydratation orale sur la base de 2,5 l/m2 sans dépasser 4 l/24 h. Une fois la douleur contrôlée, la prise en charge peut-être poursuivie à domicile ;
      • En cas de crise sévère d’emblée (plurifocale, fébrile, très douloureuse) : démarrer le traitement de la douleur par l’inhalation de MEOPA [4] et l’administration de nalbuphine (Nubain®) intrarectal 0,4 à 0,5 mg/kg (attention au délai d’action 15 à 20 min) ou intraveineux 0,2 à 0,3 mg/kg (délai d’action 2 à 3 min).
      • Si la douleur est très sévère, on passe directement à la morphine (à discuter en cas de crise abdominale avec iléus réflexe) :
    • soit orale (élixir, Actiskenan® ou Sévredol®) :
      • dose de charge : 0,4 à 0,5 mg/kg sans dépasser 20 mg
      • titration : 0,2 à 0,4 mg/kg toutes les 30 min jusqu’au soulagement sauf si sédation excessive. On débute toujours par de la morphine à libération immédiate. Au bout de 24 h, lorsque la quantité nécessaire est atteinte, la morphine à libération prolongée pourra être utilisée.
    • soit IVL :
      • dose de charge : 0,1 mg/kg sans dépasser 5 mg
      • titration : 0,025 mg/kg IVL toutes les 5 minutes jusqu’au soulagement sauf si sédation excessive, puis perfusion soit avec infuseur classique soit avec une pompe PCA selon l’âge de l’enfant – en général, pas de PCA avant 5 ans.
    Sous surveillance clinique (douleur, fréquence respiratoire (FR), conscience) et de la SaO2, toutes les 20-30 min jusqu’au contrôle de la douleur, puis toutes les 2 heures. Parallèlement, poursuite des antalgiques de pallier I : paracétamol IV ou oral 15 mg/kg/6 h, ibuprofène 10 mg/kg/8 h per os ou kétoprofène 1 mg/kg/8 h IVL.
  • 3. Mettre sous O2 si SaO2 < 95 % ou SaO2 plus basse que la valeur habituelle. Les patients qui ont une SaO2 normale semblent ne tirer aucun bénéfice de l’apport d’O2 [1].
  • 4. Poser une voie d’abord veineuse en ayant recours d’emblée aux personnes qui savent le mieux piquer et en n’hésitant pas à faire intervenir l’anesthésiste, soit d’emblée en cas d’urgence vitale (anémie aiguë, détresse respiratoire), soit dans un but d’épargne du capital veineux. Hyperhydrater par voie veineuse, 2,5 l/m2 sans dépasser 4 l/24 h de soluté. En cas de douleur thoracique, on ne dépasse pas 2 l/m2.
  • 5. dans le même temps, réaliser les prélèvements biologiques minimaux et si possible en microméthode : NFS avec réticulocytes, RAI, groupe sanguin phénotypé (si patient inconnu du centre de transfusion sanguine), ionogramme sanguin avec urée et créatinine, CRP ainsi qu’un bilan hépatique et une amylasémie en cas de douleurs abdominales.
  • 6. La radiographie de thorax sera demandée facilement (fièvre, signes respiratoires, douleur thoracique ou abdominale, baisse de la SaO2). Les autres examens complémentaires seront demandés en fonction du contexte clinique et sans jamais retarder la mise en route du traitement antalgique. L’enfant ne sera envoyé en radio qu’après soulagement suffisant de la douleur.
  • 7. En cas d’échec du traitement antalgique malgré de fortes doses de morphine, l’inhalation de MEOPA pendant 20 à 30 min peut être efficace temporairement pendant que sera discuté le recours à une transfusion ou à un échange transfusionnel. La kétamine à petite dose pourrait être associée. L’analgésie locorégionale reste exceptionnelle mais d’efficacité spectaculaire. S’il existe une composante neuropathique à la douleur le Laroxyl® peut être prescrit, éventuellement associé au Rivotril® en cas de fulgurances [5, 6].

Syndrome thoracique aigu

Après l’âge de 3 ans, le STA est la première cause de mortalité et la deuxième cause d’hospitalisation chez l’enfant. Il est défini par l’apparition récente d’un infiltrat pulmonaire sur la radiographie de thorax, intéressant au moins un segment, associé à une fièvre supérieure à 38,5 °C, une douleur thoracique, une tachypnée, un wheezing et une toux [7]. Le cliché thoracique montre habituellement une atteinte des lobes inférieurs, parfois des lobes supérieurs chez les plus jeunes [8].

Les étiologies du STA sont multiples et fréquemment intriquées (infection, embolie graisseuse, hypoventilation alvéolaire, œdème pulmonaire) et leur identification ne modifie pas la prise en charge thérapeutique.

Traitement du STA

Les mesures générales sont identiques à celles de la prise en charge des CVO osseuses ou abdominales.

L’hyperhydratation sera plus prudente, limitée à 2 l/m2 sans dépasser 3 l/24 h en raison du risque d’œdème pulmonaire.

La mise sous O2 est systématique visant une SaO2 > 95 %.

L’antibiothérapie empirique est systématique, associant un macrolide et une céphalosporine injectable de 3e génération (céfotaxime ou ceftriaxone) [1].

La transfusion sanguine est indiquée dans le STA dans le but d’empêcher l’évolution vers l’insuffisance respiratoire aiguë. Elle sera limitée à 10 ml/kg et lente (2 à 3 ml/kg/h) afin de limiter le risque de surcharge. En cas de taux d’Hb > 9 g/dl, de non-amélioration ou d’aggravation de la fonction respiratoire malgré la transfusion, de STA grave d’emblée (atteinte d’au moins trois lobes) un échange transfusionnel est indiqué, visant à abaisser le taux d’HbS en dessous de 30 % [8].

Selon les recommandations de l’HAS [1], le recours aux bronchodilatateurs doit être systématique en cas d’antécédent d’hyperréactivité bronchique et discuté dans les autres situations.

Priapisme

Le priapisme est une complication fréquente de la drépanocytose. Elle touche suivant les études de 2 à 6 % des enfants drépanocytaires [9]. Le priapisme est une urgence thérapeutique. Non traité au-delà de 4 heures, les premières lésions d’anoxie surviennent avec lésions progressives des fibres musculaires lisses des corps caverneux, lésions exposant à une dysfonction érectile éventuellement définitive.

Il est nécessaire d’en parler en consultation lors du suivi afin que l’enfant et ses parents consultent à temps en cas de survenue de priapisme aigu. Cela permet aussi de dépister l’existence d’un priapisme aigu intermittent spontanément résolutif, bref (toujours inférieur à 3 heures), qui précède souvent le priapisme aigu.

Le traitement est fonction du temps écoulé depuis le début du priapisme. Un traitement antalgique (qui ne doit pas retarder la prise en charge) par entonox +/– Nubain® (sous monitoring, scope et SaO2 en cas d’association avec le Nubain®) est recommandé.

  • 1/ Si moins de 3 heures se sont écoulées, une injection intracaverneuse (figure 1) de 0,6 ml d’étilefrine (1 amp = 10 mg = 1 ml) suffit. Elle peut être éventuellement répétée une nouvelle fois après 20 minutes en cas d’inefficacité.Si les 2 injections ne résolvent pas le priapisme, on effectuera alors un drainage des corps caverneux (voir encadré)
  • 2/ Si > 3 heures se sont écoulées, un drainage des corps caverneux est nécessaire avant d’injecter l’étilefrine (encadré).
  • 3/ Il est important de contrôler pouls et TA avant et après les injections d’étilefrine. Une hyperhydratation, ainsi qu’une hyperoxygénation est recommandée. Il est urgent d’abaisser le taux d’HbS au mieux par un échange transfusionnel. Si l’échange n’est pas possible immédiatement, on peut le différer au lendemain si la détumescence a été obtenue. Dans ce cas, une transfusion simple de 10 ml/kg est à réaliser en urgence si le taux hémoglobine est < 9 g et l’hématocrite < 30 %. Si la détumescence n’est pas obtenue, l’échange transfusionnel doit être réalisé en urgence, en réanimation si besoin.
  • 4/ Le traitement préventif par étilefrine per os 0,25 mg/kg/j (sans dépasser 30 mg/j en 2 prises) sera démarré. Il est important de redonner les informations au patient et/ou à sa famille sur la conduite à tenir en cas de récidive.

Crises hématologiques

Séquestration splénique aiguë

On parle de séquestration splénique aiguë en cas de chute du taux d’hémoglobine plasmatique de plus de 2 g/dl par rapport au taux de base, avec une augmentation du volume de la rate et des stigmates biologiques d’érythropoïèse réactionnelle. Elle se constitue par occlusion du retour capillaire veineux par les hématies falciformées alors que le débit artériel intrasplénique est conservé.

La séquestration splénique aiguë est une urgence absolue car elle met en jeu le pronostic vital. Elle demeure une des causes principales de mortalité chez l’enfant drépanocytaire.

Elle peut survenir très précocement, dès 5 semaines de vie, mais aussi chez l’adulte. Chez la plupart des patients drépanocytaires SS, le premier épisode survient entre 3 mois et 5 ans [10, 11].

La survenue d’un épisode est souvent associée à une infection virale ou bactérienne et parfois à un STA. Les manifestations cliniques habituelles sont une asthénie brutale, une pâleur (à rechercher en priorité au niveau palmoplantaire), une tachycardie, une tachypnée et un ballonnement abdominal.

Sur le plan biologique, outre les signes d’érythropoïèse réactionnelle (augmentation des réticulocytes et parfois érythroblastes circulants), elle peut s’accompagner d’une thrombopénie et/ou d’une leucopénie modérée.

Traitement de la séquestration splénique aiguë

Le traitement de la séquestration splénique aiguë vise à corriger en urgence l’hypovolémie et l’anémie par la transfusion sanguine. La séquestration splénique aiguë est une complication qui peut être fatale en quelques heures, ce qui en fait donc une urgence qui peut justifier une transfusion en sang O négatif. Il est également important de ne réaliser les prélèvements à visée étiologiques qu’au moment de transfuser.

Après transfusion, les globules rouges séquestrés par la rate sont remobilisés, la splénomégalie régresse et le taux d’hémoglobine s’élève à un taux généralement supérieur au taux prévu. Le volume transfusé a donc pour objectif de ne pas dépasser un taux plasmatique d’hémoglobine post-transfusionnel de 11 g/dl (ou un hématocrite de 36 %). En général, on ne dépasse pas 10 ml/kg [1, 12].

Éducation des parents

Il est impératif que les parents sachent :
  • suspecter le diagnostic d’une anémie aiguë chez leur enfant (pâleur, fatigue et altération de l’état général apparues brutalement) ;
  • rechercher, soit une augmentation brutale de volume de la rate s’ils y sont entraînés, soit une augmentation du volume de l’abdomen devant des signes d’anémie aiguë.

Il faut qu’ils consultent en urgence dès la survenue de ces signes [1, 13].

Érythroblastopénie aiguë

Du fait de la durée de vie réduite des globules rouges dans la drépanocytose, une suppression de l’érythropoïèse même brève peut entraîner une anémie sévère. Soixante-dix à 100 % des cas d’érythroblastopénie aiguë transitoire sont causés par le parvovirus B19, également responsable du mégalérythème épidémique ou 5e maladie. Néanmoins d’autres viroses peuvent induire des sidérations médullaires graves chez ces patients au renouvellement érythrocytaire rapide [1].

Manifestations cliniques

Les manifestations cliniques habituelles associent des céphalées, une asthénie, une dyspnée et une aggravation de l’anémie avec une baisse du nombre des réticulocytes < 1 % ou 10 000 mm3. L’affection peut également s’accompagner de fièvre, de signes d’infection respiratoire ou gastro-intestinale. Les signes cutanés sont caractéristiquement absents chez l’enfant drépanocytaire. La réticulocytopénie débute en moyenne 5 jours après les premiers symptômes et dure de 7 à 10 jours. L’aggravation de l’anémie débute rapidement après le début de la réticulopénie. Les patients vus en phase de convalescence peuvent être considérés à tort comme ayant une hyperhémolyse du fait d’une aggravation de l’anémie avec hyperréticulocytose. Le diagnostic d’infection à parvovirus B19 peut cependant être fait sur l’augmentation du taux des IgM sériques. La guérison s’accompagne d’une production massive de jeunes globules rouges nucléés. Bien que la majorité des adultes soit immunisée vis-à-vis du parvovirus B19, le personnel hospitalier au contact de patients présentant une érythroblastopénie aiguë transitoire est à haut risque de mégalérythème épidémique nosocomial. Des précautions d’isolement sont nécessaires pour les femmes enceintes si une infection à parvovirus B19 est suspectée du fait du risque d’hydrops fetalis et de mort in utero, notamment au cours du 2e trimestre de grossesse.

Du fait de la très forte contagiosité du parvovirus B19, la fratrie et les sujets drépanocytaires en contact avec le patient infecté doivent être attentivement surveillés pendant une quinzaine de jours dans la crainte de survenue chez eux d’une érythroblastopénie [1].

Traitement

Une transfusion sanguine est indiquée dans la majorité des cas. Le volume transfusé doit tenir compte outre de l’Hb de base de l’enfant, de la durée prévisible de l’érythroblastopénie (perte de 0,1 g/dl d’Hb par jour en moyenne).

En cas de réticulocytose débutante, la transfusion peut être évitée.

Un certain nombre de complications liées à l’érythrovirus B 19 peuvent survenir chez le patient drépanocytaire (séquestration splénique aiguë, syndrome thoracique aigu). Le traitement est alors le traitement de ces complications [1, 14, 12].

Hyperhémolyse

Les crises hyperhémolytiques sont souvent révélées par une crise douloureuse fébrile. Elles associent une accentuation de l’anémie, une majoration de l’ictère, une réticulocytose accentuée, avec LDH élevée et hyperbilirubinémie.

Les étiologies sont multiples : hémolyse auto-immune déclenchée par une infection virale ou bactérienne (pneumopathie à mycoplasme), accès palustre au retour d’un pays d’endémie, stress oxydatif ou ingestion de certains aliments ou médicaments dans le cadre d’un déficit en G6PD [12].

À part, l’hémolyse post-transfusionnelle survenant 5 à 10 jours après une transfusion où l’on retrouve, à côté des stigmates d’hémolyse habituels, un taux d’Hb généralement inférieur au taux prétransfusionnel (hémolyse des GR transfusés et des GR du patient) et le plus souvent une réticulocytopénie et une hématurie. La recherche d’agglutinines irrégulières est généralement négative [15]. Il est indispensable de bien identifier ces épisodes car une nouvelle transfusion sans précautions, chez ces patients souvent très anémiques, pourrait faire chuter davantage le taux d’Hb et mettre en jeu le pronostic vital. Le traitement de ces épisodes peut nécessiter l’association d’une corticothérapie et d’immunoglobulines IV à manier avec précaution du fait de l’hyperviscosité induite par les IgIV ou par l’hyperleucocytose elle-même induite par la corticothérapie.

Conduite à tenir devant une fièvre

L’expérience a montré que chez ces enfants avec asplénie fonctionnelle et défaut de la voie alterne du complément, il convenait de ne pas se fier à leur bon état général et que seule une attitude systématique permettait d’éviter les catastrophes. Les mesures préventives que sont la vaccination anti-pneumoccique par Prévenar® puis Pneumo 23 et la pénicillinothérapie orale bien qu’indispensables ne préviennent pas complètement le risque des pneumococcies foudroyantes.

Aussi, tout enfant drépanocytaire fébrile > 38,5 °C doit être adressé aux urgences hospitalières pour y être examiné, prélevé (hémoculture, bilan sanguin…) et traité par antibiothérapie IV (ceftriaxone) et surveillé au minimum 3 h après antibiothérapie [1].

Il devra être ensuite gardé en hospitalisation en présence d’un seul des critères suivants : âge < 3 ans, altération de l’état général, fièvre > 40°, foyer radiologique pulmonaire, SaO2 < 95 %, hyperleucocytose > 30 000/dl, leucopénie < 5 000/dl, thrombopénie < 150 000/dl, Hb < 6 g/dl, contexte environnemental ne permettant pas une consultation rapide en cas de nouveaux symptômes ou d’aggravation.

Ceux n’ayant aucun de ces critères pourront éventuellement retourner au domicile mais devront être revus aux urgences le lendemain pour un examen clinique et un nouveau bilan. Ils recevront une 2e injection de ceftriaxone en attendant le résultat des hémocultures (48 h).

Conduite à tenir devant une diarrhée, des vomissements, une toux et une gêne respiratoire

En cas de troubles digestifs (diarrhée ou vomissement), une réhydratation IV doit être entreprise facilement afin de prévenir le risque de déclenchement de phénomènes vaso-occlusifs graves par le biais de la déshydratation et de l’acidose. Si la réhydratation per os est possible, elle doit être surveillée attentivement aux urgences dans un premier temps (minimum 6 heures).

L’hypoxie étant le facteur déclenchant principal des complications, les enfants drépanocytaires atteints de pneumopathies devront être hospitalisés pour surveillance, antibiothérapie (amoxicilline ou ceftriaxone et macrolides) et oxygénothérapie adaptées. L’indication éventuelle d’une transfusion ou d’un échange devra être discutée. En cas de bronchiolite, l’hospitalisation des nourrissons sera facile. Elle pourra être évitée uniquement après une surveillance prolongée aux urgences (3 à 6 h), en l’absence de désaturation pendant le sommeil et pendant l’alimentation et en l’absence de difficultés alimentaires associées. On demandera aux parents de reconsulter aux urgences le lendemain afin de suivre l’évolution de la gêne respiratoire. Le traitement de la crise d’asthme chez l’enfant drépanocytaire est le même qu’habituellement sauf qu’on évitera au maximum la corticothérapie générale pourvoyeuse de complications secondaires par l’hyperleucocytose qu’elle induit. Dans les cas où la corticothérapie s’impose, il conviendra de discuter en association avec l’hyperhydratation, l’intérêt d’une transfusion voire d’un échange pour abaisser le taux d’HbS.

Urgences ophtalmologiques

Une consultation ophtalmologique en urgence s’impose pour toute modification aiguë de la vision chez un patient drépanocytaire.

L’occlusion de l’artère centrale de la rétine conduit généralement à la perte irrémédiable de l’œil et nécessite un traitement d’extrême urgence dès l’apparition des symptômes. Le traitement comprend un échange transfusionnel obligatoire combiné à un soulagement chirurgical ou médical immédiat de la pression intraoculaire.

Tout traumatisme oculaire chez un patient drépanocytaire doit conduire à une consultation en urgence, si possible chez un ophtalmologiste familier de cette pathologie. Une hémorragie dans la chambre antérieure de l’œil peut conduire au blocage du trabéculum par les GR falciformés. Elle peut aussi engendrer une augmentation de pression dans la chambre antérieure avec risque de glaucome secondaire et d’un retentissement rapide sur la vascularisation du nerf optique et de la rétine engageant le pronostic visuel. Dans de telles situations, le traitement consiste en l’évacuation chirurgicale de la chambre antérieure [1, 16].

Urgences cardiologiques

Bien qu’elles soient extrêmement rares, des complications cardiaques aiguës mettant en jeu le pronostic vital ont été rapportées chez l’enfant drépanocytaire à type d’insuffisance cardiaque aiguë, de troubles du rythme ou d’infarctus du myocarde compliquant une myocardiopathie ischémique.

Les douleurs angineuses sont à distinguer de celles d’une CVO thoracique localisées au gril costal ou au sternum et augmentant à la pression ; et l’ECG doit être pratiqué au moindre doute à la recherche de signes d’ischémie transitoire ou constituée. L’atteinte coronaire est inaccessible à un geste angioplastique ou chirurgical (atteinte microcirculatoire).

Les troubles du rythme peuvent être révélés par des palpitations, mais ils surviennent volontiers sans prodromes, l’enfant étant alors amené aux urgences pour une perte de connaissance. L’ECG est le plus souvent normal à distance de l’accès aigu mais le Holter-ECG peut faire le diagnostic.

Les signes d’insuffisance cardiaque sont peu spécifiques chez ces enfants : la dyspnée, le gros foie peuvent avoir d’autres étiologies et, en dehors du galop gauche, l’auscultation cardiaque ne peut pas toujours différencier un souffle fonctionnel d’un souffle de régurgitation mitrale. L’écho-Doppler permet de trancher. Le traitement repose, à la phase aiguë, sur les diurétiques [17].

Accident vasculaire cérébral (AVC)

Les AVC sont révélés le plus souvent par la survenue brutale ou rapidement progressive d’une hémiparésie, de troubles visuels ou du langage, de convulsions ou de troubles de conscience pouvant aller jusqu’au coma. Des céphalées sévères accompagnées de nausées, de vomissements et de somnolence peuvent annoncer l’AVC. Parfois, il s’agit d’un accident ischémique transitoire (AIT) dont les symptômes vont s’amender avant l’arrivée de l’enfant aux urgences, mais qui peut annoncer la survenue d’un AVC constitué. Enfin, il faut se méfier des manifestations psychiatriques à type de troubles aigus du comportement qui peuvent correspondre à un AVC frontal.

La prise en charge immédiate est symptomatique associant une oxygénothérapie visant à maintenir une SaO2 > 95 %, une hydratation prudente pour limiter le risque d’œdème cérébral, 2 l/m2/24h sans dépasser 3 l/24 h, un traitement antalgique et un traitement anticonvulsivant si besoin. Une fois le patient stabilisé, on demandera une tomodensitométrie cérébrale ou une IRM afin d’éliminer une origine hémorragique pouvant nécessiter un geste neurochirurgical en urgence.

Ensuite, et ce qu’elle que soit l’étiologie, il faut abaisser le taux d’HbS au-dessous de 30 % soit par un échange transfusionnel d’emblée (Hb > 8 g/dl), soit par une transfusion initiale suivie d’un échange [18].

Indications des transfusions et échanges transfusionnels en urgence chez l’enfant drépanocytaire

Les produits sanguins indiqués pour la transfusion des patients drépanocytaires sont des culots de globules rouges déleucocytés et phénotypés. Il est recommandé de pratiquer un phénotypage étendu (RH, KELL, Kidd, Duffy, MNS, etc.) avant la transfusion si cela n’a pas été réalisé auparavant. Les culots irradiés doivent être envisagés pour les patients potentiellement candidats à une greffe de moelle osseuse dans les 3 mois [19].

Transfusion simple

Une transfusion sanguine simple est indiquée en cas de :
  • séquestration splénique ou hépatique aiguë (en cas de signes de mauvaise tolérance clinique, transfusion en urgence de sang O) ;
  • diminution de 2 g/dl du taux d’Hb par rapport au taux d’Hb de base en situation instable ou diminution moins importante mais avec des réticulocytes < 100 000/mm3 faisant craindre une érythroblastopénie aiguë ;
  • syndrome thoracique débutant avec Hb < 9 g/dl.

En pratique, transfusion de 10 à 15 ml/kg à une vitesse maximale de 5 ml/kg/h (la transfusion de 4 ml/kg fait gagner environ 1 g/dl d’Hb). Pas plus de 10 ml/kg en cas de séquestration aiguë et de syndrome thoracique.

Chez les patients hospitalisés pour des épisodes douloureux, l’hémoglobine peut chuter en dessous du taux constaté à l’admission. Si le patient est cliniquement stable et que le taux de réticulocytes est élevé (>250 000/mm3), la transfusion sanguine peut être différée.

Saignée

Elle peut être indiquée en urgence chez les drépanocytaires SC pour lesquels les phénomènes vaso-occlusifs s’accompagnent surtout d’une hyperviscosité avec Hte > 35 %, notamment en cas d’AVC ou de priapisme. En pratique, on réalise une saignée de 10 ml/kg compensée par 10 ml/kg de Na Cl à 9 ‰.

Échange transfusionnel

L’échange transfusionnel est pratiqué en urgence pour diminuer le taux d’HbS en dessous de 30 à 40 %, tout en restant en dessous de 35 % d’hématocrite.

Le volume nécessaire est calculé à partir du poids du patient, de l’hémoglobine de départ (le jour de l’échange), et du taux d’HbS souhaité. Le taux d’HbS doit être vérifié au décours de l’échange. En dehors du cas particulier de l’anémie aiguë et du syndrome thoracique aigu (avec Hb < 9 g/dl), l’échange transfusionnel doit être préféré à la transfusion simple notamment en cas de :

  • défaillance viscérale ;
  • priapisme résistant à l’étiléfrine ;
  • syndrome thoracique avec Hb > 9 g/dl ou non amélioré par la transfusion ;
  • AVC avec Hb > 9 g/dl.

Il nécessite de disposer de deux voies d’abord veineuses et de maîtriser la technique de l’échange manuel. En cas d’indication d’échange transfusionnel d’emblée, le transfert en réanimation peut être discuté.

Références

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