ARTICLE
Auteur(s) : Claudine
Touboul1, Dora Bachir1, Serge
Pissard2,3
1Service de gynécologie-obstétrique, CHI de Créteil,
40, avenue de Verdun 94010 Créteil
2Unité des maladies génétiques du globule rouge. Centre
de référence pour la drépanocytose, hôpital Henri-Mondor, 51,
avenue du maréchal de Lattre-de-Tassigny 94010 Créteil
3Université Paris 12, Laboratoire de biochimie et
génétique, hôpital Henri-Mondor, Créteil
La fréquence de la drépanocytose en France (350 naissances dont
230 en Île-de-France de syndromes drépanocytaires majeurs chaque
année) justifie de façon pressante le dépistage des couples à
risque. Dans la majorité des cas, en effet, les parents concernés
font la découverte du risque avec la naissance d’un enfant malade,
ce qui constitue un traumatisme majeur pour ces couples, et une
incompréhension croissante de la situation.
Le diagnostic prénatal de la drépanocytose (DPN) est proposé aux
couples à risque d’avoir un enfant atteint d’une forme sévère de
drépanocytose. Le principal objectif est de permettre le libre
choix aux parents d’avoir ou non un enfant drépanocytaire.
La consultation de génétique
La consultation [4, 14] a lieu en binôme médecin-psychologue (voir
l’article consacré à l’annonce du diagnostic dans le présent
numéro). Le motif de consultation fait, en règle l’objet de la
première question posée au(x) consultant(s). Deux situations
dominent :
- 1) La demande spontanée : il s’agit soit d’un
adulte drépanocytaire qui désire se marier ou procréer, soit d’un
proche au courant de cas familiaux. Dans ce cas, le patient vient
chercher des réponses à des questions précises. Le but de cette
consultation est d’identifier les couples à risque avant la
procréation et de leur donner les éléments qui leur permettront de
déterminer leur conduite au mieux le moment venu.
- 2) Le couple est adressé en conseil génétique : le
plus souvent au moment d’une grossesse en vue d’un diagnostic
prénatal par un gynécologue. Le plus souvent, la grossesse est déjà
avancée, le risque de syndrome drépanocytaire majeur pour le fœtus
a été reconnu tardivement (diagnostic d’hétérozygotie chez la mère,
prélèvement après convocation du père, consultation en milieu
obstétrical qui adresse le couple en conseil génétique).
L’entretien, de longue durée, doit répondre aux interrogations les
plus pressantes du couple sur le motif de consultation, et le
discours adapté au niveau de connaissances des consultants.
L’histoire de chaque couple par rapport à la maladie (vécu ou non
dans la famille, les proches…) les grossesses antérieures est
unique et doit retenir l’attention. Le médecin doit s’interdire
d’être directif et d’imposer ses propres convictions.
Tout couple à risque doit bénéficier du conseil génétique,
complété par une information personnalisée complète sur la maladie,
les techniques du DPN et les risques. Le diagnostic prénatal est
justifié pour les risques drépanocytaires majeurs que sont
l’homozygotie SS et les hétérozygoties composites Sβ0 thalassémie
certaines formes de S β+ thalassémies avec une faible expression
d’HbA, SD Punjab, S O Arab. En revanche, les risques SC, S Lepore,
S β+ thalassémies avec une expression d’hémoglobine A (HbA)
supérieure à 20 %, SE sont considérés comme des indications
exceptionnelles.
La précision du risque est indispensable par des examens
appropriés avec :
- – une numération formule sanguine (détermination du
VGM) ;
- – une étude de l’hémoglobine de la mère et du père qui
comprend [3] l’identification d’une hémoglobine anormale S (par
isoélectrofocalisation), le test de solubilité (test d’Itano), le
dosage de l’hémoglobine A2 (Hb A2) par
HPLC ;
- – un dosage de la ferritine sérique, surtout chez les
femmes, pour permettre un diagnostic sans équivoque de
β-thalassémie (la carence en fer importante abaissant le taux
d’HbA2). Ces critères biologiques n’étant pas encore
satisfaisants, il ne faut pas hésiter à expertiser à nouveau le
risque, d’autant qu’un échantillon d’ADN parental est indispensable
lors de l’étude du prélèvement fœtal. Un consentement de la
patiente pour la réalisation du diagnostic prénatal est nécessaire,
en exposant clairement les risques du DPN.
Quelle que soit l’urgence, un délai de réflexion est toujours
accordé au couple avant la décision de recourir au diagnostic
prénatal. La demande de DPN concerne le plus souvent les couples
qui ont déjà un enfant drépanocytaire et qui veulent être sûrs que
le prochain enfant ne sera pas atteint. Pour les couples, où il
s’agit de la première grossesse ou lorsque l’un des deux dans le
couple est lui-même atteint de drépanocytose, la difficulté
d’acceptation du DPN et donc implicitement de l’IMG, vient du fait
qu’il est impossible de prévoir la sévérité de l’atteinte de
l’enfant à naître, ainsi que son évolution.
Le recours au DPN n’a aucun caractère d’obligation et ne doit
pas lier de façon automatique son obtention à la réalisation d’une
IMG éventuelle. Le conseil génétique doit permettre aux familles et
à la mère tout particulièrement, d’énoncer librement les options
successives en d’autres termes que des pis-allers ;
c’est-à-dire en ayant bénéficié d’une discussion pleinement
informative sur la maladie, la problématique des approches
thérapeutiques, les ressentis familiaux positifs et négatifs de
l’accueil de l’enfant malade, les risques et épreuves du parcours
obstétrical, les soutiens dont ils doivent pouvoir bénéficier.
Situations particulières
- – Femme drépanocytaire hétérozygote ou homozygote
consultant seule, le conjoint est inaccessible (refus du
prélèvement ou parti). Dans ce cas, s’il y a une demande très forte
de diagnostic prénatal, il est possible d’accéder à cette demande,
en sachant que seul le risque de drépanocytose homozygote SS sera
testé.
- – Autres risques que la drépanocytose :
Caryotype (pour âge maternel, antécédents familiaux ou marqueurs
positifs) couplé au DPN pour drépanocytose : dans ce cas il
faut privilégier d’abord le DPN pour drépanocytose en recourant à
la biopsie de trophoblaste qui permet aussi la réalisation du
caryotype.
Pour un couple donné, chaque grossesse est un projet différent
et fait l’objet d’une nouvelle consultation de conseil génétique
avec signature de consentement pour le DPN si celui-ci est
demandé.
L’annonce du résultat fait l’objet d’une consultation spécifique
avec le même binôme médecin psychologue. En cas de maladie
drépanocytaire diagnostiquée chez le fœtus, la décision d’IMG
revient au couple et en tout cas à la mère. Elle doit faire l’objet
d’un accompagnement, d’un échange d’informations entre le service
de gynécologie qui la pratiquera et le binôme médecin-psychologue.
Une prise en charge psychologique est systématiquement proposée
après l’IMG.
Les techniques du diagnostic prénatal de la drépanocytose
Elles dépendent du terme de la grossesse (confirmé par
l’échographie) (tableau 1).
Les deux techniques actuellement utilisées [1, 2, 6, 11, 20], en
début de grossesse, se font en ambulatoire, sous guidage
échographique. Elles sont toujours associées à un risque de
complication iatrogène, principalement à un risque de
fausse-couche. La réduction de ce risque repose sur des conditions
d’asepsie strictes dans la réalisation du prélèvement, mais
également sur l’expérience de l’opérateur. Cependant, même dans des
mains très entraînées, ces gestes invasifs sont associés à un
risque de fausse-couche aux alentours de 1 %.
Le prélèvement de villosités choriales (ou biopsie de
trophoblaste)
Il consiste en un prélèvement de petits fragments de placenta
(appelé trophoblaste au premier trimestre de la grossesse),
génétiquement identique au fœtus, réalisé sous anesthésie locale,
par voie transabdominale, à travers l’abdomen et l’utérus maternel
jusque dans le placenta si possible sans effraction amniotique, à
partir de la 11e semaine d’aménorrhée (SA) (c’est-à-dire
pour une longueur crânio-caudale minimale de l’embryon de
45 mm) [5, 10, 12, 13, 17, 21].
Le résultat est obtenu en général en 5 à 10 jours, ce qui peut
permettre une IMG plus simple, par les voies naturelles (aspiration
comme dans les interruptions volontaires de grossesse, jusqu’à la
14e SA).
Tableau 1 Les techniques du diagnostic prénatal de la
drépanocytose
|
Technique
|
Terme
|
Risque fœtal
|
|
Biopsie de trophoblaste
|
À partir de 11 SA
|
≥ 1 %
|
|
Amniocentèse
|
À partir de 15 SA
|
≤ 1 %
|
L’amniocentèse (ou prélèvement de liquide amniotique)
Elle consiste à prélever du liquide amniotique en introduisant une
aiguille dans la cavité amniotique, à travers la paroi abdominale
maternelle et l’utérus [8, 15, 22].
Ce geste est habituellement réalisé à partir du deuxième
trimestre de la grossesse, après 15 SA, idéalement aux alentours de
16-17 SA. Néanmoins, elle peut être réalisée jusqu’à la fin de la
grossesse. De réalisation simple, sans anesthésie, elle a comme
inconvénient sa réalisation plus tardive, ce qui implique une IMG
plus traumatisante car réalisée à un terme de grossesse plus
avancé. Elle reste l’examen-clé en cas de dépistage tardif des
parents demandeurs de DPN et là encore se pose le problème de l’IMG
au 2e voire 3e trimestre de la grossesse avec
un risque d’accouchement prématuré, qui n’a pas été évalué, car les
indications d’amniocentèse tardive restent relativement rares.
Diagnostics moléculaires des anomalies génétiques de
l’hémoglobine (Hb)
Ils bénéficient de la petite taille des gènes impliqués (3 exons et
moins de 2 Kb séquence génomique pour les gènes de type α et de
type β).
L’analyse des variants moléculaires a commencé dans les années
80 et, depuis cette période, de très nombreux allèles différents
ont été décrits.
Dans le cadre d’un DPN de syndrome drépanocytaire sont
importants à caractériser les mutants se traduisant par une β
thalassémie et les quelques mutants de la chaîne β qui produisent
un variant de l’Hb susceptible d’aggraver un trait Hb S : Hb
D-Pundjab (codon 121 GAA>GTA), Hb O-Arab (codon 121,
GAA>AAA), Hb Lepore (gène hybride « δβ ») Le variant
Hb C (codon 6, GAG>AAG) produit en association avec un trait Hb
S, un syndrome drépanocytaire de sévérité très variable qui le plus
souvent n’indique pas la réalisation d’un DPN.
La recherche de la mutation βS codon 6 (GAG>GTG) et des
autres variants de l’Hb ou des trait β-thalassémique impliqué dans
une famille, fait appel à des techniques qui ont évolué avec les
progrès méthodologiques et sont maintenant basées sur des
applications de la méthode de PCR. Il n’y a pas de particularité
liée à la mutation recherchée mais plutôt un contexte légal et des
procédures qui sont liés au type de l’analyse, c’est-à-dire
l’examen des caractéristiques génétiques d’un enfant à naître.
Les textes légaux [9] qui ont autorisé leurs réalisations, ont
récemment été mis à jour et exposent précisément les
caractéristiques des « centres habilités pour le DPN »
qui reçoivent une autorisation délivrée par l’Agence régionale de
l’Hospitalisation (ARH) et les compétences des personnes habilitées
à conduire ce genre d’études, qui doivent être titulaires d’un
agrément délivré par l’Agence de la Biomédecine.
Sur le plan technique, un grand nombre de méthodes sont
utilisables [16]. Elles mettent à profit soit la modification du
profil de digestion de l’ADN par une enzyme de restriction, liée à
la mutation, ou bien la différence de stabilité de l’hybridation
d’une sonde moléculaire en fonction de la présence ou non de la
mutation. Il est aussi quelque fois indiqué de réaliser le
séquençage direct des régions des gènes β-globine portant les
anomalies détectées chez les parents. Elles mettent toutes en
évidence directement la mutation du codon 6 et une éventuelle
2e anomalie. Il n’est plus légitime, de nos jours, sauf
cas exceptionnel, de proposer une approche indirecte pour réaliser
le diagnostic de syndrome drépanocytaire. Bien que cela ne soit pas
prescrit de manière formelle, il est important de réaliser en même
temps que l’analyse du matériel fœtal, l’analyse d’un échantillon
d’ADN des deux parents et ceci pour deux raisons.
- 1) De manière à avoir une certitude sur la nature du
risque : les résultats obtenus pour les parents et le fœtus
devant être parfaitement cohérents pour valider totalement
l’étude.
- 2) L’affection étant de type autosomique
récessive : le résultat sera pour un couple hétérozygote, dans
25 % des cas défavorables (enfant atteint [Hb S] + [Hb S]) et
dans 75 % des cas favorables, (50 % d’enfants
hétérozygotes et 25 % d’enfants totalement indemnes).
L’existence de 50 % de résultat pour lesquels le génotype de
l’enfant n’est pas différenciable de celui de sa mère, impose de
rechercher et de quantifier une éventuelle contamination du
matériel fœtal par des tissus maternels qui peuvent être en
fonction du type de prélèvement un fragment de la caduque
(prélèvement de trophoblaste) ou des leucocytes maternels dans le
cas d’un prélèvement de liquide amniotique « sanglant ».
Cette recherche de contamination se fait par l’étude d’un certain
nombre de séquences hypervariables « microsatellites »,
réparties sur plusieurs chromosomes et choisies de manière à avoir
le maximum « d’informativité » (c’est-à-dire de chances
que le père et la mère soient tous les deux hétérozygotes pour des
allèles différents). La mise en évidence d’une contamination
« notable » impose de reprendre l’analyse en utilisant
soit un autre prélèvement fœtal soit, si cela a été prévu lors du
premier prélèvement, des cellules issues de la mise en culture
d’une fraction du premier prélèvement.
Dans un souci de sécuriser le résultat de l’analyse et bien que
cela ne soit pas mentionné dans les textes réglementant l’exercice
du DPN, il est souhaitable que l’analyse utilise deux techniques
différentes réalisées à des temps différents et dont les résultats
concordants mettront à l’abri d’aléas techniques ou de problèmes
d’erreur d’échantillons.
Diagnostic génétique fœtal par prélèvement de sang
maternel
C’est l’analyse génétique des cellules fœtales ou de l’ADN fœtal
circulant dans le sang maternel, dans le but d’offrir une méthode
non invasive de dépistage prénatal des maladies génétiques [7, 18,
19].
L’ADN fœtal libre, circulant dans le sang maternel est un ADN en
solution dans le sérum maternel et donc dilué au sein d’un ADN
homologue majoritaire qu’est l’ADN libre circulant d’origine
maternel. Seules les séquences géniques fœtales absentes ou
différentes du génome maternel pourront faire l’objet de ce type
d’analyse. En pratique, les séquences fœtales d’origine paternelle
et absentes du sérum maternel sont les moins difficiles à
rechercher puisqu’il n’y aura pas de compétition avec l’ADN
maternel majoritaire.
Or, dans la drépanocytose, les couples porteurs ont la même
mutation, et donc le diagnostic prénatal sur sang maternel ne peut
être réalisé actuellement dans cette indication.
Le diagnostic préimplantatoire (DPI)
C’est la détection du défaut génétique avant l’implantation de
l’embryon [23].
Il s’adresse aux couples qui ont une expérience douloureuse
d’interruptions de grossesses répétées après un diagnostic
prénatal.
La technique fait appel aux derniers développements des méthodes
de fécondation in vitro et de biologie moléculaire disponibles
uniquement dans certains centres.
Conclusion
Il est primordial d’améliorer l’accès au dépistage des couples à
risque idéalement avant la procréation, ou en tout début de
grossesse, pour permettre un choix réel de recours au DPN à un
terme qui permette l’IMG dans les conditions les moins mauvaises
qui soient. La création en 2007 d’un centre de dépistage gratuit1 pour les personnes d’origines à risque
à Paris va dans ce sens. L’épidémiologie de la drépanocytose en
France impose une amélioration des pratiques. Tous les intervenants
de santé sont concernés.
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préimplantatoire. In : Inserm, ed. Diagnostic prénatal :
pratiques et enjeux. Paris : Inserm, 2003 : 51-7.
1 CIDD (Centre d’information et de
dépistage de la drépanocytose) : 37 boulevard Saint Marcel,
75013 Paris. Tél. : 01 42 17 13 00.
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