ARTICLE
Auteur(s) : Mariane de
Montalembert
Service de pédiatrie générale, Necker-Enfants malades, 149 rue
de Sèvres, 75015 Paris
A l’instar de la prise en charge des autres maladies dépistées
en période néonatale, l’organisation de la prise en charge des
nouveau-nés drépanocytaires est confiée à l’Association française
pour le dépistage et la prévention des handicaps de l’enfant.
(AFDPHE).
Quand un laboratoire a repéré un tracé électrophorétique
anormal, il adresse une fiche d’identification d’un nouveau cas à
un médecin référent, désigné par l’AFDPHE. Il existe en métropole
quatre médecins référents pour l’Île-de-France, un à Lille et un à
Marseille. Des médecins référents ont aussi été désignés pour les
Antilles. Celui-ci fait l’interface entre l’AFDPHE et les acteurs
impliqués dans le circuit de soins de l’enfant. Lui-même, ou un
médecin spécialisé dans la prise en charge de la drépanocytose
qu’il aura identifié, appelle la famille afin d’organiser un
rendez-vous. Le diagnostic doit être confirmé par des analyses de
l’hémoglobine de l’enfant et de ses deux parents (l’analyse des
parents permet de distinguer un enfant SS d’un enfant
S/β0 thalassémique). Il est important que les tests de
confirmation soient faits par le laboratoire qui a identifié le
nouveau cas. Après confirmation du diagnostic, le médecin référent
ou le médecin spécialisé renvoient la fiche d’identification d’un
nouveau cas au laboratoire et au secrétariat de l’AFDPHE.
Une question encore non résolue est celle de l’information des
parents ayant eu un enfant hétérozygote pour la drépanocytose. En
effet, il naît en France chaque année 4 000 à 5 000 enfants
hétérozygotes. L’information génétique nécessite une consultation
médicale afin d’expliquer la maladie, sa transmission génétique, la
possibilité de faire un diagnostic prénatal à une grossesse
ultérieure, à partir de 10 semaines de grossesse environ, s’il
apparaît que les deux parents sont transmetteurs du gène muté
(l’AFDPHE a rédigé une brochure explicative « être
hétérozygote, et alors ? », à remettre aux familles). Il
n’existe pas aujourd’hui de moyens dévolus à cette information qui,
de ce fait, n’est qu’inconstamment délivrée aux parents.
Le premier entretien
L’annonce du diagnostic
Elle est déterminante pour la prise en charge ultérieure. Les
familles ont des connaissances très variables sur la maladie. Pour
beaucoup de familles africaines, le diagnostic de drépanocytose
(parfois aussi appelée « être SS » ou « avoir les
hématies ») équivaut à une condamnation : l’enfant est
destiné à mourir jeune ; la mère de l’enfant est punie d’une
faute qu’elle a commise par la maladie qui frappe son enfant. Il
faut prendre le temps d’écouter la famille, pour pouvoir
éventuellement restaurer sa confiance dans la possibilité d’avenir
du bébé.
La transmission génétique de l’affection est difficilement
acceptée. Beaucoup de pères africains arguent du fait qu’ils ne
sont pas malades et n’ont pas pu transmette une maladie génétique.
Il est également très difficile aux familles d’admettre que leur
bébé apparemment bien portant est porteur d’une maladie. Faute
d’explications suffisantes, il est possible que la famille refuse
le diagnostic et n’adhère pas au programme de consultations
régulières. Ces explications doivent être répétées tout au long du
suivi de l’enfant.
L’existence d’un diagnostic prénatal est présentée. Il nous
semble qu’il ne faut pas l’évoquer dès le premier entretien, pour
ne pas sous-entendre que le bébé amené aurait dû ne pas naître. Le
discours sur le diagnostic doit aussi tenir compte des interdits
culturels ou religieux qui frappent l’interruption de grossesse
dans beaucoup de populations concernées [1]. Enfin, le truchement
d’un interprète peut être nécessaire.
L’examen clinique
Les bébés drépanocytaires diagnostiqués en période néonatale sont
habituellement vus en centre spécialisé vers l’âge de 2 mois.
La plupart des bébés ont à cet âge un examen normal, ou au moins
aucun signe particulier de la maladie. Plus tard, on peut mettre en
évidence une pâleur (conjonctives, paume des mains et des pieds),
une hépatosplénomégalie. On enseignera aux parents à reconnaître la
pâleur et une éventuelle splénomégalie, afin qu’ils consultent en
urgence en cas d’aggravation de ces signes. Le médecin signalera
aussi la possibilité de survenue de « syndrome
pied-mains » (gonflement des mains et/ou des pieds).
Bilan sanguin
À la première consultation, on prélève un hémogramme avec chiffrage
des réticulocytes, un groupe sanguin avec phénotype étendu (à
répéter entre 6 mois et 1 an pour permettre l’établissement de
la carte de groupe sanguin définitif, dont un exemplaire sera remis
aux parents), un dosage du G6PD étant donné la prévalence du
déficit dans les populations concernées, et un dosage du fer
sérique et de la capacité totale de fixation de la sidérophiline.
Il est recommandé [2] que le carnet de santé mentionne le
diagnostic, le taux d’hémoglobine, la taille de la rate, les
traitements quotidiens.
Enquête familiale et sociale
Une enquête familiale est effectuée. Il n’est pas exceptionnel de
découvrir un parent, ou un frère ou une sœur, porteur de
drépanocytose de type SC, d’expression clinique atténuée.
Dès le premier entretien, il faut se renseigner sur la situation
sociale des parents, le nombre d’enfant au foyer, la couverture
sociale (une prise en charge par la CNAM à 100 % doit être
faite). Un entretien avec l’assistante sociale est souvent utile.
Les systèmes de garde sont discutés. Enfin, il est souhaitable de
remettre aux parents des documents d’information sur la
drépanocytose, de les informer de l’existence d’associations de
parents d’enfants drépanocytaires. Un entretien avec un psychologue
est souvent récusé dans un premier temps par les parents, mais doit
être reproposé car il se révèle souvent utile.
Définition du circuit de soins
L’enfant est mis au cœur d’un réseau de soins, dont tous les
partenaires doivent être informés du diagnostic et des conduites à
tenir, préventives et en cas d’urgence : le centre de
protection maternelle et infantile (PMI), et/ou le médecin de
famille et/ou le pédiatre, le pédiatre de la crèche, le centre
hospitalier le plus proche du domicile de l’enfant. Un partenariat
entre 1) la médecine de ville apte à assurer la prévention et la
prise en charge des signes bénins, 2) le centre hospitalier de
proximité, apte à gérer les complications, et 3) le centre de
référence, expert dans le traitement des complications graves, doit
être recommandé.
Recommandations aux parents
Les situations motivant une consultation urgente sont
exposées : fièvre, pâleur et/ou asthénie, augmentation brutale
du volume de la rate. Elles seront ensuite répétées à chaque
consultation et discutées avec les partenaires de soins. Des
conseils d’hygiène de vie sont donnés. L’importance d’une
hydratation abondante est expliquée. Progressivement, on présente
aux parents les facteurs de risque de crises douloureuses, afin de
les éviter : hypoxie (altitude supérieure à 1 500 m,
vêtements trop serrés), changement brutal de température (bain en
eau froide), déshydratation, stress. Des « conduites à
tenir » sont données en cas de fièvre, de douleur, de pâleur.
Il peut être utile de confier au médecin de la crèche un document
informatif. Dans tous les cas, il est important de préciser avec
les parents les moyens de transport qu’ils utiliseront si la
complication aiguë survient la nuit.
En ce qui concerne le programme de vaccination, le lecteur peut
se reporter à l’article du présent dossier qui lui est
consacré.
L’ordonnance
L’ordonnance établie au terme de cette première consultation
comprend :
- – la prescription d’Oracilline®, dont la
nécessité d’une prise biquotidienne doit être expliquée aux
parents, dès le diagnostic confirmé, 100 000 U/kg/jour jusqu’à un
poids de 10 kg, puis 50 000 U/kg/jour ;
- – l’acide folique (Spéciafodine®, cp. à
5 mg, un comprimé par jour 10 jours par mois par
exemple) ;
- – un médicament en cas de fièvre : paracétamol
60 mg/kg/jour en 4 prises.
Les consultations ultérieures
Elles alternent des visites auprès de la PMI et/ou du médecin
libéral, qui renouvellent les explications, assurent les
vaccinations, effectuent la surveillance, et les consultations
hospitalières. En effet, une visite auprès d’un centre spécialisé
est souhaitable tous les 3 mois dans les deux premières de
vie, à un rythme fonction de la gravité de la maladie ensuite.
À chaque consultation, on doit vérifier que les parents
reconnaissent les signes motivant une consultation urgente (fièvre
supérieure à 38,5 C°, pâleur et/ou asthénie brutales, douleur ne
cédant pas au traitement antalgique initial, augmentation brutale
du volume de la rate, vomissements), et peuvent se rendre à
l’hôpital quelle que soit l’heure. Les facteurs de risque de
douleur sont régulièrement présentés.
L’examen clinique recherche une éventuelle hépatosplénomégalie.
Le débord splénique est noté sur le carnet de santé, et on essaye
d’apprendre aux parents à le mesurer, afin qu’ils puissent
reconnaître une augmentation brutale de son volume. On examine
aussi la sphère ORL car on sait qu’une obstruction des voies
aériennes supérieures majore le risque d’accident vasculaire
cérébral.
Le bilan annuel varie en fonction de l’âge de l’enfant.
Annuellement, on peut vérifier l’hémogramme avec chiffrage des
réticulocytes, le bilan martial, l’ionogramme sanguin, le bilan
hépatique. Il est très important de vérifier la vascularisation
cérébrale par Doppler transcrânien à partir de l’âge de
12-18 mois. On recommande de vérifier annuellement à partir de
l’âge de 3 ans radio de thorax et échographie abdominale, à
partir de l’âge de 6 ans radio de bassin et échographie
cardiaque. La surveillance ophtalmologique est recommandée à partir
de l’âge de 6 ans chez les enfants SC, 10 ans chez ceux
SS [2].
L’ordonnance comprend :
- – l’Oracilline®, il n’y a pas d’étude
permettant de définir rigoureusement l’âge où la pénicilline peut
être arrêtée. Nous la maintenons jusqu’à l’âge de 15 ans
environ ;
- – l’acide folique ;
- – le traitement de la fièvre par paracétamol ;
- – le traitement de la douleur. Les familles augmentent
l’apport hydrique et doivent toujours avoir des traitements à
domicile : paracétamol (60 mg/kg/jour en 4 prises),
ibuprofène : Advil®, Nurofen®,
Nureflex® (10 mg/kg/prise, 3 prises par jour). Si
la douleur persiste, et après l’âge de 1 an, on associe du
Codenfan® (1 mL/kg/prise, 4 à 6 prises par jour).
Une crise résistante aux antalgiques ou d’emblée majeure doit
conduire à l’hospitalisation. On se méfie des crises thoraciques
qui risquent de se compliquer d’un syndrome thoracique
aigu ;
- – les vaccinations : on demande aux parents
d’informer suffisamment longtemps à l’avance leur médecin s’ils
souhaitent se rendre en Afrique, afin que les vaccins puissent être
faits, et le traitement anti-paludisme prescrit.
Conclusion
Le pronostic de la drépanocytose a été considérablement amélioré
par les stratégies préventives, en particulier des infections et
des accidents vasculaires cérébraux. Toutefois, il est important de
veiller à l’accès aux soins des patients, ce qui passe en
particulier par la diffusion des protocoles de soins et du Doppler
transcrânien à l’ensemble du territoire national.
Références
1 de Montalembert M, Bonnet D, Lena-Russo D,
Briard ML. Ethical aspects of neonatal screening for sickle
cell disease in Western European countries. Acta Paediatr
2005 ; 5 : 528-30.
2 Prise en charge de la drépanocytose chez l’enfant et
l’adolescent. www.has-sante.fr/anaes.
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