ARTICLE
Auteur(s) : Josiane
Bardakdjian-Michau
Service de biochimie et de génétique, CHU Henri-Mondor, 51,
avenue du maréchal de Lattre-de-Tassigny, 94010 Créteil
L’hémoglobine (Hb) S est aujourd’hui un des traits génétiques
les plus fréquents en France. Il faut distinguer les formes
hétérozygotes (HbA/HbS), habituellement silencieuses, des formes
homozygotes (HbS/HbS) ou hétérozygotes composites (essentiellement
HbS/β°thalassémie, HbS/β+thalassémie ; HbS/HbC, HbS/HbD-Punjab
ou HbS/HbO-Arab) qui sont responsables de syndromes drépanocytaires
majeurs (SDM) potentiellement graves sur le plan clinique et
hématologique [1].
Comme le pronostic d’un SDM est d’autant plus favorable que sa
prise en charge est précoce, il devient impératif d’en effectuer le
diagnostic dès la naissance. Après une préétude franco-américaine
de faisabilité [2] plusieurs programmes de dépistage, à titre
expérimental, ont été développés aux Antilles à partir de 1981 et
en France métropolitaine : à Marseille en 1985, à Paris et à
Lille en 1987 [3]. Les données recueillies par le Réseau
Drépanocytose Inserm avaient déjà permis d’effectuer une évaluation
de l’efficacité du dépistage avant sa généralisation en France
métropolitaine [4].
Depuis 1995, l’Association française pour le dépistage et la
prévention des handicaps de l’enfant (AFDPHE), prenant en compte
ces expériences préliminaires, a organisé et mis en place un
programme de dépistage néonatal national de la drépanocytose, il a
été généralisé en France métropolitaine en 2000. Ce nouveau
dépistage financé par la Caisse nationale d’assurance maladie des
travailleurs salariés (CNAMTS), s’est ajouté à celui de la
phénylcétonurie, de l’hypothyroïdie, de l’hyperplasie des
surrénales, complété plus récemment par celui de la mucoviscidose,
dont bénéficient tous les nouveau-nés depuis de nombreuses années.
Mais, le dépistage de la drépanocytose en métropole a pour
particularité de n’être pas systématique, il est effectué chez les
nouveau-nés dont les parents appartiennent à un groupe à risque
pour cette maladie (essentiellement Afrique, Antilles et Maghreb).
Cependant, tous les nouveau-nés aux Antilles-Guyane et à la Réunion
sont testés.
Organisation du dépistage en France métropolitaine
Le prélèvement
Les prélèvements de sang sont effectués chez les nouveau-nés au
3e jour de vie comme pour les autres dépistages
organisés sous la responsabilité de l’AFDPHE, par les sages femmes
des maternités, et par prélèvement capillaire au talon : les
gouttes de sang sont déposées sur un support papier spécial,
séchées et acheminées par la poste dans les centres régionaux de
dépistage (figure 1). Ce sont
les sages-femmes qui sélectionnent les nouveau-nés qui vont pouvoir
bénéficier de ce dépistage après qu’une information ait été donnée
aux familles concernées ainsi que les brochures rédigées à cet
effet par l’AFDPHE (figure 2). Le centre
régional transmet les prélèvements sélectionnés à cinq laboratoires
spécialisés qui les analysent : deux sont situés en
Ile-de-France (Paris et Créteil), un à Lille, à Marseille et à
Pointe-à-Pitre.
Techniques utilisées
L’hémoglobine est éluée à partir d’un disque de 3 mm de
diamètre prélevé sur une des gouttes de sang séché, selon un
protocole analytique adopté par les cinq laboratoires. La technique
de première intention est l’isoélectrofocalisation [5] sur un
support gel d’agarose (Perkin Elmer), une deuxième technique est
indispensable pour confirmer sur un prélèvement la présence d’une
hémoglobine anormale ou un résultat considéré comme suspect. Deux
techniques peuvent être utilisées selon les laboratoires :
soit l’électrophorèse sur agar à pH acide, soit la chromatographie
liquide haute pression par échange de cations (CLHP Variant Bio
Rad-Sickle cell short programme).
Résultats
Quand, après analyse complète, un nouveau-né possiblement atteint
est repéré, une fiche d’identification du nouveau cas est adressée
au pédiatre référent, selon le protocole en vigueur pour tous les
dépistages organisés par l’AFDPHE. Il va organiser un rendez-vous
précoce avec la famille du nouveau-né suspect. Lors de la première
consultation, le résultat du dépistage doit être confirmé par une
analyse de l’hémoglobine sur un prélèvement veineux de l’enfant et
des deux parents. Le prélèvement sera adressé, si possible au
laboratoire qui a effectué le dépistage. Il est indispensable
d’étudier l’hémoglobine des parents car un profil FS à la naissance
ne permet pas de différencier un S/S d’un S/β0thal
ou, par exemple d’une association S/PHHF (persistance héréditaire
de l’hémoglobine F) qui ne nécessite pas une prise en charge. Ce
dépistage ne génère que très peu de faux positifs (figure 3), cependant
certains variants du gène βglobine, comme l’Hb Hope peuvent être
difficiles à déceler car leur comportement isoélectrique est
similaire à celle d’une des fractions de l’Hb fœtale :
l’enfant S/Hope, bien que volontiers anémique, n’est pas
drépanocytaire. Les faux négatifs sont essentiellement dus à la
méconnaissance d’une transfusion à minima.
Après confirmation et annonce du diagnostic, le médecin référent
devra s’assurer que la prise en charge du nouveau-né est optimale,
effective et adaptée aux contraintes parentales. La fiche
d’identification du nouveau cas est envoyée au laboratoire de
dépistage et au secrétariat de l’association régionale.
En 2005, 236 998 nouveau-nés ont bénéficié du dépistage de la
drépanocytose (198 065 nés en métropole et 38 933 nés dans les
DOM). Au total, 358 syndromes drépanocytaire majeur (SDM) ont
été repérés : dont 277 en métropole. L’incidence moyenne de la
drépanocytose en métropole est de 1/715 nouveau-nés testés et de
1/2795 sur l’ensemble des nouveau-nés. En métropole, 25,6 %
des nouveau-nés sont ciblés ; ce pourcentage varie de 3,5 à
54,1 % selon les régions, à raison des différences d’origine
dans la population parentale. 81 SDM naissent dans les DOM, soit
une incidence de 1/481. Parmi les nouveau-nés atteints de SDM
recensés depuis le début du dépistage (mise en place à des dates
différentes avant la généralisation à l’ensemble du territoire en
2000), la grande majorité est née en Ile-de-France, les autres
enfants drépanocytaires sont nés, à proximité des grands centres
urbains, principalement dans l’est et le sud du pays (figure 4).
Les hétérozygotes
Les techniques de dépistage utilisées permettent de mettre en
évidence les hétérozygotes, qui n’ont aucune manifestation clinique
de SDM, sauf exception. En 2005, 7 423 AS et 1 873 AC ont été
dépistés. Ces nouveau-nés ne sont pas malades et n’ont aucun
bénéfice direct à avoir été dépistés. Cependant, il est légitime
que les familles soient informées de ce résultat, même si cette
annonce entraîne parfois une inquiétude, à vrai dire quasiment
éliminée par le feuillet explicatif co-expédié avec le courrier de
signalement. L’étude des parents est alors réalisée chez ceux qui
souhaitent une future grossesse. Une information et un conseil
génétique bien compris peuvent permettre à un couple éventuellement
porteur du trait S, dépisté secondairement au dépistage de leur
nouveau-né, de choisir d’avoir un autre enfant, mais en en
connaissant le risque.
Actuellement, l’information pour les parents de nouveau-nés
hétérozygotes est très hétérogène et nous n’avons aucun moyen de
savoir si elle est même donnée. Le premier Centre d’information et
de dépistage de la drépanocytose (CIDD) s’est ouvert en décembre
2006, 37 boulevard Saint-Marcel, à Paris dans le XIIIe.
Il est probablement un lieu très favorable pour l’information des
parents d’un nouveau-né porteur sain.
En ce qui concerne l’annonce du diagnostic et le suivi de
l’enfant drépanocytaire, le lecteur intéressé peut se reporter aux
articles consacrés à ces sujets dans le présent dossier.
Les autres anomalies de l’hémoglobine
D’autres hémoglobinopathies sont également détectables avec les
techniques de dépistage néonatal utilisées. On peut constater la
présence d’hémoglobine Bart’s, qui signe la présence d’une
alphathalassémie. La famille peut être convoquée et informée dans
certains cas précis (plus de 10 % d’Hb Bart’s, origine
géographique des parents, etc.). D’autres hémoglobines anormales
sont également mises en évidence par les différentes techniques
utilisées, HbC, HbD, HbO, HbE. Il est possible de mettre en
évidence une β-thalassémie majeure par les différentes techniques
de dépistage néonatal, mais il n’est pas de méthode suffisamment
spécifique pour repérer les β-thalassémies hétérozygotes à la
naissance. L’interprétation d’un résultat peut être difficile voire
impossible pour les nouveau-nés transfusés ou dans les cas de
grande prématurité.
Conclusion
Des évaluations régulières du dépistage, de la prise en charge et
du suivi des enfants malades sont indispensables pour mesurer son
efficacité et pour informer régulièrement les décideurs des
organismes de tutelles. Ces protocoles de dépistage et de suivi des
patients utilisés en France métropolitaine, sont inspirés de
protocoles ayant fait preuve de leur efficacité dans d’autres pays.
Mais ils ont été adaptés aux problèmes particuliers posés par les
populations de migration récente en France métropolitaine.
L’organisation étant un peu différente dans les régions où la
drépanocytose concerne toute une population comme les Antilles,
mais également dans des pays comme les États-Unis où le phénomène
migratoire est ancien. La Grande-Bretagne, où la situation est très
similaire à celle prévalant en France, a choisi en 2000, pour des
raisons éthiques évidentes et malgré une prétendue tradition
communautariste, de généraliser le dépistage à l’ensemble des
nouveau-nés sans distinction d’origine.
Références
1 Nagel RL, Steinberg MH. Genetics of the βs
gene : origins, genetic epidemiology, and epistasis in sickle
cell anemia. In : Steinberg M, Forget BG,
Higgs DR, Nagel RL, eds. Disorders of haemoglobin.
Cambridge : Cambridge University Press, 2001 : 711-55.
2 Galactéros F, Kleman K, Caburi-Martin J,
Beuzard Y, Rosa J, Lubin B. Cord blood sreening for
hemoglobin abnormalities by thin layer isoelectricfocusing. Blood
1980 ; 56 : 1068-71.
3 Girot R, Galactéros F, Lena-Russo D, Maier-Redelsperger M,
Bardakdjian-Michau J, Mattei M. Dépistage Néonatal de la
Drépanocytose en France Métropolitaine. Colloque CIE-INSERM
1990 : 21-30.
4 Bardakdjian-Michau J, Guilloud-Bataille M,
Maier-Redelsperger M, et al. Decrease morbidity in
homozygous sickle cell disease detected at birth. Hemoglobin
2002 ; 26(3) : 211-7.
5 Basset P, Beuzard Y, Garrel MC, Rosa J.
Isoelectric focusing of human hemoglobin: its application to
screening, to the characterization of 70 variants, and to the study
of modified fraction of normal hemoglobins. Blood 1978 ;
51 : 971-82.
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