ARTICLE
Auteur(s) : Atika
Guendouz Benrima1, Jean-François Duranton2,
Mohamed El Habib
Benhammouda3, Bahia Doumandji
Mitiche4
1Université Saad Dahleb, Faculté agro-vétérinaire,
Département d’agronomie, BP 270, Blida, Algérie
2Centre de coopération internationale en recherche
agronomique pour le développement (Cirad), Programme de recherche
interdisciplinaire français sur les acridiens du Sahel (Prifas),
Campus international de Baillarguet, Bt. D Bur. 110, TA A- 50/D,
34398 Montpellier France
3Institut national d’Aagronomie de Tunisie (Inat), 43,
avenue Charles Nicolles, 1082 Tunis Tunisie
4Institut national agronomique (Ina), 12, avenue des
frères Ouadek, El Harrach, Alger Algérie
La grégariaptitude du Criquet pèlerin impose d’étudier son
comportement en période de rémission (phase solitaire dominante).
Au cours des rémissions, les populations de Criquet pèlerin sont
confinées dans la partie centrale, la plus aride de l’aire de
distribution, couvrant environ 16 millions de
km2 ; les aires de reproduction sont alors quelque
peu disjointes. Les différences dans la distribution des
populations d’invasion et de rémission sont dues principalement aux
différences dans leur comportement de vol et à la façon marquée
dont les criquets solitaires qui ne sont pas dominés par
l’impulsion grégaire répondent aux conditions d’habitats. Ainsi,
l’intense grégarité d’individus en essaims conduit fréquemment
ceux-ci à survoler des habitats convenant à des populations
solitariennes, pendant que ces dernières, volant de nuit, sont
ainsi soumises à de plus basses températures et de ce fait ne
parviennent pas à gagner certaines zones atteintes par les essaims.
Il en résulte que la zone de dispersion des grégaires (l’aire
d’invasion) est presque double de celle de l’aire de rémission [1].
La gamme des milieux colonisés par les grégaires est plus large que
celle des solitaires qui eux sont écologiquement plus
exigeants.
Matériel et méthode
La distribution des populations de rémission du Criquet pèlerin en
Algérie est fondée sur des relevés personnels : 513 relevés
entre 1994 et 1998), les informations collectées par les
prospecteurs de l’Institut national de protection des végétaux
(INPV) (2 627 signalisations entre 1983 et 2000) et ceux
de Mohamed Lazar, ingénieur au département de la lutte
antiacridienne de l’INPV (115 relevés entre 1997
et 2000).
Données personnelles
Les relevés acridiens sont, dans la majorité des cas, effectués
entre le Sahara central et méridional qui sont considérés comme des
zones à hautes fréquences de reproduction des populations de
Schistocerca gregaria. Les secteurs du Sahara septentrional sont
prospectés, pour déterminer jusqu’à quelle latitude Schistocerca
gregaria solitaire peut progresser, et cerner l’influence des
périmètres irrigués sur la distribution et le comportement de cet
acridien.
Pour effectuer l’échantillonnage, nous avons opté pour le
comptage à vue sur des carrés de 5 m de côté
(25 m2). Le nombre moyen d’individus de chaque
stade est estimé par un comptage sur dix carrés différents. En cas
de très faibles densités de populations, on augmente le nombre de
carrés à échantillonner. Nous avons noté :
- – l’état phénologique du Criquet pèlerin (stades
larvaires, imago) ;
- – son état phasaire (solitaire pour cette
étude) ;
- – la surface prospectée ;
- – et d’autres observations relatives à cet acridien
(ponte, accouplement, etc...).
Les densités (d) larvaire et imaginale, ont été ensuite estimées
à l’hectare (pour les populations diffuses) par la formule
suivante :
d = (nombre d’individus observés sur dix carrés) *40.
L’estimation de l’état phasaire des populations acridiennes est
basée sur les caractéristiques morphologiques, pigmentaires et
comportementales. Ces informations peuvent être affinées en
effectuant des mesures morphométriques en se référant au tableau de
Dirsh [2] et en utilisant l’abaque morphométrique de Rungs [3].
Données de l’INPV
Les données de l’INPV disponibles ont été collectées par des
équipes terrestres de la surveillance et de lutte antiacridienne.
Les prospecteurs fournissent la plus grande partie de ces
informations par messages radio, réceptionnés au poste de
commandement (PC) du département de la lutte antiacridienne. Elles
sont colligées dans des registres ou sous forme de rapports de fin
de mission. Le format de base pour la collecte et la transmission
de ces observations a été conçu sur la base des structures
d’informations acridiennes et écologiques contenues dans le manuel
du prospecteur de la Commission for Controlling the Desert Locust
in North West Africa (CLCPANO)-FAO [4].
Une fois sur le site, le prospecteur indique la date et sa
position par des coordonnées géographiques (latitude, longitude)
qui sont données par lecture de carte ou plus récemment grâce au
GPS1. Les coordonnées (en degrés,
minutes, secondes) sont ensuite converties en degrés et millièmes
de degrés pour qu’elles soient utilisables par un logiciel
cartographique (Map Info).
Les données acridiennes collectées par les prospecteurs de
l’INPV ont pour but essentiel de décrire la structure des
populations acridiennes (état phénologique et phasaire) et
d’évaluer les surfaces concernées en fournissant une évaluation du
potentiel écologique des biotopes. Ceci permet en temps réel
d’établir un diagnostic et un pronostic de la situation acridienne
et de prendre les décisions de lutte qui s’imposent. Les
informations acridiennes sont établies en fonction de l’état
phasaire de la population, de l’état de développement des individus
acridiens, de la densité larvaire et imaginale ainsi que de la
surface infestée.
Données de Lazar
Afin d’avoir plus d’informations sur les acridiens, nous avons
également utilisé les données collectées par Mohamed Lazar lors de
son étude relative à la distribution des solitaires durant 3 années
(1997, 1999 et 2000). Cent quinze relevés ont été exploités.
Analyse
Les données propres à l’état phasaire (solitaire) et à l’état
phénologique (larve et imago) ont été regroupées en un seul tableau
de 3 255 enregistrements qui est utilisé pour l’analyse
chorologique synoptique des fréquences acridiennes. L’analyse
chorologique implique de disposer des données géoréférencées et
chronoréférencées de façon correcte et homogène. Les phénomènes
sont cartographiés grâce à un logiciel de SIG (système
d’information géographique, Map Info, dans notre cas). Les
résultats sont analysés et éventuellement confrontés à des
informations exogènes. Il est alors possible d’effectuer une
analyse de la fréquence d’un phénomène en fonction d’une maille
géographique (degré géographique carré) et d’un pas de temps
(décade, mois…).
Résultats
Trois mille deux cent cinquante-cinq enregistrements géoréférencés
et chronoréférencés sont disponibles pour établir les cartes de
distribution de Schistocerca gregaria en Algérie, en période de
rémission. À partir des données acridiennes des trois sources
citées, nous avons tracé des cartes d’occurrence géographique
mensuelle, toutes dates confondues entre 1983 et 2000 en
prenant en compte une maille géographique d’un degré carré. Deux
séries de douze cartes (24 cartes) ont été dressées pour évaluer la
distribution mensuelle des solitaires (S) aux stades larvaire (L)
et imaginal (A). Ces cartes nous font accéder à la répartition de
Schistocerca gregaria au niveau des différents secteurs sahariens à
l’état solitaire et à la localisation de ces zones de
reproductions. Ce qui conduit à en préciser la dynamique
spatio-temporelle à l’échelle mensuelle. L’approche fréquentielle
confère un aspect prédictif (probabilité d’occurrence) à ces
cartes, qui constituent un référentiel acridien pour la période
d’étude concernée.
Occurrence géographique des solitaires
En période de rémission, les populations de solitaires persistent
de façon diffuse pratiquement toute l’année sur le territoire
saharo-algérien, ce qui contribue à maintenir une activité
acridienne.
La répartition générale des solitaires s’étend sur l’extrême sud
du pays entre les parallèles 19 et 26 N. Dans les régions nord du
Sahara algérien, l’occurrence est beaucoup plus faible, sauf dans
la région de Bechar entre 29° et 31°N et entre 1° et 5°W. Les plus
hautes fréquences d’occurrence ont été notées au niveau de la zone
du Sahara central entre 20° et 25°N, et entre 1° et 5°E.
Distribution mensuelle des ailés solitaires
Pour la présente étude, les limites biogéographiques au Sahara
algérien, sont pour l’essentiel des limites latitudinales, en
relation avec la répartition saisonnière des pluies [5-7].
La présence des ailés de Schistocerca gregaria, entre janvier et
juin (figure 1),
est surtout associée aux régions de relief et d’écoulement du
Sahara central, à la limite d’influence des pluies
méditerranéennes. L’apparition de quelques biotopes à solitaires au
niveau du Sahara septentrional, peut s’expliquer du fait de la
présence de périmètres irrigués qui assurent le maintien d’un tapis
végétal hospitalier assez longtemps. Nous avons constaté qu’au mois
de mai, la fréquence des ailés est relativement faible, cela est dû
probablement aux faibles prospections à cette période donc à un
sous-échantillonnage des situations solitaires. À partir du mois de
juillet, les individus commencent à quitter ces biotopes pour aller
plus au sud. La migration des populations acridiennes au sud est
liée aux conditions climatiques extrêmes : pluies tropicales
typiques, limitées à la période estivale [5-7].
Les signalisations sont plus fréquentes dans les piémonts du
Hoggar d’octobre à décembre. Les pluies estivales, d’origine
tropicale qui touchent le Sahara méridional et une partie du Sahara
central jusqu’à la 23e parallèle nord, permettent une
augmentation des effectifs des populations solitaires vers ces
zones à partir du mois de septembre jusqu’au mois de décembre.
Chez les acridiens d’une manière générale et le Criquet pèlerin
en particulier, le choix d’un habitat dépend de multiples facteurs
dont : la structure et la composition floristique du tapis
végétal, le microclimat, les caractéristiques édaphiques, la
disponibilité des plantes nourricières, l’état phénologique du
tapis végétal, les réserves hydriques et des sites de ponte
[8-10].
Distribution mensuelle des larves solitaires
En examinant les cartes d’occurrence des larves solitaires (figure 2), il apparaît
que les signalisations de larves sont beaucoup moins nombreuses que
celles des ailés. Les faibles fréquences de celles-ci, nous
permettent de remarquer que l’apparition des larves suit néanmoins
celles des ailés. Il est fort probable qu’il y ait au moins deux
reproductions de solitaires au Sud algérien : la première
reproduction ayant lieu entre mars et juin au Sahara central et la
deuxième entre septembre et décembre au Sahara méridional. Ces
reproductions sont très localisées et peu fréquentes. Il faut aussi
compter avec un probable sous-échantillonnage des larves
solitaires.
Des reproductions de solitaires ont été signalées par de
nombreux auteurs au Sahara central [11-16]. Cependant, très peu de
recherches sur le fonctionnement des biotopes au Sahara algérien
ont été réalisées. Sitouh [15] a analysé certains biotopes de
solitariens au Sahara central. Il en a déduit que les ailés
solitariens sont observés à tous les mois de l’année, notamment
dans les oueds de l’espace nord : Igharghar, Mouydir,
Assedjerad, où se concentre l’eau de pluie dont la fréquence est
d’au moins une fois par année et que deux reproductions sont
possibles et sont conditionnées par les pluies. Ces reproductions
ont lieu :
- – entre le mois de mars et juin et peuvent s’étaler
jusqu’au mois de juillet ;
- – la seconde entre les mois de novembre et janvier.
Le succès d’une reproduction dépend en grande partie du
synchronisme entre le cycle biologique du criquet et le
développement de la végétation, en particulier en milieu saharien
où les disponibilités trophiques sont erratiques.
Conclusion
L’analyse des cartes de distribution de Schistocerca gregaria en
Algérie, en période de rémission, nous a permis de conclure qu’il y
a deux reproductions par an pour les populations solitaires, l’une
au Sahara central entre mars et juin et la deuxième entre septembre
et décembre au Sahara méridional, en fonction bien sûr du régime
pluviométrique. La présence des pivots au nord du Sahara entraîne
l’apparition de biotopes permettant des reproductions de
solitaires. Le Criquet pèlerin à l’état solitaire se retrouve
essentiellement sur les piémonts du Hoggar. Seuls le Sahara central
et le Sahara méridional sont concernés par des reproductions
régulières ou chroniques du Criquet pèlerin solitaire. Certains
sites permettent des reproductions régulières, susceptibles
d’engendrer certaines années des phénomènes de transformation
phasaire, phénomène critique quand les populations allochtones sont
déjà plus ou moins transiens. L’Algérie est au cœur d’un ensemble
de régions étroitement interdépendantes des activités acridiennes
dans les pays voisins de l’Afrique occidentale, d’où la nécessité
d’une stratégie de surveillance et de lutte efficace et d’une bonne
circulation des informations afin de pouvoir anticiper sur les
événements.
Références
1 Popov GB. Atlas des aires de reproduction du criquet
pèlerin. Commentaire descriptif. 2e éd. revue, avec
notices. Rome : FAO, 1997.
2 Dirsh VM. Morphometrical studies on phases of the Desert
Locust (Schistocerca gregaria Forskål). Anti-Locust Bull
1953 ; 16 : 1-34.
3 Rungs CH. Une nouvelle représentation graphique de la
grégariosité des populations du Criquet pèlerin, Schistocerca
gregaria Forsk. Communication verbale. Comptes Rendus des Séances
mensuelles de la Société des Sciences Naturelles et Physiques du
Maroc (Rabat) 1954 ; 6 : 130-2.
4 Food and Agriculture Organisation of the United Nations (FAO).
Manuel du prospecteur. Commission de lutte contre le Criquet
pèlerin en Afrique du Nord-Ouest. Vol. NWA/DL/SS/2. Rome :
FAO, 1975.
5 Dubief J. Le climat du Sahara. Tome I : Les
températures. Mém Inst Rech Sah (Alger) 1959 ; I(HS) :
1-308.
6 Dubief J. Le climat du Sahara. Tome II : Les
précipitations. Mém Inst Rech Sah (Alger) 1963 ; II(HS) :
1-275.
7 Dubief J. Essai sur la détermination des limites climatiques
du Sahara et sur ses subdivisions climatiques. Programme biologique
international, Section CT, Hammamet (Tunisie), 1968.
8 Uvarov BPS. Grasshoppers and locusts : Behaviour,
ecology, biogeography population dynamics. London : Centre for
Overseas Pest Research, 1977.
9 Otte D. Species richness patterns of new world desert
grasshoppers in relation to plant diversity. J Biogeogr 1977 ;
3 : 197-209.
10 Joern A. Vegetation structure and microhabitat selection
in grasshoppers (Orthoptera, Acrididae). The Southwestern
Naturalist 1982 ; 27 : 197-209.
11 Volkonsky MA, Volkonsky MT. Rapport sur une mission
d’étude des acridiens dans le Mouydir et le Tadmaït, Mai-juillet
1939. Arch Inst Pasteur (Alger) 1939 ; 17 : 634-49.
12 Volkonsky MA, Volkonsky MT. Troisième rapport
préliminaire. Une mission d’étude de Schistocerca gregaria Forsk
dans le Sahara central Algérien. Janvier-juin 1940. Arch Inst
Pasteur (Alger) 1940 ; XVIII : 341-52.
13 Volkonsky MA, Volkonsky MT. Une mission d’étude des
acridiens dans la colonie du Niger (Aïr et Tamesna) et le sud
algérien (Hoggar) (26 septembre 1939-8 janvier 1940) (rapport
préliminaire). Arch Inst Pasteur (Alger) 1940 ; 18 :
43-62.
14 Volkonsky MA. Une mission d’étude de Schistocerca
gregaria, Forskål. Phase solitaria dans le Sahara central (Hoggar,
Assegerad, Ahnet). Novembre-décembre, 1940. (Quatrième rapport
préliminaire). Arch Inst Pasteur (Alger) 1941 ; XIX :
313-25.
15 Sitouh M. Relations entre les crues et Schistocerca
gregaria (Forskål) en phase solitaire dans le Sahara central de
1967 à 1972. Ann Inst Nat Agron (El Harrach, Algérie) 1976 ;
VI : 33-83.
16 Guendouz A. Écophysiologie et biogéographie du Criquet
pèlerin Schistocerca gregaria (Forskål, 1775) (Orthoptera,
Acrididae) dans le Sud algérien. Thèse de doctorat d’État en
sciences agronomiques, Institut national agronomique, El Harrach
(Algérie), 2005.
1 GPS : Global positioning
system.
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