ARTICLE
Trois pathologies directement imputables à la toxicité de l'éthanol
dominent avec 23 000 décès par an [1] : cirrhoses, cancers des
voies aérodigestives et psychoses alcooliques. L'alcool est responsable
indirectement d'environ 7 600 décès par an que l'on pourrait regrouper,
à l'instar du tabac, sous le terme d'« alcoolisme passif »
(accidents de la route ou du travail, violences, homicides...). Enfin, 90 %
des décès de cause « alcoolique » concernent des hommes
dont plus de la moitié avant 65 ans, ce qui représente 14 % des
décès chez les hommes et 3 % chez les femmes (tableau
1).
La prévalence de l'alcoolisme, en médecine générale,
est connue [3] : 1 patient adulte sur 5 consultants a une consommation d'alcool
à répercussions au niveau de la santé. Cette prévalence
élevée tient à deux facteurs :
* Le haut niveau de consommation régulière d'alcool qui place
encore la France dans le peloton de tête des pays les plus gros consommateurs
(un peu plus de 10litres d'alcool pur par an et par habitant, soit l'équivalent
d'une bouteille de whisky par semaine et par habitant), et ce malgré
une forte diminution de la consommation d'alcool depuis plus de 30 ans (17,7litres
d'alcool pur/an/habitant en 1960 [4]).
* Le moins bon état de santé des consommateurs d'alcool, tous
mésusages confondus : ils consultent un peu plus de 9 fois par an contre
5,6 en moyenne pour un cotisant des caisses d'assurance-maladie [5].
Les bases de la problématique
Les boissons alcoolisées, et plus particulièrement le vin, quelles
que soient leurs présentations, occupent une place importante dans les
sociétés humaines. Au-delà des symboliques acquises depuis
des siècles (force, virilité, fécondité...), elles
sont aussi un lien social, un liant relationnel que traduisent bien des expressions
comme : Il est des nôtres, il a bu son verre comme les autres, à
ta santé, le vin d'honneur, devenu, depuis quelques décennies
(grâce à l'action des mouvements d'aide aux malades alcooliques),
le verre de l'amitié. Cet habillage social positif masque toutefois une
autre réalité : toutes contiennent le même produit, l'éthanol,
un produit toxique et un redoutable psychotrope, dont le poids en termes de
santé publique en fait la troisième cause de mortalité
précoce évitable après les maladies cardiovasculaires et
les cancers.
Que l'on considère le produit de plaisir, le médiateur social
ou encore la question de santé publique, la position du corps médical
français ne se retrouve pas dans une action volontariste et soutenue,
seule susceptible de faire évoluer cette problématique à
l'instar de ce qui vient de se produire pour le tabac. Des freins puissants
à un investissement des médecins, toutes spécialités
confondues, pour réduire la morbi-mortalité alcoolique subsistent.
Ils tiennent à différents facteurs dont voici les principaux :
* L'absence de soutien et de volonté des pouvoirs publics : la loi
Evin, dans sa partie alcool, a été peu à peu vidée
de sa substance et les moyens alloués aux structures de soins restent
notoirement insuffisants. Les rapports se succèdent [6, 7], sans que
véritablement la prise de conscience de l'importance du problème
entraîne un changement d'attitudes des responsables politiques et du corps
médical. L'enseignement de l'alcoologie reste le parent pauvre du cursus
médical et la recherche reste « timide » [8]. Mais aussi, chez
les politiques comme dans le public, alcoolisme rime avec dépendance
alcoolique et la tache aveugle sur les autres consommateurs en mésusage
subsiste.
* Le médecin est souvent lui-même consommateur (avec ses propres
expériences positives ou négatives personnelles ou familiales)
et conserve des schémas obsolètes liés à une «
a-formation » clinique en alcoologie. La pensée reste manichéenne
avec d'un côté le « bon alcool convivial » et de l'autre
« le mauvais alcool de l'alcoolique ». Les médecins restent
encore dubitatifs sur la notion de maladie alcoolique et sur les possibilités
de soin. Même si, comme le montrent les enquêtes (Eureca, Strand
et Adermg), les médecins ont intégré la prévention
et le dépistage dans leur pratique quotidienne, ils avouent leur réticence
à aborder la question de la consommation d'alcool avec leurs patients,
et sous-estiment le risque alcool et le facteur éthanol dans de nombreuses
pathologies quotidiennement rencontrées [9]. Enfin, l'alcoolisme, pour
eux comme pour le public et les politiques, reste trop souvent synonyme de dépendance
et d'échec thérapeutique : le Qui a bu boira reste leur référence,
ainsi que l'image de pathologies sévères à pronostic péjoratif
comme la cirrhose ou les psychoses alcooliques.
* Une question de langage : les médecins utilisent trois langages :
un langage commun, un langage d'expert [10] et un langage personnel [11]. Le
premier donne aux mots un sens « vulgaire, grand public » qui peut
ne pas se confondre avec le second, le langage « scientifique ». Quant
au langage personnel, il tient aux représentations du médecin
et à ses propres sentiments vis-à-vis des alcooliques et de l'alcool.
Le mot alcoolisme, par exemple, désigne scientifiquement les alcoolopathies
alors que le sens commun cible les alcoolodépendants et garde, pour de
nombreux médecins, l'image de l'ivrogne, de la déchéance
et de l'échec thérapeutique. En alcoologie, ce télescopage
possible de sens conduit parfois à une difficulté de communication
entre le patient et le médecin. Le malade alcoolique qui a la représentation
négative commune des alcooliques sait que le médecin a la même
représentation que lui. Chacun dès lors s'avance en « terrain
miné ». Le patient alcoolique craint le jugement. Le consommateur
à usage nocif redoute d'être confondu avec l'alcoolique. Le médecin
redoute de blesser, de se tromper. Face à ces risques, le silence peut
s'installer et durer... des années !
* Un problème de classifications : il en existe de nombreuses tant
françaises qu'étrangères. Elles sont souvent peu cliniques
et ne réfèrent pas à la pratique quotidienne du médecin
généraliste comme le DSM-IV et la CIM-10, qui servent souvent
de référence dans de nombreuses publications. La catégorisation
des consommateurs d'alcool publiée en 2001 par la Société
Française d'Alcoologie (SFA) a mis en avant le terme de mésusage
[12]. Elle distingue, selon les modes de consommation :
* Le non-consommateur (non-usage) soit primaire (n'ayant jamais consommé
d'alcool) ou secondaire (ayant cessé toute consommation quelle qu'en
soit la raison, dont l'alcoolodépendant sevré et stabilisé
qualifié d'« abstinent ») ;
* Le consommateur modéré (usage « simple ») dont la
consommation est sans effets sur la santé qu'elle soit physique, psychique
ou sociale, voire légèrement bénéfique sur le plan
coronarien. Ce consommateur modéré a une consommation inférieure
aux seuils de toxicité définis par l'OMS (encadré 1).
* Le consommateur en mésusage. Antonyme du mot usage, le mésusage
désigne toute consommation ayant des répercussions morbides possibles
dans l'immédiat ou différées. On distingue alors le consommateur
à risque dont la consommation ponctuelle, égale, supérieure
voire inférieure aux seuils de l'OMS, est associée à une
situation à risque (conduite routière, travail sur machine dangereuse...)
; le consommateur à usage nocif caractérisé par au moins
un dommage d'ordre médical, psychique ou social induit par l'alcool,
quels que soient la fréquence et le niveau de consommation, et par l'absence
de dépendance à l'alcool ; le consommateur dépendant ou
alcoolodépendant désignant tout sujet dont les conduites d'alcoolisation
sont caractérisées par la perte de la maîtrise de la consommation.
On distingue une dépendance psychosociale (incapacité à
dire non, craving), et une dépendance physiologique (signes de sevrage).
La dépendance ne se définit donc ni par rapport à un seuil
ou une fréquence de consommation, ni par l'existence de dommages induits
qui néanmoins sont souvent associés.
Apparue il y a quelques années, la notion d'addiction s'est peu à
peu imposée. Elle regroupe « l'ensemble des comportements de consommation
de substances psychoactives, car ils présentent, à côté
de leur diversité, une même potentialité évolutive,
reposent sur les mêmes déterminants » [13]. Cette définition
englobe largement toutes les conduites de mésusage d'alcool avec et sans
dépendance, mais aussi l'usage. L'addiction représente une avancée
conceptuelle en permettant de se décentrer du produit pour mettre le
sujet au coeur de la problématique. Toutefois, un risque réductionniste
apparaît car elle tend à se confondre avec la seule question de
la dépendance alors que le Pr. Reynaud inclut dans « la définition
"sociale" de l'addiction : l'usage nocif et la dépendance », soit
toutes les formes de mésusage [14].
Encadré 1.
Les seuils de toxicité de l'OMS
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Définition : le verre standard ou Unité Internationale
Alcool (UIA)
Toute consommation de boisson alcoolique ou alcoolisée servie
dans le commerce (vin, champagne, bière, apéritif, digestif...),
contient environ 10 grammes d'alcool pur. Servies à domicile, ces
doses sont doublées voire triplées.
Définitions OMS :
1o En usage ponctuel : jamais plus de 4 verres standards par occasion.
2o En usage régulier :
pas plus de 21 verres par semaine pour l'homme (3 verres/jour
en moyenne)
pas plus de 14 verres par semaine pour la femme (2 verres/jour
en moyenne)
3o S'abstenir au moins un jour par semaine de toute consommation d'alcool.
Ces seuils de toxicité doivent être abaissés en
situation de risque (conduite de véhicule, travail sur machine
dangereuse, etc.), en cas de traitement psychotrope, chez les femmes enceintes...
Ils n'assurent pas avec certitude l'absence de tout risque. Ils sont un
repère et non une permission de consommer, et encore moins une
« obligation » de consommer au nom de la santé.
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Repérage et diagnostic
Les différents consommateurs d'alcool se répartissent selon
un continuum que Skinner a modélisé [15] (figure
1).
Le médecin généraliste rencontre toutes les formes de
mésusage. Il consulte annuellement 75 % de la population française
[16] et occupe donc une position privilégiée pour le repérage
et l'abord des consommateurs en mésusage et notamment les plus aisément
abordables sur le plan de la santé : les consommateurs à usage
nocif.
Un constat s'impose : rien à de rares exceptions évidentes
près que le médecin généraliste connaît et
qui résument pour lui « les alcooliques » dans le quotidien
des consultations adultes ne distingue le consommateur en mésusage des
autres patients, et rien ne permet a priori de distinguer un consommateur à
usage nocif d'un alcoolodépendant sauf cas évidents de dépendance
physique sévère. Comment alors, pour le médecin de première
ligne, repérer des conduites d'alcoolisation et sur quels critères
cliniques ? Et s'il y a volonté de repérage, la question de la
conduite à tenir ensuite se pose, ainsi que celle de sa faisabilité.
Le repérage reste essentiellement clinique. Il repose sur une démarche
médicale traditionnelle cherchant à évaluer systématiquement
la consommation d'alcool du fait de la prévalence élevée
des consommateurs à problème de santé en France (environ
5 000 000 de personnes) et de consommateurs alcoolodépendants en moins
bon état de santé (2 000 000, 1femme pour 4 hommes).
Le repérage s'appuie sur 4 axes : l'entretien, l'examen clinique, la
biologie et les questionnaires, et une méthodologie s'inscrivant dans
le temps.
L'entretien
Le consommateur non dépendant n'a pas de raison de minimiser son niveau
d'alcoolisation. S'il est imprécis ou sous-évalue sa consommation,
cela tient plus à son manque de repères de calcul et au flou du
questionnement du médecin, qu'à un quelconque déni. L'alcoolo-dépendant,
lui, peut offrir un contraste entre sa consommation déclarée et
son état clinique. Le déni évident révèle
alors sa réalité.
L'évaluation de la consommation déclarée d'alcool (CDA)
doit faire partie du travail d'enquête clinique méthodique du médecin.
Cette investigation, intégrée dans l'entretien au même titre
que les habitudes alimentaires (consommation de graisses et de sucre...), le
tabagisme et la pratique d'activités physiques, banalise les échanges
et facilite le parler sur l'alcool. Elle est aisément réalisable
en comptabilisant, avec le patient, toutes les consommations de boissons alcooliques
ou alcoolisées absorbées au cours d'une période donnée,
sans chercher à obtenir une quantification précise. Selon les
auteurs, le calcul de la CDA peut se faire sur la semaine écoulée,
week-end compris, ou une durée plus longue, en verres-standards tels
que définis par l'OMS.
Cette quantification offre aussi l'opportunité d'informer le patient
sur des données de bases concernant les boissons alcoolisées peu
ou mal connues, et de le faire s'interroger sur ses habitudes de consommation.
L'examen clinique
L'éthanol a des effets délétères sur la santé
soit directement, soit par le biais de son métabolite l'acétaldéhyde,
ou encore en association avec d'autres toxiques (tabac, cannabis...). Ces effets
sont d'autant plus probables que l'alcool est consommé de manière
régulière et au-dessus des doses seuils de toxicité organique
définies par l'OMS.
Les alcoolopathies sont multiples, polymorphes et aspécifiques, rarement
évocatrices hormis les classiques signes d'inspection très corrélés
à l'alcoolisme comme les varicosités des pommettes, les tremblements,
le subictère conjonctival..., ou les atteintes sévères
bien connus comme la cirrhose ou la rare pancréatite aiguë. Il faut
donc rechercher l'alcool comme facteur principal ou associé de nombreuses
pathologies (tableau 2).
Il a été bien établi que les consommateurs en mésusage
ont un moins bon état de santé que la population générale.
C'est cet indicateur qui doit alerter le médecin d'autant plus que cette
« mauvaise santé » prend l'allure de pathologies itératives
ou se résolvant mal. Mais surtout, c'est sur l'association et le regroupement
de pathologies variées, sans lien apparent les unes aux autres, que l'attention
doit se porter : présence chez un sujet jeune d'une hypertension modérée
et de troubles anxieux ou dépressifs ; chez un sujet de la cinquantaine,
de troubles dyspeptiques dans un contexte de tabagisme et d'agressivité
notamment vis-à-vis du travail ; prise de poids inexpliquée avec
troubles intermittents du rythme cardiaque sur fond d'irritabilité chez
une femme jeune, fumeuse, forte consommatrice de café et d'anxiolytiques...
La biologie
Elle doit rester simple pour conserver spécificité et sensibilité
« alcoologique ». Venant à l'appui de l'entretien et de la
clinique, elle ne doit pas être utilisée comme moyen de «
piéger » le malade.
L'association d'un VGM > à 100 m3, d'une hypertriglycéridémie
et d'un taux de ggt supérieur à la normale est actuellement la
plus « économique » pour compléter le diagnostic. Les
autres examens : transaminases, taux de prothrombine..., imagerie (échographies),
restent des examens de seconde intention cherchant à évaluer la
gravité de l'intoxication une fois la corrélation alcool-pathologie
établie.
La CDT (transferrine désialylée), maintenant utilisable, reste
un examen de seconde intention pour le dépistage des patients suspects
d'avoir une consommation nocive d'alcool ou pour le suivi des alcoolodépendants.
C'est un examen coûteux non recommandé en pratique courante.
Aucun de ces examens ne permet d'affirmer une quelconque dépendance
alcoolique.
La biologie doit permettre, en complément du travail clinique, d'attirer
l'attention du patient sur les relations possibles entre la consommation d'alcool
et les symptômes allégués. Elle peut servir de support à
des rencontres ultérieures et permettre l'ouverture d'un dialogue sur
le mode de vie du patient pour lui permettre de faire, par lui-même, cette
relation au travers de propositions argumentées de modifications de ses
modes d'alcoolisation.
Les questionnaires
Ils sont tous d'origine anglo-saxonne et peu adaptés à la culture
française. Le CAGE (encadré 2) et l'AUDIT sont validés,
le FACE (5 questions tirées des deux précédents) pas encore
actuellement. Ils peuvent être remplis par le patient seul ou avec le
médecin. Si l'AUDIT reste lourd, les questions des deux autres peuvent
aisément être incluses dans les échanges au cours de l'entretien.
Leur utilité réside non dans la recherche d'un diagnostic mais
dans la possibilité de dialogue entre le patient et le médecin.
Ils permettent de préciser les relations du patient avec l'alcool. Il
s'agit au total d'une démarche d'investigation hygiéniste, commune
à nombre de problèmes de santé, reposant sur l'appréciation
générale du mode vie des patients. L'objectif reste un recueil
d'informations très médical, sans a priori sur une quelconque
dépendance alcoolique.
Encadré 2.
Le questionnaire DETA (CAGE)
|
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Avez-vous déjà ressenti le besoin de Diminuer votre consommation
de boissons alcoolisées ?
Votre Entourage vous a-t-il déjà fait des remarques au
sujet de votre consommation ?
Avez-vous déjà eu l'impression que vous buviez Trop ?
Avez-vous déjà eu besoin d'Alcool dès le matin
pour vous sentir en forme ?
2 réponses positives ou plus sont en faveur d'une consommation
problématique d'alcool.
|
Faisabilité en médecine générale
Une approche prudente : le repérage
Plus qu'au médecin, qui a la responsabilité et le devoir de
poser l'hypothèse, il appartient au patient de faire la relation entre
ses troubles et sa consommation d'alcool : habitudes et niveaux de consommation,
plaisirs et déplaisirs, avantages ou inconvénients de l'arrêt
ou de la forte réduction de consommation... Cela nécessitera du
temps, donc un suivi régulier.
Permettre au médecin et au patient d'imputer l'alcool dans un ou des
symptômes, dans une ou des pathologies, peut se faire, comme le décrit
B. Rueff, selon 5 critères [17] inscrits dans une démarche par
étapes et un suivi régulier sur le long terme [18] (encadré
3) :
1. critère de prévalence : 80 à 90 % dans la pancréatite
(peu fréquente), 10 % dans l'HTA (très fréquente) ;
2. critère d'exclusion : élimination d'autre(s) cause(s) possible(s)
à la pathologie (hépatite virale en cas de cirrhose) ;
3. critère d'association : cirrhose et polynévrite, grande valeur
diagnostique ;
4. critère de réversibilité : amélioration clinique,
biologique en cas d'arrêt de la consommation ;
5. critère de réintroduction : réapparition des symptômes
ou de la pathologie lors de la reprise de la consommation d'alcool même
à doses inférieures qu'antérieurement.
Encadré 3. Dépistage
du mésusage d'alcool
Un outil méthodologique « simple » : l'intervention brève
Apparue depuis quelques années, l'intervention dite brève, en
8 items [19], est une stratégie adaptée au médecin généraliste
dès lors qu'il s'est astreint au repérage précoce décrit
ci-dessus :
1. restituer le test de repérage (Audit, Cage ou Face) ;
2. expliquer le risque alcool (normes de l'OMS) ;
3. « visualiser » le verre standard (10 grammes d'alcool en moyenne)
et les correspondances en bouteilles (1 bouteille de vin, c'est 8 verres standard...)
;
4. expliquer l'intérêt pour le patient à réduire
sa consommation (sur les symptômes, la pathologie, la biologie...) ;
5. donner des méthodes de réduction de la consommation (occasions,
fréquences, savoir dire non...) ;
6. proposer des objectifs clairs, réalistes et ayant l'adhésion
du patient ;
7. proposer de réévaluer la situation (un choix souverain du
patient) ;
8. remettre de la documentation (livret INPES par exemple).
L'intervention brève a fait la preuve de son efficacité lors
d'études réalisées hors de France (Suède, Norvège,
Angleterre, États-Unis...) auprès de médecins généralistes.
Une méta-analyse de ces résultats à 1 an suggère
que la réduction de la consommation d'alcool était plus importante
chez les patients ayant bénéficié d'un repérage
précoce et d'une intervention brève (40 %) que dans les groupes
témoins (25 %). Toutefois, l'étude française réalisée
dans les conditions d'exercice habituelles du médecin généraliste
ne retrouve pas les résultats des études étrangères
où cultures, modes d'exercices, systèmes de santé et assiduité
diffèrent notablement du mode d'exercice en France. Elle montre cependant
que si « ... à un an, il n'existe pas de différence statistiquement
significative entre la consommation déclarée d'alcool des patients
ayant reçu une information brève et ceux n'en ayant pas reçu
», donc que l'intervention brève n'aurait que peu ou pas d'influence
sur le comportement des patients. Le seul fait de « parler d'alcool avec
un patient serait susceptible d'induire un changement » [20].
Cette efficacité de l'intervention des médecins généralistes
est aussi apparue lors d'une étude menée sur 1 an auprès
de patients alcoolodépendants suivis en cabinets de médecine générale,
donc dans les conditions habituelles d'exercice de la médecine générale.
Cette étude ARES, dite étude « pragmatique », a montré
dans les deux groupes (groupe témoin sans médicament spécifique
d'aide au maintien de l'abstinence et groupe avec adjonction d'un médicament
spécifique : l'acamprosate) une amélioration de l'état
de santé des malades alcooliques, tous paramètres de contrôle
confondus (clinique, biologie, réduction de la CDA, abstinence, appréciation
subjective du médecin) et de la qualité de vie (Questionnaires
ARPQ et SF-36), les résultats étant optimisés avec le médicament
spécifique d'aide au maintien de l'abstinence [21].
Ces résultats viennent conforter ceux de l'étude française
sur l'intervention brève et l'impact du « parler alcool »,
et inciter les médecins à s'engager sans réserves sur un
repérage précoce des conduites de mésusage d'alcool.
Conclusion
Repérer et intervenir auprès des consommateurs en mésusage
d'alcool relève de la compétence du médecin généraliste.
Le haut niveau de consommation d'alcool en France et les répercussions
en termes de santé publique imposent au corps médical dans son
ensemble, et aux généralistes en particuliers, de s'approprier
une démarche qui est à leur niveau. Cela ne relève pas
d'une formation complexe.
Parler d'alcool est déjà une avancée. Acquérir
une méthode (par ailleurs utilisable pour d'autres problématiques
de santé) ne demande pas un investissement hors de portée des
généralistes. Reste à les en convaincre et à leur
reconnaître cette compétence.
Déclaration d'intérêts : Paul Kiritze-Topor est secrétaire
général adjoint de la Société française
d'Alcoologie
Conflits d'intérêts financiers : néant.
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P. A pragmatic trial of acamprosate in the treatment of alcohol dependence
in primary care. Alcohol and Alcoholism. 2004;39:520-7.
Notes :
- Moins de 20 % des patients alcoolodépendants consultent un professionnel
de santé et ce tardivement, en moyenne 10 ans après les premiers
symptômes.
- L'ivresse, ou alcoolisation aiguë, ou intoxication alcoolique aiguë
(IAE), est un état transitoire qui peut être associé à
n'importe laquelle des catégories d'usage ou de mésusage.
- Aotal® et répercussions économiques et sociales.
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