ARTICLE
Introduction
En 2000, 22 500 décès ont été directement attribués
à l'alcool, dont un peu plus de la moitié des personnes de moins
de 65 ans [1]. La majorité des usagers consomment trop sans en avoir
conscience, sans dépendance, et encourent des risques importants. La
prévention des conséquences de l'abus d'alcool impose d'agir le
plus précocement possible, à un stade plus facilement réversible.
Entre 1990 et 1995, plusieurs études prospectives ont montré que
la mortalité augmente chez les hommes pour des consommations supérieures
à trois verres par jour [2] et chez les femmes pour des consommations
supérieures à 2,5 verres par jour [3]. L'OMS définit comme
seuils de risque 21 verres par semaine pour les hommes (3 par jour en moyenne)
et 14 pour les femmes (2 par jour en moyenne), sans jamais consommer plus de
4 verres par occasion pour l'usage ponctuel et en s'abstenant au moins un jour
par semaine de toute consommation d'alcool. Les usages problématiques
(ou mésusages) regroupent les usages à risque (consommations au-delà
des seuils de l'OMS), les usages nocifs (usages avec conséquences physiques,
psychiques ou sociales) et les usages avec dépendance. La moitié
des patients décédant du fait de leur consommation d'alcool ne
sont pas dépendants. Le médecin généraliste a un
rôle central dans la prévention du risque alcool : s'il est motivé,
il peut avoir une action positive sur 30 à 50 de ses patients. C'est
important à l'échelon individuel, mais encore plus rapporté
à l'ensemble de tous les professionnels de santé intervenant en
soins primaires.
En France, aucune stratégie complète de prise en charge (repérage
et intervention) n'avait fait l'objet d'une étude de faisabilité
en médecine générale. L'un des axes stratégique
du programme régional de santé « alcool » 2001-2006
piloté par la Drass Aquitaine était de développer le repérage
précoce et les interventions brèves effectués par les médecins
auprès des personnes ayant une consommation à risque d'alcool.
Le réseau Agir 33 a souhaité développer un projet sur cet
axe, avec le financement du Fonds d'amélioration de la qualité
des soins en ville (FAQSV).
Méthode
Objectifs
L'objectif principal était d'évaluer la faisabilité en
médecine générale, en France, du repérage précoce
des consommateurs excessifs d'alcool associé à l'intervention
brève. Les objectifs secondaires étaient d'évaluer l'évolution
des pratiques de repérage et d'intervention brève chez les généralistes
formés, l'évolution de l'opinion des généralistes
vis-à-vis de la problématique alcool, et de recueillir les perceptions
des médecins sur la stratégie mise en place.
Acteurs
Les 87 médecins généralistes du Médoc ont été
contactés, ainsi que 87 médecins de la Communauté urbaine
de Bordeaux (CUB), membres du réseau Agir 33, d'une association de FMC
(Médiclub 33) et médecins référents. La durée
de l'étude a été de 15 mois : 12 pour le premier repérage
(RPIB), 3 de plus pour un deuxième repérage éventuel. Trois
outils de repérage étaient retenus : la consommation déclarée
d'alcool (CDA), l'auto-questionnaire Audit (figure
1) et l'hétéro-questionnaire Face (figure
2). Une rémunération de 1 100 e par médecin était
prévue pour l'ensemble du projet.
Deux assistants de recherche clinique (ARC), un infirmier alcoologue coordinateur
du Réseau Alcool Médoc et un médecin généraliste,
avaient pour mission d'approvisionner les médecins en outils et documents,
selon leurs besoins, de recueillir des données d'évaluation, et
de répondre aux besoins formulés.
Tous les patients hommes ou femmes âgés de 16 ans et plus suivis
régulièrement par le médecin étaient concernés.
Déroulement
Une médiatisation préalable a été réalisée
pour préparer les patients et les médecins à la rencontre
autour du thème alcool : médias audiovisuels et écrits
locaux, affiches pour les salles d'attente, messages accompagnant les relevés
de remboursement des caisses d'assurance-maladie. Une soirée de formation
des médecins a été organisée, par groupes de 10
à 15, présentant le RPIB avec mise en situation grâce à
des jeux de rôles. Une soirée « échanges et partage
» à mi-parcours a réuni l'ensemble des médecins,
pour recueil des difficultés, impressions générales, échanges
autour des pratiques et présentation des résultats partiels. Une
réunion finale a permis la présentation des résultats (non
consolidés) de l'année de RPIB, le recueil des difficultés
rencontrées et des propositions afin de favoriser la mise en place du
RPIB en médecine générale.
Évaluation
L'évaluation a été réalisée par l'équipe
d'Agir 33 avec contrôle et traitement statistique par la Société
Cemka Eval (tableau 1).
Résultats
Participation des médecins
107 médecins (61,5 % des contactés) volontaires ont participé
à la formation, dont 97 ont participé au projet ; 12 ont abandonné
en cours de réalisation, dont un dès le départ (il n'est
pas compté dans les 97 engagés) ; 2 n'ont pas souhaité
s'expliquer ; les 10 autres reconnaissent que le projet leur a apporté
une aide dans leur exercice quotidien grâce aux outils mis à leur
disposition. Ils considèrent que les questionnaires fournis sont de bons
outils, surtout le questionnaire Face. Ils ont abandonné l'action pour
diverses raisons : caractère systématique du repérage et
de l'intervention gênant dans la pratique mais aussi « conceptuellement
», sentiment de « débordement » du fait de la surcharge
de travail due à l'étude, problème de la « paperasserie
» liée à l'étude.
Les relevés individuels d'activité du praticien établis
par l'assurance-maladie (Riap) ont permis d'estimer la proportion de patients
rencontrés par chaque médecin ayant bénéficié
d'un repérage : elle s'établit en moyenne à 16,3 % pour
l'année (0,3 à 68 %). L'analyse des fiches de repérage
permet de constater que 90 % des médecins ont utilisé la consommation
déclarée d'alcool (CDA), 83 % le questionnaire Face et 17 % le
questionnaire Audit.
Résultats du repérage
Durant l'action, 14 919 fiches de repérage ont été remplies,
soit en moyenne 160 fiches par médecin (de 1 à 535) ; 99 % des
fiches étaient exploitables. L'ensemble concernait 13 882 patients (50,4
% d'hommes, 49,6 % de femmes) pour lesquels 13 712 « diagnostics »
ont été posés (tableau
2) : 41 % des mésusages étaient méconnus du médecin.
Les deux tiers des patients repérés (9 223) ont bénéficié
d'une intervention (tableau 3). Le
tableau 4 présente pour chaque
type de diagnostic posé, les différentes interventions réalisées.
Les médecins ont remis un livret à 14 % des patients, principalement
à ceux ayant un diagnostic d'usage ou d'usage à risque (46 % et
30 % des livrets distribués). Le coût du RPIB peut être estimé
à environ 10 e par patient repéré (hors évaluation
externe).
Au total, 920 patients ont été repérés plus d'une
fois et réévalués à plus de 3 mois (35,9 %) ; 22
% des usagers à risque (445/2 004), 27 % des usagers nocifs (139/520)
et 26 % des dépendants (135/516) ont bénéficié d'un
deuxième repérage, au-delà de 3 mois après le premier
repérage et dans le délai de l'étude ; 22,1 % des usagers
à risque et nocifs étaient abstinents ou à usage simple
en fin d'étude, 2,3 % des dépendants étaient abstinents.
Discussion
Limites de l'étude
La participation des médecins généralistes a été
importante : 39 % des médecins du Médoc (34/87) et 72 % des médecins
contactés sur la communauté urbaine de Bordeaux. Compte tenu des
moyens mis en oeuvre pour favoriser la démarche et du nombre de médecins
déjà motivés par la prévention et l'addictologie,
toute extrapolation est difficile.
Les soirées de formation et les passages des assistants de recherche
clinique ont incité 90 % des médecins à réaliser
des repérages, mais en fin d'année, environ un sur cinq n'avait
pas rempli de fiches dans le dernier trimestre, certains ayant pourtant poursuivi
le repérage, mais en abandonnant la procédure d'évaluation.
Les outils de repérage préférentiels : la CDA et le Face
Le repérage précoce des consommateurs à risque ou nocifs
est aujourd'hui possible grâce à des questionnaires simples et
validés en France : Audit [8] et Face [9]. La consommation déclarée
d'alcool (CDA) et le questionnaire Face ont été les outils les
plus utilisés dans notre étude : la CDA a été utilisée
dans 90 % des cas et le Face dans 83 %. Au fur et à mesure de l'étude,
de plus en plus de médecins ont utilisé régulièrement
le Face (88,1 % versus 71 % au départ) et son utilisation a été
jugée simple dès le départ, même avec un apprentissage
réduit (98,5 % versus 95,5 % au départ). Il semble donc qu'il
s'agisse de l'outil à privilégier en médecine générale,
avec la CDA.
L'Audit n'a été utilisé que dans 17 % des cas, utilisation
diminuant au fur et à mesure de l'étude et jugée de plus
en plus complexe (73,4 % versus 53,6 %) : 79 % des médecins pensent que
le Face est adapté à tous les publics contre 47 % seulement pour
l'Audit.
Repérage systématique ou opportuniste ?
L'activité de repérage a progressivement augmenté au cours
du projet. Les 3 premiers passages des ARC ont augmenté l'activité
de repérage dans les jours précédents : ce passage aurait
donc un intérêt motivationnel (qui fera l'objet d'un prochain article).
Ce n'était plus vrai pour le 4e passage des ARC, ce qui peut s'expliquer
par divers éléments conjoncturels et peut-être parce que
les médecins avaient d'abord repéré les patients les plus
faciles, les plus compliants, les mieux connus. Le fait de résider en
zone rurale ou en ville ne semble pas avoir influencé le taux de repérage.
L'enquête « après » permet d'affiner les réponses
:
– 30 % des généralistes ont affirmé effectuer un
repérage systématique, facilité par les différents
outils à disposition (affiche dans la salle d'attente annonçant
le repérage, document à distribuer, questionnaire Audit laissé
à remplir dans la salle d'attente ou par la secrétaire ou donné
par le médecin en fin de consultation, question posée systématiquement).
– 70 % effectuent un repérage plus opportuniste, dans des situations
« évocatrices » : facteurs de risque à l'interrogatoire,
indices de mésusages, diverses addictions (tabac...), ou de façon
systématique un jour par semaine, ou lors d'une première consultation,
ou lors de journées plus calmes...
Un patient sur cinq est en mesusage d'alcool
Au total, 16,3 % des patients reçus ont été repérés
durant l'année, 22,2 % étant en mésusage, dont 41 % étaient
méconnus. Ces résultats sont conformes à ceux d'autres
études françaises en médecine générale [4-7].
Des discordances peuvent exister entre les études du fait de la variation
des définitions retenues au fil des années, les hommes présentant
un mésusage dans 18 à 29,5 % des cas et les femmes dans 6 à
11,1 % des cas.
Selon l'analyse de la littérature du rapport de l'OFDT [10], toutes
les méta-analyses, exceptée une manquant d'homogénéité
statistique, concluent à l'efficacité des interventions brèves.
Le niveau de preuve obtenu est considéré comme élevé
(niveau A ou B selon les critères retenus) et permet donc de recommander
d'intégrer l'intervention brève dans les examens cliniques périodiques
faits dans la pratique médicale. Par ailleurs, le repérage en
lui-même peut être considéré comme une intervention
susceptible d'induire une baisse de la consommation d'alcool [11]. Globalement,
le type d'intervention proposée par les médecins dans notre étude
correspond bien à la situation du patient et est efficace : 22 % des
patients « à risque » et 23 % des patients « à
usage nocif » lors du premier repérage sont repassés en
dessous du seuil lorsque les médecins les ont revus (durée non
prise en compte). L'objectif de diminuer la consommation d'alcool des buveurs
excessifs repérés est donc en partie atteint. L'évaluation
prouve que l'action a été bénéfique pour un minimum
de 135 patients.
Ces chiffres ne peuvent pas être généralisés à
l'ensemble des patients en mésusage, en l'absence de randomisation ou
d'exhaustivité. Bien qu'il semble que les deuxièmes repérages
aient pu dépendre plus des occasions que d'un choix délibéré
des médecins, on ne peut pas exclure que les patients revus aient été
ceux qui avaient adhéré au discours du médecin.
Conclusion
Obtenir l'investissement des médecins généralistes dans
le repérage des mésusages d'alcool représente un objectif
de santé publique important mais a priori difficile. Le travail de recherche
présenté dans cet article apporte des éléments en
faveur de la faisabilité d'une telle démarche. Toutefois, dans
le projet Agir 33, les passages répétés des assistants
de recherche clinique, les soirées « échanges et partage
» ainsi que la rémunération ont été des éléments
de motivation probablement déterminants pour un grand nombre de médecins.
Dans une logique de généralisation du RPIB au niveau national,
il paraît indispensable de s'appuyer sur plusieurs stratégies et
outils pour aider les médecins : proposer des modules de formation adaptés,
mise à disposition de délégués de santé,
organisation de rencontres entre les médecins d'un même territoire
géographique par exemple. L'existence d'un réseau engagé
dans cette démarche au niveau local semble également un critère
indispensable à un développement du RPIB.
Tous nos remerciements aux 86 médecins girondins qui ont permis la réalisation
de ce travail, ainsi qu'à la Drass, l'Urcam, et l'URML d'Aquitaine qui
ont soutenu et accompagné ce projet.
Références
- OFDT, Drogues et dépendances : données essentielles. Paris
; La Découverte : 2005.
- Boffeta L. Alcohol drinking and mortality among men enrolled in an American
Cancer Society prospective study. Epidemiology. 1990;1:342-8.
- Fuchs MJ, et al. Alcohol consumption and mortality among women. New England
J Med. 1995;332:1245-50.
- Huas D, et al. « Malades alcooliques » et consultations en
médecine générale : prévalence et détection.
Rev Prat. 1990;81:45-9.
- Huas D, et al. Prévalence du risque et des maladies liées
à l'alcool dans la clientèle adulte du généraliste.
Rev Prat Med Gen. 1993;203:39-44.
- Mouquet MC, Villet H. Les risques d'alcoolisation excessive chez les patients
ayant recours aux soins un jour donné. Études et résultats.
2002;192:1-11.
- Guilbert P, Perrin-Escalon H. Baromètre Santé Nutrition 2002.
Vanves ; CFES : 2004.
- Isaacson JH, Schorling JB. Screening for alcohol problem in primary care.
Med Clin North Am. 1999;83(6):1547-63.
- Arfaoui S, Dewost AV, Demortiere EG, Abesdris J, Abramovici F, Michaud
P. Repérage précoce du risque alcool : savoir faire «
FACE ». Rev Prat Med Gen. 2004;18(641):201-5.
- Diaz-Gomez C, Milhet M. Évaluation des politiques publiques. Repérage
précoce, Intervention brève : stratégies de promotion
du repérage précoce et de l'intervention brève en matière
d'alcool auprès des médecins généralistes. Paris
; OFDT : 2005:220.
- Huas D, Pessione F, Bouix JC, Demeaux JL, Allemand H, Rueff B. Efficacité
à un an d'une intervention brève auprès des consommateurs
d'alcool à problèmes. Rev Prat Med Gen. 2002;16(586):1343-8.
- Maurat F. Mésusages d'alcool : repérage précoce et
intervention brève. Étude de faisabilité auprès
de 97 médecins généralistes girondins sur une année
[thèse]. Bordeaux (France) : Bordeaux Univ ; 2006. (no 26).
En résumé : Peut-on repérer « en routine
» les mésusages d'alcool ?
|
|
Ce qui était connu
– Le repérage précoce des consommateurs à
risque ou nocifs est possible grâce à des questionnaires
simples et validés en France : Audit et Face.
– Un patient sur 5 est en difficulté avec l'alcool.
– Des interventions brèves et adaptées sont efficaces
dans ce domaine en soins primaires.
|
|
Ce que cette étude apporte
– Presque la moitié des patients à risque sont méconnus
de leur médecin traitant.
– Le repérage et l'intervention brève sont possibles
en médecine générale.
– Ils ne sont réalisables qu'« accompagnés
» : médiatisation auprès des patients, outils simples
d'usage, « rappels » par des « délégués
de santé » au statut à définir.
|
|
Les zones d'incertitude
– L'extrapolation à d'autres médecins et d'autres
populations ?
– Les moyens nécessaires ?
|
|