ARTICLE
Auteur(s) : Lionel
Homer1, Emmanuel Sonnet2, Vincent
Joulin3, Michel Collet4
1Interne DES Gynécologie-Obstétrique, Service de
Gynécologie Obstétrique et Médecine de la Reproduction, Hôpital
Morvan, 5 avenue Foch, 29200 Brest, France
2Médecin Praticien Hospitalier, Service d’Endocrinologie
et Maladies Métaboliques, Hôpital de la Cavale Blanche, Brest
3Médecin Praticien Hospitalier, Service d’Urologie,
Hôpital de la Cavale Blanche, Brest
4Médecin Praticien Hospitalier–Pr. des Universités,
Service de Gynécologie Obstétrique et Médecine de la Reproduction,
Hôpital Morvan, Brest
Le phéochromocytome est une pathologie rare dans la population
générale. La femme enceinte peut y être confrontée et cela modifie
considérablement le pronostic materno-fœtal. La difficulté réside
plus dans l’évocation de cette pathologie que dans sa mise en
évidence qui repose sur des dosages biologiques facilement
accessibles, associés à une technique d’imagerie adaptée à la
grossesse. Nous présentons le cas d’une patiente pour laquelle le
diagnostic précoce de la maladie a permis une issue favorable de la
grossesse ainsi que le traitement curatif de son hypertension.
Observation
Notre observation concerne une patiente de 34 ans, cinquième
geste, troisième pare, adressée par son médecin traitant aux
urgences obstétricales du service à 30 SA, pour une prééclampsie
surajoutée à une hypertension artérielle chronique.
Ses antécédents personnels font état d’une HTA survenue après
son dernier accouchement et traitée depuis 3 ans, une
appendicectomie dans l’enfance et un curetage lors d’un avortement
spontané du premier trimestre. Les trois précédentes grossesses se
sont déroulées normalement. Lors de la découverte de son
hypertension, Mme H. a bénéficié d’un dosage plasmatique de la
créatinine, d’un ECG et d’une échographie cardiaque qui se sont
révélés normaux, et ont conduit à l’instauration d’un traitement
par inhibiteur calcique (nicardipine, Loxen®
50 LP).
Sur le plan familial, on retrouve la notion d’une hypertension
artérielle chez le père de la patiente, qui est apparue à l’âge
adulte.
Mme H. est donc adressée pour une HTA paroxystique mesurée
à 180/110 mmHg, associée à des signes fonctionnels d’hypertension
(céphalée) et à une protéinurie évaluée à deux croix sur
échantillon. Par ailleurs, le traitement antihypertenseur de la
patiente a été modifié en début de grossesse, l’inhibiteur calcique
ayant été remplacé par de l’alphaméthyldopa (Aldomet®)
en raison de la persistance de chiffres tensionnels élevés à 140/90
mmHg et de palpitations. Trois jours avant l’hospitalisation, la
posologie de l’Aldomet® 250 mg a également été
augmentée devant l’aggravation des chiffres tensionnels et la
recrudescence brutale des céphalées.
Lors de son admission, la patiente ne présente aucun signe
fonctionnel de retentissement de cette poussée hypertensive en
dehors des céphalées. Les réflexes ostéo-tendineux sont normaux. On
ne note aucun œdème périphérique. Le poids est stable depuis sa
dernière consultation (85 kg +14 kg depuis le début
de la grossesse ; 174 cm ; IMC = 28). Le bilan
biologique initial est strictement normal. L’enregistrement
cardiotocographique et l’échographie confirment la bonne vitalité
du fœtus. Les Dopplers ombilicaux, cérébraux et utérins sont
normaux, avec notamment l’absence de Notch au niveau des artères
utérines.
Mme H. est donc hospitalisée pour prise en charge d’une
suspicion de prééclampsie à 30 SA. La corticothérapie de maturation
pulmonaire est réalisée (bétaméthasone, Célestène®
12 mg). Un traitement antihypertenseur par voie parentérale
est immédiatement instauré avec de la nicardipine
(Loxen®) en relais de son traitement oral, auquel est
rapidement ajouté du labétalol (Trandate®) devant la
persistance d’accès hypertensifs à 190/110 mmHg. Au bout de
48 heures, Mme H. se plaignant toujours de céphalées et
de palpitations (120 bpm), nous avons pris l’option d’arrêter le
Loxen®, déjà rendu responsable d’effets similaires lors
de son instauration trois ans plus tôt : les chiffres
tensionnels ne se sont pas aggravés et nous avons remarqué que les
signes fonctionnels survenaient lors des poussées hypertensives et
des changements de position de la patiente, accompagnés de bouffées
de chaleur.
Les mesures successives de l’albuminurie des 24 heures
étant négatives et les bilans biologiques strictement normaux, nous
avons alors recherché les autres étiologies d’hypertension et
évoqué le diagnostic de phéochromocytome devant l’association
d’accès hypertensifs paroxystiques, de céphalées, de palpitations
et de flushs vasomoteurs. Le dosage des dérivés méthoxylés des
catécholamines urinaires a confirmé notre suspicion (tableau 1). Nous avons alors réalisé une IRM
thoraco-abdominale sans injection de produit de contraste qui a
révélé la présence d’une image surrénalienne gauche de 30 ×
20 mm, en hypersignal en pondération T2, compatible avec un
phéochromocytome surrénalien (figures 1, 2). Les
explorations ont été complétées par le dosage de la TSH, le
cortisol de base, le bilan phosphocalcique, la parathormone et la
thyrocalcitonine qui se sont révélés normaux, excluant a priori une
néoplasie endocrinienne multiple de type 2a (NEM 2a). Un antécédent
de macrosomie fœtale et la surcharge pondérale maternelle vont
justifier la recherche d’un diabète gestationnel, qui sera confirmé
chez notre patiente.
Une concertation multidisciplinaire va aboutir à la
programmation à 36 SA d’une césarienne sous anesthésie générale,
suivie de la surrénalectomie gauche. Cependant, en raison d’une
rupture prématurée de la poche des eaux à 34 SA + 6 J et d’un
portage vaginal de streptocoque B, l’intervention a eu lieu le jour
même ; la préparation médicale de la patiente pour
l’intervention a eu été assurée par le labétolol
(Trandate®), dont le relais per os a été pris dès la
confirmation du diagnostic. La césarienne va permettre la naissance
d’une fille de 2 160 g, immédiatement bien portante. La
surrénalectomie sera ensuite réalisée par voie sous-costale.
Les suites opératoires immédiates ont été simples. Un dosage des
dérivés méthoxylés des catécholamines urinaires à J2 a permis
d’exclure a priori l’existence d’une localisation ectopique ou
secondaire du phéochromocytome. Les symptômes cliniques ont
totalement régressé en 48 heures et la tension s’est
normalisée à J3. L’analyse anatomopathologique de la pièce
opératoire a confirmé la nature de la tumeur, et a permis de
conclure à l’absence d’embols vasculaires et de rupture
capsulaire.
Tableau 1 Valeurs des dérivés méthoxylés des
catécholamines urinaires des 24 heures recueillies sur
3 jours consécutifs
|
J1
|
J2
|
J3
|
Post-opératoire
|
|
Normétanéphrine (0,49-2,46 μmol/24 heures)
|
19,6
|
19,65
|
23,56
|
1,43
|
|
Métanéphrine (0,25-1,78 μmol/24 heures)
|
0,79
|
0,77
|
0,93
|
0,21
|
|
3-méthoxytyramine (0,30-2,09 μmol/24 heures)
|
6,09
|
6,33
|
7,64
|
1,57
|
|
Créatininémie (μmol/L)
|
52
|
Revue de la littérature
Épidémiologie
Le phéochromocytome est une tumeur rare dont la fréquence atteint à
peine 1/10 000 cas dans la population générale, et touche 0,5
à 1 % des hypertendus. En France, l’incidence est actuellement
voisine de 1/50 000 à 1/54 000 chez la femme enceinte [1]. Deux
cent cinquante cas survenus au cours d’une grossesse ont été
diagnostiqués et publiés avant 2002, dont 85 % pris en charge
avant l’accouchement. En comparaison, l’incidence de l’HTA
gravidique est de 10 %, celle de la prééclampsie de 1 %
alors que l’HTA chronique concerne 1 % à 5 % des
grossesses (parmi lesquelles on compte le phéochromocytome).
La date de mise en évidence de la pathologie détermine le
pronostic materno-fœtal ; il existe une surmortalité
importante en cas de diagnostic tardif, puisque les chiffres sont
respectivement de 19 % et 25 % pour la mortalité
maternelle et fœtale en l’absence de diagnostic, contre 1 % et
12 % en cas de traitement précoce [2, 3].
Le phéochromocytome est souvent caractérisé de « tumeur des
10 % », car il est bilatéral dans 10 % des cas,
malin dans 10 % des cas et récidive dans 10 % des cas. Il
peut être également inclus dans une pathologie familiale dans
10 % des cas, dont la forme la plus fréquente est la néoplasie
endocrinienne multiple de type 2a.
Le diabète coexiste dans 30 % des situations et doit faire
l’objet d’un dépistage s’il ne préexiste pas à la maladie.
Présentation clinique
La symptomatologie clinique du phéochromocytome est le fait d’une
sécrétion inappropriée et excessive de catécholamines (adrénaline
et noradrénaline), dont l’origine est le développement tumoral des
cellules chromaffines appartenant au système nerveux sympathique.
Ces tumeurs se situent dans 85 à 90 % des cas au niveau de la
médullosurrénale.
La majorité des phéochromocytomes se manifeste par une
hypertension artérielle qui peut prendre plusieurs aspects :
HTA systolo-diastolique permanente (50 % des cas), poussées
hypertensives paroxystiques, voire hypotension orthostatique dont
la présence dans 75 % des cas est très évocatrice [1].
Habituellement, l’hypertension survient par crise, précédée d’un
frémissement caractéristique qui peut parfois prendre l’aspect d’un
tremblement ; elle peut s’accompagner de céphalées pulsatiles
intenses (70 %), de sueurs profuses (35 %) et de
palpitations (40 %), réalisant alors la classique triade de
Ménard présente dans 50 % des cas seulement. À cela est
généralement associé un amaigrissement important lié au catabolisme
catécholaminergique, qui ne semble cependant pas se vérifier au
cours de la grossesse puisqu’aucune des observations publiées ne le
mentionne.
Conjointement à la triade caractéristique, qui n’est donc pas la
plus fréquente des présentations cliniques (Se 89 %, Sp
67 %) [3], peuvent exister des signes dissociés et
aspécifiques à type de pâleur, anxiété (18 %), nausées,
vomissements, douleurs abdominales, troubles visuels (17 %),
dyspnée (10 %), convulsions (10 %) ou hyperthermie. Au
cours de situations moins courantes, ce sont les complications
directes de la poussée hypertensive qui peuvent dominer le tableau
avec une défaillance cardiaque, des troubles du rythme, un œdème
aigu du poumon, un choc vasoplégique du post partum immédiat ou une
mort subite par nécrose intratumorale. Enfin, certains cas très
particuliers se sont révélés par une bouffée délirante aiguë ou un
syndrome dépressif.
Diagnostic biologique et imagerie
La recherche du phéochromocytome peut se faire par le dosage des
catécholamines plasmatiques (adrénaline, noradrénaline) ou
urinaires (adrénaline, noradrénaline et dopamine), ainsi que par le
dosage de leurs métabolites urinaires : les dérivés
méthoxylés (DMU : métanéphrine, normétanéphrine et
3-méthoxythyramine) et l’acide vanylmandélique (VMA). La méthode de
référence consiste à doser les DMU sur 24 heures en
chromatographie liquide à haute performance associée à la détection
électrochimique, qui est plus spécifique du phéochromocytome (Se 67
à 100 %, Sp 83 à 100 %) [1]. Elle doit être réalisée
trois jours de suite et les urines conservées dans un bocal
acidifié (20 mL d’acide chlorhydrique) ; le diagnostic
positif nécessite que deux valeurs sur trois soient pathologiques,
ou que le rapport de la somme des normétanéphrines et métanéphrines
urinaires (en mg/24 heures) sur la créatininurie (en
mg/24 heures) soit supérieur à 0,354. Ce test permet de
limiter les interférences avec certains aliments ou médicaments.
L’interprétation des valeurs normales au cours de la grossesse
répond aux mêmes seuils que dans la population générale. Une
restriction impose cependant de ne pas réaliser le dosage urinaire
dans le post partum immédiat car les efforts de poussée provoquent
des faux positifs. La mesure des catécholamines plasmatiques reste
par contre possible et fiable dans cette situation.
Lorsque les éléments cliniques et biologiques sont en faveur du
phéochromocytome, il faut poursuivre les investigations au moyen de
l’imagerie, et plus particulièrement en explorant les loges
surrénaliennes où se localisent 90 % des tumeurs. Cette zone
est habituellement accessible en échographie ; cependant, au
cours de la grossesse, aucune lésion n’a pu être identifiée par
cette technique, sans doute à cause de la compression et du
refoulement exercés par l’utérus gravide. Le scanner avec injection
de produit de contraste, complété selon les cas par une
scintigraphie au MIBG (méta-iodo-benzyl-guanidine) constitue la
méthode de référence pour localiser les tumeurs
catécholaminergiques. Ces deux examens n’étant pas autorisés durant
la grossesse, c’est l’IRM qui devient la technique de choix. Elle
permet de mettre en évidence une formation habituellement en hypo-
ou iso-signal en pondération T1, et surtout en hypersignal en T2.
Cet aspect est pathognomonique du phéochromocytome et permet de
faire le diagnostic différentiel avec les incidentalomes dont la
fréquence avoisine les 5 %.
Phéochromocytome et grossesse
Les complications rencontrées au cours de la grossesse sont les
mêmes que dans la population générale pour la mère, et sont celles
d’une hypertension artérielle chronique mais surtout celles
des pics hypertensifs : œdème aigu du poumon, détresse
respiratoire, infarctus du myocarde, accident vasculaire cérébral
hémorragique ou ischémique, accident vasculaire périphérique,
hémorragie rétinienne, coagulation intravasculaire disséminée. En
ce qui concerne le retentissement fœtal, il s’agit là encore des
complications de l’hypertension artérielle chronique (RCIU
d’origine vasculaire), auxquelles s’ajoutent les effets des
poussées hypertensives (hématome rétroplacentaire) ; les
catécholamines ne passant pas la barrière placentaire, elles ne
sont donc pas responsables de complications directes sur le
fœtus ; le placenta possède en effet une forte activité
enzymatique catéchol-O-méthyl-transferase (COMT) qui le protège des
hypersécrétions de catécholamines [4]. Les décès qui surviennent
encore dans 12 % des cas sont dus à des événements aigus (HRP)
ou à une prise en charge tardive dans un contexte de collapsus et
d’hypoxémie maternelle. Le péripartum constitue donc la période la
plus à risque compte tenu de la compression majeure et prolongée de
la loge surrénalienne au cours des efforts de poussée, et du risque
de choc hypovolémique et vasoplégique provoqué lors de l’induction
anesthésique.
Prise en charge thérapeutique
Le traitement curatif du phéochromocytome est chirurgical ;
néanmoins il nécessite au préalable une préparation médicale qui
permet également un certain degré de stabilisation tensionnelle. Le
premier traitement à instaurer est un α-bloquant (prazozine,
phénoxybenzamine), dont le rôle est de contrôler la tension
artérielle et de prévenir les complications qui lui sont liées en
limitant l’effet de la noradrénaline (α agoniste). La prazozine est
prescrite à dose progressive de 0,25 mg à 5 mg 2 fois/j,
au risque de provoquer un collapsus par effet première dose. Le
second, un β-bloquant, dont l’instauration doit obligatoirement se
faire après et en coprescription du précédent, prévient ou traite
une tachycardie ou un trouble du rythme démasqué par les
α-bloquants. L’adjonction du β-bloquant n’est pas systématique et
ne s’applique qu’aux patientes qui tolèrent mal leur tachycardie,
présentent des troubles du rythme ou à celles dont le
phéochromocytome sécrète principalement de l’adrénaline.
Durant la grossesse, l’utilisation de la prazosine au premier
trimestre n’a pas été rendue responsable d’effet fœto-toxique
[5] ; de plus, elle ne provoque que peu de tachycardie
réflexe, ce qui permet de la maintenir en monothérapie. Cependant,
si le recours aux β-bloquants s’avère indispensable, il est alors
préférable, comme l’a montré la méta-analyse de Magee et al. de
privilégier l’utilisation du labétolol dont l’incidence sur le
poids de naissance fœtal est plus limitée que les autres
thérapeutiques, notamment les β-bloquants en monothérapie [6]. Une
exposition prolongée aux β-bloquants, dès le premier trimestre en
particulier, expose à un risque accru d’hypotrophie fœtale, ce qui
justifie également l’emploi de la prazosine en première intention.
Enfin, certains travaux, dont celui de Fawcett, ont prouvé un
bénéfice à l’utilisation du sulfate de magnésium dans la prise en
charge du phéochromocytome ; l’intérêt est de traiter
également une prééclampsie tant que le diagnostic n’est pas établi
avec certitude [7]. Une observation mentionne l’emploi de
métyrosine 250 mg/6 heures (bloqueur sélectif de la
tyrosine hydroxylase) chez une patiente porteuse d’un
phéochromocytome et ayant présenté un avortement spontané à 15 SA
[8]. Lorsque le diagnostic n’est établi que durant le post-partum,
le contrôle tensionnel peut nécessiter le recours aux IEC (actifs
sur l’hyperaldostéronisme secondaire) ou aux antagonistes calciques
lorsque l’association α-bloquant-β-bloquant n’est pas suffisante.
Il faut aussi veiller à rechercher et traiter une hypokaliémie due
à l’hyperaldostéronisme qu’engendre l’hypovolémie relative du
phéochromocytome.
En ce qui concerne la prise en charge chirurgicale du
phéochromocytome, elle varie selon le terme de la grossesse et
selon les auteurs ; néanmoins, il est recommandé d’effectuer
un remplissage vasculaire et d’instaurer le traitement médical au
moins 10 J à 14 J avant l’intervention, au risque de
créer une décompensation hémodynamique peropératoire. Il semble
qu’au premier trimestre, l’intervention doit être réalisée le plus
précocement possible, avec cependant un taux de mortalité fœtale
évalué à 44 % en cas de chirurgie avant 24 SA ; Harper,
lui, a publié en 1989 une série de phéochromocytomes pris en charge
chirurgicalement avant 24 SA avec un succès de sept cas sur huit
patientes [3]. Au second trimestre, les observations semblent
privilégier l’instauration du traitement médical et la réalisation
d’une césarienne secondairement, lorsque la maturité pulmonaire
fœtale est atteinte, c’est-à-dire à partir de 34 SA. En effet, à
partir du 5e mois, l’accès de la loge surrénalienne est
rendu difficile par l’utérus gravide, et le traitement médical peut
permettre, outre la prévention des pics hypertensifs et la
préparation à la chirurgie, de différer la date d’intervention.
En ce qui concerne la technique chirurgicale d’abord de la loge
surrénalienne, la voie laparoscopique permet l’ablation de tumeurs
pouvant atteindre 7 cm, et donne de meilleurs résultats en
terme de suites postopératoires que la laparotomie [9].
Actuellement, cette technique est compatible avec la grossesse
jusqu’au terme de 25 SA selon les patientes. Après 25 SA et jusqu’à
l’accouchement, la laparotomie est la voie privilégiée ; après
l’accouchement par contre, les résultats sont à nouveau en faveur
de la cœlioscopie.
Évolution
La guérison de la maladie ne peut se concevoir qu’après
l’intervention chirurgicale. Elle repose sur la disparition
complète de la symptomatologie et sur la normalisation du dosage
des dérivés méthoxylés urinaires des catécholamines, qui devra être
réalisé deux mois après l’intervention. Les critères histologiques
de bénignité sont l’absence d’effraction capsulaire et d’embols
vasculaires au sein de la pièce opératoire. La forme maligne
atteint 10 % des sujets, plus fréquemment dans les formes
familiales ou récidivantes, et peut s’accompagner de localisations
à distance qu’il convient de rechercher par la réalisation d’une
scintigraphie au MIBG.
Dans les formes bénignes, la fréquence des récidives est de
8 % à 5 ans et de 20 % à 10 ans ; les
récidives pouvant être bénignes ou malignes et survenir jusqu’à
20 ans après la chirurgie initiale. Or, c’est l’absence de
récidive qui affirmera la guérison définitive de la maladie. Les
patientes opérées d’un phéochromocytome doivent donc faire l’objet
d’une surveillance clinique et biologique annuelle.
Discussion
Le diagnostic précoce de la maladie de Mme H. a permis une
issue favorable de la grossesse. Cependant, on peut s’interroger
sur l’incidence de la prescription d’Aldomet®
250 mg pourtant conforme aux résultats du bilan réalisé trois
ans auparavant. En effet, ce médicament, agoniste des récepteurs
α2-adrénergiques, favorise la sécrétion d’adrénaline déjà
prépondérante dans les phéochromocytomes surrénaliens. On peut donc
expliquer que la recrudescence des céphalées et le déséquilibre
tensionnel ayant conduit à l’hospitalisation fassent suite à la
prescription d’Aldomet® 250 mg. On note par
ailleurs, qu’un réajustement de la posologie a rapidement été
nécessaire après l’instauration de l’alphaméthyldopa en raison de
l’aggravation des symptômes. C’est justement cette exacerbation de
signes cliniques, et notamment des sueurs et des palpitations dues
à l’adrénaline, qui nous a orientés vers le phéochromocytome. Il
semble donc que certains diagnostics puissent être critiqués, voire
redressés, à la faveur de situations relevant exclusivement de la
grossesse : l’utérus, dont la taille augmente progressivement
comprime la loge rénale, déséquilibrant la tension artérielle. La
thérapeutique est réajustée en fonction des indications et des
restrictions relatives à la grossesse ; ce traitement démasque
une symptomatologie parlante qui conduit au diagnostic.
Lors de l’hospitalisation, le choix initial des
antihypertenseurs répondait à deux objectifs : instaurer
une tocolyse pour réaliser la corticothérapie de maturation
pulmonaire et corriger l’hypertension maternelle. La persistance de
cette dernière nous a contraints à revoir notre hypothèse
diagnostique ; l’HTA gravidique ne pouvait être retenue compte
tenu de l’ancienneté de la symptomatologie ; la normalité du
bilan biologique et la clinique nous permettaient d’écarter la
pré-éclampsie. Ne restaient que les causes d’HTA secondaires :
le bilan précédent excluait a priori les origines cardiaques,
rénales et toxiques ; les ionogrammes sanguin et urinaire
normaux éliminaient les hyperminéralocorticismes ; il nous
restait donc à rechercher un phéochromocytome.
Les explorations complémentaires chez notre patiente ont mis en
évidence un nodule thyroïdien froid de 3,7 cm pour lequel
l’imagerie, la cytoponction, la recherche d’anticorps (anticorps
anti-thyropéroxydase, anticorps antirécepteurs de la TSH), le bilan
biologique (TSH, T4L, T3L) et le dosage des marqueurs tumoraux ont
permis d’exclure une pathologie maligne. Le reste des
investigations a confirmé que la maladie de Mme H. n’entrait
pas dans le cadre des formes familiales héréditaires de
phéochromocytome, même si, suite à ce diagnostic, l’hypertension
artérielle du père de la patiente a pu être également rapportée à
un phéochromocytome. Nous sommes donc devant un cas familial
étonnant puisque les recherches de mutation génétique permettant
d’inclure ces anomalies dans une forme héréditaire sont négatives
(RET, VHL, SDHB, SDHD). Le pronostic des maladies de Mme H. et
de son père reste donc celui de leur seul phéochromocytome.
La variété des tableaux cliniques impliquant le phéochromocytome
doit donc inciter à sa recherche lors des bilans étiologiques d’une
hypertension mal contrôlée au cours de la grossesse. Ceci est tout
particulièrement le cas lors des prééclampsies atypiques qui
constituent le motif d’hospitalisation initial relevé dans la
presque totalité des publications étudiées. De même, la similitude
des observations est évocatrice du caractère aspécifique que peut
prendre cette maladie ; en effet, toutes les patientes ont un
passé médical qui comporte une hypertension chronique, souvent
déséquilibrée au cours d’une grossesse précédente rapprochée, avec
un tableau mimant la prééclampsie. Elles ont souvent accouché au
moins une fois auparavant, généralement dans un contexte
d’hypertension et de protéinurie interprétés sans doute comme des
signes de prééclampsie.
En ce qui concerne le mode d’accouchement, tous les auteurs
recommandent la réalisation d’une césarienne programmée qui permet
de limiter la morbidité maternelle et fœtale ; une seule
étude a comparé l’issue des deux voies d’accouchement et rapporte,
lorsque le diagnostic est établi au cours de la grossesse, une
mortalité maternelle de 31 % en cas d’accouchement par voie
basse, contre 19 % en cas de naissance par césarienne. On ne
retrouve qu’une seule référence en faveur de la voie basse, et
celle-ci concerne la multipare [10] ; dans ce cas,
l’intervention sur la surrénale a eu lieu à distance de
l’accouchement. Il semble néanmoins que la mortalité soit plus
élevée pour les patientes opérées de leur phéochromocytome après un
accouchement par voie basse que pour les patientes césarisées. Dans
son article de 1982, Schenker privilégie la réalisation de la
surrénalectomie au cours de la césarienne, puisqu’il retrouve des
chiffres de mortalité maternelle atteignant 31 % en cas
d’intervention sur la surrénale après un accouchement voie basse,
contre 19 % après une césarienne [3].
Aucun article ne mentionne la supériorité d’une technique
chirurgicale d’ouverture pariétale pour la césarienne. En ce qui
nous concerne, nous avons opté pour la technique de Pfannenstiel
qui nous a semblé être la moins traumatisante pour la paroi
abdominale. L’article de Strachan illustre bien que se sont les
efforts de poussée maternelle qui sont responsables des décharges
catécholinergiques [11] ; aussi, l’expression abdominale doit
être limitée au cours de la césarienne, et le recours aux forceps
ou à la ventouse pour faciliter l’extraction fœtale doit être
facilement envisagé.
Enfin, l’incidence de cette maladie au cours de la grossesse
avoisine 1/50 000, ce qui semble signifier que 14 phéochromocytomes
environ pourraient être diagnostiqués chaque année en France parmi
les femmes enceintes. Il s’avère que les publications ne reflètent
pas cette extrapolation, soit parce que tous les cas ne sont pas
publiés, soit parce qu’ils ne sont pas diagnostiqués.
Conclusion
Il s’agit d’une pathologie rare pour laquelle la grossesse
constitue une période privilégiée de découverte, du fait de
l’étendue de la population prise en charge. Son pronostic est
directement lié à la précocité du diagnostic ainsi qu’à une prise
en charge pluridisciplinaire adaptée. Lorsque le phéochromocytome
est découvert au deuxième ou au troisième trimestre d’une
grossesse, l’ensemble des auteurs recommande de programmer un
accouchement par césarienne après préparation médicale, et d’y
associer selon les équipes l’ablation de la tumeur.
L’évocation de cette pathologie est plus difficile que son
diagnostic, du fait de la fréquence des tableaux incomplets et
aspécifiques qui doivent inciter les praticiens à une exploration
systématique de toutes les hypertensions artérielles mal définies
ou à caractère familial au cours de la grossesse.
Références
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