ARTICLE
Auteur(s) : M-K
Moudden1, A Boukhira2, M
Zyani1, M Boughalem3, A Hda1
1Service de médecine interne, hôpital militaire
Avicenne, Marrakech, Maroc
2Département de biologie clinique, hôpital militaire
Avicenne, Marrakech, Maroc
3Service d’anesthésie et réanimation, hôpital militaire
Avicenne, Marrakech, Maroc
Article reçu le 26 Mai 2006, accepté le 21 Août 2006
Le paludisme demeure une maladie préoccupante dans le monde. Selon
l’OMS, 300 à 500 millions de cas sont recensés chaque année dont
2,7 millions de décès, l’Afrique étant le continent le plus touché
avec une incidence annuelle estimée à 700 cas pour 1 000 habitants
[1]. Au Maroc, l’augmentation des cas importés est sensible,
essentiellement dans les armées, du fait de la multiplication des
missions humanitaires en Afrique. Les formes graves qui sont
l’apanage du Plasmodium falciparum représentent une urgence
médicale nécessitant une prise en charge adaptée et précoce en
unité de soins intensifs.Le but de notre travail a été d’analyser
certaines caractéristiques démographique, clinique, thérapeutique
et évolutive des patients admis à l’hôpital militaire Avicenne
(HMA) de Marrakech pour paludisme grave.
Matériels et méthodes
Cette étude rétrospective, étalée sur 4 ans de janvier 2001 à
décembre 2004, a été menée aux services de médecine interne, de
biologie clinique et de réanimation à l’hôpital Avicenne de
Marrakech. Les critères d’inclusion répondent à la définition du
paludisme grave, à savoir la présence de formes asexuées de
Plasmodium falciparum sur les frottis sanguins et l’existence
d’au moins un des critères de gravité définis par l’Organisation
mondiale de la santé (OMS) en l’an 2000 [2]. Les accès autochtones
et les accès traités par anti-malariques sans preuve
parasitologique ont été exclus pour ne retenir que les cas certains
de paludisme d’importation.
Résultats
Durant la période de l’étude, 68 patients ont été hospitalisés pour
accès palustre, 9 cas ont été admis initialement en réanimation
pour paludisme grave, représentant environ 13 % du total des
admis pour paludisme (tableau 1)( Tableau
1 ). Ils sont tous de sexe masculin d’un âge moyen de
33,33 ans avec des extrêmes allant de 26 à 41 ans. Sept
patients avaient séjourné en République démocratique du Congo (RDC)
et deux en Côte d’Ivoire (CI), deux pays situés respectivement,
selon l’OMS, en zone 3 et en zone 2 de chloroquinorésistance. La
chimioprophylaxie a été à base de Savarine® chez cinq
patients et de Lariam® chez les quatre autres.
Cette chimioprophylaxie était inadéquate chez tous les patients
en raison d’une prise irrégulière dans sept cas et d’un arrêt
précoce après le retour dans les deux autres. La durée moyenne de
séjour en zone d’endémie était de 9,3 mois (5-14 mois) et
le délai de survenue des premiers symptômes par rapport au retour
était de 13,6 jours (7-16 j). La durée moyenne de la
maladie était de 3,7 jours (2-8 j) alors qu’elle était de
2 jours dans les autres cas d’accès palustres simples.
Le tableau clinique initial d’admission était dominé par la
fièvre, les troubles de conscience, l’ictère et l’état de choc,
tous les malades ont une parasitémie élevée > 5 %.
Le Plasmodium falciparum a été retrouvé sur frottis sanguin
dans tous les cas, associé au Plasmodium ovale dans deux cas.
L’examen microscopique du frottis sanguin montrait un aspect
monotone, avec présence d’hématozoaires intracellulaires de petite
taille (moins de la moitié du diamètre des hématies) correspondant
à des trophozoïtes de Plasmodium falciparum.
Au plan évolutif, la durée d’hospitalisation a été de
3,33 jours en réanimation et de 5,56 jours en médecine
interne, soit une durée moyenne totale de 8,11 jours
(1-20 j). Plus de la moitié des malades présentait au moins 3
critères de gravité. Tous les patients ont reçu de la quinine par
voie intraveineuse, relayée dans sept cas par la voie orale. Le
traitement symptomatique a consisté en une ventilation mécanique,
un remplissage vasculaire et des anticonvulsivants.
Tableau 1 Caractéristiques démographiques cliniques et
évolutifs.
|
Patient /âge
|
Pays d’endémie/ durée de séjour (mois)
|
Chimio prophylaxie
|
Observance
|
Durée de maladie (jours)
|
Critères de gravité
|
Durée d’hospitalisation (jours)
|
Traitement
|
Évolution
|
|
RDC 9
|
Savarine®
|
Irrégulière
|
4
|
Troubles de conscience, détresse respiratoire et circulatoire,
hyperparasitémie
|
2
|
Quinine, ventilation assistée, remplissage
|
Décès SDRA
|
|
RDC 14
|
Savarine®
|
Irrégulière
|
3
|
Insuffisance rénale, ictère, hyperparasitémie
|
1
|
Quinine, ventilation assistée, remplissage
|
Décès état de choc
|
|
RDC 5
|
Savarine®
|
Arrêt précoce
|
7
|
Troubles de conscience, ictère, détresse circulatoire,
hyperparasitémie
|
8
|
Quinine, remplissage
|
Favorable
|
|
CI 6
|
Lariam®
|
Irrégulière
|
3
|
Troubles de conscience, détresse circulatoire, convulsions,
hyperparasitémie
|
9
|
Quinine, remplissage et anticonvulsivants
|
Favorable
|
|
RDC 9
|
Savarine® (3 mois) puis Lariam®
|
Irrégulière
|
2
|
Troubles de conscience, insuffisance rénale, convulsions,
hyperparasitémie
|
20
|
Quinine, remplissage et anticonvulsivants
|
Favorable
|
|
RDC 12
|
Savarine® (6 mois) puis Lariam®
|
Arrêt précoce
|
2
|
Ictère et hyperparasitémie
|
7
|
Quinine
|
Favorable
|
|
RDC 11
|
Savarine®
|
Irrégulière
|
8
|
Troubles de conscience et hyperparasitémie
|
9
|
Quinine
|
Favorable
|
|
CI 6
|
Lariam®
|
Irrégulière
|
2
|
Ictère et hyperparasitémie
|
11
|
Quinine
|
Favorable
|
|
RDC 12
|
Savarine®
|
Irrégulière
|
4
|
Troubles de conscience, ictère, détresse circulatoire,
hyperparasitémie
|
6
|
Quinine et remplissage
|
Favorable
|
Discussion
En l’absence de données statistiques nationales de la prévalence
des cas de paludisme grave d’importation, notre série montre un
taux de 13 % du total d’accès palustres durant la période
d’étude, ce qui est important dans un groupe bien médicalisé comme
l’armée. En France métropolitaine, les formes graves du paludisme
d’importation sont plus rares [3], 200 formes graves sont recensées
chaque année sur environ 7 000 cas importés représentant environ
4 % du taux global [4]. Ces formes d’accès palustre grave sont
peu étudiées et les quelques séries retrouvées dans la littérature
comportent malheureusement un faible effectif [5-7]. La plus grande
série française comporte 188 cas, mais 93 cas seulement, soit la
moitié de la série, sont inclus dans les critères majeurs de
gravité [8].
L’augmentation sensible dans notre infrastructure depuis 2001
des cas de paludisme importés en rapport avec le déploiement des
forces armées royales en République démocratique du Congo (2001) et
récemment en Côte d’Ivoire (2004) nous a incité à analyser les
caractéristiques de cette affection malgré le nombre réduit de
notre effectif.
Nos patients sont tous de nationalité marocaine, sans antécédent
de séjour en zone d’endémie palustre. Ils sont donc non immuns et à
haut risque de contracter une forme grave potentiellement mortelle
[9, 10]. Ils sont mis depuis janvier 2003 sous prophylaxie
antipalustre à base de méfloquine en remplacement de
Savarine® pendant une durée qui dépasse 3 mois et
peut aller jusqu’à 9 mois. Cette attitude est différente des
recommandations françaises et est guidée par l’expérience marocaine
acquise lors de la mission au Congo [11]. Une mauvaise observance
de la chimioprophylaxie est un facteur prédictif reconnu de gravité
[12]. Il est retrouvé chez tous nos militaires en raison d’une
prise irrégulière dans sept cas et un arrêt précoce après le retour
dans les deux autres. Le délai moyen de survenue de l’accès est de
13 jours (7-16 j), un résultat similaire aux données de
la littérature [3, 13].
Parmi les critères de gravité nous avons noté dans notre série
deux cas de convulsions répétées, un chiffre identique à la série
de Bruneel et al., mais sur un effectif très grand [8]. Ce critère
n’est pas notifié dans la série de Corne et al. sur un effectif de
32 cas [3], les convulsions répétées sont rares chez l’adulte [8,
14], fréquentes chez l’enfant en zone d’endémie [15-17]. Ce constat
n’est pas validé pour le paludisme d’importation de l’enfant à
cause de la rareté des données sur les formes graves pédiatriques
de paludisme [18].
L’espèce plasmodiale principalement en cause était
Plasmodium falciparum, associé dans deux cas au Plasmodium
ovale. Les deux techniques de diagnostic parasitologique utilisées,
le frottis sanguin avec coloration de May-Grünwald-Giemsa et la
goutte épaisse, étaient suffisantes pour poser le diagnostic
d’espèce et pour la détermination de la parasitémie.
L’hyperparasitémie était présente chez tous nos malades, mais ne
représentait en aucun cas le seul critère de gravité. Elle ne
semble pas être associée à un mauvais pronostic [8], des cas
d’aggravation secondaire lui ont cependant été attribués [3]. Nous
n’avons pas noté de cas d’anémie sévère, d’hémoglobinurie ou
d’hypoglycémie, très rares dans les deux séries françaises de
l’adulte [3, 8], elles paraissent plutôt fréquentes et spécifiques
de l’enfant en zone d’endémie palustre [15-17]. Nous n’avons pas
non plus noté de cas d’acidose ou de co-infection bactérienne ce
qui s’explique certainement par l’effectif réduit de notre
série.
Les délais de diagnostic et de traitement de l’accès palustre se
traduisent par l’augmentation de la morbidité et de la mortalité,
le décès peut survenir en 36 à 48 heures [19, 20]. Dans notre
série, ce délai moyen est de 3,33 jours (2-8 j), supérieur à la
moyenne des accès simples de notre série (2 j) et presque identique
aux données de la littérature [3, 8]. Un accès à
Plasmodium falciparum doit donc être diagnostiqué et traité le
plus précocement possible, au stade de fièvre, céphalées ou
myalgie, c’est une urgence médicale chez le sujet non immun
requérant l’hospitalisation pour la prise en charge et le suivi
[21].
Les causes de décès dans le paludisme grave d’importation sont
multifactorielles, dominées par l’œdème cérébral, le choc septique
et la détresse respiratoire [3, 8, 22]. La mortalité est assez
importante et varie entre 10 et 30 % selon les séries [3, 8,
9, 23]. Dans notre série, nous déplorons 2 décès chez deux malades
pris en charge tardivement (5e et 7e jour)
d’un syndrome de détresse respiratoire (SDRA) dans un cas et d’un
état de choc réfractaire dans l’autre (tableau 1). Le traitement
symptomatique et les mesures de réanimation adaptées aux
défaillances d’organes sont capitaux, seule leur instauration peut
permettre la survie du patient même si le traitement étiologique
basé sur les sels de quinine s’avère parfois efficace [2]. La
différence de mortalité entre le paludisme d’importation
bénéficiant des moyens modernes de réanimation et le paludisme
endémique de l’enfant illustre bien le rôle essentiel de celle-ci
[8, 9, 24].
Conclusion
Le paludisme grave demeure une affection mortelle. Ce sont le
diagnostic précoce et une prise en charge adaptée qui constituent
les facteurs de bon pronostic. Malgré les moyens diagnostiques et
thérapeutiques déployés et considérés des plus performants, on
déplore toujours un taux de mortalité significatif. Il faut donc
insister sur l’information des voyageurs pour une grande rigueur
des mesures préventives et une bonne observance de la
chimioprophylaxie qui peuvent contribuer à diminuer l’incidence, la
prévalence et la mortalité de cette affection.
Références
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