ARTICLE
Introduction
Après 15 ans de développement, Internet peut offrir aux professionnels
de santé un accès à un grand nombre de ressources sur le
plan de la formation continue ou de la qualité des soins délivrés.
Il est en revanche plus difficile de les intégrer dans la pratique quotidienne.
De nombreuses études se sont intéressées à l'utilisation
d'Internet par les médecins généralistes en Écosse
[1], Nouvelle-Zélande [2], Suisse [3], Canada [4]. Il s'agissait essentiellement
de sondages d'opinion et non d'enquêtes sur l'utilisation réelle.
Une enquête de ce type avait été réalisée
en Aquitaine en 1998 [5]. L'enquête française réalisée
par le Fonds de Réorientation et de Modernisation de la MÉdecine
Libérale (FORMMEL) est la seule enquête prospective quantitative
sur l'utilisation d'Internet par les médecins généralistes
[6]. Notre enquête s'est intéressée à l'utilisation
en temps réel d'Internet dans la pratique professionnelle des généralistes
aquitains.
Méthode
Cette enquête, durant une semaine d'activité professionnelle,
a été basée sur un recueil d'indicateurs quantitatifs prospectifs
et un questionnaire d'opinion conjoint. Nous avons tiré au sort 300 médecins
généralistes dans le répertoire ADELI de la DRASS d'Aquitaine
contenant les noms et adresses de 3 809 médecins généralistes
exerçant dans la région et vérifié la validité
de ce tirage au sort auprès du Conseil national de l'ordre des médecins.
Le questionnaire proposé comprenait 12 questions communes sur le profil
général du médecin, son informatisation, ses attentes vis-à-vis
de l'Internet médical, ses opinions sur l'utilisation d'internet par
ses patients, puis une seconde partie spécifique utilisateur ou non-utilisateur.
Il a été adressé aux 300 médecins par voie postale
le 1er septembre 2004. Les utilisateurs d'Internet devaient ensuite répondre
en ligne, les non-utilisateurs retourner le questionnaire par courrier. Un rappel
a été effectué un mois après l'envoi initial. La
clôture des retours s'est faite le 21 octobre 2004. Les données
ont été exploitées avec le logiciel SPSS 12 (SPSS Inc.®).
Les variables qualitatives ont été comparées par le test
du Khi 2 en prenant un risque a à 5 %.
Résultats
Les médecins répondeurs
Sur les 300 contactés, 149 ont répondu :
- 78,5 % d'hommes : 5,5 % < 35 ans, 53,4 % entre 35 et 50 ans, 41,1 % >
50 ans.
- 21,5 % de femmes : 37,5 % < 35 ans, 24,4 % de 35 à 50 ans, 13,3
% > 50 ans.
- 78 (52 %) exerçaient en groupe, 60 % en milieu rural ou semi-rural
et 40 % en ville.
- Plus de 4 sur 10 voyaient entre 80 et 120 patients par semaine, 4 plus de
120 (pour ces 2 catégories, 85 % des hommes et 88 % des moins de 50 ans),
2 moins de 40 (69 % des femmes et 73 % des plus de 50 ans).
Au total, 28,5 % se disaient incompétents en informatique, 49 % peu
compétents, 22,5 % compétents ou très compétents
: 2 médecins de moins de 35 ans sur 3, alors que 4 sur 5 des plus de
50 ans se déclaraient peu ou pas compétents (p < 0,02), les
moins de 50 ans étant de plus grands utilisateurs (télétransmission
: 77 %, rédaction de courriers et ordonnances : 55 %, gestion de rendez-vous
: 21,5 %, dossier médical informatisé : 66 %) ; 13 % n'utilisaient
pas d'ordinateur dans leur pratique (19 médecins : 15 hommes, 12 >
50 ans, 12 exerçant en groupe, 15 en milieu rural ou semi-rural, 9 à
forte activité et 7 à activité modérée).
Les médecins qui exerçaient en cabinet de groupe utilisaient plus
les fonctions de leurs ordinateurs que les médecins qui exerçaient
seuls, à l'exception de la bureautique (56,3 % seuls contre 53,8 % en
groupe, différence significative pour la gestion du dossier : p <
0,04). Les médecins à activité importante (plus de 120
patients par semaine) utilisaient moins l'informatique que les médecins
à faible activité (différence non significative). Les besoins
et souhaits exprimés sont résumés dans le tableau
1.
Quinze internautes (10 %)
Ils avaient plutôt une activité moyenne (80 à 120 patients
par semaine, p < 0,02 par rapport aux médecins à faible ou
forte activité), se sentaient compétents par rapport aux non-utilisateurs
(p < 0,01), avaient aussi un accès Internet à domicile (3 un
site personnel consacré à leur activité).
En consultation, ils utilisaient des documents de référence
(15 %) ou d'information pratique tel le calendrier des vaccinations (> 50
%), banques de données médicamenteuses (31,7 %), recevaient des
résultats biologiques (30 %) ou comptes rendus hospitaliers (7 %), peu
les livres médicaux, banques d'iconographies (une seule utilisation dans
la semaine parmi les 15 internautes) ou outils d'aide au diagnostic (5,6 %).
Hors consultation, ils communiquaient par courriel (20 % avec leurs
confrères, 7,4 % avec leurs patients), recherchaient de l'information
professionnelle (13 %), ou scientifique (6 %), participaient à des groupes
de discussion (3,7 %). Aucun n'a utilisé d'outil de formation médicale
continue pendant la semaine testée.
Les internautes étaient plutôt satisfaits de l'information trouvée,
regrettaient le manque de communication internet entre hôpitaux et cabinets,
ou entre confrères ou spécialistes, souhaitaient recevoir facilement
des comptes rendus d'hospitalisation ou de radiographie directement intégrés
au dossier médical.
Les non-internautes
Pour ces 134 médecins, différents obstacles s'opposaient à
l'utilisation d'Internet :
- manque de temps (71 %), plutôt chez les médecins à forte
activité que les autres (p < 0,04) ;
- trop-plein d'informations (39,7 %) ;
- manque de compétence (53 % des > 50 ans contre 34,2 % des <
50 ans ; p < 0,05) ;
- peur des « virus » (39,6 %) ;
- peur pour la sécurité des données (21 %) ;
- manque d'intérêt (33 %). Trois précisaient que cela
risquait de réduire le temps consacré au patient sans améliorer
la qualité des soins dispensés ;
- autres : coûts, risques de dysfonctionnement (bugs).
Que pensaient les médecins de l'utilisation d'Internet par leurs patients
?
45 % y étaient favorables, 47,7 % non ; 49 % pensaient que cette utilisation
risquait de perturber leur prise de décision, 41,6 % non. Par rapport
aux non-internautes, les internautes étaient plus nombreux à penser
que l'utilisation d'Internet par les patients pouvait être bénéfique
pour leur santé (p = 0,001) et que cela pouvait être utile dans
le cadre de leur pratique professionnelle (p = 0,01), moins nombreux à
penser que cela pouvait être perturbant pour leur prise de décision
(différence non significative).
Discussion
L'échantillon est-il représentatif ?
Le taux de réponses, plus faible qu'espéré (51 % au lieu
de 66 %), concerne à part égale internautes et non-internautes.
Le profil démographique de l'échantillon correspond aux données
de 2003 [7]. Les femmes représentaient 21,5 % des répondeurs alors
qu'elles sont 32,1 % dans la population des généralistes aquitains
(manque d'intérêt pour l'informatique ? Les hommes se disaient
plus compétents, 25 % vs. 13 %). Les moins de 35 ans représentaient
5,5 % des répondeurs alors qu'ils sont 8 % en Aquitaine, ce qui apparaît
d'autant plus étonnant que les jeunes sont généralement
plus intéressés par les nouvelles technologies que leurs aînés.
Cette sous-représentation est peut-être due à ce que le
répertoire ADELI utilisé pour le tirage au sort ne prenait pas
encore en compte tous les installés récents.
Dans cet échantillon, 10 % (IC 95 % : 5,2-14,8 %) seulement utilisent
Internet dans le cadre professionnel, chiffre cohérent avec d'autres
études en situation réelle d'activité [3]. Les enquêtes
« en ligne » surestiment par définition les internautes, de
même que celles qui s'intéressent à des sous-populations
particulières (par exemple des médecins généralistes
isolés en campagne ou des médecins salariés dans un hôpital),
ou les enquêtes déclaratives : un sondage IPSOS de 2003 montrait
que 80 % des médecins avaient un accès Internet depuis leur cabinet
[8] ; une étude du Boston Consulting Group de 2003 montrait que 55 %
des médecins français se connectaient régulièrement
dans le cadre de leur profession [9].
Comment les médecins généralistes utilisent-ils Internet
?
Les données concernant nos « internautes » recoupent celles
d'autres enquêtes (tableau 2).
Durant l'enquête prospective 2000 du FORMMEL auprès de 3 200
médecins libéraux, l'utilisation professionnelle de la messagerie
électronique est passée de 73 à 90 %, celle des bases
de données de 58 à 83 % [6].
Quels sont les obstacles à l'utilisation professionnelle d'Internet
?
Le manque de compétence apparaît en premier, plus qu'une
réelle opposition. La télétransmission des feuilles de
soins électroniques avait imposé en 1996 un transfert de tâche
administrative vers les médecins nécessitant la maîtrise
d'un nouvel et complexe outil, l'ordinateur, pour des tâches non médicales.
Il est notable que malgré ce handicap de départ, sans doute sous
l'influence de facteurs extérieurs (confrères, patients...), l'ordinateur
ait été peu à peu intégré à la pratique
quotidienne. Mais les besoins de formation persistent chez un médecin
sur deux [14].
La recherche d'information nécessite en particulier un apprentissage
des stratégies optimales [15] qui requiert une triple compétence
: utiliser une méthode adaptée, utiliser les outils et sites disponibles,
critiquer l'information obtenue. Selon une étude canadienne, une séance
de 3 heures de formation individualisée permettrait de se sentir plus
à l'aise avec les bases de données du Web et de les utiliser à
bon escient face au patient [16]. Le répertoire Cismef propose de nouvelles
fonctionnalités (correcteur de requête, recherche en texte intégral)
et de traitement des résultats (suggestions de recherches complémentaires,
contrôleur de syntaxe) [17]. Google a lancé une version scientifique
de son moteur de recherche qui à terme devrait permettre aux médecins
de retrouver rapidement plusieurs types de documents : livres, articles, thèses,
rapports, etc. Certains avancent comme solution possible de favoriser le développement
de sites réalisés par et pour des médecins généralistes
[18].
Les problèmes de sécurité sont plutôt mis
en avant par les médecins compétents en informatique, qui connaissent
mieux les limites de l'informatique qu'ils utilisent et sont a priori plus critiques.
La sécurité et la confidentialité des données nécessitent
des précautions particulières dans le domaine médical,
soit sous forme d'intranets sécurisés de type réseau santé
social (RSS), soit sous forme de cryptage des données. En France, deux
solutions homologuées (docteur Net et Apicrypt) par le Groupe d'Intérêt
Public - Carte
Professionnel de Santé (GIP-CPS) en charge du dossier permettent d'envoyer
ou recevoir des messages sécurisés. Les règles élémentaires
de protection locale restent de rigueur : mots de passe, antivirus, logiciels
anti-espions, pare-feu logiciels ou matériels, sauvegardes régulières.
La crainte de perdre du temps pose des problèmes de deux ordres.
Le premier est technique : besoin de connexion haut débit, maintenant
opérationnelle en France sur plus de 95 % du territoire, sans aller jusqu'à
des vitesses d'accès nécessaires seulement aux utilisations de
type visioconférence ou imagerie en haute résolution. Le second
concerne la compétence des utilisateurs : des utilisateurs entraînés
peuvent mettre de 2,4 à 6,5 minutes pour répondre à une
question pratique [19], ce qui rebute d'autant l'internaute débutant...
Pour optimiser la recherche, il est conseillé de regrouper les outils
de recherche sur une liste personnelle de sites connus [20].
Qu'en est-il de la relation médecin-patient ?
Quels patients consultent les sites d'e-santé ? 80 % de la population
[21] ? 40 % [22] ? Plus certainement 5 % si l'on prend en compte le nombre de
requêtes dans les principaux moteurs de recherche [23]. Les ressources
Internet destinées aux patients porteurs de maladies rares, graves ou
chroniques sont de plus en plus fréquentes [24, 25]. L'impact positif
est incertain [26], mais le développement de ce phénomène
de « communautés » semble favoriser l'« empowerment »
du patient, le faisant passer d'un rôle de spectateur à celui de
participant actif dans la prise de décision médicale. La relation
médecin-patient s'en trouve inexorablement modifiée (risque de
désinformation, patient plus « actif »). S'il est relativement
facile pour le patient de trouver des informations, il est plus difficile de
les interpréter correctement [26]. Face à ces nouvelles données,
le mépris ou l'occultation sont inopérants et la seule attitude
possible un mode éducatif [27-32].
Le dossier informatisé, futur dossier médical personnel (DMP)
?
Selon notre enquête, 66 % des médecins utilisaient un dossier
patient informatisé, bien qu'avec des variations pratiques considérables.
Cette vision « optimiste » doit être tempérée
: deux médecins sur trois ne sont pas prêts à abandonner
complètement leur dossier papier [11]. Selon le rapport Fieschi paru
en mai 2003 [33], le futur DMP devrait regrouper l'ensemble des documents relatifs
à l'état de santé du patient, le professionnel de santé
ayant accès au contenu et à l'écriture avec l'accord du
patient. Côté patient, l'accès au dossier (rendu possible
par la loi du 4 mars 2002 relative au droit des malades) s'effectuerait en ligne
grâce à un code confidentiel. À un an de sa mise en service,
les contours de ce DMP restent encore flous, mais pour éviter d'emprunter
la même voie que l'ancien « carnet de santé » relégué
au rang des bonnes intentions, il faudra habilement intégrer au processus
les médecins de ville : vont-ils accueillir le partage des informations
comme une chance ou comme une nouvelle contrainte assortie d'éventuelles
sanctions ? Dans notre enquête, 20 % seulement des médecins interrogés
exprimaient le besoin d'avoir un dossier médical communiquant, et seuls
deux internautes sur quinze échangeaient déjà des données.
Plus surprenant, 60 % d'utilisateurs réguliers d'Internet ne souhaitaient
pas de ce type de dossier. Quelle que soit l'architecture du futur DMP, sa simplicité
et sa facilité d'utilisation seront certainement les deux vecteurs essentiels
de son succès [34].
Conclusion
L'utilisation d'Internet en pratique courante de médecine générale
est loin d'être acquise, peut-être moins du fait de problèmes
techniques - les médecins s'intéressent à l'outil informatique
et ont prouvé qu'ils savaient s'adapter aux nouvelles technologies -
que du fait de problèmes de compétences et surtout de problèmes
culturels : les médecins n'adopteront ces nouvelles technologies que
si elles sont assorties d'une véritable valeur ajoutée pour eux-mêmes
ou pour leurs patients. La majorité des médecins idéalise
grandement les possibilités de l'Internet médical, mais reste
encore dans une phase d'observation et hésite à intégrer
ce nouvel outil dans l'exercice quotidien. Il existe encore de nombreuses limites
: prépondérance des ressources anglophones, fiabilité de
l'information délivrée, sécurité et confidentialité
des échanges de données, et surtout dispersion des ressources
utiles. Les données disponibles, auxquelles s'ajoutent celles de cette
enquête, permettent sans doute de conclure que l'outil va s'intégrer
efficacement et sans doute rapidement à la pratique professionnelle.
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Médecine générale et Internet : association difficile
?
Ce qui était connu
- Les médecins s'intéressent à l'outil informatique
et ont prouvé qu'ils savaient s'adapter aux nouvelles technologies.
- Ils ne sont pas opposés à l'utilisation d'Internet dans
leur pratique professionnelle, mais craignent surtout une perte de temps
et une perte de confidentialité des données de la relation
médecin-patient.
- La majorité idéalise grandement les possibilités
d'Internet médical, mais reste encore en phase d'observation et
hésite à intégrer l'outil aux pratiques.
Ce que cette étude apporte
- Une observation en temps réel de l'utilisation d'Internet :
10 % des médecins généralistes aquitains en exercice.
- Une nouvelle appréciation des représentations et des
craintes des non-utilisateurs.
- Une appréciation nuancée de l'utilisation d'Internet
par les patients pour leurs problèmes de santé.
Les zones d'incertitude
- Les médecins n'adopteront ces nouvelles technologies que si
elles sont assorties d'une véritable valeur ajoutée pour
eux-mêmes ou pour leurs patients.
- Quelle que soit l'architecture du futur DMP, sa simplicité
et sa facilité d'utilisation seront certainement les deux vecteurs
essentiels de son succès, ou à l'inverse de son échec.
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Notes :
1. L'article a fait l'objet de la thèse de médecine générale
d'Emmanuel Croste soutenue à Bordeaux en 2005. Le texte intégral
est consultable en ligne : www.medicalistes.org/spip/article306.html
2. Le nombre de sujets nécessaires pour obtenir des pourcentages significatifs
avec une précision de plus ou moins 5 % a été calculé
à 196 personnes ; 300 ont été tirés au sort selon
l'hypothèse qu'environ 15 % des médecins généralistes
utilisaient régulièrement Internet pour leur pratique, et qu'un
sur trois ne prendrait pas le temps ou ne souhaiterait pas répondre.
DOI : 10.1684/med.2006.0011
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