ARTICLE
Auteur(s) : Florence
Lacaille
Fédération de pédiatrie, Hôpital des Enfants Malades, 149 rue de
Sèvres, 75743 Paris CEDEX 15
Si les manifestations cliniques les plus fréquentes et
préoccupantes de la mucoviscidose sont pulmonaires et digestives,
l’amélioration constante de la prise en charge des patients et
l’allongement de leur espérance de vie permettent que l’atteinte
d’autres organes, dont le foie, devienne cliniquement
significative. L’introduction depuis une quinzaine d’années dans
l’arsenal thérapeutique de l’acide ursodésoxycholique, et son
efficacité, au moins sur les tests biologiques, rend le diagnostic
précoce d’une atteinte hépatique spécifique indispensable pour la
mise en route du traitement. Les perspectives ouvertes par le
dépistage, et peut-être la prévention d’une hépatopathie, sont
également importantes.Dans le foie, la protéine CFTR n’est exprimée
qu’à la surface de l’épithélium des canaux biliaires, mais pas dans
les hépatocytes [1]. La mucoviscidose est ainsi la première maladie
génétique à localisation hépatique impliquant les cellules
épithéliales biliaires (cholangiocytes), et non pas les
hépatocytes. L’atteinte ne semble pas dépendre du génotype de CFTR
[2], mais est quasiment toujours associée à une insuffisance
pancréatique externe.
Épidémiologie
Andersen, dans sa description princeps de la mucoviscidose,
rapporta en 1938 quatre enfants atteints de cirrhose [3]. Bodian en
1952 donna à la lésion histologique pathognomonique le nom de
« cirrhose biliaire focale » [4]. Di Sant’Agnese en 1956
décrivit en détail les manifestations cliniques et biologiques, et
les corréla aux constatations histologiques, sur une série
d’autopsies [5].
De grandes séries de patients suivis de nombreuses années [6-12]
évaluèrent la fréquence des manifestations hépatiques sur des
critères très variables : cliniques (hépatomégalie,
splénomégalie, antécédents d’hémorragie digestive), biologiques
(augmentation des transaminases ou des GGT, les phosphatases
alcalines étant peu utiles chez l’enfant), histologiques,
radiologiques, scintigraphiques. Une cirrhose cliniquement évidente
(gros foie dur, hypertension portale) est retrouvée chez 2 à
5 % des patients, tous âges confondus, alors qu’une atteinte
hépatique moins grave (hépatomégalie de consistance normale,
anomalies biologiques ou échographiques) est observée chez 20 à
25 %. Les anomalies histologiques sont beaucoup plus
fréquentes, de 20 à 70 % suivant l’âge et les séries (tableau
1)( Tableau 1 ).
Tableau 1 Fréquence des anomalies hépatiques dans la
mucoviscidose en fonction de l’âge [6-12]
|
Nouveau-né et nourrisson
|
Enfant et adolescent
|
Adulte
|
|
Cholestase néo-natale
|
Rare
|
-
|
-
|
|
Hépatomégalie a
|
5 %
|
20-30 %
|
20-30 %
|
|
Anomalies biologiques
|
5-10 %
|
15-20 %
|
10-15 %
|
|
Cirrhose biliaire focale b
|
10-30 %
|
20-40 %
|
20-70 %
|
|
Cirrhose biliaire multilobaire c
|
Très rare
|
5-8 %
|
4-5 %
|
|
Microvésicule
|
5-15 %
|
15-25 %
|
20-30%
|
|
Lithiase biliaire
|
Rare
|
10-15 %
|
25-40 %
|
|
Cholangite sclérosante
|
Inconnu
|
1-10 % ?
|
1-10 % ?
|
aAssociée ou non à un aspect hyperéchogène du foie
évoquant une stéatose.
bDiagnostic histologique.
cDiagnostic clinique : hépatomégalie dure ou
hépatosplénomégalie.
Anatomo-pathologie
Cirrhose biliaire focale
La lésion pathognomonique est la « cirrhose biliaire
focale » : au sein d’une fibrose portale d’intensité
variable contenant un infiltrat inflammatoire chronique, on observe
une prolifération des canaux biliaires, qui sont distendus par un
matériel amorphe éosinophile PAS+ (mucus plugs) ; s’y associe
souvent une cholangiolite, avec des polynucléaires autour ou dans
les canaux biliaires. La distribution des lésions est focale, de
larges territoires étant épargnés. C’est donc une pathologie de
localisation primitivement portale, le parenchyme hépatique voisin
étant sain ( (figure
1) ).
Chez le petit nourrisson, on observe soit une inflammation
périportale ou un début de fibrose, avec ou sans présence de mucus
éosinophile dans les petits canaux biliaires, soit déjà ces lésions
de cirrhose biliaire focale. La filiation entre les deux est
suggérée par plusieurs observations avec des prélèvements
séquentiels [13]. La cirrhose biliaire focale a été décrite chez
des enfants morts à quelques jours de vie, indiquant que le
processus pathologique commence in utero, et chez plus de 10 %
des nourrissons décédés avant 3 mois [3, 4, 14]. Des lésions
de cirrhose biliaire focale sont retrouvées chez 25 % des
grands enfants et des adolescents et jusqu’à 70 % des adultes
[14, 15].
Cirrhose biliaire multilobaire
L’évolution de la fibrose se fait de façon mutilante vers la
cirrhose biliaire multilobaire : les nodules d’hépatocytes
sont séparés par une fibrose inflammatoire d’origine portale
enserrant des néoductules biliaires, et voisinant avec un
parenchyme préservé. L’aspect macroscopique typique est celui de
très gros nodules séparés par de profondes cicatrices, et
prédominant sur le lobe gauche. La conservation de la masse
hépatocytaire, et l’importance de la fibrose, expliquent
l’importance de l’hypertension portale, et l’insuffisance
hépatocellulaire tardive.
Stéatose
La stéatose est très fréquente, retrouvée chez un tiers à la moitié
des patients, isolée ou associée aux lésions typiques [16]. Elle
est rarement liée à une malnutrition importante, mais plutôt à un
trouble du métabolisme des lipides, entraînant l’accumulation de
phospholipides et de triglycérides dans les hépatocytes. On ne
connaît pas la relation entre la stéatose et les lésions de
cirrhose biliaire focale.
Pathogénie
Le foie se comporte comme une glande exocrine, dont les acini sont
les hépatocytes, qui sécrètent la bile canaliculaire, la sécrétion
ductulaire étant assurée par les cholangiocytes. La protéine CFTR
est trouvée exclusivement au pôle apical des cholangiocytes des
canaux et de la vésicule biliaires [1]. Les cholangiocytes sont
responsables d’environ 40 % de la sécrétion totale de bile,
surtout des ions et de l’eau. La protéine CFTR est un canal chlore,
qui échange le Cl– intraluminal contre
l’HCO3– intracellulaire, diluant et
alcalinisant la bile, ce qui permet une meilleure solubilisation de
ses composants [17]. La protéine CFTR est aussi impliquée dans la
sécrétion des mucines, composants glycoprotéiques du mucus.
Les lésions hépatiques seraient donc dues à l’obstruction des
canaux biliaires intrahépatiques par une bile trop épaisse et
visqueuse, qui constitue les « bouchons éosinophiles »
vus en histologie. Les cholangiocytes secrètent des cytokines (par
exemple TGFβ [18]) activant les cellules étoilées du foie,
responsables de la synthèse de collagène. Tous les espaces porte ne
sont pas touchés, peut-être à cause de conditions locales
différentes. Le caractère focal des lésions permet sans doute le
drainage de la bile par les territoires voisins, et donc
l’évolution lente des lésions.
Des anomalies du pool d’acides biliaires peuvent être en cause,
par exemple un défaut de captation iléale de l’acide cholique, le
plus hydrophile des acides biliaires endogènes, et une synthèse
d’acides biliaires anormaux hydrophobes, augmentant ainsi la
toxicité de la bile [19]. Il semble aussi que les patients ayant
une synthèse endogène importante d’acide ursodésoxycholique
(normalement un acide biliaire mineur chez l’homme) soient protégés
d’une atteinte hépatique [20].
La sévérité de l’atteinte hépatique est très variable, et la
cirrhose décompensée rare. L’absence de concordance dans une même
famille plaide contre l’influence du génotype de CFTR. Il ne semble
pas que la durée d’évolution (donc l’âge) soit un facteur
prépondérant : en effet, les grandes séries montrent qu’une
atteinte sévère est presque toujours diagnostiquée avant l’âge
adulte. D’autres facteurs, génétiques, environnementaux, infectieux
ou nutritionnels, sont déterminants. Certains groupes HLA [21],
certains polymorphismes de gènes « modificateurs »,
comme celui d’une protéine du système immunitaire inné, la MBL
(mannose binding lectin) [22], une enzyme du système antioxydant,
la GST (glutathion S-transférase) [23], sont sans doute impliqués
dans la pathogénie de l’hépatopathie.
Clinique
Hépatopathie
Nouveau-né et nourrisson
La mucoviscidose est une cause rare de cholestase néonatale (6 sur
une série de 1 474) [24] : celle-ci est le plus souvent
associée à un iléus méconial, mais elle reste rare même dans cette
situation d’occlusion néonatale (4 sur 273 dans deux séries, 3 en
15 ans dans notre expérience) [25, 26]. La cholestase est le
plus souvent incomplète, les selles n’étant pas complètement
décolorées. Quand les selles sont blanches, il faut discuter une
atrésie des voies biliaires. L’ictère va le plus souvent
disparaître en quelques mois, et l’enfant ne garde pas de signes de
maladie hépatique [27]. Exceptionnellement, l’évolution peut se
faire d’un seul tenant vers la cirrhose, avec persistance de
l’ictère, et décompensation rapide [10, 24].
L’iléus méconial est-il un facteur de risque pour le
développement d’une maladie hépatique sévère ? Certains ont
retrouvé une fréquence plus élevée d’iléus ou de cholestase
néonatale dans les antécédents d’enfants atteints de cirrhose [12].
D’autres séries n’ont pas retrouvé cette association, qui reste
donc discutée [8, 10, 11, 28]. Ceci est important quand on en vient
à parler de prévention.
Enfant et adolescent
Chez l’enfant plus grand, l’atteinte hépatique peut se manifester
par une hépatomégalie, des anomalies biologiques ou une cirrhose
clinique (hépatomégalie dure ou hépatosplénomégalie).
- • L’hépatomégalie peut être isolée, de consistance
normale, et associée à un aspect hyperéchogène à l’échographie,
très évocateur de stéatose. Quand la stéatose est isolée, le bilan
hépatique est souvent normal. Quand le foie est franchement ferme,
qu’il y ait ou non des anomalies biologiques, l’aspect
échographique est généralement plus hyperéchogène ou hétérogène
[29]. Un gros foie est retrouvé chez 20 à 30 % des patients
[3, 7, 8, 12, 30].
- • Les anomalies biochimiques sont fréquentes, associées
ou non à une hépatomégalie : dans une grande série anglaise,
5,6 % des enfants de moins de 5 ans, 12 % des
enfants de 11-15 ans et 16 % des adolescents de
16-20 ans, mais seulement 11,5 % chez les adultes,
avaient une augmentation permanente des transaminases ou des GGT
[9]. Cette élévation dépasse rarement 4 à 5 fois la normale,
souvent moins ; sinon, il faut chercher une cause associée,
virale ou toxique. La bilirubine est le plus souvent normale. On
trouverait à l’histologie des lésions de cirrhose biliaire
focale.
- • La cirrhose se manifeste par une hépatomégalie dure,
avec ou sans splénomégalie. Dans quasiment tous les cas, il existe
une insuffisance pancréatique externe [31]. Le foie cirrhotique est
souvent bosselé par de gros nodules, et le lobe gauche est
particulièrement augmenté de volume dans le creux épigastrique. Les
signes cutanés de maladie hépatique (érythrose palmaire, angiomes
stellaires) sont rares, l’hippocratisme digital est difficile à
interpréter. L’insuffisance hépatocellulaire est tardive, de même
que l’ictère. L’hypertension portale et les hémorragies digestives
sont très longtemps le problème principal. Les anomalies
biologiques sont minimes, et le bilan hépatique et l’hémostase
peuvent être normaux en présence d’une hépatosplénomégalie
franche.
La cirrhose est découverte entre 7 et 10 ans, avec souvent
un retard au diagnostic dû à l’absence de symptôme. La prévalence
est de 2 à 5 %, plus importante chez les garçons (60 %),
dépendante de l’âge : moins de 1 % avant 5 ans, 5 à
8 % entre 15 et 20 ans, 3-5 % après 20 ans.
L’évolution se fait le plus souvent à très bas bruit, les patients
restant extrêmement stables, hors hémorragies digestives, pendant
de nombreuses années.
Adulte
La maladie hépatique ne semble pas se démasquer chez des patients
de plus en plus vieux, sous réserve d’un biais de recueil des
données ou d’un excès de mortalité dans l’enfance, et la prévalence
des anomalies cliniques et biochimiques diminue après 20 ans.
Les anomalies histologiques sont très fréquentes, puisqu’à
l’autopsie on retrouve jusqu’à 70 % de cirrhose biliaire
focale.
L’évolution de l’hépatopathie est indépendante de l’atteinte
respiratoire. Toutefois, dans une grande cohorte d’adultes,
l’existence d’une hépatomégalie influençait significativement la
survie, avec un risque relatif de 2,6. Seulement 2 % des
patients meurent d’insuffisance hépatique [32] : la
responsabilité de l’hépatopathie est indirecte, par la gêne au jeu
diaphragmatique due à l’hépatosplénomégalie, et le déficit
immunitaire de la cirrhose.
Atteinte de la vésicule biliaire
La vésicule biliaire est anormale chez la moitié des patients de
plus de 15 ans [7, 33]. Jusqu’à 20 % des grands enfants
et adolescents ont une microvésicule (moins de 2 cm de long
sur moins de 1,5 cm de large), visible à l’échographie mais
non opacifiable, pleine d’une bile très épaisse, dont les glandes
pariétales sont distendues en kystes bourrés de mucus, et qui peut
contenir des calculs. Cette microvésicule, généralement
asymptomatique, est retrouvée indépendamment des autres
manifestations hépatiques.
Environ 5 % des patients ont une lithiase vésiculaire, dont
10 à 15 % des plus de 12 ans, et un quart des adultes
[34]. Les calculs sont radiotransparents, non cholestéroliques,
formés de bilirubinate de calcium associé à des protéines [35]. Ils
sont le plus souvent asymptomatiques chez l’enfant, moins chez
l’adulte, pouvant migrer dans la voie biliaire principale ou
entraîner une cholécystite aiguë.
Atteinte de l’arbre biliaire
La cholangiopathie sclérosante, mise en évidence par
cholangiographie percutanée ou rétrograde, reste controversée. Une
série australienne de patients ayant une hépatomégalie ou une
anomalie biologique hépatique et des douleurs abdominales évoquant
des coliques hépatiques, a montré l’existence à la scintigraphie
biliaire d’une anomalie de la voie biliaire principale
(rétrécissement, en particulier au niveau du bas cholédoque, ou
irrégularité de la paroi), confirmée chez certains par
cholangiographie percutanée ou rétrograde. Ces lésions de
« cholangite sclérosante » paraissent associées aux
manifestations hépatiques plus classiques de la mucoviscidose [36].
Leur fréquence est discutée, car d’autres séries ne trouvent des
anomalies cholangiographiques que sur les voies biliaires
intrahépatiques, chez 5 à 10 % des patients [30, 34]. Ces
lésions sont interprétées comme secondaires aux lésions de
l’épithélium biliaire, et seraient dues à une accumulation de
protéines et de mucus entraînant une réaction inflammatoire locale.
La sténose du bas cholédoque pourrait être secondaire à la fibrose
pancréatique.
Diagnostic
L’examen clinique, le dosage des enzymes hépatiques (transaminases,
et GGT, qui sont sans doute plus sensibles car ce sont les enzymes
de l’épithélium biliaire) et une échographie abdominale font partie
du suivi annuel systématique.
Une anomalie biologique doit être recontrôlée trois mois plus
tard, car il n’est pas rare qu’une augmentation des transaminases
soit transitoire, en particulier contemporaine d’une cure
d’antibiotiques. Il faut donc s’assurer que les perturbations sont
permanentes, avant d’engager un traitement qui sera très prolongé.
Rappelons que les anomalies sont souvent peu importantes, et qu’une
augmentation très importante des enzymes fait rechercher une autre
cause, virale ou toxique.
L’échographie, dont les performances pour le diagnostic précoce
se sont beaucoup améliorées dans les dernières années, recherche un
aspect anormal du parenchyme hépatique, des signes d’hypertension
portale, et une pathologie vésiculaire [37]. La stéatose isolée est
responsable d’un aspect très particulier, « brillant »,
du foie.
La scintigraphie biliaire aux dérivés de l’acide iminodiacétique
a un intérêt et une spécificité controversés, dépendant beaucoup de
l’expérience des centres [38]. Un aspect évoquant une sténose
biliaire doit être confirmé par cholangiographie directe ou
cholangio-IRM.
L’intérêt de la biopsie hépatique est limité par le caractère
focal de la maladie, et le risque important d’erreurs
d’échantillonnage. La découverte d’une cirrhose biliaire focale n’a
en général pas de conséquence pratique. Elle n’est utile que dans
des situations rares, comme un doute diagnostique face à une
hépatomégalie, ou un bilan prétransplantation pulmonaire.
Traitement
Le traitement de l’insuffisance pancréatique externe n’influence
pas l’évolution de la maladie hépatique, en dehors d’une
malnutrition massive, dont la correction peut diminuer la stéatose
[39].
Acide ursodésoxycholique
L’acide ursodésoxycholique (AUDC) est un acide biliaire hydrophile
utilisé pour le traitement des maladies cholestatiques chroniques
[40]. Chez l’animal, il augmente le flux biliaire, et donc
fluidifierait la bile trop épaisse de la mucoviscidose. Le pool
d’acides biliaires circulants s’enrichit en AUDC, qui est moins
cytotoxique que les acides biliaires endogènes. D’autre part,
l’AUDC a démontré des propriétés cytoprotectrices. Les lésions
hépatiques non spécifiques secondaires à la rétention d’acides
biliaires, typique de la cholestase, pourraient donc évoluer plus
lentement.
Les études disponibles ont inclus essentiellement des patients
avec une atteinte évoluée [41-43], traités avec une dose élevée
d’AUDC, 20 mg/kg/j, du fait de la malabsorption. Les effets
secondaires sont rares et bénins. Les enzymes hépatiques diminuent
de 25 à 60 %. La bilirubinémie diminue et l’hémostase est
améliorée chez les rares patients chez qui elles étaient anormales.
Les principales limites de ces études sont la brièveté du suivi,
pour une maladie d’évolution très lente, et la sélection des
patients les plus graves. L’amélioration des tests biologiques sous
AUDC est un indice très indirect de son efficacité sur la
progression de la cirrhose biliaire. L’histologie est de peu
d’aide, pour les raisons mentionnées plus haut, bien que dans une
étude les lésions aient été améliorées [46].
En pratique, l’AUDC, à la dose de 10 mg/kg en deux prises,
est donné à tous les patients présentant cliniquement une cirrhose.
Il faut traiter aussi les enfants ayant présenté une cholestase
néonatale, et quand apparaissent des anomalies biologiques
permanentes (augmentation des GGT et/ou des transaminases), ou une
hépatomégalie ferme. La prescription systématique en cas d’iléus
méconial sans cholestase est controversée. Une fois que
l’indication est posée, le traitement doit être poursuivi
indéfiniment.
Que faire pour un nouveau-né dépisté chez qui une augmentation
des GGT a été découverte ? Le taux normal de ces enzymes est
plus élevé chez le nourrisson, jusqu’à 150 UI à 1 mois, 80 UI
à 4 mois, pour moins de 30-40 UI après 6 mois. Il est
raisonnable de commencer l’AUDC à 6 mois en cas de dépassement
de ces valeurs.
L’AUDC n’a aucun effet sur la stéatose. Si l’aspect
échographique est typique, a fortiori si le taux des enzymes est
normal, il n’y a pas d’indication à un traitement spécifique.
À l’ère du dépistage néonatal, et étant donné sa très bonne
tolérance, la fréquence des anomalies infracliniques et
l’incertitude sur le pronostic hépatique à très long terme,
certains proposent de prescrire l’AUDC systématiquement à tous les
nouveau-nés dès le diagnostic. C’est discutable étant donné le
coût, la forme galénique non adaptée au nourrisson (comprimé ou
gélule), l’absence de certitude sur l’innocuité sur une très longue
durée dès les premières semaines de vie, l’inconvénient d’un
médicament supplémentaire, le risque d’une surveillance
clinico-biologico-radiologique moins systématique. En dehors d’un
protocole de recherche, cette attitude ne peut pas être recommandée
aujourd’hui.
Traitement de la pathologie vésiculaire et de la cholangite
sclérosante
L’AUDC ne dissout pas les calculs biliaires dans la mucoviscidose
[44] : le seul traitement est la cholécystectomie, de préférence
par voie cœlioscopique. Une cholécystectomie systématique est
discutable si la lithiase est asymptomatique. Si une cholangite
sclérosante a été identifiée, la prescription d’AUDC est logique,
par analogie avec la cholangite sclérosante primitive [40].
Traitement de l’hypertension portale
Les premières manifestations graves de la cirrhose sont
généralement des hémorragies digestives par hypertension portale.
Un contrôle endoscopique régulier est donc nécessaire à la
recherche de varices œsophagiennes. Si les hémorragies sont
contrôlées, la décompensation de la cirrhose ne survient que des
années plus tard [45]. L’aspirine et les anti-inflammatoires non
stéroïdiens sont formellement contre-indiqués. Le traitement
préventif des hémorragies par β-bloquants est à mettre en balance
avec les effets néfastes bronchiques, et doit être discuté
individuellement.
La sclérose ou la ligature endoscopique des varices
œsophagiennes est le traitement habituel de première intention pour
prévenir les récidives après une hémorragie. Chez l’adulte, la
ligature, mais pas la sclérose, peut prévenir une première
hémorragie [46] ; il n’y a pas d’études chez l’enfant. Les
varices peuvent être traitées endoscopiquement de façon itérative,
avec l’inconvénient d’anesthésies répétées chez ces patients à la
fonction respiratoire précaire.
Le shunt intrahépatique transjugulaire (TIPSS :
Transjugular Intrahepatic PortoSystemic Shunt) a l’inconvénient
d’un pourcentage élevé d’occlusion précoce. Il peut être posé en
attente de transplantation [47].
L’anastomose porto-cave chirurgicale est discutée en cas d’échec
du traitement médical et endoscopique [6, 8, 10, 48], avec des
risques d’encéphalopathie porto-cave et d’aggravation brutale de la
fonction respiratoire ou hépatique en postopératoire. La fonction
hépatique doit être encore bonne (hémostase normale, pas
d’antécédents d’encéphalopathie porto-cave ou d’ictère), l’état
nutritionnel satisfaisant, et la fonction respiratoire correcte.
L’intervention gêne peu une transplantation ultérieure, qu’elle
permet de repousser de plusieurs années, et elle n’entraîne pas
plus d’encéphalopathie hépatique que le shunt intrahépatique. Les
grandes séries d’anastomose porto-cave chirurgicale sont anciennes,
mais les taux de survie des patients sont satisfaisants à moyen
terme (50-60 % à 5 ans), la survie pouvant aller jusqu’à
10 ans.
La splénectomie partielle est une intervention qui a pu être
discutée en cas d’hypersplénisme important [49]. Rappelons que
l’hypersplénisme n’est pas une maladie mais un symptôme, qu’on
n’observe jamais de rupture de rate dans ce contexte, et absolument
exceptionnellement des accidents dus à la thrombopénie, même aussi
importante que 15 à 20 000 plaquettes. En supprimant le réservoir
splénique, la splénectomie peut favoriser le développement de
varices œsophagiennes. Elle est illogique dans un contexte
d’hypertension portale, quelle qu’en soit la cause.
Transplantation hépatique
La décision de transplantation hépatique est difficile, dans le
contexte habituel d’une fonction respiratoire et d’un état
nutritionnel altérés, d’une surinfection chronique à bacille
pyocyanique, d’une intolérance glucidique ou d’un diabète, et de
problèmes psychologiques et sociaux.
Quand l’atteinte hépatique est au premier plan, il faut
envisager la transplantation hépatique dès que le taux de
prothrombine et le facteur V s’abaissent au-dessous de
65-70 %, ou en cas d’augmentation de la bilirubinémie, a
fortiori si l’albuminémie est basse, s’il y a eu des épisodes
d’encéphalopathie hépatique, ou si les complications de
l’hypertension portale sont difficiles à contrôler. Il faut tenir
compte aussi de la difficulté à maintenir un bon état nutritionnel,
d’une aggravation plus rapide de l’état respiratoire, ou d’un
syndrome hépatopulmonaire.
Une transplantation hépatique isolée est indiquée si la fonction
respiratoire le permet (pas d’oxygénodépendance), même en cas de
portage chronique de bacille pyocyanique ou d’aspergillus. Sinon il
faut envisager une greffe pulmonaire associée, dont les délais
d’attente et les difficultés sont bien supérieurs.
Au cours d’une greffe pulmonaire chez un patient porteur d’une
cirrhose bien compensée, il existe un risque de décompensation
hépatique. On discute donc la greffe hépatique associée à la greffe
pulmonaire en cas de cirrhose, même non compliquée.
Après transplantation hépatique isolée, la fonction respiratoire
est améliorée, grâce à l’amélioration de l’état général et du jeu
diaphragmatique, peut-être aussi grâce à l’effet anti-inflammatoire
des immunosuppresseurs au niveau bronchique. Les infections
chroniques avant la transplantation ne semblent pas poser de
problèmes majeurs. Le diabète insulinodépendant est fréquent,
favorisé par l’effet diabétogène des immunosuppresseurs. La survie
des patients est d’environ 80-85 % à un an, et 65-70 % à
4 ans [50]. En cas de greffe combinée (hépatopulmonaire ou
hépatocardiopulmonaire), les résultats sont moins bons et dépendent
essentiellement des complications pulmonaires. La greffe hépatique,
contrairement à ce que l’on espérait d’après les modèles animaux,
ne protège pas le poumon transplanté simultanément contre le rejet
[51].
Thérapie génique
Les vecteurs utilisés sont des adénovirus ou des rétrovirus portant
dans leur génome le gène CFTR sain, et injectés de façon rétrograde
dans la voie biliaire principale. Déjà tentée chez le rat, cette
méthode en est à ses balbutiements chez l’homme [52].
Conclusion
L’acide ursodésoxycholique et la transplantation hépatique sont les
seules options thérapeutiques face aux complications hépatiques de
la mucoviscidose. Heureusement, ces complications ne sont graves
que chez une minorité de patients, sans que l’on puisse aujourd’hui
définir de critères de risque. Le recul est encore bref dans cette
maladie qui évolue très lentement et reste longtemps
asymptomatique. Bien qu’on n’ait pas l’impression que l’âge soit un
facteur déterminant, l’allongement important de la survie va
peut-être permettre l’expression clinique de la maladie hépatique,
histologiquement si fréquente après 30 ou 40 ans. Le
diagnostic d’une hépatopathie doit être précoce, pour permettre la
mise en route du traitement par l’acide ursodésoxycholique, à
poursuivre indéfiniment, dont on espère qu’il empêchera une
évolution histologique fibrosante.
Références
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