ARTICLE
Auteur(s) : Jean Bénard, Setha Douc-Rasy
Département de biologie et de pathologie médicale & UMR
8126-CNRS, Institut Gustave-Roussy, 94805 Villejuif Cedex
L’existence de microARN (miARN) endogènes représente, pour la
biologie cellulaire, la découverte majeure de ces toutes dernières
années. Régulateurs négatifs puissants de l’expression génique, ces
petites molécules d’acide ribonucléique longues de 18 à
25 nucléotides peuvent, en effet, réguler un très grand nombre
de fonctions biologiques qui sous-tendent les processus cellulaires
fondamentaux [1]. Transcrits à partir de la séquence intronique
d’un gène, elles vont entraîner, à l’issue d’un processus
multi-étapes de maturation, le silence du gène soit par la
destruction de l’ARNm cible, soit par l’inhibition de sa traduction
protéique (( figure
1 )). Ce mécanisme de répression de l’expression génique,
spécifique et efficace, généralisait en fait celui d’ARN
interférence découvert dans les années 1990 chez les plantes.
L’introduction ou la formation d’un ARN double brin dans une
cellule conduit à la dégradation de l’ARNm endogène homologue [2],
une découverte qui a débouché sur l’utilisation des ARN
interférents (ARNi) comme outils d’étude de l’expression génique,
une technique aujourd’hui incontournable pour démontrer le rôle
d’un gène dans une fonction biologique.D’emblée, précisons qu’un
miARN est le produit d’un gène situé sur un locus distinct de celui
du gène dont il va « éteindre » l’expression. Ce
processus endogène « d’hétérosilence », propre aux
plantes et aux métazoaires, s’oppose à celui
« d’autosilence » d’un siARN consécutif à l’intrusion
d’un ARN double brin (transposon, virus) dans la cellule
eucaryote.Les premiers miARN identifiés furent les produits des
gènes Lin4 et Let7 de Caenorhabditis elegans au rôle capital dans
le contrôle de l’horloge du développement de la larve, leur
inactivation conduisant à la poursuite des divisions de certaines
cellules épithéliales programmées normalement pour se différencier
[3].L’existence de ces miARN interférents endogènes et leur
spécificité ouvrent des perspectives de régulation qui
concerneraient la formation de tout organe. Par exemple, le cœur
qui vient de faire l’objet d’un article dans le numéro du
14 juillet de Nature [4]. La formation des tissus, on le sait,
est régie par des gradients continus de facteurs de transcription
et de signalisation, reflétant la nécessité d’un contrôle
spatiotemporel strict des niveaux de protéines régulatrices. Aussi,
en régulant la traduction d’ARNm cibles, les miARN offrent-ils un
mécanisme inédit de régulation de dosage protéique.L’équipe de
Srivastava à Dallas et San Franscisco [4] a caractérisé deux miARN
homologues, miR1-1 et miR1-2 (regroupés sous le nom de miR1),
spécifiquement exprimés dans les cellules précurseurs du muscle et
du cœur, et dont ils ont pu suivre la localisation dans les
structures cardiaques lors de leur développement embryonnaire. Zhao
et al. [4] montrent que les gènes spécifiant ces deux miARN sont
les cibles transcriptionnelles directes des régulateurs de la
différenciation musculaire, facteurs de transcription avérés, que
sont le facteur de réponse sérique et son co-activateur, la
myocardine, ainsi que MyoD et Mef2. Les miARN se comportent donc
comme des gènes de développement classiques en ce qu’ils répondent
aux signaux de différenciation. En utilisant des souris
génétiquement modifiées pour exprimer miR1 dès l’étape la plus
précoce du développement cardiaque, ces auteurs montrent qu’un
excès de miR1 conduit à une diminution du contingent des
cardiomyocytes ventriculaires en prolifération. Ils en concluent
que miR1 régule l’équilibre entre la différenciation cardiaque
(spécialisation) et la division cellulaire, en ralentissant la
prolifération au bon moment. Mais, en agissant sur quel(s) gène(s)
cible(s) ?La structure et l’accessibilité de la molécule d’ARN
représentent les facteurs primordiaux permettant d’identifier les
cibles des miARN. En concevant un algorithme approprié, Zhao et al.
ont découvert que le transcrit du facteur de transcription Hand2,
capable d’activer l’expansion des cardiomyocytes ventriculaires,
est la cible même de miR1 [4]. En résumé, ce travail indique que
les gènes miR1 modulent les effets des protéines régulatrices du
développement cardiaque, en contrôlant l’équilibre
prolifération-différenciation des cardiomyocytes (( figure 2 )).Le concept de
miARN ne pouvait se limiter à la compréhension d’un mécanisme de
régulation concernant le seul développement. Il appelait à être
généralisé aux processus cellulaires fondamentaux endogènes
(prolifération, différenciation, apoptose) des cellules somatiques
adultes.Pour un miARN, le choix entre la dégradation de l’ARN
(processus similaire à l’ARN interférence) et l’inhibition de sa
traduction est dicté par l’appariement qu’il réalise avec son ARNm
cible : si un bon appariement conduit à sa dégradation, un
appariement imparfait (mésappariement de 1 à 2 bases) entraîne une
inhibition de sa traduction (( figure 1 )). Aussi peut-on
concevoir pour un miARN d’avoir plusieurs gènes cibles et, a
contrario, pour plusieurs ARNm d’avoir un même gène pour cible. La
dérégulation de l’expression génique étant à l’origine de
l’apparition d’un grand nombre de cancers, l’implication des miARN
aux processus de l’oncogenèse représentait une hypothèse de travail
très solide, rendue plausible déjà par la localisation de nombreux
miARN aux sites de translocation et de délétions, deux phénomènes
souvent associés aux leucémies humaines [5]. Une
« rafale » de trois publications parues dans le numéro du
9 juin de Nature [6-8] vient de briser définitivement le
silence assourdissant que la littérature propage chaque jour sur ce
thème !
Profil miARN des tumeurs humaines
Des données préliminaires rapportaient déjà une expression anormale
– comparée à celle du tissu originel – de miARN
spécifiques à certains types tumoraux, des cancers coliques, des
leucémies lymphoïdes chroniques et des lymphomes à cellules B [9],
en particulier. Mais, à ce jour, aucun travail exhaustif n’avait
abordé l’intérêt du profil d’expression de l’ensemble des miARN
humains connus appliqué à l’ensemble des types de cancers humains.
L’existence de plus de 200 miARN humains identifiés
conduisait à une approche globale utilisant une technologie
d’analyse multiparamétrique, celles des microréseaux par exemple.
Mais, s’agissant des miARN, compte tenu de la similarité de
séquences pouvant exister entre eux, l’établissement de leur profil
d’expression constituait un défi technologique inversement
proportionnel à leur petite taille ! Les microréseaux sur
verre se révélaient en effet peu performants, l’hybridation croisée
étant trop importante.
Du réseau aux billes : quand la technologie s’adapte aux
miARN
Aussi, l’équipe de Todd Golub du MIT et du Dana Farber à Boston
a-t-elle conçu une technologie nouvelle décrivant des profils
tumoraux fonctionnant à l’aide de billes permettant à l’hybridation
de se faire dans des conditions proches d’une hybridation en
solution, c’est-à-dire de manière plus spécifique et efficace [6].
Dans ce but, Lu et al. [6] ont couplé, par une liaison sur un
groupement carboxyle, les miARN à des billes de polystyrène de
5 μm, lesquelles sont imprégnées de quantités variables de
deux molécules fluorescentes permettant d’obtenir plus de
100 couleurs, chacune spécifique d’un miARN. Après avoir subi
une ligation utilisant leurs groupements 5’ phosphate et 3’-OH
de miARN, une transcription inverse et une amplification PCR à
l’aide d’une amorce biotinylée commune, les miARN ont été hybridés
aux billes de capture et colorées par un mélange
streptavidine-phycoérythrine. Les billes sont alors prêtes à
l’analyse dans un cytofluorimètre mesurant les deux paramètres
d’intérêt : la longueur d’onde de l’émission de fluorescence
identifiant le miARN et l’intensité de la phycoérythrine
quantifiant son expression. Validée par northern-blot, cette
technologie capable de s’appliquer à une centaine d’espèces de
miARN s’est avérée être plus spécifique et mieux adaptée que celle
des microréseaux sur verre.
Profil d’expression des miARN, empreinte du lignage d’un
tissu
En analysant le niveau d’expression des miARN des tissus sains de
différents lignages, Lu et al. montrent qu’il est facilement
détectable d’une part et qu’il est régulé de manière très stricte,
d’autre part. Quant au niveau d’expression des miARN (n = 217),
obtenu à partir de nombreux échantillons tumoraux (n = 334), il
s’est révélé être anormalement et globalement bas. Plus intéressant
encore pour le diagnostic, le profil d’expression des gènes
transcrivant les miARN varie énormément d’un type tumoral à
l’autre, et ce, en accord avec le lignage du tissu originel. La
branche du dendrogramme portant les tumeurs épithéliomateuses est
très distante de celle portant les hémopathies, et donc
parfaitement distincte. Et même pour un lignage donné, la
classification hiérarchique permet de répartir les différentes
entités nosologiques d’une maladie.
S’agissant, par exemple, des tumeurs épithéliales du tractus
gastro-intestinal, les chercheurs observent que les tumeurs
coliques, hépatiques, pancréatiques et gastriques se regroupent
ensemble, reflétant une origine embryonnaire endodermique
commune.
Concernant les hémopathies, les leucémies aiguës
lymphoblastiques dessinent au contraire un tronc portant trois
branches distinctes : les leucémies t(9;22) BCR/ABL
positives et TEL/AML1, les leucémies à cellules T, enfin celles à
gène MLL réarrangé. Cette distinction des profils d’expression des
miARN pourrait bien refléter les mécanismes de transformation
propres à chaque sous-type leucémique. En tout cas, qu’il s’agisse
des carcinomes gastro-intestinaux ou des hémopathies, le profil
d’expression des miARN récapitule l’histoire embryonnaire des
cancers humains.
Alors les chercheurs ont voulu savoir si cette nouvelle
classification des tumeurs recouvrait celle obtenue par l’analyse
du transcriptome [10, 11]. L’analyse de l’ARN des mêmes
217 échantillons sur des puces à 16 000 gènes et la
classification hiérarchique n’aboutissent pas au regroupement des
tumeurs gastro-intestinales, indiquant là une précision inférieure
à celle du profil d’expression des miARN.
Le niveau d’expression des miARN retrouvé supérieur dans le
tissu sain à celui du tissu tumoral a conduit à l’hypothèse que
l’expression globale des miARN serait corrélée avec l’état de
différenciation. Comme attendu, l’induction de la différenciation
de la lignée HL60 par l’acide rétinoïque s’accompagna de
l’induction de nombreux miARN, de même lors de la différenciation
érythrocytaire in vitro de progéniteurs hématopoïétiques humains.
D’où la question : la perte globale d’expression des miARN
marque-t-elle la transformation ?
Profil d’expression des miARN, un outil de classification des
cancers
En tout cas, la connaissance de la nature tissulaire d’une tumeur
et de son lignage a induit tout naturellement les chercheurs à
utiliser le profil d’expression des miARN comme un outil de
classification, surtout pour les tumeurs d’histologie ambiguë qui
posent au pathologiste de gros problèmes de diagnostic. Dix-sept
tumeurs peu différenciées, à l’histologie confondante et dont le
diagnostic s’appuyait uniquement sur des arguments cliniques et
anatomiques directs ou indirects, ont ainsi été soumises à une
analyse comparée profil de miARN-transcriptome ; cette analyse
s’est appuyée sur un descripteur d’apprentissage obtenu après
analyse de 68 tumeurs plus différenciées représentant
11 types tumoraux. Appliqué aux 17 tumeurs peu
différenciées, au niveau global d’expression de miARN, qui est
beaucoup plus bas que celui du descripteur d’apprentissage des
tumeurs plus différenciées, le « classifieur-miARN »
conduit à un diagnostic beaucoup plus précis (12/17 à la
classification correcte, p < 5 x 10-11) que
le « classifieur ARNm » (1/17, à la classification
correcte, p = 0,47). Ces toutes nouvelles données indiquent la
puissance du profil d’expression des miARN pour la classification
des tumeurs et leur diagnostic. Une application immédiate de cette
découverte serait, bien sûr, les cancers à site primitif inconnu
(CAPI), offrant alors aux cliniciens une thérapeutique adaptée au
type tumoral bien « étiqueté ».
Certes, ces données inédites méritent-elles d’être confirmées et
étendues, mais on peut retenir qu’une classification des tumeurs
est aujourd’hui possible à partir d’un nombre restreint de miARN
(de l’ordre de 200). De plus, contrairement aux ARNm monocaténaires
labiles, les miARN, de par leur structure en double brin, s’avèrent
stables dans les tissus fixés au formol [12] : les
perspectives de routine en clinique sont là, à portée de
main !
Beaucoup de questions se posent à partir de cette découverte. La
perte d’expression de certains miARN déterminerait-elle l’induction
et/ou le maintien des tumeurs ? Contribuerait-elle à la
génération ou au maintien des cellules souches
cancéreuses ?
Un polycistron de miARN à l’activité oncogénique
Certains lymphomes humains se caractérisent par une amplification
de la région 13q31-32 : c’est le cas des lymphomes diffus à
grandes cellules B, des lymphomes folliculaires, du lymphome du
manteau et des lymphomes cutanés à grandes cellules B. Dans
« l’épicentre » de l’amplicon se distinguent deux gènes
annotés C13orf25 et GPC5. C’est à cette anomalie récurrente,
décrite de longue date mais non encore élucidée au plan
moléculaire, que Scott Hammond et son équipe de Chapel Hill (North
Carolina) se sont attaqués [7]. Des études antérieures ayant montré
que seul C13orf25 était hyperexprimé, ce gène est apparu comme un
marqueur candidat de cet amplicon associé à la transformation. Mais
le cadre de lecture prédit du gène C13orf25 ne conduit qu’à un tout
petit peptide, non conservé d’ailleurs dans des espèces proches
l’une de l’autre. En fait, le transcrit C13orf25 apparaît comme
étant le précurseur fonctionnel d’une série composée de sept
miARN : miR17-5p, miR17-3p, miR18, miR19, miR20, miR19b-1 et
miR92-1. Une comparaison du locus humain et de son orthologue murin
révéla une conservation de séquence restreinte au polycistron
miR17-92 et à ses séquences flanquantes immédiates. La conséquence
majeure de l’amplicon 13q31-q32 pourrait donc être l’abondance du
miARN mature de ce cluster mi17-92. Effectivement, l’expression de
ce gène se révéla être significativement élevée dans des lignées de
lymphome à amplicon 13q31-q32.
Le profil d’expression de 191 miARN matures dans les
lignées et des lymphomes présentant cet amplicon, comparé à celui
des échantillons tumoraux qui en étaient dépourvus et à des
lymphocytes B normaux, a permis d’identifier six miARN dont le haut
niveau d’expression était corrélé à l’accroissement du dosage
génique de C13orf25. L’expression du miARN mature miR17-92 dans
46 lymphomes (13 diffus à grandes cellules et
6 folliculaires) est significativement supérieure (plus de
5 fois) dans 65 % des cas à celle des tissus normaux.
Pour savoir si cet accroissement de miARN contribuait à la
lymphogenèse, les chercheurs ont utilisé des souris transgéniques
prédisposées au lymphome humain à cellules B car porteuses de
l’oncogène c-myc sous le contrôle de l’activateur Eμ d’une chaîne
lourde d’immunoglobuline. Les cellules souches hématopoïétiques de
ces souris, après avoir été infectées par un rétrovirus porteur
d’une portion du cluster mi17-92 polycistronique, ont été injectées
aux souris transgéniques qui, généralement, développent un lymphome
en 4 à 6 mois. Comparées aux souris témoins ayant reçu un
rétrovirus dépourvu de miARN, les souris chez qui le cluster
mi17-92 s’exprime développent une hémopathie immature pré-B en
51 jours suivant la transplantation, pour ensuite mourir de
lymphome à cellules B en 65 jours. Le mécanisme
explicatif reste à éclaircir puisque l’on ignore encore quels sont
les éléments du cluster miARN C13orf25 responsable de cette
lymphogenèse. Quoi qu’il en soit, cette étude montre que ce cluster
de miARN est capable de moduler la tumorogenèse, ce qui le désigne
comme le premier micro-oncogène non codant.
Les miARN, des modulateurs du signal prolifératif médié par
l’activation réciproque myc-E2F1
En droite ligne du travail précédent, l’équipe de Josuah Mendell du
John Hopkins à Baltimore s’est intéressée au rôle des miARN sur
l’expression de c-myc et de ses gènes cibles dans le contrôle de la
prolifération [8]. Rappelons que c-myc est un facteur
transcriptionnel puissant qui induit des effets cellulaires
pléïotropes, voire opposés : prolifération, apoptose et
différenciation. La dérégulation du taux de cette oncoprotéine
accompagne la transformation de nombreux tissus. Et comme on sait
que c-myc et les miARN sont impliqués à la fois dans la
prolifération et la mort cellulaire lors du développement
embryonnaire, O’Donnel et al. [8] ont voulu comprendre si certains
miARN interagissaient avec c-myc pour déterminer l’une ou l’autre
de ces fonctions cellulaires.
Dans ce but, les auteurs ont utilisé une lignée de lymphome
porteuse du gène c-myc s’exprimant de manière conditionnelle.
Clairement, l’hyperexpression de l’oncoprotéine induit l’expression
de six miARN dont, fait remarquable, deux (miR17-5p et miR20a) sont
codés par le cluster C13orf25 déjà décrit [7], les quatre autres
étant codés par deux autres clusters localisés sur les chromosomes
humains 7 et X. Des expériences d’immunoprécipitation
chromatinienne ont indiqué que c-myc se fixait directement sur le
cluster C13orf25, suggérant ainsi un site régulateur sur ce locus.
Une cible prédite comme régulée par miR17-5 et miR20a est le
facteur de transcription E2F1, qui assure la progression G1-S du
cycle cellulaire en activant les gènes de réplication et de
contrôle des cycles cellulaires. On sait également que l’expression
d’E2F1 est induite par c-myc et, a contrario, que c-myc est aussi
induit par E2F1, selon une régulation positive en feed-back. Une
telle activation réciproque (c’est-à-dire une hyperexpression des
deux gènes) entraîne un emballement de la boucle qui, in fine,
conduit à une prolifération incontrôlée. Les auteurs ont donc fait
l’hypothèse que la régulation négative de la traduction du messager
E2F1 par miR17-5 et miR20a serait le mécanisme freinateur de cette
activation réciproque c-myc-E2F1, permettant ainsi un contrôle
approprié de l’expression de ces deux facteurs de transcription.
O’Donnel et al. ont démontré que leur hypothèse était valide et que
l’expression d’E2F1 était affectée si, et seulement si, le site
d’interaction du miARN existait sur l’ARNm d’E2F1. En régulant
négativement E2F1, les deux miARN induits par c-myc
« amortissent » l’effet d’emballement, régulant ainsi la
dynamique de l’action d’E2F1 sur le cycle cellulaire.
Le miARN21, un facteur anti-apoptotique des glioblastomes
Un travail tout récent paru dans le numéro du 15 juillet de
Cancer Research assigne une fonction biologique précise à un miARN
hyperexprimé dans un cancer redoutable, le glioglastome de haut
grade [13]. En utilisant un microréseau permettant l’analyse de
l’expression de 180 miARN de mammifères, l’équipe de Kosik du
Dana Farber à Boston montre en effet qu’un miARN, le miR21,
présente un taux spécifiquement élevé dans les tumeurs fraîches,
les primocultures et les lignées établies de glioblastome, comparé
aux taux des tissus sains correspondants fœtaux et adultes. Une
approche « perte de fonction » du miARN, utilisant des
oligonucléotides antisens chimiquement modifiés (2’-O-méthyl
oligoribonucléotides) et conduisant soit à une perte d’appariement
des bases, soit à une inhibition de l’activité du RISC (( figure 1 )), induit
l’activation des caspases exécutrices (caspases 3 et 7) et
donc un accroissement de mort cellulaire par apoptose. Ainsi,
l’hyperexpression du miR21 peut contribuer au phénotype malin des
glioblastomes en bloquant l’expression de gènes critiques pour
l’apoptose.
Questions ouvertes et perspectives
Leur implication dans la détermination du lignage et la perte de
prolifération lors du développement, leur localisation aux sites
fragiles du génome sujets à remaniements dans les cancers sont
autant d’éléments qui induisent à penser que les miARN jouent un
rôle important dans la cancérogenèse. Mais on ne sait encore s’ils
accompagnent ou déterminent l’oncogenèse et la progression
tumorale. Oui, beaucoup reste à faire pour comprendre leur
régulation, leur rôle biologique et établir leur champ
d’application en clinique.
S’agissant de leur régulation, on ne connaît pas encore les
molécules qui les induisent. Leur nombre restreint actuel (un peu
plus de 200) peut conduire à spéculer que chaque miARN serait
capable de réguler un très grand nombre de gènes composant le
génome, mais cela reste à prouver. De même, nous ne savons que peu
de chose sur leur mode d’action : pour un gène cible donné,
agissent-ils toujours comme interrupteur ou comme
rhéostat ?
Quant aux fonctions biologiques qu’ils médient, les travaux
originaux présentés [7, 8, 13] ne permettent pas de leur assigner,
avec certitude, un rôle d’oncogène plutôt qu’un rôle de gène
suppresseur de tumeur.
Enfin, au plan clinique, une fois confirmées, les variations de
profils d’expression signant le lignage originel pourront être
l’outil incontournable du pathologiste dans les cas de doute sur la
nature du tissu tumoral examiné. L’intérêt pronostique des miARN,
comparé au profil du transcriptome obtenu par microréseaux, reste
aussi à démontrer.
Ces réserves émises, l’avènement des miARN est enthousiasmant.
Ces toutes petites molécules aux très grands effets nous obligent,
en effet, à comprendre la régulation fine de l’expression génique
et ses conséquences sur les fonctions biologiques de la cellule,
qu’elle soit normale ou pathologique.
Remerciements
Au docteur Lydie Da Costa (service d’hémato-immunologie, IGR) pour
sa relecture critique du manuscrit.
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