ARTICLE
Auteur(s) :, Philippe
Lasser*
Département de chirurgie générale carcinologique, Institut
Gustave-Roussy, 39, rue Camille Desmoulins, 94805 Villejuif
Cedex.
*P. Lasser
Le traitement du cancer de l’estomac repose essentiellement sur la
chirurgie. La place exacte de la radiothérapie et de la
chimiothérapie reste à démontrer malgré une étude récente [1] qui a
montré un effet bénéfique de la radiochimiothérapie postopératoire
après résection chirurgicale d’un cancer de l’estomac.
Facteurs pronostiques
Les deux facteurs pronostiques les plus importants sont le type de
résection chirurgicale et l’existence d’un envahissement
ganglionnaire [2].
On distingue trois types de résection (UICC 1992) :
- - la résection R0 (no residual tumor) correspond à une
résection curative à la fois macroscopique et
microscopique ;
- - la résection R1 (microscopic residual tumor)
correspond à une résection macroscopiquement curative mais
microscopiquement incomplète ;
- - la résection R2 (macroscopic residual tumor) est une
résection macroscopiquement incomplète.
Une étude multifactorielle présentée par le German Gastric
Carcinoma Study Group concernant 1654 cancers de l’estomac
réséqués a montré que, dans le groupe qui a eu une résection de
type R0, le facteur pronostique le plus important est l’existence
d’un envahissement ganglionnaire [3]. La survie à 5 ans est de
60 à 80 % en l’absence d’envahissement ganglionnaire et
n’est plus que de 20 à 30 % en présence d’un
envahissement ganglionnaire.
Le nombre de ganglions envahis a une valeur pronostique et, dans
l’étude d’Hermanek [4], lorsqu’il y a moins de 6 ganglions
envahis (pN1) la survie est de 44 %, lorsqu’il y a entre
7 et 15 ganglions envahis (pN2) elle est de 22 % et
lorsqu’il y a plus de 15 ganglions envahis (pN3) elle n’est
plus que de 11 %. Enfin, un facteur pronostique important est
le pourcentage de ganglions envahis par rapport au nombre de
ganglions examinés (N ratio). Dans l’étude de Siewert [3], lorsque
le pourcentage de ganglions envahis par rapport aux ganglions
prélevés est inférieur à 20 %, le risque relatif est de
1,8 et, lorsque ce pourcentage est supérieur à 20 %, il
est de 2,8, la survie à 5 ans étant respectivement de
35 % et de 10 %. Cela est confirmé par l’étude de Nitti
[5] : lorsque le ratio est inférieur à 25 %, la survie à
5 ans est de 50 % et le risque relatif de 1,72, lorsque
le ratio est supérieur à 25 %, la survie à 5 ans n’est
plus que de 14 % et le risque relatif de 5,52 (tableau 1(
Tableau 1 )). C’est dire
l’importance des curages ganglionnaires dans la technique d’exérèse
des cancers de l’estomac qui ont un intérêt pronostique et
thérapeutique.
Tableau 1 Facteurs pronostiques ratio N+ / N
examinés.
|
N Ratio
|
Patients (nb)
|
Survie à 5 ans
|
Risque relatif
|
|
0
|
536
|
70 %
|
1
|
|
< 20 %
|
424
|
35 %
|
1,9
|
|
> 20 %
|
694
|
10 %
|
2,8
|
|
(Siewert)
|
|
0
|
117
|
82 %
|
-
|
|
1 - 10 %
|
46
|
61 %
|
1,60
|
|
11 - 25 %
|
41
|
50 %
|
1,72
|
|
> 25 %
|
73
|
14 %
|
5,52
|
|
(Nitti)
|
Quel curage ganglionnaire effectuer ?
Depuis plusieurs années un débat chirurgical est ouvert concernant
les lymphadénectomies dans le cancer de l’estomac. Les techniques
et l’étendue des curages ganglionnaires effectués ainsi que la
définition des curages ne sont pas univoques selon les pays, ce qui
explique les résultats très différents obtenus en termes de survie
pour un même type de tumeur (tableau 2( Tableau 2 )) [2, 6, 7, 13]. Cela est lié à
plusieurs raisons :
- - la disposition anatomique des réseaux de drainage
lymphatique de l’estomac qui comporte plusieurs pédicules
principaux (artère coronaire stomachique, artère hépatique, artère
splénique) ;
- - la multiplicité des classifications
utilisées ;
- - et surtout la valeur que l’on attribue au curage
ganglionnaire : diagnostique, pronostique et
thérapeutique.
Pendant de nombreuses années, on a opposé deux grandes
classifications : la classification japonaise Kodama [8] et la
classification TNM de l’UICC [9, 10].
La classification japonaise distingue 16 sites
ganglionnaires numérotés de 1 à 16 (( figure 1 )). Ces différents
groupes sont classés en quatre catégories de N1 à N4 correspondant
aux groupes ganglionnaires proximaux et distaux. À chaque groupe
correspond un type de curage (D1 pour dissection du groupe N1, D2
pour le groupe N2 et D3 pour le groupe N3). Cette classification
repose sur la fréquence des ganglions envahis en fonction du siège
du cancer sur l’estomac.
La définition des ganglions proximaux et distaux varie en
fonction de la localisation du cancer, elle n’est pas univoque.
Ainsi, un curage D1, D2 ou D3 ne s’adressera pas au même groupe
ganglionnaire et n’aura pas la même importance selon que le cancer
siège au niveau de l’antre, du corps ou de la grosse tubérosité
gastrique. La classification peut paraître complexe et
d’application difficile mais elle est logique. À titre d’exemple
(tableau 3( Tableau 3 )), le
groupe 1 (para-cardiaque droit) est classé N2 pour un cancer antral
et N1 pour un cancer médiogastrique. Les groupes 10 et 11
(hile splénique et artère splénique) sont classés N2 pour un cancer
médiogastrique ou cardiotubérositaire et N3 pour un cancer
antropylorique. Ainsi, un vrai curage ganglionnaire D2 pour un
cancer du tiers moyen ou du tiers supérieur de l’estomac doit
comporter une splénectomie pour permettre l’exérèse du groupe
10 et une pancréatectomie distale pour l’exérèse du groupe 11
(figures 2 et 3). Nous y reviendrons.
La classification TNM de l’UICC et de l’AJCC (American Joint
Comitee) [11] distingue trois groupes de patients : 1) les
patients pN1 en cas de ganglions N+ à moins de 3 cm de la
tumeur gastrique le long de la petite courbure ou de la grande
courbure ; 2) les patients pN2 en cas de ganglions N+ situés à
plus de 3 cm de la tumeur, le long de l’un des trois troncs
artériels principaux de l’estomac (artère splénique, artère
hépatique et tronc-cœliaque) ; 3) les patients pN3 en cas de
ganglions N+ siégeant à distance (para-aortique, pancréatique et
mésentérique). Cette classification ne tient absolument pas compte
du siège du cancer sur l’estomac, la notion de ganglions proximaux
et distaux reste univoque et, enfin, la notion de 3 cm est peu
anatomique est critiquable.
Ces deux classifications, l’une complexe mais logique, l’autre
plus simple mais imparfaite, n’étant pas satisfaisantes, la
classification récente de l’UICC semble faire l’unanimité [12].
Elle n’est plus fondée sur le siège mais sur le nombre de ganglions
envahis (N1 = 1 à 6 ganglions positifs,
N2 = 7 à 15 ganglions positifs et
N3 = plus de 15 ganglions positifs). Elle a le
mérite de la simplicité et, surtout, elle montre bien qu’il faut
prélever un minimum de ganglions pour pouvoir classer correctement
une tumeur de l’estomac.
Tableau 2 Survie à 5 ans en fonction des
pays.
|
Pays
|
Nombre
|
Stades
|
|
|
IA
|
IB
|
II
|
IIIA
|
IIIB
|
IV
|
|
USA : Hundahl [6]
|
32 532
|
78 %
|
58 %
|
34
|
20 %
|
8 %
|
7 %
|
|
Japon : Ichikura [7]
|
587
|
95 %
|
86 %
|
71 %
|
59 %
|
35 %
|
17 %
|
|
Allemagne : Roder [2]
|
1 017
|
86 %
|
72 %
|
47 %
|
34 %
|
25 %
|
16 %
|
|
Corée : Lee [13]
|
4 789
|
93 %
|
84 %
|
68 %
|
51 %
|
31 %
|
18 %
|
Tableau 3 Localisation du cancer.
|
Antral
|
3 PC
|
1 paracardiaque droit
|
11 artère splénique
|
|
4 GC
|
7 coronaire stomachique
|
12 pédicule hépatique
|
|
5 sus-pylorique
|
9 cœliaque
|
13 rétropancréatique
|
|
6 sous-pylorique
|
8 hépatique commune
|
14 racine mésentère (2 et 10)
|
|
3 4 5 6
|
7 coronaire stomachique
|
12 pédicule hépatique
|
|
Médio- gastrique
|
+
|
8 hépatique commune
|
13 rétropancréatique
|
|
1 paracardiaque
|
9 cœliaque
|
14 racine mésentère
|
|
11 artère splénique (2 et 10)
|
|
|
1 paracardiaque droit
|
7 8 9 11
|
12
|
|
Cardio-tubérositaire
|
2 paracardiaque gauche
|
+
|
|
|
3 PC
|
10 hile splénique (5 et 6)
|
13
|
|
4 GC
|
14
|
|
↑
|
↑
|
↑
|
|
N1
|
N2
|
N3
|
Nombre minimum de ganglions prélevés
Plus on prélève de ganglions, plus on trouve de ganglions envahis.
L’étude d’Hermanek [10] montre bien que le pourcentage de N+ est
fonction du nombre de ganglions prélevés (tableau 4( Tableau 4 )). Il est admis actuellement
par tous que le nombre minimum de ganglions examinés doit être de
15.
Ce nombre minimum de ganglions a une valeur pronostique, comme
le montre deux études récentes, celle de Lee [13] et celle de
Karpeh [14]. La première, coréenne, a colligé 4789 patients
ayant eu une résection RO. Elle montre que la survie à 5 ans
est variable en fonction du nombre de ganglions examinés. Lorsqu’il
y a plus de 15 ganglions examinés, elle est augmentée de
10 % pour les stades Ib, de 12 % pour les stades II et
surtout de 27 % pour les stades III.
Dans la deuxième étude, qui a porté sur 1038 patients
opérés au Memorial Cancer Center de New York, la survie passe de
30 à 54 % pour les stades II et de 19 % à 37 %
pour les stades IIIa lorsqu’il y a moins ou plus de
15 ganglions examinés (tableau 5( Tableau 5 )).
Dans cette dernière étude, les auteurs ont comparé la survie des
patients N+ en fonction du nombre de ganglions examinés (inférieur
ou supérieur à 15) et en fonction du nombre de ganglions envahis
selon la classification récente de l’UICC. La survie est
significativement meilleure pour les patients classés N1 et N2
lorsqu’il y a plus de 15 ganglions prélevés lors du curage
(tableau 6( Tableau 6 )). Cela
montre bien non seulement la valeur pronostique du curage
ganglionnaire mais aussi sa valeur thérapeutique.
Si la classification récente de l’UICC permet de faire l’impasse
sur la classification japonaise et sa complexité, elle ne doit pas
faire perdre de vue la logique de la classification japonaise, les
groupes ganglionnaires susceptibles d’être envahis ne sont pas les
mêmes selon le siège du cancer sur l’estomac ; s’il faut
prélever un minimum de 15 ganglions, encore faut-il les
prélever dans les groupes ganglionnaires susceptibles d’être
envahis en premier.
Tableau 4 Envahissement ganglionnaire en fonction
du nombre de ganglions examinés. D’après Hermanek [4].
|
Gastrectomies curatives Ro
|
|
Ganglions (nb)
|
N + (%)
|
|
> 5
|
18
|
|
6 - 15
|
29
|
|
16 - 25
|
45
|
|
26 - 35
|
55
|
|
36 - 45
|
59
|
|
> 45
|
66
|
Tableau 5 Valeur pronostique du nombre de
ganglions examinés : survie à 5 ans en fonction du
stade.
|
Ganglions examinés (nb)
|
Stades
|
Auteurs
|
|
IA
|
IB
|
II
|
IIIA
|
IIIB
|
|
< 15
|
93 %
|
75 %
|
57 %
|
26 %
|
30 %
|
Lee [13]
|
|
≥ 15
|
93 %
|
85 %
|
69 %
|
53 %
|
31 %
|
|
< 15
|
90 %
|
83 %
|
30 %
|
19 %
|
4 %
|
Karpeh [14]
|
|
> 15
|
95 %
|
85 %
|
54 %
|
37 %
|
11 %
|
Tableau 6 Valeur thérapeutique du curage
ganglionnaire : survie médiane. D’après Karpeh M. [14].
|
Ganglions examinés (nb)
|
1 à 6 N+
|
7 - 15 (N+)
|
> 15 N+
|
|
1 à 14 (144 pts)
|
23 mois (118 pts)
|
12 mois (26 pts)
|
-
|
|
≥ 15 (491 pts)
|
46 mois (274 pts)
|
22,5 mois (152 pts)
|
13 mois (65 pts)
|
|
N1
|
N2
|
N3
|
Type de curage ganglionnaire ?
Faut-il se limiter au curage D1 (ganglions proximaux) ou faut-il
étendre le curage et faire des curages de type D2, voire D3
(ganglions distaux) ? Actuellement, la seule chance de
guérison d’un patient repose sur un acte chirurgical bien fait avec
un prélèvement suffisant de ganglions en espérant aller au-delà des
relais ganglionnaires envahis lors de l’acte chirurgical.
Mortalité et morbidité
On a reproché aux curages extensifs d’entraîner une mortalité et
une morbidité importantes, ce que semblait confirmer deux études
randomisées.
L’étude de Cushieri [15], portant sur 400 patients, a
montré une différence significative concernant la mortalité
opératoire (6, 5 % versus 13, 5 %) et la morbidité
(28 % versus 46 %), celles-ci étant liées à la
splénectomie et à la splénopancréatectomie qui étaient effectuées
lors des curages D2. L’étude de Bonenkamp [16], qui a randomisé
711 patients (308 ayant eu une dissection D1 et
331 une dissection D2), a montré de la même façon une
différence significative concernant la mortalité (4 % versus
10 %) et la morbidité (24 % versus 43 %) avec un
taux significatif de réinterventions (8 % versus 18 %).
Les résultats sur la survie n’ont pas montré de différence
significative à 5 ans (45 % versus 47 %). Dans cette
étude, la survie à 5 ans est de 69 % en l’absence
d’envahissement ganglionnaire, quel que soit le type de curage D1
ou D2, et de 26 % versus 30 % en cas d’envahissement
ganglionnaire (D1 versus D2). Cette étude avait alors conclu à
l’inutilité du curage ganglionnaire de type D2 dans le cancer de
l’estomac (tableau 7( Tableau 7 )).
Tableau 7 Essais randomisés : D1 versus D2.
|
Essais
|
D1
|
D2
|
|
Bonenkamp
|
|
Patients (nb)
|
380
|
331
|
|
Mortalité opératoire
|
4 %
|
10 % (S)
|
|
Morbidité
|
24 %
|
43 % (S)
|
|
Cuschieri
|
|
Patients (nb)
|
200
|
200
|
|
Mortalité opératoire
|
6,5 %
|
13 % (S)
|
|
Morbidité
|
28 %
|
46 % (S)
|
Curages extensifs
Les études japonaises, bien que non randomisées, ont montré un
bénéfice sur la survie lorsque sont effectués les curages
extensifs, en particulier chez les patients ayant un envahissement
ganglionnaire proximal N1 : survie à 5 ans 38 %
versus 61 % [17]. Il en est de même dans l’étude de Siewert
[18, 19] qui compare deux types de curage : le curage D1 qui
prélève moins de 25 ganglions et le curage D2 qui en prélève
plus de 25. L’auteur a montré que la survie à 5 ans pour les
stades II était de 30 % en cas de curage D1 et de 57 % en
cas de curage D2. Il en est de même pour certains sous-groupes de
patients dont la tumeur est classée pT2 N1 : la survie en cas
de curage D1 est de 28 % et en cas de curage D2 de 51 %
(p = 0,003) ; si la tumeur est classée pT3 N0, la
survie est de 26 % en cas de curage D1 et de 53 % en cas
de curage D2 (p = 0,05 %). De même, dans l’étude de
Bonenkamp [20], lorsque l’on compare la survie à 5 ans en
fonction des stades du cancer de l’estomac et du type de curage
effectué, on observe un bénéfice sur la survie pour les stades IIIa
qui est de 11 % en cas de curage D1 et de 28 % en cas de
curage D2 (p = 0,07) (tableau 8( Tableau 8 )).
En conclusion, il semble bien qu’un curage extensif de type D2
augmente la mortalité et la morbidité mais celles-ci sont liées
essentiellement à la splénectomie et à la splénopancréatectomie. Il
apparaît bien aussi qu’un curage extensif soit bénéfique pour une
certaine catégorie de patients, en particulier les stades II et III
ayant un envahissement ganglionnaire. En fait, comme souvent, la
vérité se situe à mi-chemin entre les minimalistes et les
maximalistes.
Tableau 8 Survie en fonction du stade et du curage (D1
versus D2) : survie à 5 ans.
|
Stades
|
Curages
|
Bonenkamp[20]
|
Siewert[3]
|
|
IB
|
D1
|
60 %
|
68 %
|
|
D2
|
61 %
|
68 %
|
|
II
|
D1
|
38 %
|
30 %
|
S
|
|
D2
|
42 %
|
57 %
|
|
IIIA
|
D1
|
11 % S
|
24 %
|
|
D2
|
28 %
|
32 %
|
Gastrectomie des 4/5e pour cancer
antropylorique
Il faut faire un curage de type D2 (exérèse des ganglions
péri-gastriques) : groupes 3, 4, 5, 6 (N1) et l’exérèse des
groupes 1, 7, 8 et 9 (N2), c’est-à-dire les groupes
para-cardiaque droit, coronaire stomachique, cœliaque et hépatique
commune. En effet, ce type de curage n’augmente ni la mortalité (de
0 à 2 %), ni la morbidité. Il est inutile d’étendre le
curage vers la rate, le hile splénique et l’artère splénique
(groupes 10 et 11), ce qui correspond à un curage D3. En
effet, l’envahissement ganglionnaire est exceptionnel à ce niveau
(0 à 1 % [21]) et si les ganglions du hile splénique sont
envahis en cas de cancer antropylorique, il n’y a aucun bénéfice
sur la survie à attendre de leur exérèse [22].
Gastrectomie totale
En cas de cancer médiogastrique ou du tiers supérieur de l’estomac
(cancer cardiotubérositaire), faut-il faire une gastrectomie totale
simple ou une gastrectomie totale élargie à la rate permettant le
curage du groupe ganglionnaire du hile splénique (groupe 10) et au
pancréas permettant le curage ganglionnaire le long de l’artère
splénique (groupe 11) ?
Place de la splénectomie et de la pancréatectomie
En effet, si l’on envisage un curage ganglionnaire de type D2 pour
un cancer médiogastrique ou cardiotubérositaire selon la
classification japonaise, il faut réséquer les groupes 10 et
11 qui nécessitent une splénectomie et une pancréatectomie.
Avant d’envisager une gastrectomie totale élargie, il faut toujours
avoir à l’esprit la mortalité et la morbidité engendrées par une
telle intervention. La mortalité opératoire est faible après
gastrectomie totale (0 à 1 %) ; en revanche, après
gastrectomie totale élargie, elle est de l’ordre de 15 %,
voire plus si une pancréatectomie est associée. Kasakura [23] a
rapporté une étude prospective non randomisée mais portant sur
1 938 patients. Il a comparé la morbidité des patients
ayant eu une gastrectomie seule, une gastrectomie plus splénectomie
et une gastrectomie plus pancréatectomie. Les pourcentages de
complications postopératoires étaient respectivement de 18 %,
40 % et 75 %.
La splénectomie
Le risque d’envahissement ganglionnaire au niveau du hile splénique
et de l’artère splénique est variable selon le siège de la tumeur
(médiogastrique ou cardiotubérositaire ou la totalité de
l’estomac), son extension (séreuse envahie ou non) et sa taille.
Pour la plupart des auteurs, le taux d’envahissement ganglionnaire
du hile splénique est de 10 % lorsque le cancer siège au
niveau du tiers supérieur. Lorsque la tumeur atteint la totalité de
l’estomac, le taux est de 36 % pour Takahashi (tableau 9(
Tableau 9 )) [17, 24-27].
Pour juger de la place de la splénectomie, on ne peut pas se
fonder sur de nombreuses études non randomisées qui montrent une
meilleure survie dans le groupe sans splénectomie. En effet, il y a
un biais de sélection, il est probable que le groupe de patients
ayant eu une splénectomie avait un stade plus évolué que le groupe
sans splénectomie. Il n’y a en fait que deux études randomisées,
l’une japonaise, celle de Toge [28], n’a comparé que
64 patients. Après avoir éliminé les cancers
cardiotubérositaires avec un envahissement de la séreuse et les
patients qui avaient en peropératoire un envahissement
ganglionnaire évident du hile splénique, cette étude montre qu’il y
a un bénéfice sur la survie pour les stades III et IV (12 %
versus 51 %) dans le groupe splénectomisé.
Les chirurgiens chiliens [29] ont fait une étude prospective
randomisée comparant la gastrectomie totale simple avec un curage
de type D2 et la gastrectomie totale avec splénectomie pour les
cancers du tiers supérieur de l’estomac. Dans le premier groupe
(97 patients), il a été fait une gastrectomie totale avec un
curage réséquant les ganglions proximaux N1 (groupes 1 à 6) et
les ganglions distaux N2 (groupes 7 à 11) mais sans
splénectomie donc sans exérèse du groupe 10 (hile splénique). Le
curage pancréatique (groupe 11) réséquait 4 à 5 ganglions
situés le long de l’artère splénique mais sans pancréatectomie
selon la technique de Maruyma [30]. Dans le deuxième groupe
(90 patients), il était effectué une gastrectomie totale
associée à une splénectomie réséquant le groupe 10. Dans cette
étude, il a été retrouvé 9 % de ganglions N+ au niveau du hile
splénique et 11 % le long de l’artère splénique. La morbidité
est plus importante dans le groupe avec splénectomie avec 11 %
d’abcès sous-phréniques versus 4 %. La survie à 5 ans est
de 36 % dans le groupe sans splénectomie et de 42 % dans
le groupe avec splénectomie mais cela n’est pas significatif. La
conclusion de cette étude était que la splénectomie n’améliore pas
la survie après gastrectomie totale dans les stades localisés.
Cependant, en fonction des stades du cancer, on constate une
amélioration de la survie pour les stades IIIa (20 % versus
45 %) et pour les stades IIIb (15 % versus 40 %)
(tableau 10( Tableau 10
)).
En conclusion la splénectomie reste indiquée en cas de
volumineux cancer cardiotubérositaire envahissant la séreuse et
lorsqu’il y a un envahissement évident des ganglions du hile
splénique ainsi qu’un envahissement ganglionnaire macroscopique le
long de l’artère splénique avec invasion directe du hile splénique.
Cette splénectomie est inutile et nuisible dans tous les autres
cas.
Tableau 9 Envahissement ganglionnaire hile
splénique (groupe 10).
|
Auteurs
|
Patients (nb)
|
Siège
|
N+
|
Stades
|
N+
|
|
Takahashi [24]
|
249
|
1/3 M - 1/3 supérieur
|
13 %
|
Séreuse -
|
0 %
|
|
Tout
|
36 %
|
Séreuse + S 3
|
17,5 %
|
|
38,5 %
|
|
Kwon [25]
|
260
|
1/3 M.
|
3 %
|
II
|
0 %
|
|
1/3 supérieur
|
6 %
|
IIIA
|
1 %
|
|
Tout
|
9 %
|
IIIB
|
11 %
|
|
Maruyama [17]
|
150
|
1/3 supérieur
|
10 %
|
T2
|
3 %
|
|
T3
|
13 %
|
|
Mönig [26]
|
112
|
1/3 supérieur
|
10 %
|
-
|
-
|
|
Sakaguhi
|
204
|
1/3 supérieur
|
18 %
|
T1
|
3 %
|
|
T2
|
19 %
|
|
T3
|
36 %
|
Tableau 10 Étude randomisée comparant gastrectomie
(GT) totale versus GT totale + splénectomie : tiers supérieur.
D’après Csendes A. [29].
|
GT + splénectomie (90 pts)
|
GT totale (97 pts)
|
|
Mortalité opératoire
|
4 %
|
3 %
|
|
Abcès sous-phrénique
|
11 % p < 0,05
|
4 %
|
|
Survie à 5 ans
|
42 % NS
|
36 %
|
|
Stades
|
II
|
60 % (p = 0,4)
|
30 %
|
|
IIIA
|
45 % (p = 0,3)
|
20 %
|
|
IIIB
|
40 % (p = 0,2)
|
15 %
|
|
N+ groupe 10
|
9 %
|
|
|
N+ groupe 11
|
11 %
|
14 %
|
La pancréatectomie
Elle permet le curage du groupe 11 (artère splénique). Certains
auteurs, comme Maruyama [30], ont proposé le curage de l’artère
splénique sans pancréatectomie mais le risque de complications
semble aussi important qu’après pancréatectomie distale et ce
curage n’intéresse pas les ganglions situés au niveau de la veine
splénique. On sait que la pancréatectomie grève la mortalité et la
morbidité postopératoires après gastrectomie totale.
Kitamura [31] a comparé, dans une étude rétrospective non
randomisée, 190 patients qui avaient une gastrectomie totale
plus splénopancréatectomie à 206 patients qui avaient eu une
gastrectomie totale plus splénectomie. Il n’a pas été observé de
différence significative sur la survie mais une mortalité
opératoire similaire et une morbidité plus élevée après
pancréatectomie, avec en particulier un taux de diabète de
17 %, un taux de fistules pancréatiques de 12 % et un
taux de fistules anastomotiques de 12 %. La tumeur gastrique
adhérait au pancréas chez 83 patients ayant eu une
pancréatectomie mais seuls 46 patients (55 %) ont eu une
histologie positive confirmant l’envahissement pancréatique. Parmi
ceux-ci, 6 sont vivants à 5 ans. Cent quatre patients
présentaient des ganglions suspects ou envahis macroscopiquement le
long de l’artère splénique. Seuls 22 (21 %) avaient un
envahissement ganglionnaire confirmé histologiquement et, parmi
ceux-ci, 2 sont vivants à 5 ans et 20 sont décédés
de récidive. Cette étude a conclu que la pancréatectomie n’est
justifiée qu’en cas d’envahissement direct du corps du pancréas et
n’est pas justifiée si les ganglions sont envahis le long de
l’artère splénique.
Attitude chirurgicale
On peut donc proposer l’attitude chirurgicale suivante [32] :
- - En cas de cancer antropylorique, on fera une
gastrectomie subtotale et un curage de type D2. Ce curage ne
comporte ni splénectomie ni pancréatectomie et l’exérèse des
groupes ganglionnaires distaux N2 n’augmente ni la mortalité ni la
morbidité.
- - En cas de cancer médiogastrique ou
cardio-tubérositaire, on pratiquera une gastrectomie totale sans
splénectomie si la tumeur est peu évolutive, peu volumineuse,
siégeant sur la petite courbure et si elle n’envahit pas la
séreuse. On réalise alors dans ce cas un curage intitulé D1,5 qui
ne comporte ni splénectomie ni pancréatectomie.
On effectuera une gastrectomie totale plus splénectomie lorsque
la tumeur est de siège cardiotubérositaire, qu’elle est
volumineuse, qu’elle envahit la séreuse ou lorsqu’il y a un
envahissement ganglionnaire du hile splénique (intérêt de l’examen
histologique extemporané). Enfin, on pratiquera une gastrectomie
totale plus splénopancréatectomie lorsque le pancréas est envahi
par contiguïté en sachant qu’une fois sur deux les adhérences ne
sont qu’inflammatoires, il s’agit alors d’une splénopancréatectomie
de nécessité.
Conclusion
Le curage ganglionnaire dans le cancer de l’estomac a un intérêt
pronostique et thérapeutique. Il faut prélever un nombre minimum de
ganglions et le chiffre de 15 est actuellement admis par tous
les auteurs. Ce curage minimal permet une classification précise du
cancer et explique en partie pourquoi le pronostic des cancers de
l’estomac est meilleur chez les Japonais que chez les Anglo-Saxons.
En effet, les stades II et III ne sont pas classés de la même façon
selon que le curage est à minima ou extensif. Un curage de type D1
avec moins de 15 ganglions entraîne forcément un down staging.
Le curage ganglionnaire extensif donne de meilleurs résultats pour
les stades évolués, en particulier les stades III.
Ainsi donc, l’idéal serait de faire un curage ganglionnaire
« à la carte », certaines tumeurs peu évoluées n’ont pas
besoin de curage extensif, d’autres plus évoluées avec un
envahissement ganglionnaire proximal semblent bénéficier d’un
curage extensif. On pourra s’aider en peropératoire d’un examen
histologique extemporané des ganglions suspects et, en cas de
positivité, préférer un curage étendu avec en particulier une
splénectomie, sachant que seule une chirurgie adéquate apporte des
chances de guérison. Les traitements adjuvants n’ont pas jusqu’à
présent montré un bénéfice. Seule l’étude de Mac Donald [1] semble
montrer un bénéfice en faveur de la radiochimiothérapie
postopératoire. Il s’agit d’une étude randomisée comparant, après
résection R0 d’un cancer gastrique, la chirurgie seule
(275 patients) à la chirurgie plus radiothérapie 45 Gy et
chimiothérapie (Fufol) (281 patients). L’association
radiochimiothérapie augmenterait la survie globale de 9 %.
Cependant, on peut reprocher à cette étude une chirurgie
insuffisante et des curages inadaptés puisque 10 % seulement
des patients ont eu un curage D2, 36 % un curage D1 et
54 % un curage inférieur à D1. Cela montre bien que la
majorité des chirurgiens qui ont participé à cette étude n’ont
toujours pas compris l’intérêt des curages ganglionnaires.
Malheureusement, malgré une chirurgie inadéquate, cette étude
semble faire actuellement l’unanimité et la radiochimiothérapie
postopératoire est souvent considérée par beaucoup comme un
standard actuellement.
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