ARTICLE
Auteur(s) :, Alain Rancurel
3, rue de Ouarville, 28300 Leves Tél. : 02 37 21 32 63.
Introduction
Messieurs les présidents, Mesdames Messieurs et chers collègues,
nous avons l’opportunité de faire en deux jours un point complet
sur les liens étroits qui unissent le monde de la cosmétique et
celui des lipides (vous remarquerez que j’évite le terme
« corps gras » qui a pris une connotation péjorative). Un
vaste programme a été établi et à ce sujet je tiens à remercier
Armelle Judde de l’Iterg pour son inlassable patience dans la mise
sur pied de ce programme. Je tiens également à remercier nos
collègues de la SFC : le président Sebag et Jean-Jacques Etienne
pour leur aide dans la mise en place de la collaboration entre nos
organismes. Je remercie également tous ceux que je n’ai pas cités
et sans qui ces journées n’auraient pas été possibles.
Vous avez certainement noté que, conformément à la tradition de
l’AFECG, notre deuxième journée sera marquée par la remise de la
médaille Chevreul. Qu’il me soit permis de rappeler que Michel
Eugène Chevreul, chimiste français du XIXe siècle, fut
l’initiateur, entre autres, de l’industrie des corps gras par sa
découverte de la structure des lipides composés d’esters d’acides
gras et de glycérol.
Nous lui devons d’avoir remarqué qu’ils sont toujours
accompagnés d’une substance présente en faible quantité, ce que
nous appelons aujourd’hui l’insaponifiable.
En particulier, vers 1813, Chevreul retira des calculs biliaires
une substance cristallisable à haut point de fusion qu’il baptisa
« cholestérine » : notre cholestérol.
Chevreul fut un homme d’une exceptionnelle longévité puisqu’il
est mort à 103 ans. Pour les plus curieux d’entre vous, je
vous invite à consulter le numéro de La Recherche de ce mois de
mars où figurent quelques photos de Chevreul prise par Nadar dans
sa centième année. Si je puis me permettre, voilà qui prouve que
les corps gras conservent et que la chimie ne tue pas toujours
quand elle est bien employée.
En dehors de cet aspect historique, les industries de la
cosmétique et des corps gras entretiennent des relations étroites
de client à fournisseur, puisque de nombreux corps gras naturels
sont utilisés dans les formules, comme nous le verrons au cours de
ces journées.
Les corps gras sont une source d’excipients de valeur, mais
n’oublions pas qu’ils peuvent être aussi des principes actifs
précieux pour l’industrie cosmétique et que, par ailleurs, la peau
comporte un système complexe de lipides.
Je vois donc les lipides à la fois comme cibles et comme
vecteurs dans ce combat pour la jeunesse et la beauté que mènent
les formulateurs de l’industrie cosmétique.
Consommation de corps gras dans l’industrie cosmétique
L’organisation des journées m’a demandé de vous fournir des
chiffres sur l’utilisation des corps gras en cosmétique. En fait,
la consommation des corps gras par cette industrie ne fait pas
l’objet d’une statistique spécifique, on ne peut donc faire que des
estimations ; je vous invite donc à jeter quelques coups de
projecteur sur quelques valeurs qui caractérisent l’usage des corps
gras utilisés par la cosmétique par rapport aux usages
traditionnels alimentaires.
En premier lieu, elle est marquée par la diversité, un très
grand nombre de corps gras naturels essentiellement d’origine
végétale sont répertoriés dans les annuaires et index de
fournisseurs ; j’en ai repérés environ 200 et, si on décompte
les dérivés de ces corps gras, on dépasse 1 500 produits différents
(encadré 1).
Vous savez aussi que les contenants de l’industrie cosmétique
sont de faible capacité : de quelques grammes à 200 g en
moyenne.
Sauf exception, les formes commercialisées contiennent beaucoup
d’eau, la phase grasse représente de 5 à 20 % d’une émulsion
et sur cette phase dite grasse les adjuvants d’émulsification sont
généralement majoritaires, on peut donc dire que la consommation
est très faible si on la compare à celle des usages
alimentaires.
Pour une huile végétale alimentaire, l’unité de consommation
annuelle est la centaine de milliers de tonnes. Pour un corps gras
utilisé comme excipient en cosmétique, l’unité de compte annuelle
est dans le meilleur des cas la centaine de tonnes. Pour un corps
gras utilisé comme principe actif en cosmétique, l’unité de compte
annuelle est la tonne, voire moins, les commandes de quelques kg ne
sont pas rares.
Nous pouvons ajouter que la durée de vie de ces matières sur le
marché est très variable : de une à plusieurs années, suivant
en cela les phénomènes de mode auxquels cette industrie est
soumise.
Il est également difficile de donner un ordre de grandeur des
prix. Cependant, on peut retenir une fourchette de 2 à 100
euros.
Usages des corps gras dans l’industrie cosmétique
Nous devons préciser immédiatement que l’utilisation d’une
substance dans ces industries peut se faire sous deux formes :
excipient ou principe actif.
Nous serons amené à préciser les règles d’emploi dans l’un et
l’autre cas.
Excipient
Les corps gras sont utilisés soit à l’état naturel, soit bruts,
soit raffinés ou sous forme de dérivés tensioactifs, ou autre.
L’encadré 1 présente quelque-uns de ces dérivés.
Quelles sont les formules concernées ?
- – les formules sans eau : rouge à lèvres, compacts,
etc. ;
- – les formules émulsionnées ils font alors partie de la
phase grasse d’émulsion eau dans huile, huile dans eau ou
d’émulsion multiples.
L’excipient est certes un vecteur mais « intelligent »,
il doit en effet le plus souvent contribuer à solubiliser le
« principe actif » (nous reviendrons sur ce terme) ;
il contribue de façon parfois décisive aux qualités organoleptiques
: couleur, odeur et toucher du produit fini.
Il doit donc être neutre de ce point de vue, c’est-à-dire qu’il
ne doit pas présenter de réaction fâcheuse avec les autres
constituants de la formule, il ne doit pas avoir de toxicité
propre, il doit être intrinsèquement stable. Tous ces points seront
développés au cours de ces journées.
Matière active
Je me répète, mais il faut insister : la variété des
substances tirées des corps gras et utilisées en tant que matières
actives ou revendiquant une activité est très grande (encadré 2).
On trouve de nombreuses huiles végétales. Une bibliographie
récente m’a permis de répertorier les suivantes : huile de
cameline, huile de macadamia, huile d’onagre, huile de pépins de
courge, huile de macassar, beurre de karité, huile d’avocat, huile
de moringa, huile de pongamia, huile de coprah, huile d’argan,
huile de Luffa Cylindrica.
Vous remarquez la diversité dont j’ai déjà parlé ainsi qu’un
fait remarquable : des produits déjà anciens font encore
l’objet de publications, voire de brevets d’application, alors
qu’ils sont sur le marché depuis parfois plus de trente ans.
Vous remarquez également que les huiles et corps gras végétaux
sont très représentés par opposition aux corps gras animaux, il y a
une tendance marquée à l’abandon de cette origine depuis la crise
de la vache folle, j’ai trouvé seulement une publication sur la
lanoline.
Contraintes dans l’emploi des corps gras
Comme pour toute industrie, la cosmétique est soumise à un certain
nombre de contraintes préalables à la mise sur le marché d’un
nouveau produit.
Nous évoquerons donc les contraintes techniques et les
contraintes réglementaires.
Contraintes techniques
Matière active ou excipient, les matières premières doivent
répondre à différentes contraintes techniques dont certaines ont
déjà été évoquées : stabilité, compatibilité, résistance à
l’oxydation.
Il doit ne pas contenir de polluants indésirables :
aflatoxine, hydrocarbures aromatiques polycycliques, résidus de
pesticides, OGM en partant des plus anciens vers les plus
récents.
Tous ces aspects vont êtres développés et je l’espère discutés
au cours de notre première journée.
Contraintes réglementaires en cosmétique
Rappelons à cette occasion la définition d’un produit cosmétique
selon la Communauté européenne et reprise dans le code de la santé
publique (encadré 3).
Cette définition pose le problème des principes actifs utilisés
en cosmétique puisque d’après ce texte un constituant du produit ne
doit pas pénétrer le corps humain. Où se trouve la limite entre le
médicament et le cosmétique ?
Nous aurons certainement à en débattre au cours des conférences
de notre deuxième journée.
Le futur, les innovations, les attentes
Voici le moment difficile : prendre sa boule de cristal et
faire des projections qui seront démenties quand on les relira dans
quelques années (heureusement que je ne me fais pas d’illusion sur
une relecture de ma prose).
Si l’on reprend ma division précédente, on peut dire que les
développements peuvent intervenir dans trois domaines :
l’excipient, le principe actif et la formule.
Je pense que l’industrie cosmétique va continuer d’évoluer vers
de nouveaux modes de formulation grâce aux progrès des agents de
surface et aux adjuvants de formulation.
On peut envisager des développements vers les émulsions
multiples, les microémulsions, la microencapsulation, l’utilisation
des molécules cages comme les cyclodextrines dans le cas de
molécules fragiles.
Par contre, le développement de formes utilisables pour une
cosmétique par voie orale me paraît limité par la réglementation,
nous pourrons en débattre.
En ce qui concerne le principe actif, l’industrie des corps gras
doit continuer à proposer des produits nouveaux issus de plantes
rares et être capable de produire des corps gras de haute qualité
en petit tonnage.
Les progrès des connaissances en biologie et en physiologie
devraient continuer à permettre la mise en évidence des propriétés
de ces nouveaux corps gras ou de découvrir des vertus à des
substances déjà connues. C’est ce que j’ai pu constater à la
lecture de brevets récents concernant l’huile d’avocat.
Conclusion
Nous aurions pu donner comme titre à ces journées :
« Tout ce que l’industrie des corps gras a toujours voulu
savoir sur la cosmétique sans avoir jamais osé le demander et tout
ce que l’industrie de la cosmétique a toujours voulu savoir sur les
corps gras (pardon, les lipides) sans avoir jamais osé le
demander ».
Alors osons.
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