ARTICLE
Auteur(s) :, Edgard-Marius Ouendo1,*,
Michel Makoutodé1, Michèle Wilmet-Dramaix2,
Moussiliou Paraiso1, Bruno Dujardin2
1Institut régional de santé publique, Ouidah,
Bénin
2École de santé publique, Université libre de Bruxelles,
Belgique
La vocation des soins de santé primaires (SSP) est de contribuer à
l’accessibilité aux soins de santé par une meilleure équité de leur
distribution dans les différentes couches sociales. Pour renforcer
et accélérer la mise en œuvre des SSP, l’Initiative de Bamako (IB)
fut adoptée en 1987 [1]. Certains objectifs de l’IB ont remis en
cause la gratuité des soins dans les structures publiques. Du fait
du coût financier, l’accès aux services et soins de santé se trouve
affecté pour les bénéficiaires. Weil et al. ont montré en Côte
d’Ivoire que l’un des facteurs limitant l’utilisation des services
de santé moderne est le coût des prestations [2]. Criel estime que
garantir l’accès aux soins des pauvres est un sujet de
préoccupation. Les pauvres ne pourront pas payer au-delà d’un
certain niveau ou alors les coûts des soins de santé devront de
façon radicale entrer en conflit avec les dépenses vitales des
familles [3]. Par ailleurs, la capacité des ménages à payer les
soins n’est pas constante à tout moment. Dans des pays tels que le
Bénin, la Guinée, le Niger, le Rwanda et le Togo, l’indigence
touche 5 à 25 % de la population [4]. Ce taux est de 15 %
au Bénin [5].Les pauvres par définition sont des personnes qui
possèdent peu de ressources, de biens et d’argent et les indigents,
ceux qui manifestent une grande pauvreté de moyens.Que deviennent
les pauvres et plus particulièrement les indigents dans un tel
système de remise en cause de la gratuité des soins ?Au Mali et en
Ouganda, il n’existe pas d’accès gratuit aux services de santé, à
l’exception de l’immunisation infantile et des soins aux malades
chroniques et aucune solution de rechange pour les démunis ne
semble exister [6]. En Guinée, malgré les subventions des pouvoirs
publics et les mécanismes de solidarité communautaire, les
indigents fréquentent moins les services de santé que le reste de
la population [7].Au Bénin, l’analyse de la situation [8, 9] montre
que les indigents ont des difficultés à utiliser les soins et
services publics de santé à cause des coûts financiers exigés.La
conférence d’Alma-Ata avait suggéré des stratégies et politiques
nationales pouvant garantir des soins de santé équitables,
accessibles à l’ensemble de la population [10]. Il faut alors
améliorer la capacité à payer des couches défavorisées.Les
différentes études réalisées au Bénin n’ont pas exploré la capacité
à payer des ménages des différentes catégories
socio-économiques.L’objectif de la présente étude est d’évaluer la
capacité des ménages indigents et non-indigents à payer les soins
de santé et de montrer l’apport des réseaux d’aide communautaire
(réseaux de solidarité) existants dans la compensation de la
non-capacité de paiement des indigents.
Matériel et méthode
Il s’agit d’une étude transversale réalisée dans des sites répartis
sur l’ensemble du territoire du Bénin. La sélection des sites
d’étude a été effectuée de manière aléatoire et à deux degrés au
départ d’une division en strates du territoire. Quatre strates ont
été constituées sur la base des sous-ensembles de répartition des
revenus par zone agroécologique au Bénin [11]. Ces strates couvrent
les régions Nord, Centre, Sud et urbaine (les dix villes du pays).
Au premier degré, quatre communes ont été choisies, de façon
aléatoire et pondérée (avec allocation proportionnelle à la taille
de la population) dans chacune des strates urbaines, nord, centre
et sud. Au deuxième degré, un village/quartier de ville a été
sélectionné dans chaque commune par tirage aléatoire simple. Le
nombre de sites est de 16, à raison de quatre dans chacune des
quatre strates. Dans les villages/quartiers de ville sélectionnés,
les ménages se trouvant en positions « extrêmes » ont été
retenus : les plus pauvres (indigents), les plus riches
(non-indigents). Dans notre échantillon, ont été inclus les 1 312
ménages « extrêmes », à savoir les indigents (n = 668) et
les non-indigents (n = 644). Il y avait ainsi en moyenne 40 ménages
de chaque catégorie par site sélectionné.
Le classement des ménages a été effectué par des
personnes-ressources : chefs religieux et traditionnels,
responsables politico-administratifs (maires et leurs conseillers,
responsables d’associations de développement). Les
personnes-ressources ont classé les ménages sur la base de leur
vécu quotidien avec les différents ménages et en se fondant sur des
considérations sociales et économiques (capacité à satisfaire les
besoins quotidiens de base, possession de biens, degré
d’intégration à la vie de la communauté). L’identification des
ménages a été faite à partir de la liste électorale ou de la liste
de recensement agricole des Centres autonomes régionaux de
développement rural. Cette liste, après actualisation avec le chef
du village et ses « conseillers », était soumise
individuellement à chaque personne-ressource qui établissait de
façon confidentielle la liste de chaque catégorie de ménage. La
liste définitive était obtenue après une synthèse des différentes
listes et une validation plénière par les personnes-ressources.
Au niveau des ménages, les données ont été recueillies au moyen
d’un entretien avec les chefs de ménage sur leur capacité
habituelle à payer les soins, les aides reçues et les types d’aides
reçues.
Dans notre étude, l’accessibilité financière se définit en
relation avec les moyens financiers fondés sur les revenus propres
du chef de ménage et la capacité à payer inclut non seulement les
revenus propres mais aussi les apports extérieurs (aides) sous
forme de dons, de prêts, dans la résolution des problèmes de
santé.
Des focus groups ont été organisés à l’aide de guides
d’entretien de groupe et portaient sur le système de tarification,
les réseaux d’aide communautaires et les types d’aide que reçoivent
les indigents pour les soins de santé. Ils ont ciblé trois
catégories de membres de la communauté :
- – le groupe des agents de santé, des techniciens de
l’action sociale et des responsables de réseaux
communautaires ;
- – les femmes ;
- – les personnes-ressources (leaders d’opinion).
Au total, 483 personnes ont assisté aux 48 focus groups dans les
16 sites de l’étude.
Les données recueillies ont été analysées avec le logiciel SPSS
version 10.0. Les comparaisons entre strates (urbaines, rurales),
indigents et non-indigents ont été réalisées avec le test de
χ2 de Pearson.
Résultats
Résultats des entretiens dans les ménages
Capacité à payer des chefs de ménage
L’analyse de l’accessibilité financière des 1 312 ménages montre
que seuls 358 des chefs de ménage, soit 27 %, ont les moyens
financiers d’un accès permanent aux soins de santé (moyens
financiers reposant sur leurs propres revenus). Dans ce lot, une
comparaison entre les chefs de ménages indigents et non indigents
permet de constater que les chefs de ménage non indigents ont une
meilleure accessibilité financière aux soins que les indigents (p
< 0,001) (tableau 1( Tableau 1 )).
Sur les 1 312 chefs de famille, 1 185 (90 %) ont accepté de
répondre à la question sur la capacité à payer (par des moyens
financiers propres ou via une tierce personne). Parmi ces derniers,
1 000, soit 84 %, déclarent qu’ils ont été capables de payer
les soins lorsque des membres de leur famille ont été malades.
L’analyse comparative entre indigents et non-indigents montre que
les non-indigents (87 %) ont plus de capacité à payer les
soins que les indigents (81 %). La différence est
statistiquement significative (p < 0,01) (tableau 1).
La comparaison intra- et interstrates (zones agroécologiques)
permet de constater que :
- – dans chacune des quatre strates, les proportions de
chefs de famille capables de payer les soins sont plus élevées chez
les non-indigents que chez les indigents, mais les différences
notées ne sont pas statistiquement significatives ;
- – les proportions de chefs de famille capables de payer
les soins diffèrent significativement entre les quatre zones (p
< 0,001). On observe que ces proportions sont les plus élevées
dans la strate urbaine (91 %).
Tableau 1 Comparaison de l’accessibilité financière, de
la capacité et l’aide à payer les soins chez les indigents et les
non-indigents.Table 1. Comparison of the financial accessibility,
of the capacity to pay and of the assistance for paying health
cares, in the poor and non-poor.
|
Indigents n (%)
|
Non-indigents n (%)
|
P
|
Total n (%)
|
|
Accessibilité financière
|
|
|
< 0,001
|
|
|
• Toujours
|
60 (9)
|
298 (46)
|
|
358 (27)
|
|
• Svt/quelquefois
|
497 (74)
|
338 (53)
|
|
835 (64)
|
|
• Jamais
|
111 (17)
|
8 (1)
|
|
119 (9)
|
|
Capacité à payer les soins
|
|
|
< 0,01
|
|
|
• Oui
|
472 (81)
|
528 (87)
|
|
1 000 (84)
|
|
• Non
|
108 (19)
|
77 (13)
|
|
185 (16)
|
|
Aide pour payer les soins
|
|
|
< 0,001
|
|
|
• Oui
|
170 (36)
|
77 (15)
|
|
247 (25)
|
|
• Non
|
302 (64)
|
451 (85)
|
|
753 (75)
|
Intervention des réseaux d’aide communautaires (RAC)
Parmi les 1 000 ménages qui ont déclaré avoir été capables de payer
les soins, les RAC ont facilité l’accès aux soins dans 25 %
des cas. L’aide pour payer les soins est surtout faite aux chefs de
famille indigents (p < 0,001) (tableau 1). L’aide se répartit en
16 % de prêt et 84 % de dons. Ces deux modalités se
répartissent de façon similaire (p > 0,05) entre indigents et
non-indigents (dons pour 88 % des non-indigents et pour
82 % des indigents). Parmi les différents RAC qui portent ces
aides, le réseau familial est le plus important (90 % des aides).
L’action des comités de gestion des centres de santé est faible
(0,8 %) (tableau 2( Tableau 2 )).
Les RAC couvrent la totalité des besoins pour plus de la moitié
(52,7 %) des ménages aidés. Le niveau de couverture des besoins est
le même pour indigents et non-indigents (p > 0,05) (tableau 3(
Tableau 3 )).
Tableau 2 Répartition des aides par type de réseaux
d’aide communautaires.table 2. Distribution of assistance by type
of community help network.
|
Réseaux d’aide communautaire
|
Indigents
|
Non-indigents
|
Total
|
|
Famille ou ami
|
151 (88,8 %)
|
72 (93,5 %)
|
223 (90,3 %)
|
|
Comité de gestion du centre de santé
|
1 (0,6 %)
|
1 (1,3 %)
|
2 (0,8 %)
|
|
Groupement de producteurs
|
2 (1,2 %)
|
1 (1,3 %)
|
3 (1,2 %)
|
|
Organisation religieuse
|
3 (1,8 %)
|
1 (1,3 %)
|
4 (1,6 %)
|
|
ONG
|
1 (0,6 %)
|
0 (0,0 %)
|
1 (0,4 %)
|
|
Autres
|
12 (7,0 %))
|
2 (2,6 %)
|
14 (5,7 %)
|
|
Total
|
170 (100,0 %)
|
77 (100,0 %)
|
247 (100,0 %)
|
Tableau 3 Couverture des besoins par les réseaux d’aide
communautaires.table 3. Coverage of needs by the community help
networks.
|
Niveau de couverture
|
Indigents
|
Non-indigents
|
Total
|
|
Totale
|
91 (54,2 %)
|
38 (49,4 %)
|
129 (52,7 %)
|
|
Partielle
|
77 (45,8 %)
|
39 (50,6 %)
|
116 (47,3 %)
|
|
Total
|
168 (100 %)
|
77 (100 %)
|
245 (100 %)
|
Analyse des informations recueillies lors des focus groups
Influence du système de tarification sur la capacité à payer
les soins
Toutes les personnes ayant participé aux focus groups sont unanimes
pour dire que le mode de paiement à l’acte des soins en vigueur, a
une influence sur la capacité à payer : « le paiement se
fait à l’acte et il n’y a ni crédit, ni soins gratuits ».
Celui qui n’a pas assez d’argent est obligé de rechercher le
complément. Le crédit n’est même pas accordé à ceux qui sont
capables d’honorer une partie des prestations : « Celui
qui n’a pas de l’argent et qui va au centre de santé est laissé
pour compte. Cela décourage les gens et la fréquentation
baisse. » Ainsi, le refus de s’adresser au centre de santé, le
recours à l’automédication ou au guérisseur traditionnel sont les
comportements les plus fréquents lorsque les patients n’ont pas de
moyens pour payer au centre de santé.
Influence des réseaux d’aide communautaires sur la capacité à
payer
Tous les focus groups ont confirmé l’existence des groupes
d’entraide. Le réseau familial est reconnu comme une entité
fonctionnelle aussi bien en milieu rural qu’en milieu urbain. Les
groupes d’entraide ont généralement leurs activités tournées vers
des crédits pour des activités génératrices de revenus, ou en cas
de difficultés financières pour faire face à des obsèques ou
cérémonies diverses. Ils n’interviennent malheureusement pas pour
des crédits en cas de maladie. Seuls les réseaux familiaux
assistent les individus en cas de maladie et cette assistance n’est
pas systématique. Dans le cas précis des indigents, le réseau
familial cotise souvent, mais cette aide n’intervient qu’en cas de
maladie grave.
Les groupes confessionnels ont été cités comme des RAC qui
assistent les individus en cas d’incapacité à faire face aux frais
de soins. Ces associations confessionnelles caritatives aident les
indigents à se soigner, même s’ils ne sont pas leurs fidèles.
Les focus groups ont aussi révélé que certains groupements, en
particulier ceux des producteurs, font des prêts aux indigents pour
se soigner et que ces derniers remboursent sans intérêt, dès que
possible ou après les récoltes. Si les indigents n’arrivent pas à
rembourser les prêts, ils ne sont pas poursuivis.
Discussion
Pour garantir la validité des données recueillies pour atteindre de
l’objectif de l’étude, des précautions ont été prises quant à la
procédure d’échantillonnage. Ainsi, la stratification du territoire
en sous-ensembles de répartition des revenus par zone
agro-écologique déjà défini par une étude [11] permet la prise en
compte des variations selon les régions. Cette procédure doublée du
choix aléatoire tant au premier qu’au deuxième degré des sites
d’étude permet d’éviter les biais de sélection. La constitution des
groupes d’indigents et de non-indigents fondée sur le vécu des
personnes-ressources pourrait introduire un biais de sélection. Ce
biais a été minimisé par un contrôle de la cohérence des points de
vue des personnes-ressources lors d’une séance plénière sur la
liste synthèse issue de la mise en commun des listes produites par
chacun. Enfin, les biais de traduction en langue locale ont été
réduits par la pratique de traduction croisée.
De la capacité à payer des chefs de ménage
Parmi les personnes enquêtées, 27 % déclarent avoir un accès
financier permanent aux soins de santé. Donc, 73 % ne peuvent pas
garantir à tout moment les soins de santé aux personnes qu’ils ont
à charge, s’ils doivent compter sur leurs propres ressources
financières.
Cette situation ne signifie pas que tous les concernés sont
indigents, mais aussi le fait que les moyens financiers dont
dispose une grande partie des ménages au Bénin, pour la plupart
d’origine paysanne, fluctuent en fonction des saisons. Pendant les
périodes de soudure, de labours et pendant celle qui précède les
récoltes, les paysans connaissent d’énormes difficultés financières
et n’arrivent pas à subvenir à tous leurs besoins, y compris ceux
de santé. Les tradithérapeutes ont résolu ce problème en offrant
des modalités de paiement qui collent avec les différentes
situations socio-économiques de leurs patients. Les paiements –
contrairement à ce qui se passe dans les centres de santé – peuvent
se faire soit par compensation en nature ou travaux, soit par un
paiement sur la base d’un crédit [12].
Comme on pouvait s’y attendre, notre étude montre que ces
difficultés d’accès financier permanent aux soins de santé sont
plus grandes pour les indigents.
Face à la maladie, les chefs de famille utilisent plusieurs
mécanismes : vente de biens, renonciation à d’autres dépenses,
prêts, dons, etc.
Notre étude montre que malgré le faible taux d’accessibilité
financière (27 %), la capacité à payer les soins de santé est
de 84 %, du fait des mécanismes de compensation. Chez les
indigents, malgré une accessibilité financière permanente de
9 %, leur capacité à payer est de 81 %, s’approchant
pratiquement des 87 % des non-indigents (tableau 2). Or, par
définition, les indigents ont moins de possibilités de renonciation
à des dépenses ou de vente de biens que les non-indigents.
Mais comme le suggère Waelkens [13], il faut considérer avec
prudence ce type de résultats issus d’entretiens car ils ne
reflètent pas toujours la réalité. Les répondants adaptent leurs
réponses en fonction du bénéfice qu’ils attendent de l’entretien ou
en fonction de la pression sociale, ce qui n’est pas perçu par
celui qui réalise l’entretien.
De l’intervention des réseaux d’aide communautaire
Avoir un accès aux soins n’équivaut pas à être capable de les payer
par soi-même. Une des caractéristiques présupposée de l’Afrique est
la solidarité qui se développe lorsque des individus ou des ménages
sont en difficulté. L’étude révèle que 25 % des chefs de
famille ont bénéficié d’une aide pour payer les soins. Cette aide
vient pour une large part des membres de leur famille et des amis.
S’il est vrai que les familles constituent un réseau social assez
étendu pour la gestion des maladies [12], force est de constater
que la solidarité s’effrite car ce niveau d’aide semble faible. Ce
constat est corroboré par les focus groups qui ont précisé qu’en
cas de maladie, l’assistance familiale n’est plus systématique.
Hausmann Muela. a affirmé dans une étude en Tanzanie qu’une analyse
des stratégies mises en place par les malades pour résoudre les
problèmes de coût de leur maladie permet de douter de plus en plus
de la pertinence des réseaux de solidarité pour payer les soins à
l’hôpital [12]. Dans notre étude, le niveau d’aide reçu n’étant pas
à la hauteur du gap comblé entre l’accessibilité financière et la
capacité à payer, il est utile de mener au Bénin des études
socio-économiques pour mieux cerner les mécanismes développés –
surtout par les indigents – pour être à la hauteur d’une capacité à
payer du niveau enregistré.
L’aide à laquelle on devrait s’attendre aussi, surtout pour les
indigents, est celle des comités de gestion des formations
sanitaires. L’étude montre quelle est très faible (0,8 %). Pourtant
l’IB incite les États à promouvoir des politiques sanitaires qui
protègent les vulnérables et les indigents. Il faut assurer la
gratuité des médicaments ou accorder des subventions [1]. Les focus
groups décrivent fort bien ce que vivent les communautés avec les
comités de gestion et qui peut se résumer en « pas d’argent,
pas de soins, qui que vous soyez ». Le personnel de santé et
les membres des comités de gestion privilégient la rentabilité
financière au détriment de la prise en charge des indigents.
Pour apporter son appui à la résolution du problème
d’accessibilité financière des indigents, l’État béninois consacre
depuis 1999 une part spéciale de son budget à la prise en charge
des soins de santé des indigents. La stratégie adoptée consiste à
doter les centres de santé en médicaments et matériels de première
nécessité pour améliorer la prise en charge des premiers soins
d’urgence et des cas d’indigence. Mais les difficultés
d’identification des indigents et l’esprit de lucre fort présent,
ont transformé ces dotations en renforts des stocks habituels ou
d’entretien du clientélisme. Au total, les vrais indigents n’en
bénéficient pas réellement.
Des situations semblables sont vécues dans plusieurs pays
d’Afrique. Une étude de cas du Kenya montre que les politiques
d’exemption ne sont pas nécessairement mises en œuvre. Les aspects
liés à la viabilité financière des centres de santé prennent le
dessus sur l’exemption de ceux qui sont incapables de payer
[13].
De même, les organisations communautaires (groupements, ONG,
organisations religieuses) interviennent très peu dans l’aide.
C’est le cas de la Côte d’Ivoire où une étude de Weil et al. [2]
montre que les recours à des systèmes traditionnels d’entraide sont
assez rares. Dans quelques cas, surtout pour les accouchements
compliqués, on peut avoir recours aux tontines ou à d’autres
associations caritatives.
Conclusion
L’étude a montré les difficultés réelles que la plupart des chefs
de ménage et, de façon spécifique, ceux des ménages indigents,
rencontrent pour accéder financièrement aux soins de santé. Bien
que différents mécanismes, à travers les réseaux d’aide
communautaires, permettent d’améliorer leur capacité à payer les
soins de santé, ils ne garantissent pas une bonne couverture des
besoins. Le gap à combler chez les indigents entre le niveau
d’accessibilité financière permanente et la pleine jouissance des
soins de santé est important. Les réseaux d’aide communautaire
reposent essentiellement sur le tissu familial. Or, la majorité des
familles au Bénin, et en général en Afrique, sont pauvres. Il est
souhaitable que les politiques de santé des pays africains
s’inscrivent dans la logique de garantie de l’accès aux soins de
santé aux populations et en particulier aux indigents.
C’est un mérite pour le ministère de la Santé publique du Bénin
de s’attaquer au problème de prise en charge des indigents, mais sa
stratégie devra s’orienter vers un ciblage plus spécifique des
indigents en attendant que des réformes économiques plus profondes
permettent d’améliorer le niveau de vie de façon générale.
Références
1 Organisation mondiale de la santé (OMS). Comité régional pour
l’Afrique, 38e session. Idées directrices pour la mise en œuvre de
l’Initiative de Bamako. Brazzaville : AFRO, 1988 ; 33 p.
2 Weil O, Foirry J-P, Garenne M, Zanou B.
Les problèmes d’accessibilité des services de santé en
Côte-d’Ivoire : résultat d’une enquête sur les facteurs
d’utilisation. In : Audibert M, Mathonnat J, de
Roodenbeke E, eds. Le financement de la santé dans les pays
d’Afrique et d’Asie à faible revenu. Paris : Khartala,
2003 : 77-96.
3 Criel B. In : District-based Health Insurance in
sub-Saharan Africa, Part I and Part II. Antwerpen : ITG Press,
1998 ; Part I : 149, Part II : 91.
4 Kaddar M, Schmidt-Ehry B, Stierle F,
Tchicaya A. Indigence et accès aux soins de santé en
Afrique-Subsaharienne : Situation et perspectives d’action.
Eschborn : GTZ, 1997 ; 65 p.
5 Tovo M. Réduire la pauvreté au Bénin : vers une
stratégie d’action. Cotonou : Centre pour l’environnement et
le développement en Afrique, 1995 ; 338 p.
6 Girard JE, Ridde MV. L’équité d’accès aux services de santé
pour les indigents dans un contexte africain de mise en œuvre de
l’Initiative de Bamako. Communication au Colloque international
« Financement des systèmes de santé dans les pays à faible
revenu d’Afrique et d’Asie », Clermont Ferrand, 2000, 12
p.
7 McFarland D, Setzer JC, Waters H,
Simonet M. In : Équité et fourniture des soins :
garantir l’accès des pauvres aux services de santé dans les
systèmes de soins payants : une étude de cas. BASICS, Guinée,
1996 : 43.
8 Gilson L, Kalyalya D, Kuchler F, Lake S,
Oranga H, Ouendo M. Promoting Equity within Community
Financing Schemes : experiences from Three African Countries.
London School of Hygiene and Tropical Medicine 1999 ;
31 : 97-97.
9 Ouendo E-M, Diallo P, Zohoun T, Kuchler F.
L’équité dans l’application de l’Initiative de Bamako :
rapport de recherche au Bénin. Cotonou : IRSP, 1996 ; 42
p.
10 Organisation mondiale de la santé (OMS). Les soins de santé
primaires : rapport de la conférence internationale sur les
soins de santé primaires, Alma-Ata (URSS). Genève : OMS,
1978 ; 88 p.
11 Programme des Nations unies pour le développement. Rapport
sur le développement humain au Bénin. Cotonou : Pnud,
1997 ; 132 p.
12 Hausmann Muela S, Mushi AK, Muela Ribera J.
The paradox of the cost and affordability of traditional and
government health services in Tanzania. Health Policy and Planning
2000 ; 15 : 296-302.
13 Waelkens MP. Exemptions for cost recovery systems in
sub-Saharan Africa : A review of policies and practices.
Liverpool : Liverpool School of Tropical Medicine, University
of Liverpool, 1999 ; 89 p.
|