ARTICLE
Auteur(s) :, Aurélie Cabrespine1,2,*, Laurent
Guy3, Philippe Chollet1,2, Éric
Debiton1,2, Jacques-Olivier Bay1
1Centre Jean Perrin,
<recherche.clinique@cjp.fr>
2UMR484 Inserm
3Hôpital Gabriel-Montpied, Service d’Urologie,
58 rue Montalembert, BP 69, 63003 Clermont-Ferrand Cedex 1
*A. Cabrespine
Article reçu le 3 Juin 2004, accepté le 2 Septembre 2004
Le cancer de la prostate est le cancer le plus fréquemment
diagnostiqué chez l’homme avec plus de 40 000 nouveaux
cas en France en 2000. C’est la deuxième cause de décès par cancer
chez l’homme après le cancer du poumon, soit environ
9 500 décès en 1999 en France [1]. Dans les années 1970,
trois cas sur quatre étaient métastatiques au moment de leur
découverte. La pratique médicale du dosage de plus en plus
systématique du PSA (prostate specific antigen) a modifié ces
données ; désormais, seuls 10 % des patients environ sont
métastatiques au diagnostic. La croissance du cancer de la prostate
est androgénodépendante et son contrôle par un traitement
anti-androgénique a été démontré en 1941 par Huggins. Le blocage
androgénique est devenue la thérapeutique de référence pour traiter
un cancer de prostate métastatique. Il permet de ralentir la
croissance tumorale jusqu’à une phase quasi irréversible appelée
hormonorésistance.Les mécanismes de passage de l’une à l’autre de
ces phases ne sont pas encore totalement compris. À l’heure
actuelle, le traitement du cancer de la prostate hormonorésistant
(CPHR) reste encore un défi. Cet article se propose de faire la
synthèse des différents mécanismes moléculaires qui pourraient
expliquer la transition de l’androgénodépendance à
l’androgéno-indépendance.
Androgénodépendance
Les androgènes régulent la croissance, le développement et la
fonction de la glande prostatique. Ils agissent sur les cellules
épithéliales prostatiques en se fixant au récepteur aux androgènes
(RA). Le RA est un membre de la superfamille des récepteurs
nucléaires aux stéroïdes, rétinoïdes, vitamine D3 et hormones
thyroïdiennes [2]. Il possède différents domaines (( figure 1 )) : 1) un
domaine aminoterminal de transactivation, 2) un domaine de fixation
à l’ADN (DBD) contenant deux doigts de zinc qui interagissent avec
des séquences spécifiques, appelées ARE (androgen responsive
elements), situées sur la région promotrice des gènes
androgéno-dépendants, 3) un domaine de fixation au ligand (LBD)
dans la région carboxyterminale et 4) une région charnière entre
(2) et (3). Le domaine N-terminal contient une fonction
transactivatrice majeure androgéno-independante, AF1. Le domaine de
fixation au ligand partage sa séquence amino-acide avec une autre
fonction de transactivation très conservée et androgénodépendante
appelée AF2.
Chez l’homme, plus de 95 % des androgènes circulants sont
fixés avec une haute affinité soit à une bêtaglobuline plasmatique,
la TEBG (testosterone-estradiol-binding-globulin), soit à
l’albumine. La fraction libre, immédiatement active, représente
3 % du total. Seule la testostérone libre peut être convertie
en dihydrotestostérone (DHT) grâce à une enzyme, la 5α-réductase,
située dans le cytoplasme des cellules prostatiques. La DHT est le
métabolite pour lequel le RA a la plus forte affinité (5 fois
plus que la testostérone). Le complexe DHT-RA est, par ailleurs,
plus stable que le complexe testostérone-RA. La prostate contient
donc très peu de testostérone par rapport à la DHT. En l’absence
d’androgène, afin de maintenir le RA dans une conformation capable
de fixer le ligand, ce dernier est associé avec un complexe de
protéines HSP90 (heat shock proteins 90) [5]. La fixation des
androgènes induit un changement de conformation du récepteur
conduisant à la dissociation des protéines HSP90 et à sa
phosphorylation. La forme active du RA – homodimères RA-DHT
complexés avec des protéines co-régulatrices – est capable
d’activer la transcription des gènes androgéno-inductibles après
liaison aux ARE [4]. Les androgènes sont sécrétés par le testicule
pour plus de 95 % par les cellules de Leydig sous l’influence
de la LHRH (luteinizing hormone releasing hormone) et pour, moins
de 5 %, par les surrénales. Chez l’homme, contrairement aux
autres espèces, les surrénales sécrètent des quantités importantes
de précurseurs stéroïdiens inactifs : la
déhydro-épiandrostérone (DHEA), sa forme sulfatée la DHEA-S et
l’androstènédione. Il existe un système enzymatique qui permet la
synthèse locale de DHT à partir de ces précurseurs inactifs. Ce
système intracrine confère aux tissus cibles un contrôle permettant
d’adapter le métabolisme des stéroïdes actifs aux besoins
locaux.
Hormonothérapie
Huggins et Hodges [5], en 1941, ont montré que la castration
conduit à une suppression du stimulus androgénique, qui s’avère
efficace sur les formes localisées et métastatiques de cancer de la
prostate. Le traitement suppressif qu’ils ont mis en évidence est
tout d’abord la castration bilatérale qui entraîne une chute rapide
de la testostérone plasmatique. Classiquement, l’hormonodépendance
entraîne 70 à 80 % de réponses mais, en fait,
l’importance de cette réponse ne détermine que 30 à 50 %
de réponses complètes et partielles, le reste n’étant que des
stabilisations avec amélioration symptomatique. Le taux de PSA
chute avec une cinétique rapide que l’on peut suivre. La méthode
alternative est la pulpectomie chirurgicale.
Les œstrogènes ont été pendant des années le traitement le plus
employé, car ils possèdent sur le sujet adulte non castré une
action multifocale. Ils agissent surtout en supprimant la sécrétion
de LH par l’axe hypothalamo-hypophysaire et, donc, diminuant
secondairement la sécrétion de testostérone. Il y a une
augmentation de la synthèse de TEBG par le foie, donc une
diminution de la fraction libre. De plus, une action toxique propre
est probable à l’échelon cellulaire à forte dose, inhibant la
réponse stéroïdogénique de la cellule de Leydig, d’où une action
directe sur la sécrétion, aussi bien que sur la cellule
prostatique. Dernière action, une inhibition de la 5α-réductase et
de l’ADN polymérase. Cependant, l’œstrogénothérapie présente un
risque cardiovasculaire [6]. Ce risque est maximum dans la première
année de traitement, surtout pour les plus de 75 ans.
Actuellement, les œstrogènes ne sont utilisés qu’en dernier recours
hormonal et à la plus faible dose possible. La castration par voie
médicale à l’aide d’agonistes de la LHRH a été préférée aux
œstrogènes car son effet de castration est réversible à l’arrêt du
traitement sans complications vasculaires.
Les travaux de Labrie et al. [7] soulignent l’intérêt d’un
blocage total, c’est-à-dire de l’association d’une castration ou
d’une pulpectomie ou d’analogue de la LHRH (blocage androgénique
incomplet) (( figure
2 )) avec un anti-androgène, qui va inhiber l’action des
androgènes restants après castration, notamment d’origine
surrénalienne (blocage androgénique complet). Par définition, les
anti-androgènes bloquent la liaison androgènes-récepteurs. On
distingue les anti-androgènes stéroïdiens et non stéroïdiens. Les
anti-androgènes stéroïdiens (acétate de cyprotérone,
médroxyprogestérone) sont des dérivés de la progestérone qui ont
une action gestagène et donc anti-gonadotrope centrale. Ils
annulent les effets périphériques des androgènes résiduels par
compétition avec la DHT au niveau du récepteur. Les anti-androgènes
non stéroïdiens (flutamide, nilutamide, bicalutamide) bloquent la
translocation du récepteur protéique du cytoplasme au noyau après
fixation des androgènes. Ils n’ont pas d’action centrale, ils sont
donc le plus souvent associés à une castration chirurgicale ou
chimique.
Le traitement hormonal est toujours efficace pendant une durée
variable dépendant de la différenciation tumorale (score de
Gleason) et de la masse tumorale initiale, en moyenne de
18 mois à 2 ans. Après cette phase, les patients évoluent
inexorablement vers l’hormonorésistance correspondant à une reprise
évolutive de la maladie sur un mode androgéno-indépendant. Les
cellules prostatiques utilisent à ce stade des voies alternatives
permettant leur survie et leur croissance en l’absence
d’androgènes. À l’heure actuelle, plusieurs mécanismes sont
proposés pour expliquer cette transition.
Activation du RA dépendante du ligand (( figure 3 ))
Dans un premier temps, il est logique de se demander si la
résistance au traitement est en rapport avec une modification
structurelle ou fonctionnelle du RA. D’anciennes théories
suggéraient que les cellules devenant androgéno-indépendantes
n’expriment peut-être plus le RA. Un des mécanismes pouvant bloquer
la transcription du gène du RA est la méthylation du promoteur.
L’hyperméthylation est associée à la perte de l’expression du RA
dans les cellules cancéreuses hormonorésistantes in vitro [8]. Les
données de la littérature sont cependant concordantes : toutes
les tumeurs hormonorésistantes étudiées in vivo expriment le RA
avec parfois même une moyenne plus élevée que les tumeurs
androgénodépendantes [9]. De plus, il semble actif car ces tumeurs
surexpriment de nombreux gènes, dont le PSA et PSMA (prostate
specific membranaire antigen) qui sont normalement régulés par le
RA [10]. Par conséquent, les recherches se focalisent plutôt sur la
régulation de l’expression du RA et sa cascade de signalisation.
Amplification du RA
Une explication de la présence d’une hormonorésistance en dépit de
la persistance du RA peut être, à l’inverse, sa surexpression.
Visakorpi et al. [11] ont montré que l’amplification de la région
Xq11-q13, où est situé le gène du RA, est fréquente dans les
tumeurs hormonorésistantes. L’amplification du gène RA a en effet
été observée dans 25-30 % des CPHR mais jamais dans les
tumeurs non traitées [12]. La majorité des patients dont la tumeur
surexprime le RA ont eu un blocage androgénique incomplet sans
anti-androgène. L’étude de Palmberg et al. [13] montre que
l’amplification du gène RA détectée dans des tumeurs qui
progressent durant un blocage androgénique incomplet est associée à
une réponse favorable à un traitement par blocage androgénique
complet de seconde ligne. Dans ce cas, les androgènes résiduels
surrénaliens pourraient permettre la croissance des cellules
cancéreuses prostatiques, d’où l’importance du blocage androgénique
complet.
Mutations du RA
La fréquence des mutations est plus élevée chez les patients ayant
eu une longue exposition à une thérapie anti-androgénique que chez
ceux non traités [14, 15]. Ces résultats indiquent que des
mutations du RA peuvent être un mécanisme de développement de
l’hormonorésistance. Ces mutations sont sélectionnées pour
permettre un avantage de croissance dans des conditions
défavorables. Les mutations les mieux caractérisées intéressent le
domaine de fixation au ligand (LBD). La première mutation faux sens
du RA a été décrite dans la lignée cellulaire LNCaP [16]. Il s’agit
d’une mutation du RA au niveau du codon 877 (Thr877Ala). Cette
mutation est retrouvée fréquemment chez des patients (40 %)
traités par un anti-androgène (flutamide) au cours d’un blocage
androgénique complet. Elle a pour conséquence un changement de
spécificité du RA, le rendant activable par plusieurs hormones
stéroïdiennes (progestérone, œstradiol) mais surtout par des
anti-androgènes comme le 4-hydroxyflutamide (métabolite actif du
flutamide) [16]. Cette mutation est donc relativement fréquente
dans les CPHR.
Ce type de mutation au niveau du domaine de fixation au ligand
du RA pourrait expliquer le syndrome de retrait des
anti-androgènes. Ce phénomène est caractérisé par une chute
supérieure à 50 % du PSA, voire une amélioration des symptômes
des patients après l’arrêt du traitement par anti-androgène [17].
Dans une série de métastases osseuses, la mutation Thr877Ala est
retrouvée chez 5 patients sur 16 qui reçoivent un blocage
androgénique complet avec du flutamide [18]. Chez ces patients avec
ce type de mutation, le retrait du flutamide permet dans un premier
temps d’obtenir une régression, puis une reprise évolutive est
observée. Au niveau moléculaire, cela suggère que les
anti-androgènes agissent de façon agoniste sur les cellules
tumorales pour promouvoir leur croissance. Le retrait des
anti-androgènes est donc recommandé avant l’utilisation de
stratégies de traitement de deuxième ligne. D’autres mutations faux
sens ont été observées dans le LBD. La mutation Lys701His seule
diminue la capacité du RA à répondre à la DHT [19]. Cependant, elle
favorise la fixation de corticostéroïdes surrénaliens comme le
cortisol et la cortisone. Un double mutant Lys701His/Thr877Ala
existe également pour lequel le cortisol et la cortisone
fonctionnent comme des agonistes. Étant donné que ce double mutant
a une forte affinité pour le cortisol et la cortisone, un niveau
physiologique semble suffisant pour permettre la croissance
tumorale chez les patients ayant cette double mutation [19].
L’émergence de récepteurs mutants est donc un phénomène
relativement fréquent au cours de l’évolution des cancers de la
prostate traités par hormonothérapie. Elle suppose une instabilité
génétique particulièrement élevée qui pourrait être favorisée par
l’inactivation du gène de glutathion-S-transférase p1 rencontrée
précocement dans la quasi-totalité des cancers de la prostate [20]
et associée au dysfonctionnement de systèmes de réparation de
l’ADN, en particulier de la réparation des mésappariements de base
[21]. Dans ces conditions, il est clair que l’échappement hormonal
ne fait pas partie de l’histoire naturelle de la maladie mais
résulterait plutôt d’une pression sélective induite par
l’hormonothérapie.
Implication de co-facteurs
Les protéines co-régulatrices sont définies comme des protéines qui
interagissent avec les récepteurs nucléaires pour augmenter
(co-activateurs) ou diminuer (co-répresseurs) la transactivation du
récepteur sans altérer son expression basale [22]. Elles
interagissent au niveau du promoteur cible, facilitant ainsi la
fixation à l’ADN et le recrutement de facteurs de transcription.
Récemment, Gregory et al. [23] ont démontré la surexpression de
deux co-activateurs, TIF2 (transcriptional intermediary factor-2)
et SRC1 (steroid receptor co-activator-1), dans certains
échantillons de tumeurs prostatiques hormonorésistantes. Il
semblerait que la surexpression de ces co-activateurs facilite la
transactivation du RA en augmentant la réponse à des concentrations
résiduelles d’androgènes surrénaliens.
Les co-activateurs ARA70 et ARA55 sont également surexprimés
dans les CPHR par rapport aux cancers hormonosensibles [24]. À
partir de données expérimentales obtenues sur une lignée cellulaire
de cancer de la prostate (DU145), le groupe de Miyamoto [25]
démontre que certains anti-androgènes comme l’hydroxyflutamide, le
bicalutamide et l’acétate de cyprotérone exercent un effet agoniste
sur la transactivation du RA en favorisant, à travers le changement
de conformation tridimensionnelle du RA, le recrutement du
co-activateur ARA70. De plus, l’interruption des interactions
RA-ARA70 dans des cellules LNCaP provoque une diminution de
l’activité agoniste des anti-androgènes. L’interruption de
l’interaction de ARA55 avec le RA permet également d’inhiber
l’action agoniste de ces mêmes anti-androgènes [26].
Récemment, le rôle de Tip60, un autre co-activateur du RA, a été
étudié dans le développement du CPHR. Son expression a été évaluée
dans 10 cas d’hyperplasie bénigne de la prostate [27],
43 cas de cancer de prostate non traité et 15 cas de
CPHR. La majorité (87%) des CPHR présentent une accumulation
nucléaire de Tip60, contrairement à une distribution plus diffuse
dans les hyperplasies bénignes et les cancers non traités. De plus,
l’expression et l’accumulation nucléaire de Tip60 sont augmentées
sous privation androgénique dans le modèle de xénogreffes du cancer
de prostate CWR22 et les cellules LNCaP.
La surexpression de certains co-activateurs du RA semble donc
jouer un rôle dans la progression vers l’androgéno-indépendance.
Des analyses plus approfondies permettront de le confirmer et
probablement de compléter la liste des co-activateurs surexprimés
dans les CPHR.
Augmentation locale des androgènes
La modification des voies métaboliques des androgènes peut être un
mécanisme par lequel les cellules cancéreuses prostatiques peuvent
contourner la privation androgénique. En effet, les cellules
prostatiques peuvent augmenter la conversion de la testostérone en
DHT en augmentant l’activité 5α-réductase, ce qui a pour
conséquence de faciliter la signalisation du RA même en quantités
très faibles d’androgènes. Pour supporter cette hypothèse, il a été
constaté qu’après suppression androgénique, le taux de testostérone
diminue de 95 % mais que la concentration de DHT dans les
tissus prostatiques ne diminue que de 60 % [28].
Activation du RA indépendante du ligand (( figure 4 ))
Facteurs de croissance
Les facteurs de croissance et leurs récepteurs sont des molécules
multifonctionnelles qui jouent un rôle fondamental dans différentes
fonctions cellulaires comme la prolifération, la différenciation,
l’apoptose, l’adhérence ou la mobilité cellulaires. L’activation
indépendante du ligand du RA a été démontrée pour la première fois
dans des cellules DU145 traitées avec des facteurs de croissance
comme l’IGF1 (insulin-like growth factor-1), l’EGF (epidermal
growth factor) et le KGF (keratinocyte growth factor) [29]. Ces
facteurs de croissance stimulent la croissance de la prostate de
façon paracrine pour le KGF et autocrine et paracrine pour l’EGF et
l’IGF1. Ce sont des ligands de récepteurs tyrosine kinase qui
induisent ainsi des cascades de signalisation intracellulaires
complexes. L’utilisation du bicalutamide bloque l’activation du RA
par l’IGF1, le KGF et l’EGF [29]. Le LBD du RA est donc nécessaire
pour cette activation.
Une étude a montré que la progression vers
l’androgéno-indépendance de xénogreffes après castration est
associée à une augmentation majeure de l’expression du gène IGF1
dans le tissu néoplasique [30]. La fixation d’IGF1 sur son
récepteur, IGF1R, semble initier la voie PI3K/Akt. L’activation de
la PI3K génère du phosphatidyl-inositol-3,4,5-triphosphate qui, en
retour, va se fixer sur le domaine sérine/thréonine de Akt. Un
changement de conformation de Akt est induit et il permet aux
résidus Thr308 et Ser473 d’être phosphorylés par des kinases en
amont. La kinase Akt phosphoryle directement le RA ainsi que
différentes protéines ayant des rôles importants dans la survie
cellulaire : Bad, procaspase 9 et le facteur de
transcription NFκB. Ce dernier est séquestré dans le cytoplasme par
des protéines IκB. Akt, en activant leur phosphorylation, va
promouvoir leur ubiquitination et leur dégradation. Le NFκB ainsi
libéré va pouvoir exercer son action au niveau nucléaire, qui
consiste à activer des gènes cibles comme les membres de la famille
Bcl2 anti-apoptotique et des inhibiteurs de caspases cIAP1 et
c-IAP2 [31]. La phosphatase PTEN, capable de déphosphoryler les
phospho-inositides (régulateurs négatifs de la voie PI3K), est
fréquemment inactivée dans les cancers de la prostate [32]. Dans ce
cas, il y a alors une quantité plus élevée de
phosphatidyl-inositol-3′4′5′ - phosphate et donc une activation
constitutive de la voie de survie PI3K/Akt. La perte de fonction de
PTEN peut donc faciliter l’activation du RA et la progression vers
l’androgéno-indépendance.
Les interactions ligand-récepteur IGF1/IGF1R sont modulées par
une famille avec une haute affinité pour IGF1 : les IGFBP
(IGF-binding proteins) [33]. Ces IGFBP sont synthétisées localement
dans beaucoup de tissus pour inhiber ou augmenter l’action d’IGF1.
L’expression de différentes IGFBP de cellules prostatiques normales
change après castration ou traitement anti-androgénique [34].
Bubendorf et al. [35] ont démontré par une analyse par microarray
une forte expression d’IGFBP2 dans 100 % des tumeurs
hormonorésistantes, 36 % des tumeurs primaires mais pas dans
les tissus prostatiques sains. Une autre étude a recherché
l’expression d’IGFBP2 après suppression androgénique et durant la
progression vers l’androgéno-indépendance [36]. Ses résultats
relient le niveau élevé d’IGFBP2 avec le phénotype hormonorésistant
et indiquent que l’inhibition de la sur-régulation d’IGFBP2 après
suppression androgénique peut limiter la croissance
androgéno-indépendante. L’augmentation de l’expression d’IGFBP2
après suppression androgénique semble constituer une réponse
adaptée qui potentialise la survie et la mitogénicité médié par
IGF1. Les cellules tumorales prostatiques au niveau des métastases
osseuses initient localement le système urokinase/plasmine qui
dégrade l’IGFBP3 et relargue une grande quantité d’IGF1. En effet,
l’activité protéasique de uPA (urokinase type plasminogen
activator) contribue à la dégradation de la matrice extracellulaire
qui accompagne l’établissement des métastases par la réaction
ostéocondensante des ostéoblastes. uPA, avec sa chaîne β, convertit
le plasminogène en plasmine, une sérine protéase capable d’activer
une cascade protéolytique qui va dégrader entre autres IGFBP3 [31].
La quantité d’IGF1 active est donc augmentée. Il semble donc
vraisemblable que l’augmentation d’IGF1 est un mécanisme qui permet
aux cellules prostatiques cancéreuses de proliférer dans un
environnement déficient en androgènes mais aussi de stimuler leur
survie par son action anti-apoptotique.
HER2/neu
HER2 (human epidermal growth factor receptor)/neu ou ErbB2 est un
récepteur tyrosine kinase ayant des homologies avec des membres de
la famille des récepteurs à l’EGF. Contrairement aux autres membres
de la famille, HER2/neu a une activité tyrosine kinase intrinsèque
qui active le signal de transduction en l’absence du ligand. Son
expression chez trois catégories de patients présentant un cancer
de la prostate a été étudiée : jamais exposés à
l’hormonothérapie, exposés et sensibles, exposés et résistants. Ces
trois catégories représentent les différents stades de l’évolution
vers l’androgéno-indépendance. Une augmentation progressive de
l’expression de HER2/neu du premier au troisième stade a été
observée. Ces résultats sont confirmés par une autre étude qui a
relevé que HER2/neu est surexprimé chez 25 % des patients
ayant un cancer prostatique non traité, 59 % des patients
traités par hormonothérapie et 78 % des patients en
hormonorésistance [38]. De plus, une surexpression de HER2/neu dans
des cellules LNCaP androgénodépendantes entraîne la progression
vers l’androgéno-indépendance chez des animaux castrés [39]. Ainsi,
une surexpression de HER2/neu serait impliquée dans l’activation du
RA et dans l’induction de la croissance des CPHR par deux
mécanismes relativement élucidés. Les homodimères de HER2/neu
activent constitutivement la voie PI3K-Akt sans stimulation
extracellulaire [40]. En conséquence, Akt se fixe spécifiquement
sur le RA et phosphoryle les sérines 213 et 791, la
transcription des gènes dépendant du RA étant ainsi induite. Une
autre voie d’activation du RA par HER2/neu pourrait mettre en jeu
une phosphorylation de la sérine 515 dans la partie
N-terminale du RA par une MAP (mitogen-activated protein) kinase en
impliquant également l’interaction de co-activateurs comme ARA70
[41].
Cytokines
L’IL6 (interleukine 6) est une cytokine multifonctionnelle
identifiée à l’origine comme une protéine capable de stimuler la
production d’anticorps par les plasmocytes. Elle joue également un
rôle important dans la régulation de l’hématopoïèse,
l’inflammation, le métabolisme osseux et le développement neuronal.
Une grande variété de tumeurs solides produit de l’IL6 in vivo et
in vitro de manière constitutive et les divers effets biologiques
et pathologiques de l’IL6 pourraient être cliniquement importants.
Dans la prostate, l’IL6 est exprimée dans les cellules basales des
tissus prostatiques sains et dans les cellules tumorales [42]. Son
récepteur (IL6R) est exprimé dans les cellules basales et les
cellules sécrétrices des tissus sains. L’expression de ce récepteur
est rarement perdue dans les tissus cancéreux. Par ailleurs, le
taux sérique d’IL6 est élevé chez les patients en hormonorésistance
[43]. Une étude récente a montré que l’élévation de plus de
7 pg/ml est un facteur de mauvais pronostic du cancer de la
prostate [44]. In vitro, l’IL6 active le RA indépendamment de la
fixation du ligand de manière synergique avec de faibles
concentrations d’un androgène synthétique, le méthyltriénolone
[45]. Dans les cellules LNCaP, Ueda et al. [46] ont démontré que
l’IL6 augmente la phosphorylation d’une MAPK qui active par
phosphorylation le domaine N-terminal du RA. De plus, une
interaction directe entre les acides aminés 234-558 du domaine
N-terminal du RA et STAT3 a été démontrée dans des cellules LNCaP
traitées par IL6. Il semblerait donc que l’IL6 active le domaine
N-terminal du RA humain par un mécanisme de transduction du signal
dépendant des voies de transduction MAPK et STAT3 indépendamment de
la fixation du ligand.
L’IL4 est une cytokine produite par les cellules T, les
mastocytes et les basophiles. Elle a des effets biologiques sur de
nombreuses cellules immunitaires et joue un rôle crucial dans la
régulation de l’inflammation et sur les tissus hématopoïétiques.
Elle exerce ses fonctions activatrices par phosphorylation de son
récepteur, IL4Rα. L’activation de IL4Rα provoque une
phosphorylation de nombreuses kinases associées au récepteur,
notamment les tyrosines kinases Jak1, Jak2 et Jak3 et les protéines
IRS1 et 2 (insulin receptor substrate) pour l’induction de la
transduction du signal [47]. Des études récentes ont montré que le
taux d’IL4 est significativement élevé dans les CPHR par rapport
aux cancers de prostate hormonosensibles [48]. Il est directement
corrélé à l’élévation du PSA. L’IL4 augmente l’expression du PSA
par l’activation du RA en impliquant le complexe Akt/PI3K pour
l’induction du signal dans des cellules prostatiques LNCaP mais le
mécanisme exact par lequel cette induction est possible et les
autres gènes régulés par l’induction du RA restent à déterminer
[48]. Bien que préliminaires, ces observations suggèrent un rôle
potentiel de l’IL4 dans la progression vers
l’hormonorésistance.
Mécanismes en partie indépendants du RA
À l’heure actuelle, la plupart des mécanismes moléculaires de
l’hormonorésistance identifiés portent sur le RA. Cependant,
d’autres mécanismes mis en jeu sont au moins en partie indépendants
du RA.
Hypothèse des cellules souches constitutionnellement
androgéno-indépendantes
Malgré un blocage androgénique, les cellules cancéreuses
prostatiques se multiplient sur un mode androgéno-indépendant par
les différents mécanismes énumérés précédemment. Isaacs [49]
explique l’échec de l’hormonothérapie par la présence d’une
population de cellules cancéreuses androgéno-indépendantes avant le
démarrage de l’hormonothérapie. D’après ce modèle, si des cellules
souches épithéliales prostatiques deviennent cancéreuses, les
événements suivants vont se produirent. Dans un premier temps, en
présence d’androgènes, la plupart des cellules de la progéniture
seront androgénodépendantes. Dans un deuxième temps, après blocage
androgénique, les cellules androgénodépendantes vont être éliminées
mais des cellules androgéno-indépendantes restées latentes vont
proliférer, provoquant ainsi l’échappement hormonal. Craft et al.
[50] ont obtenu des résultats qui appuient cette hypothèse. Ils ont
montré que le stade de l’androgéno-indépendance résulte de
l’expansion clonale de cellules androgéno-indépendantes présentes à
une fréquence de 1 pour 105-106 cellules
androgénodépendantes. Ils concluent que les tumeurs prostatiques
sont hétérogènes. Un traitement anti-androgénique va donc exercer
une pression sélective modifiant la fréquence de ces cellules et
conduisant à la croissance androgéno-indépendante.
Acquisition du phénotype neuroendocrine
Récemment, la différenciation neuroendocrine des cancers de la
prostate a reçu une attention particulière car les résultats de
plusieurs études lui attribueraient un rôle dans
l’hormonorésistance de ces cancers. Les cellules neuroendocrines
sont peu représentées dans la prostate normale mais peuvent
constituer 10 à 100 % des cellules tumorales dans
certains cancers prostatiques [51, 52]. Elles présentent une
morphologie hétérogène et sécrètent divers neuropeptides tels que
la calcitonine, la chromogranine A, la PH-RP (parathyroid
hormone-related protein), la bombésine ou la somatostatine. Des
études immunohistochimiques ont démontré que ces cellules sont plus
abondantes après privation androgénique. Cette possible association
entre la différenciation neuroendocrine et l’acquisition de
l’hormonorésistance après privation androgénique semble se
confirmer avec une étude récente de Hirano et al. [53]. Au cours de
cette étude, des échantillons de prostatectomie radicale ont été
comparés à des échantillons provenant d’autopsies de patients en
hormonorésistance, contrairement aux études plus anciennes pour
lesquelles la comparaison se faisait uniquement avec des
échantillons de patients en progression sous hormonothérapie. Les
cellules neuroendocrines semblent se présenter comme des cellules
de transit androgéno-indépendantes car elles ne possèdent pas de RA
[54], non prolifératives et non apoptotiques, provenant
probablement de la différenciation de cellules
androgénodépendantes. Ce processus dynamique bidirectionnel
semblerait donc largement dévié vers la différenciation
neuroendocrine après privation androgénique [55]. De plus, les
enzymes de dégradation des produits neuroendocrines sont diminuées,
favorisant ainsi l’action des peptides neuroendocrines sur la
prolifération, l’angiogenèse et l’invasivité des cellules
cancéreuses prostatiques. Enfin, différents neuropeptides stimulent
la prolifération de cancers de la prostate androgéno-indépendants
par la transactivation du RA via la protéine G [55]. Ils
sembleraient donc agir en synergie avec les facteurs de croissance
pour activer le RA indépendamment du ligand.
Gènes de résistance à l’apoptose
Une surexpression de la p53 associée à une altération du gène est
fréquente dans les CPHR [56]. La p53 est capable de réguler
négativement la transactivation induite par le RA du promoteur du
PSA. Il semblerait que cette inhibition s’exerce par interruption
de l’interaction du domaine C-terminal avec le domaine N-terminal
responsable de la dimérisation du RA [57]. De plus, la suppression
de l’activité de la p53 dans les cellules LNCaP provoque une
augmentation de la sécrétion de PSA d’un facteur 4 à 5 [58].
La p53 pourrait donc être considérée comme un co-répresseur du RA.
L’inactivation de la p53 dans les CPHR conduit à une instabilité
génétique pouvant permettre la croissance tumorale en l’absence
d’androgène.
La protéine anti-apoptotique Bcl2 est surexprimée dans 77 %
des CPHR et 32 % des tumeurs androgénosensibles [59]. Il est
probable qu’elle est impliquée dans le développement de
l’hormonorésistance. Le niveau de transcrits de Bcl2 augmente dans
la prostate de rat après castration [60]. Cette augmentation est
stoppée chez les rats castrés recevant de la testostérone. De plus,
le traitement par androgène de cellules LNCaP régule négativement
Bcl2 [61]. Ces deux études semblent démontrer que la surexpression
de Bcl2 dans les stades d’hormonorésistance est due à la perte de
l’effet inhibiteur des androgènes sur Bcl2. Il semblerait également
que l’augmentation de l’expression de Bcl2 est corrélée à des
concentrations élevées de p21 mais à des concentrations diminuées
de cycline D1 [62], ce qui peut être une conséquence d’une voie de
régulation dans laquelle Bcl2 en l’absence d’androgène régule
positivement l’expression de la protéine nucléaire p21 alors que
l’expression de la cycline D1 est supprimée.
Conclusion et implications thérapeutiques éventuelles
Dans un environnement de privation androgénique, les cellules
cancéreuses prostatiques développent des stratégies pour leur
croissance par amplification ou mutation du RA, augmentation de
l’expression de molécules co-activatrices ou de l’activité
5α-réductase et développent des voies d’activation du RA
indépendantes du ligand. Les tumeurs prostatiques semblent
hétérogènes car constituées de cellules androgénodépendantes et
androgéno-indépendantes latentes. Ces dernières semblent être
sélectionnées par le blocage androgénique. Les mécanismes
moléculaires intervenant dans le phénomène d’échappement hormonal
sont extrêmement complexes et étroitement liés entre eux. Le RA est
au centre de ces mécanismes qui ne sont que des moyens détournés
pour maintenir son activation malgré l’absence ou la très faible
quantité d’androgènes résiduels. Ces mécanismes demandent encore à
être étudiés pour être totalement élucidés. Il n’est pas impossible
que la poursuite des investigations augmente cette liste non
exhaustive. Chacun de ces mécanismes mis en jeu est une voie
thérapeutique potentielle. Des applications thérapeutiques
pourraient ainsi être mises en place pour perdurer l’inactivation
du RA dans le temps, tenter d’éviter la sélection et l’émergence de
clones mutés et retarder ainsi l’évolution vers
l’hormonorésistance.
Quelques approches ont déjà été développées. Elles sont
illustrées par l’anticorps anti-HER2/neu (trastuzumab) en
monothérapie, testé en clinique mais sans bénéfice thérapeutique
évident [63]. Les essais cliniques sont désormais focalisés sur
l’addition de trastuzumab à des chimiothérapies conventionnelles.
Suite à l’observation que certaines mutations du RA peuvent être
stimulées par les œstrogènes, des inhibiteurs de l’aromatase de
troisième génération non stéroïdiens ont été testés dans des essais
de phase II, l’aromatase étant une enzyme nécessaire à la
conversion d’androgène en œstrogène. Mais ils ne semblent présenter
qu’une efficacité limitée [64, 65]. Enfin, l’amélioration de la
compréhension des cellules neuroendocrines laisse entrevoir la
possibilité de développer de nouvelles thérapeutiques fondées sur
des agonistes ou des antagonistes des neuropeptides de sécrétion.
L’évolution thérapeutique actuelle pour les CPHR est cependant
largement représentée par l’utilisation de nouvelles drogues de
chimiothérapie, notamment les taxanes [66, 67].
Remerciements
Nous tenons à remercier Sylvère Baron (Génétique des eucaryotes et
endocrinologie moléculaire, UMR 6547 CNRS, Clermont-Ferrand)
pour ses conseils avisés.
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