ARTICLE
Auteur(s) :, Stephane Serge Oga Agbaya1,
William Yavo2, Ebi Ignace Hervé Menan2,
M’boya Armelle Attey2, Luc Philippe
Kouadio1,3, Moussa Koné2,4,*
1Laboratoire d’hygiène de l’environnement et santé
publique, UFR des sciences pharmaceutiques et biologiques,
Université de Cocody, 01 BPV 34, Abidjan 01, Abidjan Côte
d’Ivoire
2Laboratoire de parasitologie et mycologie, UFR des
sciences pharmaceutiques et biologiques, Université de Cocody,
AbidjanCôte d’Ivoire <kmoussa@yahoo.fr>
<yavowilliam@yahoo.fr>
3Institut national d’hygiène publique, BPV 14, Abidjan
Côte d’Ivoire
4Laboratoire de parasitologie et mycologie, Institut
Pasteur, BP 490, Abidjan Côte d’Ivoire
*M. Koné.
Il a été souvent rapporté que les parasitoses intestinales
affectent plus fréquemment les enfants des milieux défavorisés
[1–5] et de nombreuses études de prévalence ont révélé les facteurs
socio-économiques associés aux helminthiases intestinales [6–9].
L’administration périodique d’une dose unique d’antihelminthique a
été également présentée comme un moyen de réduire la morbidité à
court terme avec un rapport coût/efficacité favorable [2] alors que
la prévention à long terme passe par l’hygiène [10].Les enquêtes
prospectives qui fournissent les données d’incidence et de risque
relatif sont les mieux indiquées pour explorer les relations de
causalité [11]. Cependant, très peu de travaux, en particulier en
Afrique, se sont intéressés à l’incidence d’infestation ou de
réinfestation [12].Cette étude préliminaire visait à explorer le
rôle de quelques facteurs socio-économiques dans la réinfestation
par les helminthes intestinaux au sein d’une population d’enfants
d’âge scolaire.
Matériel et méthode
Notre étude comporte une enquête de prévalence suivie d’une enquête
prospective de cohorte. Ces investigations ont été conduites dans
la population scolaire de la commune d’Agboville dans le Sud
forestier de la Côte d’Ivoire, de février à juin 2001. Était inclus
tout écolier d’âge inférieur ou égal à 15 ans, régulièrement
inscrit dans une école primaire. Étaient exclus, pour l’enquête de
prévalence, les écoliers qui avaient reçu un traitement
anthelminthique durant les quinze jours précédant l’enquête.
Les individus de l’échantillon ont été sélectionnés selon la
procédure de sondage en grappes à deux degrés. La taille de
l’échantillon a été déterminée pour une prévalence attendue de
36 % [8], une précision de 7 % et un effet de grappe égal
à 2. Nous avons ainsi procédé à un tirage au sort de
30 classes puis de 12 écoliers dans chaque classe.
Deux questionnaires ont servi à la collecte des données :
l’un administré aux écoliers par un enquêteur en vue de recueillir
les données sociodémographiques et scolaires, l’autre,
autoadministré, destiné aux parents pour les conditions
socio-économiques et les antécédents de déparasitage.
Trois séries de prélèvements ont été réalisés à trois moments
différents au cours de l’étude :
- – le premier a eu lieu lors du premier contact, en vue
de l’enquête de prévalence. Sur la base des résultats des examens,
les écoliers qui étaient infestés ont reçu un traitement spécifique
[13]. Les autres ont été systématiquement déparasités à
l’albendazole à la dose de 400 mg en prise unique ;
- – le deuxième prélèvement de selles est intervenu
15 jours après le traitement. La cohorte a été constituée à
partir de tous les écoliers dont les examens parasitologiques des
selles étaient négatifs à ce deuxième prélèvement (J 15). Les
sujets ont été répartis en exposés et non exposés, selon que le
résultat du premier examen parasitologique des selles était
respectivement positif et négatif ;
- – le troisième prélèvement a été réalisé dans le cadre
de l’enquête de cohorte, trois mois plus tard.
Pour chaque écolier, le scotch-test anal de Graham a été
effectué le matin avant toute toilette. Ensuite, les selles ont été
recueillies dans des boîtes de Pétri. Sur chaque prélèvement de
selles, nous avons réalisé un examen macroscopique, un examen
microscopique direct et une technique de concentration de Kato.
Les données ont été codifiées, puis saisies et analysées à
l’aide du logiciel Epi info version 6.04. Les proportions des
différentes modalités ont été estimées avec leur intervalle de
confiance à 95 % pour traduire la prévalence et l’incidence.
Le test du χ2 a servi à la comparaison des taux
d’incidence. Puis, le risque relatif et son intervalle de
confiance, et la fraction étiologique du risque pour les exposés
ont été estimés. Le seuil de signification statistique a été fixé à
5 % [14].
Résultats
L’étude a recruté 363 enfants dans 29 écoles primaires.
Leur âge moyen était de 9,9 ans avec un écart type de
2,4 ans. Le sex ratio était de 1,3.
Le pourcentage d’écoliers déparasités au moins une fois au cours
des trois dernières années augmente lorsque le revenu mensuel du
père augmente. Les différences observées sont statistiquement
significatives (tableau 1( Tableau 1 )).
Trois écoliers avaient reçu un traitement anthelminthique moins
de quinze jours avant l’enquête de prévalence. Les analyses de
prévalence ont donc concerné 360 écoliers. Parmi ceux-ci,
135 étaient porteurs d’helminthes, soit 37,5 % (IC à
95 % = 30,5-45,0). Les garçons étaient
significativement plus infestés que les filles (43,1 % vs
30,4 % ; p = 0,014). La prévalence
d’infestation chez les 68 écoliers dans l’intervalle d’âge 4-7
ans (27,9 %) a tendance à être plus faible que celles
observées chez les 195 de 8-11 ans (39,5 %) et les
97 de 12-15 ans (40,2 %) (différences statistiquement non
significatives).
Au deuxième examen, sur 360 écoliers examinés,
12 étaient porteurs d’helminthes : 348 enfants
étaient donc éligibles pour le troisième examen. Parmi ceux-ci,
336 étaient présents et 12 perdus de vue (3,5 %).
Trois mois après, 26 écoliers sur 336 étaient porteurs
d’helminthes intestinaux, soit un taux d’incidence trimestrielle
estimée à 7,7 % (IC à 95 % = 4,4–13,1). Le
risque de réinfestation (c’est-à-dire pour ceux qui étaient
porteurs d’helminthes au premier examen de contracter une
infestation avant le troisième examen) était trois fois celui des
non-porteurs (tableau 2( Tableau 2 )). La fraction du risque
attribuable au statut antérieur d’infesté était de 70,2 %.
Le tableau 3( Tableau 3 )
présente la répartition des écoliers infestés au premier examen et
de ceux qui ont été réinfestés au troisième examen selon l’espèce
parasitaire et quelques paramètres socio-économiques.
Les parasites les plus fréquemment observés au premier examen
étaient Necator americanus (15 %), Trichuris trichiura
(13,6 %) et Schistosoma mansoni (10 %). Treize écoliers
sur 17 ont été réinfestés par la même espèce parasitaire qui
colonisait leur intestin au premier examen. T. trichiura et S.
mansoni étaient les espèces les plus retrouvées chez ces
écoliers.
Tableau 1 Pratique du déparasitage selon le revenu
du père.Table 1. Anthelmintic consumption according to
father’s revenue.
|
Revenu mensuel (FCFA*)
|
Effectif
|
Déparasités
|
% (IC à 95 %)
|
|
Pas de revenu fixe
|
93
|
38
|
40,9 (27,0 – 56,2)
|
|
Moins de 37 000
|
63
|
31
|
49,2 (31,4 – 67,2)
|
|
[37 000 – 100 000[
|
81
|
50
|
61,7 (45,2 – 76,1)
|
|
[100 000 – 200 000[
|
59
|
42
|
71,2 ( 51,5 – 85,6)
|
|
200 000 et plus
|
49
|
39
|
79,6 (58,0 – 92,2)
|
|
P**
|
0,00002
|
*1 euro = 657,957 FCFA ;
1 000 FCFA = 1,519856 euro.
**Test du χ2 à 4 ddl (degrés de
liberté) ; α = 0,05.
Tableau 2 Incidence à trois mois des helminthiases
intestinales selon le statut infestés/non infestés au début de
l’étude.Table 2. Three-month rate of intestinal helminthiasis
according to infected or non-infected status at beginning of
study.
|
Groupes d’écoliers
|
Effectifs
|
Incidence absolue
|
Taux d’incidence (%)
|
Risque relatif (IC à 95 %)
|
|
Infestés au premier examen
|
121
|
17
|
14
|
3,4 (1,5-7,3)
|
|
Non infestés au premier examen
|
215
|
9
|
4,2
|
|
|
P*
|
|
< 0,002
|
|
|
*Test du χ2 à 1 ddl ddl (degré de
liberté) ; α = 0,05.
Tableau 3 Prévalence d’infestation (premier
examen) et incidence de réinfestation (troisième examen) selon
l’espèce parasitaire et quelques paramètres
socio-économiques.Table 3. Percentage of infested children
(first exam) and rate of those re-infested (third exam) according
to parasite species and socio-economic parameters.
|
Espèce parasitaire et paramètres socio-économiques
|
1er examen
|
3e examen
|
|
Nombre d’écoliers
|
Prévalence d’infestés (%)
|
Écoliers infestés
|
Incidence de réinfestés (%)
|
|
Espèce parasitaire
|
|
T. trichiura
|
360
|
13,6
|
43
|
16,3
|
|
S. mansoni
|
360
|
10,0
|
32
|
12,5
|
|
E. vermicularis
|
360
|
6,9
|
22
|
4,5
|
|
N. americanus
|
360
|
15,0
|
47
|
2,1
|
|
A. lumbricoides
|
360
|
5,6
|
16
|
0
|
|
S. stercoralis
|
360
|
0,3
|
1
|
0
|
|
Revenu mensuel du père (FCFA*)
|
|
Pas de revenu fixe
|
92
|
46,7
|
40
|
12,5
|
|
Moins de 37 000
|
63
|
47,6
|
28
|
14,5
|
|
[37 000 – 100 000]
|
81
|
38,3
|
26
|
15,4
|
|
[100 000 – 200 000]
|
58
|
29,3
|
16
|
6,3
|
|
200 000 et plus
|
48
|
14,6
|
5
|
0,0
|
|
Type de logement
|
|
Villa/appartement
|
165
|
27,3
|
43
|
14,0
|
|
Cour commune
|
166
|
44
|
66
|
15,2
|
|
Taudis
|
29
|
58,6
|
12
|
8,3
|
|
Mode d’approvisionnement en eau
|
|
Eau d’adduction
|
108
|
31,5
|
29
|
13,8
|
|
Puits
|
174
|
42,5
|
67
|
10,4
|
|
Eau d’adduction + puits
|
46
|
23,9
|
10
|
30
|
|
Mode d’évacuation des excréta
|
|
WC avec chasse
|
85
|
21,2
|
15
|
13,3
|
|
WC sans chasse
|
96
|
44,8
|
39
|
10,3
|
|
Latrines
|
116
|
38,8
|
41
|
14,6
|
|
Dehors dans la nature
|
50
|
52,0
|
23
|
17,4
|
*1 euro = 657,957 FCFA ;
1 000 FCFA = 1,519856 euro.
Discussion
Les helminthiases intestinales forment un ensemble de maladies
parasitaires endémiques dans les pays en développement, dont la
Côte d’Ivoire [2, 7–8, 15]. Cela est corroboré dans la présente
étude où la prévalence de ces parasitoses était d’un niveau
correspondant à celle rapportée à Abidjan en 1995 [8].
Des contraintes logistiques ne nous ont pas permis de réaliser
la technique de Baermann, spécifique à la recherche de
Strongyloïdes stercoralis. Néanmoins, les première et troisième
places occupées par les autres helminthes à transmission
transcutanée (N. americanus et S. mansoni) témoignent d’un défaut
d’assainissement du milieu et d’un contact non protégé avec ce
milieu.
Par ailleurs, les parasites les plus rencontrés dans notre
échantillon étaient tous hématophages (ankylostomes,
trichocéphales, schistosomes). Ce profil comporte un risque
d’anémie par carence en fer pouvant influer négativement sur les
résultats scolaires et la croissance des enfants [3–5, 16].
À l’instar de la nôtre, il ressort constamment des études que
les filles sont statistiquement moins parasitées que les garçons
[8, 17].
Notre étude ayant pour objet d’analyser les relations entre
facteurs socio-économiques et réinfestation aux helminthiases
intestinales, il nous a paru opportun de regrouper toutes ces
parasitoses afin d’insister davantage sur les paramètres pouvant
déterminer leur survenue.
Le suivi prospectif de trois mois a mis en évidence une
incidence globale relativement élevée, témoin d’une transmission
intense des helminthiases intestinales dans la population des
enfants. Ce haut niveau de transmission permettrait de retrouver
les valeurs de prévalence d’avant traitement seulement six mois
après traitement [12].
Un autre caractère de la dynamique de transmission des
helminthiases intestinales est le risque élevé de réinfestation.
Les cas prévalents d’helminthiases intestinales dans cette région
seraient donc constitués à peu près par les mêmes enfants [18].
Les valeurs de la prévalence d’infestés et de l’incidence de
réinfestés en fonction des paramètres socio-économiques étudiés ont
révélé quelques discordances.
En effet, la prévalence des helminthiases intestinales diminue
quand le revenu mensuel du père augmente. De même, sont moins
parasités les enfants vivant dans un logement confortable
(villa/appartement) où ils bénéficient de commodités telles que
l’adduction d’eau potable et l’évacuation des excréta par un
système humide de type water closet (WC) avec chasse d’eau. Ces
observations attestent des relations déjà évoquées entre
helminthiases intestinales et niveau socio-économique [1, 6–9].
Cependant l’incidence de réinfestés n’indique pas la même
tendance. Les effectifs observés étaient faibles parce que n’ont
été retenus à ce stade de l’analyse que les écoliers qui étaient
déjà infestés au premier examen. Cela peut faire craindre une
instabilité des pourcentages [14]. Toutefois, il ressort par
rapport au revenu mensuel du père que deux groupes se distinguent
par leurs valeurs d’incidence : les enfants dont le revenu
mensuel du père est inférieur à 100 000 FCFA1 et ceux dont ce revenu est supérieur ou
égal à 100 000 FCFA. La tranche intermédiaire de
37 000 à 100 000, qui se dégageait nettement pour ce
qui était de la prévalence, aurait à peu près les mêmes valeurs
d’incidence que les tranches inférieures. Par ailleurs, le logement
de type villa ou appartement rejoint le type cour commune.
L’approvisionnement en eau de puits correspondrait à une incidence
proche de l’adduction d’eau potable. Les différentes modalités
d’évacuation des excréta étaient associées à des valeurs
d’incidence de réinfestés plus ou moins proches. Ces observations
nous amènent à suggérer que les relations entre helminthiases
intestinales et niveau socio-économique ne seraient pas aussi
linéaires que l’on avait pensé [1, 19].
Cette suggestion trouve une explication dans le fait que la
pratique du déparasitage est positivement associée au revenu
mensuel du père. Le déparasitage plus fréquent des enfants vivant
dans des conditions socio-économiques favorables pourrait expliquer
la faible prévalence des helminthiases intestinales chez ces
enfants [2, 12, 20]. Cette pratique ne pouvait pas influencer
l’incidence dans les conditions où nous l’avons déterminée. Tous
les enfants ont été systématiquement déparasités et les parents le
savaient.
Les parasites les plus retrouvés chez les écoliers réinfestés
étaient T. trichiura, à transmission féco-orale et S. mansoni à
transmission transcutanée. En ce qui concerne ce dernier helminthe,
la durée et l’inconstance de la migration des œufs des capillaires
vers la lumière intestinale font que l’incidence pourrait être un
peu surestimée avec les écoliers infestés qui n’émettaient pas
encore d’œufs dans leurs selles [21]. Mais l’intérêt de cette étude
était de voir dans quelle mesure un enfant infesté pourrait à
nouveau souffrir d’une helminthiase intestinale dans un court laps
de temps. Ainsi, la mesure ci-dessus de l’incidence permet
d’apprécier l’occurrence de l’infestation schistosomiale. Le
trichocéphale venait en tête en raison de sa fréquence relativement
élevée et de son cycle simple et court [21], ce qui permet de le
retrouver constamment le premier après une cure anthelminthique
[20, 22].
Conclusion
Au regard de ce qui précède, il convient d’admettre que d’autres
facteurs pourraient jouer un rôle déterminant dans la survenue des
helminthiases intestinales. Il s’agirait alors, d’une part du
réseau hydrographique et des facteurs édaphiques dans
l’environnement résidentiel et scolaire et, d’autre part, de
l’observance des règles d’hygiène.
Il apparaît donc qu’une frange de la population subit les effets
d’un déficit chronique d’hygiène, soit du fait de son milieu de
vie, soit du fait de son comportement. Des auteurs ont proposé une
chimiothérapie systématique tous les quatre mois pour réduire la
morbidité [2, 12]. Toutefois cette approche devrait être soutenue
par une action sur l’environnement et l’éducation sanitaire de la
population.
Remerciements
Tous nos remerciements vont au personnel du laboratoire de
parasitologie de l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, antenne
d’Abidjan-Cocody, et à la direction régionale de l’éducation
nationale d’Agboville.
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