Les forêts fournissent une diversité de produits forestiers non
ligneux : plantes médicinales, fruits, feuilles-légumes, etc.
[1] qui contribuent à l’économie des ménages, au renforcement de la
sécurité alimentaire et à la conservation de la diversité
biologique des ressources forestières [2]. Pentadesma
butyracea, arbre de la famille des Clusiacées, a un fût
cylindrique, droit sans contrefort et d’une hauteur moyenne de
20 m. Son aire de distribution s’étend de la Sierra Leone au
Cameroun. P. butyracea, espèce des galeries forestières et
des berges des cours d’eau au Bénin, porte des amandes oléagineuses
dont on tire un beurre comestible semblable à celui du karité
(Vitellaria paradoxa) [3-5]. Par ailleurs, son bois possède
de bonnes propriétés mécaniques [6].
Le présent travail expose les résultats préliminaires d’un
programme de recherche conduit au Laboratoire d’écologie appliquée
de la faculté des sciences agronomiques de l’université
d’Abomey-Calavi (Bénin). Il évalue l’importance socio-économique et
la pérennité du Pentadesma butyracea dans la région de
Bassila.
Le travail s’est effectué dans la région de Bassila située entre
8° 30’ et 9° 30’ de latitude Nord et entre 1° 00’ et
2° 30’ de longitude Est (figure 1).
La végétation comprend des forêts galeries, des forêts denses
sèches, des forêts claires, des savanes et des plantations de teck
(Tectona grandis) et d’anacardiers (Anacardium
occidentale).
La population de la région (46 500 habitants) est
essentiellement rurale avec une densité moyenne de
9,5 habitants/km2 et plusieurs groupes ethniques
(Anii, Nagot, Peulh, Kotokoli, Otamari, Lokpa, etc.).
L’activité principale est l’agriculture (80 % de la
population) et secondairement l’élevage, l’exploitation des
produits forestiers ligneux et non ligneux et la
commercialisation.
Des entretiens semi-structurés, réalisés à l’aide d’un guide
d’entretien, ont porté sur l’exploitation des amandes de
Pentadesma butyracea, leur transformation en beurre, la
commercialisation des amandes et du beurre, les diverses
utilisations de Pentadesma butyracea, la comparaison entre
le Pentadesma et le karité, la pérennité de la
ressource.
Au total, 25 personnes ont été interrogées sur le ramassage,
15 sur la transformation et 32 sur les différentes utilisations de
Pentadesma ; s’y ajoutent trois groupements de
femmes : deux groupements de pépiniéristes dans les villages
de Pénélan et Nagayilé et un groupement de transformatrices à
Bassila centre.
L’étude de la pérennité de la production du Pentadesma a
été faite à partir de la répartition intergénérationnelle de la
ressource, expérimentée par le Cifor (Centre de recherche
internationale en foresterie) : on demande à chaque
interlocuteur (12 au total) de diviser un tas de 100 graines
de maïs en trois tas (les grand-parents, les expérimentateurs et
les petits-fils) selon son avis sur la disponibilité des produits
du Pentadesma butyracea d’une génération à l’autre. Les
paramètres statistiques des différents schémas de répartition ont
été calculés et l’ensemble des justifications a ensuite été
synthétisé en explications et solutions.
C’est une espèce importante pour les populations de la région de
Bassila. Chaque ethnie lui donne un nom vernaculaire différent
(tableau 1).
| Ethnies (Langues) |
Appellations de
l’arbre |
Appellations du
beurre |
| Anii |
Êwonronmê |
Êwonronmisi |
| Nagot |
Kpangnan |
Ohi kpangnan |
| Kotokoli |
Akpoto |
Nèba akpoto |
| Peulh |
Akpoto |
Nèba akpoto |
| Otamari |
Yêkotchépouo |
Bèkoua yêkotchépoua |
Ramassage des amandes
Le ramassage des amandes de Pentadesma dans la région de
Bassila est essentiellement fait par les femmes, d’avril à juin,
dans les galeries forestières (forêts classées de l’État et domaine
non classé). Les fruits sont rassemblés sous les arbres, recouverts
pour accélérer la décomposition et faciliter l’extraction des
amandes (27 ± 14 kg d’amandes par personne et par
saison).
Les récolteuses racontent : « Il n’y a pas beaucoup
d’arbres et nous sommes nombreuses à aller ramasser les amandes. Si
tu ne te lèves pas très tôt, tu n’as rien. »
Les amandes collectées sont soit transformées, soit vendues ;
elles peuvent être conservées pendant 3 ans à l’abri de
l’humidité.
Transformation des amandes en beurre
Les amandes sont transformées en beurre surtout par les femmes
Peulh : elles sont séchées, concassées au mortier avant d’être
écrasées au moulin ou à la meule. Le produit obtenu après
l’écrasement est battu en ajoutant périodiquement de l’eau tiède.
Le beurre qui surnage est chauffé pour obtenir une séparation de
l’huile surnageante et des tourteaux. On refroidit en tournant
l’huile pour obtenir le beurre. Dans un deuxième procédé, on
mélange le produit issu de l’écrasement avec de l’eau et on porte à
ébullition continue jusqu’à évaporation complète de l’eau et
séparation complète de l’huile et des tourteaux. L’huile
surnageante est tournée jusqu’à refroidissement pour l’obtention du
beurre.
Utilisations du beurre
Utilisé essentiellement dans l’alimentation, le beurre est
autoconsommé ou vendu ; il peut être conservé pendant 1 à
3 ans. C’est un substitut du beurre de karité, lorsque les
noix de karité se font rares ou lorsqu’il est interdit de le
consommer.
Le beurre de Pentadesma est également utilisé pour le
massage, dans la pharmacopée (maux de côtes, toux chez les enfants,
etc.), sous forme de produit cosmétique pour les cheveux et la peau
ou, encore, dans la fabrication du savon (« avec le beurre de
Pentadesma, on a un bon savon qui mousse bien ») mais
il pourrait provoquer des démangeaisons.
Commercialisation des amandes et du beurre
• Les amandes sont surtout vendues par les femmes Anii, Nagot,
et rarement par les Peulh : les femmes Peulh passent à
domicile ou au marché villageois et achètent les amandes à
50-100 FCFA/kg.
• Le beurre du Pentadesma est commercialisé de la même
manière par les femmes Peulh. Il est acheté par les femmes de
toutes ethnies au prix de 15 FCFA/50 g
(300 FCFA/kg).
Le circuit général montre que la filière des amandes est localisée
alors que celle du beurre a une ampleur sous-régionale (figure 2). Le beurre
du Pentadesma est exporté en dehors de la région de Bassila,
vers la circonscription urbaine de Djougou et aussi au Togo, pays
voisin.
Autres usages du Pentadesma butyracea
Entre autres usages de P. butyracea, ses feuilles
seraient de bons légumes lactogènes pour les nourrices. Le lait
serait plus digeste et conférerait une bonne dentition à l’enfant.
L’infusion d’écorces soulagerait de la fièvre lorsqu’on se lave
avec cette préparation. Les écorces et les fleurs sont aussi
utilisées pour laver les calebasses. L’infusion des racines est
utilisée pour laver les enfants lors du sevrage. Enfin, le
Pentadesma fournit des planches, de la charpente et du bois
de feu.
Pérennité de Pentadesma butyracea
La répartition intergénérationnelle indique que la prochaine
génération n’aura plus que 18 % de la ressource contre
37 % actuellement (tableau 2),
en raison de la croissance démographique, de l’économie de marché
(« les ancêtres utilisaient la ressource uniquement pour
l’autoconsommation ; aujourd’hui, elle est vendue sous toutes
les formes et, si rien n’est fait, les petits-enfants n’auront plus
de produit du Pentadesma »), du défrichement pour les
cultures (riz, maïs, etc.), des feux de brousse qui détruisent la
régénération et aussi du sciage du bois pour l’ébénisterie et la
construction.
Tableau 2. Moyennes (%) de la
répartition intergénérationnelle de la ressource Pentadesma
butyracea.
Table 2. Estimation of the availability (%) of
Pentadesma butyraceathrough generations.
| Génération
précédente |
Génération
actuelle |
Prochaine
génération |
| 45 ±16 |
37 ±16 |
18 ±5 |
Les personnes interrogées proposent de protéger les galeries
contre les feux et les défrichements, de réaliser des plantations,
d’améliorer la technique de transformation et d’organiser la
filière Pentadesma à l’instar de celle du karité. Deux
groupements de femmes pépiniéristes (Pénélan et Nagayilé) ont pris
à cœur le problème de la plantation de Pentadesma
butyracea.
Discussion
Le beurre est le principal produit de Pentadesma
butyracea. Il est extrait des amandes, elles-mêmes extraites
des fruits. Il faut noter que les amandes fraîches sont consommées
comme les « noix » de cola [3]. Afzelius (1794) cité par
Baumer [7] écrit qu’on les a longtemps frauduleusement mélangées
aux noix de cola en Sierra Leone.
Selon nos enquêtes, le ramassage des amandes a lieu entre avril et
juin. Mais Houngbédji [5] distingue deux périodes de
ramassage : d’avril à mai et d’octobre à décembre. Les deux
observations trouvent leur justification et un compromis chez
Baumer [7] qui affirme que la fructification a lieu entre janvier
et octobre, suivant les régions, mais probablement aussi en
fonction de variétés non encore isolées. La période avril-mai reste
donc une période certaine de ramassage des amandes du
Pentadesma dans la région de Bassila.
Les amandes ramassées sont transformées en beurre. La méthode
d’extraction traditionnelle n’aboutit qu’à un taux d’extraction de
25 % [5] ; elle est identique à celle des noix de karité
[2, 6]. Dans la région de Bassila, cette activité est surtout celle
des femmes Peulh. Dans certains pays, contrairement au
Pentadesma, le karité connaît une extraction industrielle
qui permet un rendement supérieur et l’obtention d’une graisse
végétale de meilleure qualité (Maydell, 1983 cité par [7]).
Le beurre du Pentadesma contient 50 % de matière
grasse, du même ordre de grandeur que les beurres de karité
(52 %) et de cacao (53 %) [3]. Il est très utilisé par
les femmes pour la cuisson des aliments car il n’a pas l’odeur
caractéristique du beurre de karité. Le ramassage des amandes a
lieu un ou deux mois avant celui des noix de karité, à une période
pendant laquelle les stocks de noix sont épuisés. En 1794, Afzelius
écrivait déjà que les graines contiennent « une substance
oléagineuse que les indigènes extraient et utilisent avec le riz ou
d’autres aliments » [7].
Le beurre de Pentadesma est d’une grande importance pour
certaines catégories de personnes, notamment les nourrices, les
malades et les personnes âgées. Dans la région, les femmes Peulh ne
sont pas autorisées à consommer le beurre de karité après
l’accouchement jusqu’au moment où leurs enfants rampent ou
marchent, parce que cela pourrait affecter l’état de santé de
l’enfant [4]. Dans ce cas, le Pentadesma fournit un
substitut.
Certaines personnes, notamment de l’ethnie Anii, n’apprécient pas
le beurre de Pentadesma dans l’alimentation mais le
consomment lorsqu’ils achètent à manger chez les
restauratrices.
Le beurre du Pentadesma est également utilisé dans les
cosmétiques, la savonnerie locale et le massage. Par ailleurs, les
extraits de feuilles et d’écorces du Pentadesma ont une
action biologique du type pesticide, d’après un test réalisé sur
les crevettes saumures [8].
Les produits forestiers non ligneux ont eux aussi un rôle
important en tant que sources de revenu [5]. Des millions de ruraux
dépendent étroitement de l’argent que rapportent la cueillette, la
transformation et la vente de ces produits forestiers. Dans le cas
des pauvres et des femmes, c’est souvent l’une des seules sources
de revenus monétaires [9] : ainsi, au nord-est du Bénin, la
cueillette, la transformation et la vente des noix de palmier
babassou représentent 25 % du revenu des femmes [9].
La pérennité de l’espèce implique que la population locale ne
dégrade pas irrémédiablement cette ressource naturelle mais qu’elle
l’entretienne, voire l’améliore [10]. La diminution du potentiel de
Pentadesma résulte du transfert d’un produit de subsistance
en une marchandise commerciale [4].
Dans le cadre de la « durabilité » [10], les populations
locales de Bassila préconisent de préserver l’espèce lors des
défrichements, de lutter contre les feux dans les galeries
forestières, de limiter le sciage, de réaliser des plantations,
etc. Le potentiel de régénération de Pentadesma est élevé,
de sorte qu’une protection et un entretien adéquats pourraient
permettre le maintien du potentiel actuel, voire son amélioration.
Mais ces différentes actions n’aboutiront que si le
Pentadesma est valorisé par des mesures d’accompagnement
telles que la culture de l’espèce, l’amélioration de la technique
de transformation et l’organisation de la filière à l’instar de
celles du karité et de l’anacardier. Il s’agit de développer une
foresterie communautaire reposant sur le Pentadesma.
Dans la région de Bassila, le travail des produits forestiers non
ligneux occupe 81 % des femmes. Celles-ci sont conscientes des
valeurs d’usage de Pentadesma et on note des essais de
conduite en pépinière de plants de Pentadesma. Les femmes
constituent par conséquent un groupe cible qui cherche à valoriser
cette espèce et à développer une foresterie communautaire.
Cependant, traditionnellement, l’homme a la primauté sur la femme
en matière de gestion du terroir. Il est, par exemple, pratiquement
impossible à une femme Peulh de mener une action quelconque sans le
consentement de son mari. À cela il faudra ajouter la prédominance
de la religion musulmane au sein de laquelle les pouvoirs de la
femme sont limités. La foresterie communautaire et la valorisation
du Pentadesma devront absolument tenir compte des hommes.
Les travaux à entreprendre comportent notamment le reboisement des
berges de cours d’eau avec le Pentadesma et l’amélioration
des techniques de transformation des amandes (moulin spécial,
presse). L’évaluation du potentiel des peuplements de
Pentadesma butyracea est à réaliser sur le plan national
comme l’est également la protection de la régénération des arbres
et des tiges d’avenir.
Conclusion
Pentadesma butyracea est une espèce à buts multiples qui
a une grande importance socio-culturelle et économique pour les
populations, en particulier féminines, du centre du Bénin mais,
dans les conditions actuelles, sa pérennité semble compromise. La
valorisation et le développement d’une foresterie communautaire
s’avèrent nécessaires. Cependant, plusieurs aspects du
fonctionnement biologique de cette espèce restent à étudier pour
mieux réussir sa valorisation et garantir sa pérennité.
Il convient aussi de mieux faire connaître le Pentadesma
auprès des décideurs politiques car, sans volonté politique, sa
pérennité n’est pas assurée n
Références
1. Tabuna H. Marché des produits forestiers non
ligneux de l’Afrique Centrale en France et en Belgique. Cifor
Occasional paper (Jakarta, Indonésie) 1999 ; 19 :
1-5.
2. Vantomme P. FAO : Activités relatives aux
produits forestiers non ligneux. OIBT, Actualités des Forêts
Tropicales 1999 ; 7 : 2-3.
3. Adomako D. Fatty acid composition and
caracteristics of Pentadesma butyracea fat extracted from
Ghana seeds. Sci Food Agri 1977 ; 28 : 384-6.
4. Schreckenberg K. Forêts, champs, et
marchés : une étude des produits d’arbres indigènes des
savanes boisées de la région de Bassila au Bénin. Thèse de
doctorat, département de géographie ; École des études
orientales et africaines, Université de Londres, 1996 ;
137 p.
5. Houngbédji A. Étude phytotechnique, écologique
et des technologies endogènes de transformation du Pentadesma
butyracea, espèce des galeries forestières de la région de
Bassila. Mémoire du DEAT, LTAM, Sékou, Bénin, 1997 ;
59 p.
6. Rachman O, Balfas J. Sifat Penesinan jenis kayu
Jawa barat- Machining properties of wood species from west Java.
Penelitian Hasil Hutan 1987 ; 4 : 54-64.
7. Baumer M. Arbres, arbustes et arbrisseaux
nourriciers en Afrique Occidentale. Wageningen
(Pays-Bas) : CTA, 1995 ; 260 p.
8. Tuani GK, Cobbinah JR, Agbodaze PK. Bioactivity
of and phytochemical studies on extractives from some Ghanaian
plants. Journal of Forestry (Accra, Ghana) 1994 ;
1 : 44-8.
9. Food and Agriculture Organisation (FAO).
Foresterie et sécurité alimentaire. Rome (Italie) :
FAO, 1993 ; 134 p.
10. Gow DD. La foresterie, source de développement
durable : la dimension sociale. Unasylva 1992 ;
43 : 41-5.