ARTICLE
Auteur(s) : Suzanne Parizot1
1 CH Saint-Jean-de-Dieu, 290, route de Vienne,
69373 Lyon Cedex 08. E-mail : parizotrs@aol.com
Cet article se propose d’être l’une des pierres de l’édifice
réflexif collectif sur l’hospitalisation psychiatrique des patients
adultes, vaste débat actuellement indispensable pour orienter une
politique de soins cohérente. Il se focalisera seulement sur
quelques aspects cliniques actuels, choisis pour leur poids dans la
pratique clinique, et des décisions politiques qui leur sont
liées.
Pour situer ces propos qui sont cliniques, il faut en connaître
le contexte : mon expérience de psychiatre médecin chef, dans
un secteur du centre de Lyon, avec la mise à disposition de deux
praticiens faisant partie de notre équipe, sur le service d’urgence
d’un hôpital général situé dans notre aire sectorielle, au centre
de l’agglomération. Les qualités de cette situation en font un bon
poste d’observation pour voir nettement se dessiner les évolutions
du système de soins, mais aussi comportent des limitations rendant
mes propositions moins généralisables que je le souhaiterai.
L’hôpital fait aujourd’hui problème,
– à l’extérieur, à cause de son coût, qui nous est
reproché et qu’il nous faut défendre, non par principe ou habitude,
mais en fonction de son utilité réelle ;
– problèmes aussi à l’intérieur de la communauté
psychiatrique qui s’enlise dans une interminable saturation des
lits et la pratique très péjorative pour les patients,
conflictuelle pour les soignants, coûteuse financièrement, des
« dépannages » ou « subsistants ». Ce
dysfonctionnement de l’hospitalisation trahit, à mon avis, le
désaccord de notre communauté médicale sur les indications et les
pratiques d’hospitalisation. Ce désaccord, probablement
superficiel entre les cliniciens, est plus profond avec les
administratifs, et dû essentiellement au manque d’une redéfinition
collective et réfléchie des finalités actuelles de
l’hospitalisation des malades psychiques.
Nous sommes donc dans l’obligation de
« trouver-créer » un sens à ce que nous faisons dans nos
services. Mais les conditions actuelles pour une telle
réflexion sont difficiles ; nous somme bien ligotés, bien
assignés par la pensée opératoire, pris entre le PMSI et la
réunionnite qui alimente de pseudo-projets
« d’établissement » ou de « qualité ». Nous
sommes aussi pris dans un tourbillon de demandes exigeantes, voire
physiquement ou juridiquement menaçantes, avec des effectifs au
flux plus que tendu. Tout cela, débattu largement aux
États-Généraux de la psychiatrie (Montpellier, juin 2003), attaque
nos « appareils à penser » et interdit matériellement de
prendre des temps collectifs pour une vraie réflexion…
Quatre propositions issues de l’observation de l’évolution de
la problématique de l’hospitalisation
La psychiatrie est pluri-structurelle
Ces vingt dernières années, la psychiatrie a énormément changé.
De multiples structures de soin ont été créées et même « mises
en réseau » Pourtant, l’hôpital psychiatrique n’en finit pas
de vivre et d’exister, même si on peut aussi dire qu’il n’en finit
pas non plus de mourir.
Notre outil de soin sectoriel s’est compliqué par l’addition
de ces diverses structures et liaisons. Ici, comme ailleurs, la
complication entraîne la complexité. On ne peut comprendre alors
les phénomènes que liés entre eux et non comme une simple sommation
d’éléments juxtaposés, car chaque élément interagit avec les autres
et se redéfinit par et dans la totalité. Nous ne pouvons donc
plus penser l’hôpital isolément mais comme un maillon
spécifique dont les fonctions sont interdépendantes de la chaîne
complexe de soins divers qu’un pays moderne doit proposer aux
malades psychiques. Ses « missions » se sont modifiées
dans l’orchestre évolutif de toutes les structures. (On devrait
d’ailleurs abandonner l’appellation « alternatives à
l’hospitalisation ». Cette dénomination vient d’une époque
historique révolue, qui a permis leur création ; maintenant,
elle sert surtout de justification aux amputations des subsides de
la psychiatrie.).
L’hôpital est un lieu historique de contradictions
L’hôpital est en lui-même un lieu difficile, paradoxal, où
co-existent des demandes et des fonctions contradictoires.
Dans un premier travail, cité plus loin, nous avions résumé cela en
pointant la double polarité de l’hôpital : soigner et/ou
garder, changer et/ou immobiliser, ces verbes s’appliquant autant
aux phénomènes intrapsychiques qu’à l’action sur la réalité
externe.
L’hôpital psychiatrique est un miroir de la psychose et de ses
paradoxes
On ne peut non plus parler de l’hôpital psychiatrique, lieu
fondateur de la psychiatrie, sans s’arrêter sur une de ses
spécificités : il est façonné, historiquement et actuellement
toujours, par la problématique existentielle de ses patients les
plus fidèles, ceux qui sont dits schizophrènes. Un quart des
hospitalisés portent le diagnostic de schizophrénie et un quart de
la clientèle des schizophrènes soignés par la psychiatrie publique
est hospitalisé (d’après l’étude Inserm 93, sur 3 mois, et
portant sur 3 470 patients répertoriés comme
schizophrènes avec la CIM10).
En plus des qualités (défauts) de tous lieux institués,
l’hôpital psychiatrique est particulièrement, avec une sorte de
résistance, de persévérance, un centre de paradoxes et de défenses
contre ceux-ci. Y alternent donc richesse et désert relationnels,
multiples confusions et parfois perversions. On peut parler d’un
étayage mutuel entre ces lieux et les patients, dont la souffrance
réside dans l’incapacité à accepter, surmonter la
« paradoxalité » (Racamier).
Si nous sommes, comme je le pense, en faute collective de
non-évolution intelligente de cette partie de notre outil de
soin, c’est parce que nous sommes, nous aussi, pris dans ces
pensées paradoxales et paradoxantes. Plutôt que d’élaborer une
doctrine consensuelle sur la place de l’hospitalisation dans notre
pratique, qui permettrait d’envisager son évolution, nous optons
souvent pour la défense idéologique d’oppositions doctrinaires qui
apparaissent parfois comme des équivalents de défenses
délirantes.
L’hôpital dans le monde contemporain
Enfin, l’hôpital, comme la psychiatrie, sont immergés dans le
monde contemporain et reprenant la suite des arguments que j’avais
déjà esquissés pour un exposé à la Société de l’information
psychiatrique, à Fort-de-France en 1999, et en harmonie avec la
pensée développée à Montpellier par Jean-Claude Pénochet, nous ne
pouvons nous abstenir d’une réflexion plus large sur la société
contemporaine.
La post-modernité est caricaturée par l’imagerie de
l’individualisme forcené avec abandon de toutes valeurs. Mais,
ainsi que le démontre le sociologue François de Singly (qui préfère
l’appellation « deuxième modernité ») dans son livre
Les uns avec les autres, quand l’individualisme crée du
lien, il y a d’autres façons de voir notre société. Citons
l’analyse du Monde des Livres du 12 septembre :
« on peut aussi définir la modernité comme une volonté de
chacun d’assumer des appartenances multiples… des identités
plurielles, pluridimensionnelle… Chacun entend bien être plusieurs
en un et reconnu comme tel ; la difficulté vient de ce que les
institutions, elles, s’adressent à des individus
unidimensionnels : à l’école il n’y a que des élèves, à
l’hôpital que des malades ».
Tous ces aspects contribuent à empêcher une vision claire de
l’hospitalisation. Ils appellent à des clarifications, des
« simplifications », dont on aperçoit aussi les limites.
Devant la complexité de la vie, des problèmes, intellectuels,
affectifs ou moraux, les humains cherchent toujours à simplifier.
Découper la réalité permet d’un peu mieux l’appréhender et surtout
d’agir sur elle ou avec elle. Simplifier, analyser pour organiser
sont donc des obligations vitales, particulièrement pour penser et
réaliser un lourd système comme celui de l’hospitalisation mais,
très vite, ces « réductions pragmatiques » (comme J.-D.
Vincent le définit pour la recherche) risquent de caricaturer, de
laisser échapper la réalité et, ici, l’essence même du
projet : l’hôpital comme un outil de soins performant pour les
malades mentaux :
– Cinquante années de pratiques mondiales de
« désinstitutionnalisation », sous des bannières parfois
opposées (leur dénominateur commun reste cependant un désir
d’économie par suppressions d’institutions coûteuses) n’ont pas
diminué le nombre des malades mentaux et l’interrogation sur leurs
prises en charge. Ainsi, les idées et les pratiques
anti-psychiatriques, influentes dans les années 1970, ont montré
que la dissolution des murs, des structures, ne supprimait ni
maladies, ni malades et que ceux-ci ont parfois été mis en plus
grand danger vital… Les trois courants (italien, anglais,
américain) de cette « simplification » intellectuelle ont
espéré une suppression de la maladie mentale liée à celle des
asiles ; ils ont créé des erreurs riches d’intérêt pour ma
génération dont elles ont fait évoluer les pratiques ; mais,
directement appliquées, non transformées par la confrontation avec
d’autres idées, ces « anti-psychiatries » se sont avérées
des impasses aussi stériles que le déni psychotique. L’aliénation
sociale n’est pas un équivalent de l’aliénation mentale, même si
elles vont souvent de concert ; la folie n’est pas seulement
un voyage personnel dans l’imaginaire.
– Notre réflexion actuelle, collective (et française ?)
se veut plus « intelligente », épousant mieux les
réalités, intégrant diverses critiques et expériences et affirmant
l’intrication des symptômes et de l’organisation psychique,
l’intrication du psychisme individuel et du socius,
l’intrication de la maladie et de la santé mentales… mais elle nous
gêne par une complexité qui rend les systèmes organisationnels trop
divers, assez confus et souvent peu opérants.
Nous sommes ainsi la proie rêvée des simplifications
technocratiques, financières et, déjà maintenant, sous
l’emprise d’une dictature bureaucratique qui ne connaît ni les
malades, ni les savoirs mondiaux, ni la pratique des soins.
Nous, soignants, psychiatres publics, possédant les savoirs et
savoir-faire de la psychiatrie ambulatoire et hospitalière, devons
mettre en place un autre type de « simplification » qui
tienne compte des réalités cliniques :
– analyser ce qui se passe et ce qui est nécessaire au cas
par cas est une obligation de notre pratique quotidienne ;
– réfléchir aux régularités de ces situations dans nos
équipes, le mettre en mots, le conceptualiser sont une obligation
collégiale des leaders institutionnels ;
– proposer une organisation des soins en fonction de ces
réflexions est un devoir des médecins-chefs ;
– enfin, permettre cette organisation (sans lâcher le devoir
d’économie vis-à-vis de la société, mais sans empiéter sur ce qui
n’est pas de leur compétence) devrait être une obligation des
administrations.
Il est temps que notre collectivité scientifique engage des débats
pour de vrais projets d’organisation (efficaces et rentables) parce
que conçus dans l’expérience clinique et à partir des questions les
plus claires et les plus simples.
Se poser des questions sur l’utilité de l’hospitalisation
Les questions comme « à quoi ça sert ? »,
« comment ça marche ? » sont des restes
infantiles ; elles permettent d’en aborder une autre
« comment cela pourrait-il mieux fonctionner ? »
nécessaire base à nos réalisations professionnelles. Ces
« enfantillages » libèrent des débats idéologiques,
culturo-historiques et politico-financiers qui enfument (au sens de
rendre fumeux jusqu’à l’obscurité) certains problèmes comme celui
de l’hospitalisation psychiatrique.
En 1979 et 1980, j’ai co-rédigé avec Jean-Pierre Losson deux
articles publiés dans l’Information Psychiatrique2. C’était le résultat d’un gros travail
collectif de réflexion et d’analyse systématique des dossiers par
l’ensemble de l’équipe médico-psychologique du service et portant
précisément sur la question « à quoi sert l’hospitalisation à
l’hôpital psychiatrique ? ».
Ces travaux anciens, suivis d’autres, témoignent d’une époque où
de nombreux malades chroniques « résidaient » à l’hôpital
psychiatrique et où l’hôpital était le centre et parfois l’unique
structure de soin. S’ils ne sont plus directement transposables,
ils avaient cependant fait émerger plusieurs idées importantes,
dont je me sers encore aujourd’hui.
En 2003, je me suis attachée à faire réfléchir un groupe de
4 internes de mon établissement, presque de la même manière
que nous l’avions fait en 1978, et avec la même question. Malgré
leur petit nombre et leur cursus haché, cela pourra peut-être
aboutir à une publication. Leurs regards neufs m’ont déjà aidée à
dégager plus clairement les principales fonctionnalités de
l’hôpital 2003… (tableau 1).
Tableau 1. Fonctions de
l’hospitalisation psychiatrique
|
Contention |
|
Fonction éducative |
3 |
Éducation |
|
Fonction de centre de tri |
9 |
Bilan observation diagnostic |
|
Fonction « dépotoir » – exclusion |
9 |
Médiation des liens |
|
Fonction cathartique |
9 |
Rempart contre l’agressivité (auto et hétéro) |
La comparaison des lignes de force ainsi dégagées donne un petit
aperçu de la difficulté actuelle. L’évolution du contexte,
présentée dans la première partie, rend très difficile une analyse
centrée sur la seule question de l’utilité directe de
l’hospitalisation puisque celle-ci ne fonctionne plus comme un
isolat. Pour penser le problème, nous devons aujourd’hui ajouter
deux autres types de questions : « Quand est-ce
utile ? » et « Pour qui est-ce
utile ? »
Ces questions apparaissent donc très liées et concourent à
esquisser un schéma où l’on repère des fonctionnalités de
l’hôpital. Chaque fonctionnalité, sorte de service rendu, est
orientée soit vers la forme du soin mise en œuvre, soit vers la
délimitation d’une population, soit la délimitation d’un moment du
soin.
De telles études sur les diverses fonctions de l’hôpital (à
refaire et à valider par des groupes de cliniciens
« experts ») peuvent éclairer, en intra-hospitalier comme
dans les petites structures extra-hospitalières, comment nous
devrions introduire une certaine différenciation de
l’hospitalisation, considérant que certaines de ces fonctions
entravent le développement de telle autre ou ne requièrent pas tout
à fait le même cadre en locaux et en personnel. Cette
différenciation de l’hospitalisation n’est pas déclinable à
l’infini, impossible autour de chaque cas, comme nous le
souhaiterions quand nous réfléchissons à chacun de nos patients,
car l’hôpital sera toujours un lieu collectif, mais par un
regroupement de situations cliniques voisines.
Ces « fonctions » orientent la constitution de groupes
(donc de structures) non pas de coût homogène comme dans le PMSI,
ni de diagnostic homogène comme dans les recherches, mais de but,
de fonction plus homogène. Si l’organisation tenait compte de
telles analyses, l’hôpital deviendrait plus adéquat, plus
performant, mettant plus particulièrement en œuvre telle ou telle
de ses fonctionnalités. On pourrait ainsi créer des structures
différenciées avec des formes de soin mieux adaptées aux individus,
dans une réponse à des besoins considérés dans plusieurs
dimensions. C’est probablement un des axes des propositions faites
dans le plan Cléry-Melin, Kovess, Pascal qui vient d’être remis au
ministre de la Santé.
Dans le cadre de cet article, j’envisagerai brièvement surtout
deux axes fonctionnels de l’hospitalisation et en nommerai deux
autres, que je développerai ailleurs. Nous envisageons d’abord la
fonction des soins « urgents », mission hospitalière
centrale, et enjeu organisationnel actuel particulièrement vif,
avec des conceptions et des intérêts à première vue très opposés,
mais dont une réflexion clinique professionnelle approfondie
pourrait au moins stabiliser la problématique.
2 Notes pour introduire une théorie
de l’hospitalisation à l’hôpital psychiatriqueet La fonction
de soin psychique dans l’hospitalisation en milieu
psychiatrique.
L’hospitalisation comme prise en charge des risques vitaux, des
« urgences »
Le premier rôle que joue l’hôpital, en France, en 2003, est
celui d’ultime rempart contre la mort prématurée. C’est un
moyen pour maintenir la vie (des patients ou de ceux qui les
côtoient) quand ni la société, ni eux-mêmes n’y parviennent. On
peut toujours rêver d’une société meilleure, plus maternante, plus
contenante, plus solidaire la réalité est aussi celle des vieux,
morts cet été. Ceux qui étaient hospitalisés sont morts en moins
grand nombre et l’hospitalisation en a sauvé plus d’un ! Nous
parlerons donc d’une première fonction médicale de base de
l’hospitalisation : sauver la vie de sujets en danger de
mort.
Dans ces cas où nous reconnaissons un risque vital et savons que
l’inversion du pronostic n’est possible qu’à condition de provoquer
une mise à l’abri et une surveillance spécialisées, seul l’outil
hospitalier peut permettre cette solide présence mobilisable
rapidement en assimilant les très rares « centres de crise
24 h sur 24 » à des mini-hôpitaux ; ils n’existent
que dans les zones très riches en moyen ; ils seraient
certainement très performants dans notre discipline, pour la prise
en charge de ces périls vitaux, mais leur généralisation est
impossible à défendre financièrement.
Ces cas sont nos obligations hospitalières, nos plus proches
analogies avec les « urgences » de la médecine ou de la
chirurgie, mais nous devons aussi réfléchir à ce qui nous en
différencie.
On peut isoler trois composantes du caractère de l’urgence d’une
situation :
– le caractère sérieux, vital, c’est l’obligation d’une
réponse, déjà mise en avant ;
– le délai de la réponse en distinguant l’immédiat du
rapide ; la nécessité de son immédiateté : l’accès
mélancolique ou la rage meurtrière… ou les placements médico-légaux
en HO (hélas pas toujours !) ne souffrent pas de délai, mais
n’y a-t-il pas beaucoup de situations où l’intervention hautement
spécialisée des équipes psychiatriques est certes impérative, doit
être rapide, mais dont l’immédiateté n’est due qu’au troisième
facteur :
– celui du caractère pressant de la demande. Et si, en
psychiatrie comme en médecine, on cessait de confondre l’urgence
avec l’immédiateté de la demande, elle-même liée à la pression du
consumérisme et à la mauvaise intégration des systèmes pulsionnels
et des fonctions du moi ? Cette mauvaise intégration est quasi
constante chez nos patients mais devons-nous les encourager ou les
soigner ? (c’est-à-dire les aider à changer un peu leur
manière d’être au monde qui engendre tellement de souffrances
qu’elle a provoqué une demande de soins).
Plus encore qu’en médecine et à cause de l’inadéquation psychique
caractérisant les processus psychopathologiques, cet aspect
pressant ne peut qu’être encouragé par des réponses trop
immédiates. Nous plongeons dans la confusion intellectuelle en
remplaçant la réflexion clinique des praticiens de terrain par des
directives administratives ignorantes des réalités du soin et qui
mélangent, par exemple, continuité et permanence des soins. Le
système prôné risque de sombrer dans la folie puisqu’il n’y a plus
de différence entre demande et réponse, plus de dialogue entre deux
locuteurs et, à terme, plus de reconnaissance de l’existence de
sujets (souffrant ou soignant).
C’est d’ailleurs ce qui commence à se passer avec des demandes
d’hospitalisation qui sont de plus en plus portées par des tiers et
non par des personnes demandeuses. Ces demandes
« chosifiantes » pour les patients deviennent, pour les
soignants, des obligations juridiques annulant leurs compétences
propres et leur capacité de jugement. Il n’y a plus d’indication
médicale de l’hospitalisation car les soignants deviennent
exécutants d’une grande Loi qui (au nom de la liberté
individuelle ?) décrète « enfermez-les ».
Nous redéfinissons donc les urgences psychiatriques comme les
situations d’obligation à mettre en œuvre rapidement une analyse
spécialisée sur le meilleur moyen pour une mise à l’abri, le début
d’un soin « de survie », pour des personnes dont les
compétences psychiques et les solutions sociales sont actuellement
totalement défaillantes. Pour un nombre réduit de ces situations,
il faut une mise en œuvre immédiate, donc la nécessité d’un lien
avec un dispositif de permanence.
Des qualités spécifiques apparaissent indispensables pour que
l’hospitalisation ne rate pas ce but de soin obligatoire pour la
survie :
– Déjà, ailleurs largement décrite, l’accessibilité
(matérielle, financière, sociale, psychologique) permet que puisse
se formuler une demande d’hospitalisation du côté de la société et
des patients et comporte aussi une obligation de réponse
accessible, donc rapide du côté des soignants.
– Indispensable aussi, la solidité de cet outil est
directement (mais pas seulement, et cela mériterait une attention
soutenue des cliniciens puis des « organisateurs »)
dépendante de la taille des effectifs humains : il faut un
nombre minimum indispensable pour assurer la permanence et les
éventuelles mesures immédiates. C’est ce sur quoi butent les
dispositifs trop éloignés du groupe soignant stable que représente
l’outil hospitalier.
– Beaucoup moins souvent argumentée : la compétence
de l’analyse diagnostique (avec en particulier la
reconnaissance du péril vital) est ce qui conditionne l’indication
de la conduite à tenir, qu’elle soit hospitalière ou non.
Cela nous conduit à insister sur une deuxième fonction
indispensable de l’hospitalisation intimement liée à son rôle
majeur de préservation de la vie.
L’hôpital est un lieu de « savoir », de diagnostic,
d’évaluation
Ce savoir en psychiatrie, branche de la médecine et donc de la
pratique clinique, est un consensus de niveau technique, celui des
psychiatres et de leurs équipes. Il n’est pas un savoir de maître,
car il se construit et se déconstruit en permanence avec
l’expérience, dans une interaction théorie-pratique. Notre
discipline, plus encore que d’autres en médecine, a peu de données
d’imageries, de « marqueurs
anatomo-physiologiques » ; ses outils d’évaluation sont
très grossiers (tests, échelles) et elle s’appuie sur tout un
cortège de connaissances, autant de tradition livresque que
d’expérience, utilisant au maximum le partage des intuitions
subjectives. Il est très facile de contester les frontières molles
de ce savoir mais difficile de nier que nous savons faire de
terribles prévisions statistiquement très valables.
Il y a toute une littérature un extrait d’un séminaire inédit de
Michel Foucault vient de paraître précisément sur ce sujet mettant
en doute ce savoir sous prétexte qu’il confère un pouvoir et qu’il
pourrait parfois se confondre avec lui. Nous pouvons en faire la
critique ailleurs et balayer d’un revers de pensée les attaques de
cette « modernité », déjà dépassée, qui essaie de saper
toutes les différences au nom de l’abus, toujours possible, de
pouvoir.
Affirmer le risque du péril vital chez un mélancolique ou au
décours d’une crise clastique pour la famille de ce jeune homme
qui, après une première petite crise d’excitation un peu bizarre,
s’était enfermé quelques mois dans sa chambre en maudissant ses
parents, ou encore de cette vieille « folle » suivie dans
le secteur et dont l’aide ménagère signale qu’elle ne s’est plus
levée depuis 8 jours, relève d’un véritable champ de savoir.
Mais ce savoir articule des connaissances de niveaux différents qui
sont plus difficilement arrimées à des indications
« protocolisées » que celles concernant l’hémorragie
ulcéreuse ou la subite douleur abdominale d’un cancéreux connu. Le
degré de la gravité des situations est hélas du même ordre…
Plus spécifique encore au champ de la psychiatrie, il y a le
fait central que, si l’évaluation du danger vital et de la gravité
du pronostic a très peu de signaux automatiques, c’est d’abord
parce qu’elle dépend étroitement de la dynamique interactive de
l’individu et de son milieu. La menace d’irruption mortifère dépend
tout autant de la validité des systèmes personnels que de la valeur
des étayages familiaux et sociaux qui assurent la protection du
sujet, constituent son « monde » et sont le socle mouvant
et permanent de « sa résilience ». Cet aspect très
important du savoir soignant dépend très étroitement de la
connaissance du contexte autour de la simple sémiologie
factuelle.
Or l’hôpital psychiatrique français actuel a cette chance énorme
d’être un outil de soins intégré dans un dispositif sectoriel, aux
mains de soignants « de secteur », dont la pratique,
fondée sur une conception intégrative du bio-psycho-social, est
immergée quotidiennement dans le contexte psycho-social de
proximité.
Enfin, comme je l’ai évoqué dans la première partie, en 2003,
l’hospitalisation n’est plus ni la seule, ni forcément la meilleure
solution de soins et indiquer l’hospitalisation suppose un choix
entre diverses propositions thérapeutiques. Mais ces
propositions elles-même sont contextualisées, variables
quantitativement et surtout qualitativement d’un secteur à un
autre, d’une période à une autre. Tel hôpital de jour peut faire
merveille avec de jeunes psychotiques et s’avérer une médiocre
ressource pour des patients alcooliques ; tel psychiatre
consultant « accroche » parfaitement avec les personnes
âgées mais terrifie les jeunes femmes dépressives, etc. Et cela qui
le sait ? qui peut le mieux choisir d’envoyer tel patient vers
tel ou tel soignant ou structure ? Parfois, personne, et
l’indication devient une loterie qui ressemble parfois à une
roulette russe pour les patients et leurs familles… mais souvent
ces données sont connues de l’équipe pluridisciplinaire de secteur.
Il serait naïf (à la limite de l’imbécillité) de penser que ces
notions peuvent être transmises dans un manuel de service
d’urgence. Elles sont transmissibles seulement sous forme d’une
culture commune d’une équipe qui a toujours le devoir d’en laisser
au mieux possible des traces objectives, comme les « projets
de service », des écrits et communications collectifs ou des
leaders. Dans la réalité, cette transmission passe aussi par
beaucoup d’autres canaux, des liens de connaissances plus
implicites, parfois même plus affectives…
Quand nous laissons les « managers », avides d’un
ordre de surface, calqué sur des modèles centralisateurs (qui ont
montré leurs limites tant dans l’industrie que dans l’inadéquation
toujours croissante des services d’urgence) installer des
structures (services ou « portes ») avec ces nouveaux
spécialistes urgentistes, coupés de la pratique sectorielle pour
indiquer, accueillir, orienter, à notre place, les patients de nos
secteurs, nous engageons une politique de désaveu par rapport à
ce savoir pluridisciplinaire de terrain.
On pourrait aussi se poser la question d’un certain gaspillage
de notre argent de contribuable dans une inflation des prises en
charge hospitalières, due à cette « politique » mal
réfléchie. La « spécialisation » actuelle des services
« d’urgence », des « portes » à l’entrée des
hôpitaux ne tient pas compte des spécificités de notre champ. Quand
les psychiatres même les mieux formés (ce qui n’est d’ailleurs pas
la majorité car beaucoup de ceux qui assument cette charge sont des
internes, des débutants, des étrangers connaissant très mal même le
contexte général…) accueillent des patients de tous secteurs, il
leur est intellectuellement beaucoup plus difficile qu’aux
psychiatres « de proximité » d’appréhender l’évolution,
le contexte de chacun et la valeur des solutions possibles. Amputés
d’une partie des connaissances de la situation, il leur est
moralement impossible de prendre la décision toujours risquée de
surseoir à une demande pressante d’hospitalisation… Il est
absolument normal qu’alors joue le principe de précaution et que
ceux qui avaient été embauchés avec la consigne de
« refouler » toutes les demandes inappropriées passent
d’abord un temps important, donc coûteux, à prendre leurs décisions
puis, malgré eux, provoquent la saturation des lits.
À l’inverse, l’expérience montre que, quand une équipe se donne
les moyens de faire elle-même ses « entrées », les
problèmes de lits peuvent disparaître, voire s’inverser.
Entre 1993 et 1999, mon équipe et moi-même avons réalisé une
structure d’entrée en hospitalisation nommée unité d’accueil,
d’observation et d’orientation (UAOO) par spécialisation de
10 lits du secteur consacrés aux entrées, dans un projet
d’observation pour des indications appropriées sur l’ensemble
sectoriel grâce à une période d’hospitalisation inférieure à
7 jours. Cette unité fonctionnait avec une équipe à laquelle
participaient tour à tour et directement tous les soignants du
secteur (intra et extra). Nous avons, dès la première année, fait
tomber la durée moyenne annuelle d’hospitalisation par malade de 45
à 22 jours et pu alors fermer 30 lits ; puis, après
une longue période de charge de travail indue pour hospitaliser
« en dépannage » les patients de secteurs voisins,
« obéir » aux décisions « managériales »
d’annuler notre dispositif au profit d’une porte
« spécialisée » pour tout l’hôpital…
Cette pratique n’est pas unique ; dans toute la France et
divers secteurs, des dispositifs analogues à notre UAOO existent
sous des formes voisines. Le plus souvent apparaît pertinente
(financièrement et organisationnellement) une cosectorialité. Pour
que cela fonctionne alors réellement et dans le temps, il faut que
préexiste une certaine communauté sociologique des
populations et surtout que soient construits, par les soignants,
des consensus sur les choix cliniques, au minimum sur la
reconnaissance de ce même objectif : l’instauration d’un
espace-temps spécifique au diagnostic et à l’orientation,
valorisant cette mise en œuvre d’un savoir particulier impliquant
de le laisser aux mains des soignants du terrain sectoriel.
L’expérience nous a démontré que se met alors en œuvre une
véritable « optimisation des moyens » par cette
utilisation maximale des compétences des soignants de
secteur.
De plus, dans cette époque de désenchantement, de démotivation,
on a pu voir le développement d’un véritable intérêt des
soignants à comprendre la problématique des patients dans une
vision diachronique. On peut reconnaître dans cet intérêt clinique
la filiation avec une vision de la politique de secteur prônant la
« continuité » des soins. Pendant ces quelques années de
pratique de l’UAOO, tous les soignants ont été enrichis d’avoir pu
participer à la compréhension de ce moment de « crise »,
en rupture avec ce qu’ils connaissaient de la symptomatologie et de
la vie habituelles des patients.
Hélas, ce modèle performant, construit par des cliniciens,
n’était pas conforme à l’idée de l’ordre obsessionnel
centralisateur générant des services « d’urgences » qui,
de fait, ignorera toujours une part essentielle de ce qui fait
décider, ou non, d’une hospitalisation.
Et pourtant, il faudrait réintroduire nos constats
cliniques : au lieu de demander une augmentation du nombre de
lits, comme je l’ai entendu à Montpellier, il semblerait
actuellement beaucoup plus pertinent d’exiger de pouvoir réinventer
des dispositifs hospitaliers analogues, où le rôle d’accueil et
d’indication d’hospitalisation (et d’orientation dans le dispositif
sectoriel) serait, au nom des réalités cliniques spécifiques de la
psychiatrie, remis entre les mains de l’équipe de secteur.
Ensuite, il serait possible de confronter de telles expériences
et d’ajuster le meilleur rapport qualité/prix selon le format (uni
ou co-sectoriel, avec un nombre de jours optimum pour
l’observation, combien de lits, équipe tournante ou ayant une
certaine stabilité ?).
Je suggère qu’on revienne à une rationalisation des urgences (au
sens de rationnement) en diminuant les dispositifs centralisés, les
cantonnant au rôle traditionnel de la « garde » des
entrées aux moments où il serait trop coûteux d’assurer des
permanences partout. La politique publique devrait conduire un vrai
déploiement de moyens sur les secteurs et non, comme cela se
dessine actuellement, un repli sur des structures spécialisées
centralisées qui coûteront toujours de plus en plus cher à cause de
leur inadéquation. Le fait clinique demeurera têtu : la
meilleure indication des soins, en psychiatrie, est faite par les
spécialistes de terrain.
Il faudrait aussi parler des postes qui doivent être mis à la
disposition des hôpitaux généraux, mais, dans cet article, je ne
développerai pas plus cette autre partie de notre expérience. En
effet, le recouvrement territorial et la variété des demandes sont,
en général, plus larges que celles d’un, deux ou même trois ou
quatre secteurs ; il y a donc toute une dynamique
d’articulations à penser pour que ces « avant-postes »
des secteurs, sorte de front des urgences des SAU des hôpitaux
généraux (qu’on me pardonne cette métaphore un peu
militaire !), soient réellement intégrés dans une fonction
complémentaire aux autres formes du soin. Il est très important que
ces moyens ne forment pas une centralisation d’urgentistes, qui,
par leur seule présence cautionneraient, pour la psychiatrie aussi,
la course folle du « tout, tout de suite ».
Actualité de deux autres fonctions de l’hospitalisation (parmi
d’autres)
La fonction éducative, individualisée dans nos premiers
travaux, demeure aujourd’hui mal investie et parfois trop quand il
y a l’idée que des psychotiques chroniques pourraient être ainsi
traités à l’hôpital. Il existe (ou peut exister) des structures
extra-hospitalières diversifiées beaucoup plus performante pour
eux.
Cependant, nous pourrions discuter de l’utilité de la création
d’unités spécialisées pour d’autres « clients », que tous
jugent « impossibles » et qui pourraient profiter des
acquis des expériences de la thérapie institutionnelle, à la grande
époque de la « désasilification ». Ces
« nouveaux » patients plus ou moins psychopathes, qui
hantent tantôt les prisons, tantôt les services d’urgence, tantôt
les chambres d’isolement de nos services, sont
« diagnostiqués » comme intrus à renvoyer, états-limites
ou psychotiques. Le problème central est celui de leur
a-structuration, tant psychique que sociale. Pour eux, il semble
que l’hospitalisation (forcément longue), envisagée dans sa
fonction « éducative » de développement de la socialité,
pourrait être un ultime recours. Mais, là, pas question de les
parquer à l’asile, même avec des clubs et de l’expression
corporelle, mais de conduire une véritable œuvre de
« réhabilitation », pensée en articulation ouverte avec
d’autres dispositifs, accueillant des savoirs et savoir-faire venus
d’autres disciplines : justice, éducation, spécialistes
sociaux... Cela exigerait des moyens, certes coûteux, mais
générerait probablement une grande économie par rapport aux
colmatages actuels de ces situations de violence envahissant
l’hôpital et la société et provoquant la désespérance de toutes les
bonnes volontés.
Faire entrer le patient dans un champ d’alliance
thérapeutique est aussi un item très important de la
« fonction de soins ». L’apprivoisement à la relation
soignante, la reconnaissance de la souffrance, de la nécessité
d’une aide, la perception de la possibilité de liens avec un monde
« réparateur » sont des étapes indispensables au
développement d’un soin, d’une perspective de changement et de ce
minimum indispensable qu’est l’observance médicamenteuse. Ce rôle
est actuellement joué par l’hospitalisation pour beaucoup de
patients (retrouvé comme la fonction statistiquement majoritaire
dans notre travail avec les internes). Cela redouble notre
conviction de la nécessité d’une vigilance très grande pour les
entrées et les primo-admissions. Cet aspect du soin devrait faire
particulièrement réfléchir aux conditions matérielles et
psychologiques de l’hospitalisation.
Ce sera sûrement l’objet d’un futur article.
Conclusion
Nous ne pourrons pas sortir des vécus dépressifs et
confusionnels actuels, parfois improprement nommés « la crise
de la psychiatrie », en clamant une opposition inintelligente
à toute nouveauté. Nous devrions :
– repenser notre pratique hospitalière, la repositionner en
tenant compte de ses éléments contextuels : la politique
sectorielle est la base qui nous permet de le faire ;
– clairement limiter le champ de l’hospitalisation, comme
celui d’un soin disponible, exclusivement, pour ceux qui,
temporairement, ne peuvent pas ou plus être soignés en
ambulatoire ;
– ensuite, « simplifier » son organisation en
analysant la juxtaposition trop complexe de ses missions, de ses
fonctions. Déjà en 1978, notre analyse suggérait la nécessité
d’introduire au sein de l’hospitalisation des propositions
différenciées selon le rôle que joue l’hospitalisation pour tel ou
tel malade, à tel ou tel moment de son évolution pathologique (ou
de sa vie).
Références
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théorie de l’hospitalisation à l’hôpital psychiatrique.
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Parizot S.
L’hospitalisation psychiatrique en 2003. L’Information
Psychiatrique 2004 ; 80 : 203-10.
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1978 (sur 50 cas) |
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2003 (en cours d’élaboration)
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Fonction de soins |
36 |
Soins (6 items différenciés) |
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Fonction domiciliaire ou fonction D |
34 |
Hébergement/exclusion et/ou attente |
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Fonction de contention et/ou carcérale |
5
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