ARTICLE
Auteur(s) : Dr Jacques Lambrozo
Service des études médicales d'EDF et du Gaz de France,
Paris
Ce demi-jubilé a été accompagné par une série de manifestations
annexes qui ont, entre autres, permis de retracer le passé de la
société avec ses anciens présidents et les lauréats du prix
d'Arsonval. Il a regroupé plus de 350 participants, ce qui est
un succès, car les deux précédentes sessions n'avaient réuni
qu'environ 200 participants.
La tendance déjà notée l'année précédente s'est confirmée avec
plus des deux tiers des présentations orales et des posters
consacrés aux radiofréquences, le tiers restant étant dévolu aux
très basses fréquences (ELF - Extremely Low Frequency) et
aux applications thérapeutiques de différentes fréquences d'ondes
électromagnétiques.
Avec les présentations orales et celles des posters, des séances
de synthèse rassemblaient la majorité des participants toutes
fréquences confondues, compte tenu de leur intérêt et de la
notoriété des intervenants.
n C'est L. Anderson (Battelle
PNNL, Bioelectromagnetics section) qui a introduit la leçon
inaugurale en faisant justement le point sur les acquis tirés des
études animales pour les deux gammes de fréquences (ELF et
radio-fréquences).
La présentation se situait dans un contexte particulier, si l'on
se souvient que le Centre international de recherche sur le cancer
(CIRC), lors de son expertise en juin 2001, avait considéré que les
études animales apportaient une « inadéquate évidence »,
position que ne partageait pas Anderson, qui en avait lui-même
conduit, et des plus contributives.
Il a, dans un premier temps, présenté les avantages de ce type
d'études (contrôle de l'environnement, connaissance précise de
l'exposition, même si la dose n'est pas connue, permettant de
tester expérimentalement des hypothèses en disposant des plus
récentes méthodes biologiques, de conduire des études prospectives
et de disposer, si l'on s'en donne les moyens, d'une puissance
statistique convenable), et les limites (essentiellement la
difficulté de l'extrapolation à l'homme du fait des différences
physiologiques, des dosimétries différentes du fait de la géométrie
corporelle, et des expositions plus complexes car elles incluent
les facteurs chimiques et les rayonnements ionisants).
En matière de carcinogenèse spontanée, les études de Mac
Cormick, de Mandeville, de Yasui et de Rannug sont toutes
négatives.
Pour les études de promotion ou de co-promotion la majorité des
résultats sont négatifs et les effets qui ont été observés sont
généralement modestes et surtout non reproductibles par d'autres
équipes (Lösher1 non répliqué par
Anderson).
Les études sur la reproduction et sur le développement sont
aussi négatives pour les mammifères, mais avec quelques résultats
contradictoires chez les non- mammifères (poulet). En matière de
comportement, les résultats observés sont imputables pour
l'essentiel à la perception du champ électrique par les animaux, ce
qui ne permet pas leur extrapolation à l'homme. Une mention doit
être faite pour les études ayant montré un effet analgésique
(l'escargot, puis la souris) sur lequel nous reviendrons.
Pour finir, L. Anderson a repris à son compte, pour ce qui est
des études animales, la conclusion du rapport de l'Académie des
sciences datant de 1996 et qu'il considère comme encore valide et
validée, en faisant cependant une exception, à la suite des travaux
allemands, quant à un effet possible sur les cancers de la
mamelle.
n La seconde conférence était
donnée par M. Repacholi, responsable du projet RI (rayonnements
ionisants) et RNI (rayonnements non-ionisants) à l'OMS à
Genève.
Après avoir présenté le projet EMF (Electromagnetic
Fields), M. Repacholi a donné quelques dates
importantes :
- un congrès en 2004 sur la sensibilité de l'enfant aux
RNI ;
- la fin du programme ELF par la publication en
2005 d'un volume de la collection Environmental Health
Criteria ;
- le projet radiofréquences dont le terme est en 2007, avec
une expertise collective de l'International Agency for Research
on Cancer (IARC) en 2005.
Il est également revenu sur des points
pratiques :
n En matière de résultats
épidémiologiques, il n'est pas exclu que les données positives
observées soient en relation avec un biais de sélection des cas
et/ou des témoins, susceptible d'en rendre compte ou liées au rôle
des transitoires ou à tout autre mécanisme, ce qui exclut la
reconnaissance de la causalité au moins à ce stade.
n Un autre objectif est
d'aboutir à une harmonisation des valeurs limites d'exposition qui
doivent être fondées sur la « science », afin de rassurer
le public sur leur qualité, tandis qu'une politique de précaution
peut reposer sur des bases différentes pour prendre en compte les
préoccupations du public2.
n Lors de la session
consacrée aux effets in vitro, sur une dizaine de
présentations, une seule était consacrée aux très basses fréquences
(M. Simkó). En exposant des cellules mononuclées à des niveaux
de champ de 100 µT – 50 Hz pendant
45 minutes ou 24 heures, il a recherché un effet de
stress cellulaire apprécié à travers la production de radicaux
libres (SODM - Superoxide Dismutase -, oxyde
nitrique et interleukine IL-1β). Il disposait de deux témoins
positifs (TPA - Triphobol Acetate - et
chaleur : 40 °C). Une évaluation de la SODM (mais pas de
l'oxyde nitrique) était observée de façon significative après
35 minutes d'exposition et comparable à celle induite par les
protéines de choc thermique et par le TPA. En revanche,
l'administration conjointe de TPA et du champ magnétique (CM)
n'entraîne pas d'effet potentialisateur.
Pour l'auteur, ce résultat, s'il venait à être confirmé,
pourrait fournir une clé rendant compte d'effets sur l'ADN tels
qu'ils ont été par exemple présentés par H.W. Ruediger dans le
cadre du projet REFLEX avec, il faut le noter, une spécificité de
la réponse selon le type cellulaire considéré, et donc intervenir
dans les mécanismes de carcinogenèse. Cependant, nous nous situons
à des niveaux d'expositions particulièrement élevés et les données
de la littérature ne font pas apparaître, mais il est vrai avec
d'autres protocoles, d'élévation des radicaux libres, comme par
exemple Brugère chez le rongeur, ou de modifications patentes et
régulièrement reproductibles des protéines de choc
thermique.
n La session consacrée aux
études épidémiologiques était introduite par une synthèse
méthodologique de M. Feychting sur les données issues des études
publiées recherchant une association avec le risque de tumeur
cérébrale en cas d'exposition aux téléphones mobiles. Elle avait
retenu les études de Hardell (1999 et 2002) et celles de Miskat,
Inskip, Johanssen et Huvinen.
Plusieurs réserves ont été formulées et avant tout le risque
d'erreur de classification des exposés, car l'appréciation de
l'exposition repose sur les contrats privés de souscription
d'abonnements, ce qui ne prend en compte ni les contrats souscrits
au plan professionnel ni les utilisateurs effectifs et réguliers de
ces contrats qui peuvent, par exemple, être des enfants.
Par ailleurs, la latence est généralement trop courte pour des
tumeurs dont nous ignorons tout de l'histoire naturelle mais qui
doivent se développer avec une latence supérieure aux 2 à
3 années d'enregistrements. Une période de surveillance de
l'ordre de 10 ans serait sûrement plus adéquate. Enfin le
biais de remémoration (recall bias) chez les sujets
présentant une tumeur cérébrale peut conduire à une surestimation
de l'exposition.
Il reste que la majorité des études conduites jusqu'à présent,
avec leurs limites, ne montrent pas d'augmentation patente du
risque de tumeur cérébrale et qu'à court terme on n'assiste pas à
une modification patente de l'incidence des gliomes depuis 1987
(Lönn, soumis pour publication).
E. Cardis du CIRC a présenté le protocole détaillé de l'étude
« Interphone » qui doit être terminée à la fin de cette
année. L. Kheifets a abordé le sujet aussi épineux que controversé
de la réalisation d'études épidémiologiques autour de stations de
base3 (mobile base stations).
Le point de départ de sa réflexion était la montée des
préoccupations du public, avec plusieurs centaines de courriers
reçus quotidiennement à l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
L'investigation de clusters autour des stations de base et
des émetteurs radios est difficile et les études conduites chez le
volontaire qui ne peuvent déceler des effets rares, ni prendre en
compte des effets retardés n'autorisent pas toujours une
extrapolation aisée à la population générale. Après avoir passé en
revue toutes les difficultés inhérentes à ce type d'étude, dont il
n'est pas démontré qu'elles soient d'ailleurs réalisables en
pratique, elle concluait prudemment : « Epidemiology can
uniquely contribute », ce qui ne sera pas de nature à produire
des résultats valides, aisément interprétables et acceptés par
tous.
Les études épidémiologiques proprement dites n'ont pas fait
l'objet de la présentation de résultats importants en dehors d'une
communication de M. Feychting qui a étudié l'exposition
professionnelle (à partir d'une matrice
emploi – exposition) comme un risque potentiel vis-à-vis
de la survenue d'affections neuro-dégénératives. Des conclusions
fondées sur la mortalité d'une cohorte de
4 812 646 sujets suivis de 1980 à 1995, il ressort
qu'une exposition supérieure ou égale à 0,5 µT est associée à
un doublement du risque de mortalité pour maladie d'Alzheimer pour
les hommes. En revanche, aucune association n'était retrouvée, ni
pour la sclérose latérale amyotrophique, ni pour la maladie de
Parkinson, ni pour la sclérose en plaques.
Un poster de l'Electric Power Research Institute (EPRI)
est revenu sur le risque de pathologie cardiovasculaire associé
avec l'exposition aux CEM. On se souvient que le travail de
D.A. Savitz publié en 1999 avait été réfuté par la publication
plus complète de J. Sahl en 2002. Ici ont été considérées
l'artérite des membres inférieurs, l'arythmie, la coronarite
chronique et l'athérosclérose sans faire apparaître d'association
dans aucune de ces pathologies. Il est donc peu probable qu'il
faille encore accorder du crédit à cette hypothèse qui est
désormais doublement réfutée.
L'étude japonaise de M. Kabuto n'a pas encore été acceptée
par un journal après avoir été refusée, notamment, par le New
England Journal of Medecine, par le Lancet et par un
journal d'épidémiologie.
L'étude de l'EPRI (financée également en partie par EDF) sur le
taux de rechute d'enfants atteints et traités pour une LLA
(leucémie lymphoblastique aiguë) dans les trois ans suivant le
diagnostic et en rémission n'est pas arrivée à son terme. Les
principales données d'exposition ont fait l'objet d'un poster. Ce
sont environ 438 familles qui ont accepté de participer et la
moyenne géométrique de l'exposition semble, pour les familles qui
n'ont pas déménagé, le meilleur indice quant à la stabilité du
niveau d'exposition sur les trois ans que dure l'étude. En
revanche, pour les familles qui ont quitté leur domicile initial
(environ 20 %), la corrélation entre les mesures de la
première année et des années suivantes n'est pas bonne. Le niveau
d'exposition moyen apprécié, donc, à travers le time weighted
average était plus élevé en ville que dans les banlieues et à
la campagne. Il était également plus élevé en cas de résidence en
appartement et en cas de mobilité géographique. On ne peut
s'empêcher de penser, avant même que les résultats soient connus,
qu'ils risquent de soulever la question de la mobilité en relation
avec le risque de leucémie ; l'étude de M. Mc Bride, quoique
travaillant sur des hypothèses différentes, avait déjà retrouvé une
association avec le nombre de déménagements et reposait
indirectement la question de l'hypothèse virale comme à
Seallafield.
Un autre travail sur les expositions a été présenté par U.
Forssen qui travaille dans l'équipe de M. Feychting. Une matrice
emploi – exposition a été établie sur 49 métiers
communément effectués par des femmes (80 %), à partir de
471 volontaires. Les sept métiers qui génèrent des expositions
moyennes supérieures à 0,25 µT sont : caissière, employée
de magasin, hôtesse de l'air, assistante dentaire, cuisinière,
employée des postes et serveuse, soit 9 % de la
population.
Nous n'avons pas eu en revanche beaucoup d'explications sur les
facteurs générant cette répartition, ni par ailleurs de réponse à
la question posée sur le niveau d'exposition des couturières dans
la confection, qui avait été signalé par E. Sobel comme le
poste le plus exposé chez les femmes sur le plan
professionnel.
n Parmi les études
biologiques conduites in vivo, la mélatonine a occupé un
espace encore appréciable avec trois présentations.
Aucune modification des taux sériques de mélatonine n'est
observée chez des rats Sprague-Dawley exposés à des radiofréquences
(1 439 MHz TDMA - Time Division Multiple
Access ; SAR - Specific Absorption Rate - au niveau
cérébral : 7,5 W/kg). Une approche indirecte a étudié le
rythme locomoteur circadien de rats albinos Wistar exposés selon
les trois axes du CM à un niveau de 30 µT en montrant une
avance de phase variable selon l'axe d'exposition mais il n'y a pas
eu de dosages de mélatonine.
L'étude de Y. Touitou4 sur
les travailleurs chroniquement exposés à un CM au plan
professionnel et résidentiel et comparés à des témoins n'a montré
aucune modification des niveaux de mélatonine, même dans le
sous-groupe des sujets les plus exposés. Il est désormais probable
que l'hypothèse de la mélatonine, au moins pour les champs de très
basse fréquence, soit délaissée comme tentative d'explication
mécanistique.
Dans la même session des études in vivo, baptisées in
vivo veritas par un intervenant, l'étude de l'effet promoteur a
fait l'objet d'un travail à la méthodologie très originale.
Présenté par A. Ushiyama, il consistait à créer une fenêtre au
niveau du crâne pour étudier la perméabilité vasculaire, la
mobilité des leucocytes et l'angiogenèse au niveau des tumeurs
gliales implantées chez des souris mâles (SCID - Severe
Combined Immuno-Deficiency -), exposées à 0,3 mT et
3 mT et comparées à un groupe de souris-témoins. Les taux de
cytokines (IL-1b et TNF-a) étaient aussi dosés dans le sérum. Il ne
ressort pas de modification chez les exposés en dehors d'une
tendance à l'augmentation du nombre de leucocytes adhérents à
l'endothélium.
Enfin, une série de travaux ont été consacrés à un phénomène
intriguant l'analgésie induite par un champ magnétique. Des travaux
précédents5 effectués sur l'escargot
par l'équipe de F.S. Prato au Canada (14 communications
orales et/ou posters) avaient montré que des champs pulsés
pouvaient induire une analgésie à la chaleur. Cette fois,
l'expérimentation conduite chez l'homme sur 23 sujets
(± 200 µT ; 0 – 500 Hz) a montré des
seuils différents (et plus bas) chez les femmes que chez les
hommes. Il s'agit du premier travail qui montre un tel effet chez
l'homme. Une autre expérimentation a montré, à l'inverse, que
l'atténuation du champ magnétique (une heure par jour pendant
10 jours consécutifs, l'animal étant placé dans une boîte en
µ-métal) induit une analgésie (allongement de la latence
nociceptive) qui est supprimée par un antagoniste des opiacés (la
naloxone, utilisée en thérapeutique en cas d'overdose
morphinique).
Il ressort que ces données, apparemment contradictoires, sont
sinon expliquées du moins dépendantes des caractéristiques de
l'exposition, de la durée et de sa répétition, de la présence ou
non de lumière. Enfin, parmi les nombreuses inconnues qui
persistent avant d'envisager une application thérapeutique
antalgique, il convient notamment de savoir s'il convient d'exposer
tout le corps ou si l'exposition limitée du système nerveux central
serait suffisante.
Des perspectives qui sont prometteuses et permettent de sortir
de la recherche d'un effet délétère sans qu'un mécanisme au moins
probable ne vienne à l'appui de la démonstration.
1 D'ailleurs un poster présenté par
son équipe rendait compte des différences dans la réplication, du
fait de l'utilisation de souches génétiquement différentes de rats
Sprague-Dawley.
2 Il y a là une contradiction de
fait, car si les valeurs limites sont bel et bien fondées, il n'y a
pas de raison « d'en faire plus » et de quitter le
terrain des données scientifiques validées pour s'aventurer dans
une politique de précaution aux contours mal définis.
3 Un poster présenté (mais non
affiché) par Santini, Seigne, Danze et Le Ruz présentait quelques
données sur les symptômes fonctionnels d'un groupe de
530 sujets, mais sans marqueur objectif et sans comparaison à
une population témoin.
4 Également publié dans Am J
Physiol Regul Integr Comp Physiology 2003 ; 284 :
R1529-35.
5 Les premiers travaux avaient été
lancés par M. Kavaliers et K.P. Ossenkop dès 1985.
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