ARTICLE
Auteur(s) : Jean-Marie BOURRE
Membre de l'Académie de Médecine.
Directeur de l'unité U26 de Neuro-pharmaco-nutrition. Hôpital
Fernand Widal, 200, rue du Faubourg Saint Denis.
75745 Paris cedex 10
Téléphone : 01 40 05 43 39
Télécopie : 01 40 34 40 64
<jean-marie.bourre@fwidal.inserm.fr>
Introduction
Le cerveau est constitué de trois principaux types de
cellules : les neurones, les astrocytes et les
oligodendrocytes. D'autres cellules ont des rôles importants, comme
les cellules endothéliales des capillaires cérébraux. Les neurones
ne comptent que pour environ ¼ du poids du cerveau. Le tissu
nerveux présente la plus grande concentration en lipides,
immédiatement après les masses adipeuses ; pratiquement tous
structuraux, et non pas énergétiques, ils participent directement à
l'architecture et donc au fonctionnement des membranes biologiques
cérébrales, y compris celles qui assurent la compartimentalisation
de la cellule et l'individualisation de ses organites. En l'absence
des deux acides gras essentiels, la vie est strictement impossible,
car les membranes biologiques ne peuvent plus se construire ni se
maintenir. Ils ont été un temps dénommés « vitamine F ».
La membrane – constituée de fortes quantités de
phospholipides – assure l'individualité des cellules et
sert de support à un grand nombre d'activités physiologiques
spécifiques. Or, un phospholipide donné possède une composition en
acides gras spécifique de la membrane (et de la cellule) dans
laquelle il est intégré.
Les acides gras peuvent être divisés en deux catégories :
ceux qui ne sont pas essentiels, car synthétisés par tous les
organes, y compris le cerveau (les acides gras saturés ou
mono-insaturés, éventuellement alpha-hydroxylés), et ceux qui sont
essentiels, issus obligatoirement de l'alimentation. En fait, ce ne
sont pas les précurseurs alimentaires, acide linoléique et
alpha-linolénique qui sont présents dans les membranes cérébrales,
mais leurs dérivés formés de chaînes plus longues et plus
insaturées.
Dans le système nerveux, en moyenne, un acide gras sur trois est
poly-insaturé. La position 2 des phospholipides est généralement
occupée par un acide gras poly-insaturé, qui est le plus souvent le
20 :4ω6 (acide arachidonique), le 22 :4ω6 (acide
adrénique), le 22 :5ω3 et surtout le 22 :6ω3 (lui-même
dénommé acide cervonique ou « DHA »,
docosahexaenoic acid). Le
cerveau est la structure du monde vivant qui en contient le plus,
ce qui explique qu'il ait été découvert dans cet organe ; le
cerveau frontal, spécifique à l'Homme, en est même la région la
plus riche. Dans l'histoire de la vie, l'acquisition alimentaire du
DHA a largement participé à l'évolution du cerveau humain [1]. La
comparaison d'un grand nombre d'espèces (de la musaraigne à la
vache) montre qu'il n'y a que peu d'allométrie dans la composition
en acides gras des phospholipides dans le cerveau, au contraire
d'autres organes, le DHA jouant le rôle d'un « pace
maker » pour les activités métaboliques [2]. Les acides gras
poly-insaturés de la série ω3 occupent des rôles très particuliers
dans les membranes, surtout dans le système nerveux : toutes
les cellules et organites cérébrales en sont très riches. Or, ils
sont présents en quantités trop faibles dans l'alimentation
française actuelle.
L'importance des acides gras poly-insaturés ω3 alimentaire est
bien connue. Ces composés permettent, en effet, de diminuer
l'incidence des maladies cardio-vasculaires et ils constituent les
précurseurs de dérivés biologiquement actifs. Cependant, leur rôle
structural dans les membranes – y compris cérébrales –
est qualitativement et quantitativement très important. Les acides
gras contrôlent, entre autres, la composition des membranes, donc
leur fluidité et, par conséquent, les activités enzymatiques, les
liaisons entre molécules et récepteurs, les interactions
cellulaires, les transports de nutriments.
En fait, les premiers travaux faisant la relation entre l'effet
d'un nutriment et la structure et la fonction du cerveau ont porté
sur l'acide alpha-linolénique. Une première découverte en 1984 a
démontré que la carence en cet acide provoque des anomalies dans la
composition des divers types cellulaires (neurones, astrocytes et
oligodendrocytes) et organites (myéline, terminaisons nerveuses,
réticulum endoplasmique, mitochondries) du système nerveux [3]. Ils
présentent un déficit très important en acide cervonique qui est
généralement compensé par un excès de 22 :5 ω6. La
quantité totale d'acides gras poly-insaturés n'est donc
pratiquement pas altérée ; les acides gras saturés et
mono-insaturés ne sont pratiquement pas touchés. Au niveau des
structures nerveuses, il y a une préservation de l'acide
alpha-linolénique alimentaire (et une réutilisation de ses dérivés
à très longues chaînes) car une diminution de 21 fois dans
l'alimentation ne se traduit que par une réduction de 5 fois,
au pire, dans les organes examinés, et de 2 seulement dans les
neurones.
Il a ensuite été montré en 1989, sur une même série
expérimentale, que ces acides gras peuvent contrôler certains
paramètres électro-physiologiques, ainsi que certaines fonctions
supérieures (apprentissage) ; leur réduction entraîne une
altération du fonctionnement des membranes (activités d'enzymes, de
récepteurs, de transporteurs), et une plus grande susceptibilité de
ces membranes aux agressions ; il existe une relation
effet-dose entre la quantité d'acide alpha-linolénique alimentaire
et la teneur en DHA des structures cérébrales [4], chez les jeunes
comme les adultes [5]. Les vitesses de récupérations après carence
sont très lentes [6, 7], y compris au niveau des micro-vaisseaux
cérébraux [8]. Ces résultats ont été de nombreuses fois confirmés
sur de multiples modèles [9, 10].
Etant donné l'impossibilité évidente d'expérimenter sur l'être
humain afin de déterminer les effets des nutriments sur son
cerveau, seuls les travaux sur des modèles animaux sont possibles.
Ils ouvrent des pistes, dont certaines peuvent être partiellement
validées sur l'Homme ; mais il ne s'agit, le plus souvent, que
de confirmations.
La dernière revue sur le sujet dans OCL date de 1996 [11, 12] où
un article intermédiaire a porté sur la neurotransmission et la
cognition [13]. Il est donc certainement intéressant de faire un
nouveau point global sur le sujet. Après quelques rappels, cette
synthèse a pour objectif de présenter les travaux réalisés depuis
le début 2000, jusqu'à fin janvier 2003. Seuls ont été retenus les
travaux concernant les mammifères. Ceux portant sur les oiseaux (en
particulier la poule, les œufs et les éventuels poulets issus de
ceux-ci) n'ont pas été pris en compte. Schématiquement, la très
grande majorité des résultats obtenus concerne les acides gras ω3,
ceux strictement dédiés aux ω6 ne sont qu'une infime
minorité ; quand les ω6 sont référencés, ils le sont par
rapport aux ω3. En ce qui concerne les ω9, l'acide oléique en
particulier, quelques travaux intéressants ont été publiés. Cette
revue donne les sources d'apport en acides gras ω3, examine les
enrichissements réalisables par modification de l'alimentation
animale, mesure l'impact sur la couverture des besoins de l'homme
et le coût pour le consommateur, en classant les principaux
aliments par rapport au prix des ω3 qu'ils contiennent.
Les oméga-3
L'analyse de la composition en acides gras des phospholipides
totaux de 11 régions cérébrales (de souris) montre que le taux
de 22 :6ω3 est significativement plus élevé dans le cortex
frontal. La carence en acide alpha-linolénique ne touche pas avec
la même amplitude toutes les structures cérébrales : avec
l'hypophyse, le cortex frontal et le striatum sont les plus
affectés, avec une diminution d'environ 40 % du 22 :6ω3
[14] (figure
1). La supplémentation à base de phospholipides
d'œuf ou de cervelle de porc permet de rétablir une composition en
acides gras normale dans toutes les régions, sauf pour le cortex
frontal. Il existe donc une distribution régionale des acides gras
dans le cerveau et l'impact de la carence est
« région-spécifique » [15], notamment au cours du
vieillissement [16]. D'autant qu'au cours du vieillissement, une
restauration du profil en acide gras des membranes neuronales
semble possible [17].
En cas de carence, il y a une préservation et une ré-utilisation
des acides gras ω3 ; due au recyclage induit par les réactions
de dé-acylation et ré-acylation qui n'est diminué que de 30 à
70 %, alors que le transfert entre le sang et le cerveau est
réduit de 40 fois [18], ce qui explique la déficience de
seulement 50 % en DHA, initialement observée dans les neurones
[3].
La carence induit une diminution du DHA dans l'hippocampe,
associée à une réduction de la taille des neurones, mais pas de
leur nombre [19], avec une diminution spécifique des ω3, associée à
une réduction d'un phospholipide particulier, la
phosphatidyl-sérine [20]. Chez le rat âgé, l'administration d'huile
de poisson augmente la transcription de transthyrétine dans cette
structure [21] et diminue le NGF (« nerve growth factor) [22].
In vitro au moins, l'inhibition de la production de second
messager sous contrôle de la protéine-kinase constitue une cible
des acides gras ω3 [23].
Les possibilités de récupérations, biochimiques et
comportementales
L'utilisation alimentaire des seuls ω3 n'est pas satisfaisante.
En effet, un régime enrichi en huile de poisson favorise l'éveil et
l'acquisition d'un apprentissage chez la souris jeune mais diminue
l'activité motrice et l'apprentissage chez la souris âgée [24].
Dans le même sens, à partir d'expérimentations réalisées chez le
porcelet, il est souligné que les laits adaptés pour nourrissons
doivent être supplémentés simultanément avec l'acide arachidonique
et avec le DHA, plutôt qu'avec le DHA seul [25] ; sur le même
modèle un rapport optimal de 4 est proposé pour les acides gras ω6
et ω3 [26] ; mais les modification de la composition en acides
gras des tissus n'est pas strictement proportionnelle au contenu en
acides gras ω3 de l'alimentation maternelle [27].
L'activité exploratoire est significativement réduite chez les
souris carencées. Sur le labyrinthe en croix surélevé (protocole
qui mesure notamment l'anxiété), le temps passé dans les bras
ouverts de l'appareil est significativement inférieur chez les
souris carencées par rapport aux contrôles. Ce protocole
d'apprentissage montre que la carence induit un déficit
d'apprentissage. Or, une supplémentation à base de phospholipides
(d'œufs enrichis en oméga-3 en l'occurrence, mais qui contiennent
aussi des ω6) réverse les altérations comportementales et
biochimiques induites par une carence en acides gras polyinsaturés
ω3 chez la souris. En effet, l'activité exploratoire et le déficit
d'apprentissage sont totalement rétablis après une supplémentation
à base de phospholipides d'œuf ou de cervelle de porc, alors que le
niveau d'anxiété n'est pas encore revenu à celui des contrôles. La
récupération n'est donc pas totale [15].
Il existe un retard temporel entre d'une part, l'incorporation
des acides gras dans le cerveau et, d'autre part, l'amélioration
des performances d'apprentissage [28]. Il convient de noter que des
extraits d'œufs enrichis en ω3 et ω6 sont déjà utilisé depuis
plusieurs années pour formuler quelques laits adaptés, et que des
phospholipides de cervelle de porc ont été utilisés chez des
enfants hypotrophes [29].
Une supplémentation en phospholipides riches en DHA améliore le
comportement, l'apprentissage et la fonction visuelle, à la fois
chez des souris âgées contrôles et carencées en acides gras
poly-insaturés ω3 [30]. L'effet du DHA pur (sous forme d'ester
éthylique) permet d'obtenir des réultats similaires [31].
Une injection intra-amniotique chez l'animal carencé en acides
gras ω3 permet de corriger en 24 heures le déficit en acides
gras ω3 du cerveau du fœtus [32].
En cas d'hypo-perfusion du cerveau, la présence d'acides gras ω3
permet une meilleure préservation de paramètres cognitifs et
cérébro-vasculaires [33].
Chez un rat modèle de la maladie d'Alzheimer, la présence de DHA
assure une protection contre les altérations d'apprentissage [34].
Chez l'Homme, globalement, les acides gras ω3 pourraient réduire le
déclin cognitif et le risque de démence [35]. Dans divers types de
démences, y compris celle d'Alzheimer, des teneurs plasmatiques
basses en acides gras ω3 (y compris en DHA) constituent des
facteurs de risque pour ces pathologies [36]. Des anomalies dans le
renouvellement des phospholipides ont même été évoquées dans la
schizophrénie [37] ; le traitement spécifique avec l'EPA
serait utile [38], ainsi que dans la dépression [39]. Dans un autre
domaine, les enfants handicapés neurologiques absorbent
insuffisamment d'acides gras ω3, comme le montre dans leur sérum la
présence des marqueurs de carence que sont le 20 :3ω9 et le
22 :5ω6, ce qui n'est pas favorable au bon renouvellement de
leurs structures cérébrales déjà atteintes [40].
Effets-doses : triglycérides ou phospholipides ?
« Nous admirions fort Schleiter. Il avait soutenu,
l'année précédente, une thèse non pas brillante mais, exactement,
monumentale sur la structure des graisses phosphorées dans les œufs
d'oiseaux. A nos yeux cet ouvrage, presque en son entier fait de
chiffres et de formules chimiques, représentait la charte de notre
science ». Georges Duhamel. Chronique des
Pasquier.
L'acide alpha-linolénique est vraisemblablement allongé et
désaturé par le foie en chaînes plus longues qui seraient les
acides essentiels pour le cerveau, comme cela a été découvert
initialement sur les cultures de cellules nerveuses, qui ne se
différencient, se multiplient, captent et libèrent des
neuromédiateurs, que si le milieu contient du 20 :4 ω6 et
du 22 :6 ω3 ; mais pas en présence de
18 :2 ω6 et de 18 :3 ω3 [41]. Un travail récent
portant sur l'effet-dose a montré que les phospholipides d'œuf ou
de cervelle de porc sont de meilleurs fournisseurs d'acides gras
poly-insaturés que les phospholipides de soja, car ils apportent
directement les longues chaînes poly-insaturées [42]. Des résultats
similaires ont été observés avec les acides gras ω6 [43].
Neuro-médiations, signalisations, transports
La déficience en acide alpha-linolénique se traduit au niveau du
cortex frontal de rat par des perturbations de la
neurotransmission mono-aminergique, observation qui peut
être mise en relation avec les déficits comportementaux et
cognitifs observés. Il est clair qu'il existe une relation entre
d'une part les acides gras poly-insaturés, d'autre part la
neuro-transmission et enfin le comportement [44, 45]. Mais ne sont
touchées ni la densité ni la fonction des transporteurs de la
dopamine [46]. Chez l'animal carencé, la réversibilité dans la
neurotransmission dopaminergique (dans le cortex préfrontal, entre
autres) n'est que partielle après arrêt du déficit alimentaire
[47]. Les effets dépendent des régions cérébrales [48]. Les acides
gras affectent différemment les récepteurs muscariniques et
sérotoninergiques dans l'hippocampe hypoperfusé [49].
Une étude au PET sur le singe conscient montre que la modulation
de la transmission cholinergique neuronale par le DHA implique,
outre les structures cérébrales, le débit sanguin cérébral
[50].
En ce qui concerne la signalisation, les relations intra-
et inter-cellulaires peuvent être affectées par la déficience en
acides gras ω3 : celle-ci diminue l'accumulation de la
phosphatidyl-sérine, ce qui peut induire des modifications de
teneurs en signaux [51].
Les dérivés trans de l'acide alpha-linolénique sont
incorporés dans les structures cérébrales [52, 53] et induisent des
modifications de la neurotransmission mono-aminergique dans le
cortex frontal et dans l'hippocampe [54].
Les organes des sens : vision, ouie, odorat et goût
La vision est concernée par la nature des acides gras
alimentaires. La rétine, partie du système nerveux central,
constitue l'un des tissus les plus riches en acides gras
poly-insaturés de la série ω3. Une carence en acides ω3 induit des
modifications dans la répartition des acides gras membranaires de
la rétine en relation avec des perturbations de l'amplitude des
ondes a et b de l'électrorétinogramme du rat [4]. Chez les souris
carencées, la supplémentation en phospholipides induit une
augmentation significative de l'amplitude de l'onde b à la fois
pour les contrôles et les carencées. Elle permet aussi de rétablir
une composition normale en acides gras de la rétine [30]. En fait,
le DHA occupe une place importante au niveau de la vision,
impliquant la rétine et le cerveau : photo-récepteurs,
neuro-transmission, activation de la rhodopsine, développement des
cônes et des bâtonnets, connectivité neuronale et maturation des
structures cérébrales [55].
Les acides gras trans dérivés de l'acide
alpha-linolénique réduisent l'amplitude de l'onde b de
l'électrorétinogramme du rat [56].
Etant donné que de nombreux tests comportementaux mettent en jeu
la vision, il est fondamental de constater que les déficits
d'apprentissage chez les souris carencées en acide
alpha-linolénique ne résultent pas de l'altération visuelle
[57].
Pour ce qui concerne l'olfaction, des résultats
similaires ont été trouvés : l'altération des tests basés sur
cette perception n'est pas due à une diminution de l'olfaction
elle-même, mais à une altération des structures cérébrales
[58].
Pour la première fois, il a été montré que la carence en acides
gras ω3 perturbe l'audition, en particulier au niveau de la
réponse cérébrale. De plus, elle accélère ou rend plus précoce le
vieillissement du système nerveux auditif. Ainsi, les acides gras
interviennent au niveau de l'efficacité des récepteurs sensoriels,
mais aussi des structures cérébrales réceptrices [59]. Le contenu
de l'alimentation maternelle en acides gras ω3 module chez le rat
le système auditif des portées [60].
Le déficit en acides gras ω3 altère le goût. Par exemple,
un niveau de perception donné de la saveur sucrée exige une
quantité de sucre plus grande chez les animaux qui sont déficients
en ce précieux acide gras [61].
Les oméga-9 : l'acide oléique
L'intérêt nutritionnel de l'acide oléique dans le cadre d'une
alimentation équilibré a fait l'objet de nombreux travaux, une
attention particulière étant portée au système cardio-vasculaire.
Mais cet acide concerne aussi le cerveau, comme l'ont montré des
recherches très récentes [62]. Dans cet organe, les acides gras ω9
sont représentés certes par l'acide oléique, mais aussi par de très
fortes quantités de dérivés à plus longues chaînes carbonées,
principalement le 24 :1, notamment au niveau de la membrane
myéline.
Afin de déterminer exactement l'effet de la présence et de la
concentration de l'acide oléique dans l'alimentation sur la
composition en acides gras de divers organes, les huiles végétales
commerciales n'étant pas utilisables car contenant toujours de
l'acide oléique, des quantités de triglycérides suffisamment
importantes pour être compatibles avec des expérimentations
nutritionnelles ont pu être synthétisées par voie chimique et
enzymologique ; ils ont été constitués soit d'acide oléique,
soit d'acide alpha-linolénique, soit d'acide linoléique [63].
Globalement, chez des rats, le déficit alimentaire en acide oléique
entraîne une diminution de la concentration de cet acide dans
nombre d'organes, y compris dans le nerf sciatique, mais pas dans
le cerveau ; pour de nombreux organes, la synthèse endogène ne
compense donc pas l'absence d'acide oléique dans les aliments, qui
doit être apporté dans l'alimentation [64]. Cet acide gras est donc
partiellement essentiel, notamment pendant la période de
gestation-allaitement, au moins chez le rat.
L'absence de modifications de la concentration en
18 :1 ω9 des structures cérébrales par la teneur en acide
oléique de l'alimentation permet de soulever plusieurs hypothèses.
Soit le système nerveux est prioritaire dans la captation de
l'acide oléique, d'où la possibilité de mécanismes de transports
spécifiques et actifs au niveau de la barrière hémato-encéphalique,
soit il est apte à synthétiser la totalité de l'acide oléique qui
lui est nécessaire, indépendamment de sa présence dans
l'alimentation [62].
Les acides gras libres (parmi lesquels l'acide oléique) ont été
dosés dans le liquide céphalo-rachidien sur une grande série de
patients [65]. Un dérivé de l'acide oléique, l'oléamide, module le
sommeil [66], et atténue l'apoptose de neurones du cervelet
[67].
L'acide oléique synthétisé par les astrocytes pourrait servir de
neuro-trophique pour les neurones [68].
Transports des acides gras entre le sang et le cerveau
Alors que les acides gras poly-insaturés doivent traverser la
barrière hémato-encéphalique, par définition de leur caractère
essentiel, les mécanismes ne sont pas connus ; quelques
hypothèses ont été toutefois proposées [69]. Le passage via les
plexus choroïdes pourrait se révéler efficace [70].
Le rôle spécifique des astrocytes dans les synthèses du DHA à
partir d'acide alpha-linolénique reste discuté [71]. Une
co-opération entre les astrocytes et les cellules endothéliales des
micro-vaisseaux est proposée [72]. Toutefois, les astrocytes ne
synthétisent le DHA qu'à partir de l'acide docosapentaénoïque [73].
Selon les conditions, les acides gras libres sériques ou les
phospholipides des lipo-protéines pourraient fournir les acides
gras poly-insaturés au cerveau [74]. Un phospholipide particulier,
la phosphatidyl-choline servirait de transporteur d'acides gras
vers le cerveau [75].
En fait, globalement, sur le plan de la physiologie
nutritionnelle, le problème important réside dans la détermination
des bio-disponibilités de l'acide alpha-linolénique et du DHA
[76].
Il n'y aurait pas de transport de l'acide oléique à travers la
barrière hémato-encéphalique [77].
Observation très importante : le déficit en acides gras ω3
pourrait modifier le métabolisme énergétique du cerveau en
perturbant le transport du glucose [78]. Le fonctionnement
de la barrière hémato-encéphalique est donc touché par la carence
en acides gras ω3, d'autant qu'il a été montré qu'elle affecte le
transport de certains acides aminés [79] et le profil en acides
gras des micro-vaisseaux cérébraux [8].
Les acides gras ω3, après avoir traversé la barrière, pourraient
moduler l'expression de gène exprimés dans le cerveau [80],
résultat qui ouvrirait un nouveau champ d'investigation portant sur
l'effet de ces acides gras sur le fonctionnement cérébral.
Les applications pratiques
Commercialement contestable, mais nutritionnellement
acceptable :
« Je sais bien que les industriels qui cultivent
l'olivier de paix en France préfèrent de beaucoup vendre au poids
de l'or quelques tonnes de ce précieux liquide, que nos épiciers
noient dans des foudres d'huile d'œillet et de colza pour nous
l'offrir au prix coûtant ». George Sand, Un hiver à
Majorque.
Le besoin du cerveau en acides gras poly-insaturés est
considérable pendant la période néonatale chez l'homme. Il reste
notable pendant toutes les périodes de la vie, afin d'assurer le
renouvellement des structures membranaires des cellules et, pour
préserver l'intégrité des fonctions. Sinon, au minimum, le
vieillissement s'en trouve accéléré. Or, ces très longues chaînes
ne sont que faiblement synthétisées dans le cerveau, si même elles
le sont.
Pendant la période pré-natale, elles sont peu transférées à
travers le placenta et celui-ci ne les synthétise pas. Le cerveau
ne les synthétise qu'en très faibles quantités chez l'adulte,
presque pas au cours du vieillissement [81]. Il est donc
vraisemblablement indispensable de les apporter dans
l'alimentation. Il a toutefois été observé que le tissu fœtal de
babouin peut synthétiser du DHA à partir de l'acide
alpha-linolénique [82].
La couverture en France, femmes enceintes ou qui allaitent
Pendant cette grossesse, six cent grammes d'acides gras
indispensables sont transférés de la mère au fœtus, ce qui
représente la quantité de 2,2 grammes quotidiens, en
moyenne.
Or, il ressort d'une étude réalisée récemment en Aquitaine, que
les femmes en âge d'être enceintes ou qui le sont, absorbent dans
leur alimentation 90 % de l'acide linoléique, mais seulement
40 % de l'acide alpha-linolénique dont elles ont besoin
[83] ; des résultats analogues ont été trouvés dans d'autres
pays, comme le Canada [84] et la Suède [85]. L'utilisation d'huile
de colza (de soja ou de noix) éviterait un tel déficit. Pour ce qui
concerne le DHA, au Canada, les quantités absorbées
quotidiennement selon les personnes varient de 24 à 524 mg
[84]. Pendant la grossesse, selon les ANC [86] la consommation de
graisse de la femme doit être augmentée globalement de 15 %,
mais avec le doublement du DHA (acide cervonique) ; sont alors
intéressants les poissons de qualité nutritionnelle réelle, ce qui
peut n'être pas le cas pour ceux d'élevage.
Pour tous les âges de la vie, le rapport ω6/ω3 doit être de 5 à
6 [86], chiffre valable pour les nouveau-nés prématurés
[87].
Pendant la grossesse, les augmentations en divers nutriments ne
sont pas considérables, sauf pour quelques minéraux comme le fer,
le zinc ou certaines vitamines, comme la vitamine D. Mais
elles sont notables [88]. Incidemment, comme cela est
judicieusement fait pour le lait, il serait intéressant de
supplémenter en cette vitamine une huile d'assaisonnement, compte
tenu de sa liposolubilité.
Mais les propositions des ANC [86] supposent que l'alimentation
de la future mère soit bonne, ce qui n'est malheureusement pas la
règle, comme le montre l'étude SUVIMAX. En effet, une fraction
notable de femmes absorbe dans leur alimentation moins des 2/3 des
quantités recommandées pour nombre de vitamines, de minéraux et
d'oligo-éléments, y compris les acides gras oméga-3 comme le
montre l'étude d'Aquitaine [83]. Il est clair que la qualité de
l'alimentation de la femme contrôle les quantités d'acides gras ω3
et ω6 reçues par le nouveau-né [89]. Toutefois, l'utilisation
d'huile de lin par la femme n'augmente pas le DHA de son lait [90].
En revanche, la supplémentation en acides gras ω3 à longues chaînes
pendant la grossesse et pendant l'allaitement augmente le QI des
enfants [91, 92]. Sur le modèle animal, l'addition des longues
chaînes associée à une réduction des précurseurs permet d'assurer
un profil neuronal et glial similaire à celui obtenu avec
l'allaitement maternel [93].
Le statut en DHA et en acide arachidonique de l'enfant à terme
constitue l'un des déterminants majeurs des variations de
concentrations post-natales de ces acides [94]. Chez le nouveau-né,
l'acide alpha-linolénique des esters du cholestérol plasmatiques
est en relation avec leur statut en acide gras [95].
Alimenter le cerveau en acides gras ω3ω
« Dès le soir de l'arrivée, ils contractaient de
nouvelles habitudes, différentes de celles qu'ils avaient pu avoir
déjà dans leur vie et définitives, oubliant la pêche au goujon pour
la chasse aux grives, adoptaient l'huile de noix au lieu de l'huile
d'olive, se levaient ou se couchaient tôt selon que dans cette
nature nouvelle le coucher ou le lever du soleil valait ou non le
dérangement, buvaient le vin du pays » Jean Giraudoux,
Bella.
Par rapport au cerveau, vaut-il mieux trouver dans
l'alimentation les précurseurs (l'acide alpha-linolénique) ou les
longues chaînes (le DHA, acide cervonique) ? En d'autres
termes, mieux vaut-il manger végétal que poisson, sachant que
certains œufs (dits « oméga-3 ») sont entre les deux
mondes pour ce qui est des ω3 puisqu'ils peuvent contenir les deux
en fortes quantités. En fait, l'acide alpha-linolénique et le DHA
sont tous deux nécessaires, mais il vaudrait mieux insister sur le
précurseur que le métabolisme normal sait utiliser ou oxyder en cas
d'excès [96] ; plutôt que sur la longue chaîne carbonée, qu'il
semble moins bien maîtriser (effets toxiques sous forme
d'hémorragies à très fortes doses, comme celles absorbées par les
esquimaux). En effet, le cerveau est sensible aux excès [97, 24],
sans toutefois augmenter les peroxydations si la vitamine E est
présente [98].
La question reste posée de l'anti-oxydant protecteur des acides
gras membranaires, l'alpha-tocophérol étant le meilleur candidat
[99].
Où trouver les oméga-3, comment enrichir naturellement certains
aliments ?
Compte tenu des habitudes alimentaires actuelles, le moyen le
plus efficace d'augmenter dans l'alimentation les mono-insaturés ω9
tout comme les ω3 sous la forme d'acide alpha-linolénique est
d'absorber de l'huile de colza seule, ou en mélange, mais à
condition qu'il en contienne des quantités appréciables. Les autres
huiles riches en acide alpha-linolénique sont celles de soja et de
noix, mais leur contenu en acide oléique est beaucoup plus
faible.
En ce qui concerne les acides ω3 à longues chaînes carbonées
(EPA et DHA), les poissons et les œufs « oméga-3 »
apportent des quantités appréciables. Mais pour ce qui touche les
poissons d'élevage, il convient qu'ils aient été nourris avec des
graisses adaptées : le contenu en ω3 de leur chair peut varier
de 1 à 40 selon qu'ils sont nourris avec une graisse végétale
(huile de palme, coprah, etc...) ou une huile de poisson.
Il est possible d'améliorer la qualité nutritionnelle des
produits animaux en modifiant l'alimentation utilisée dans leur
élevage. Toutefois, cette mesure est moins efficace chez les
ruminants, car l'activité microbienne des poly-gastriques
hydrogène, une fraction importante des acides poly-insaturés
alimentaires leur faisant perdre leurs caractéristiques d'acides
gras indispensables. Elle est intéressante chez les monogastriques
(comme le cochon), appréciable chez la volaille, spectaculaire pour
ce qui concerne les œufs, et indispensable chez les poissons,
notamment quand ils sont carnivores (75 % d'entre eux).
Les tableaux 1 et 2 montrent les facteurs de
multiplications qui peuvent être obtenus soit en apportant de
l'acide alpha-linolénique (sous forme de graines de colza ou de
lin) soit de l'EPA et du DHA, notamment sous forme d'huile de
poisson.
Tableau 1. Facteur de multiplication en nourrissant
avec de l'acide alpha-linolénique (graines de lin ou de
colza) : quelques exemples.
|
|
Alpha-linolénique |
ω3 longues chaînes |
| Faux-filet de porc |
3 à 6 |
0,9 |
| Faux-filet de bœuf |
1 à 2 |
1 |
| Cuisse de poulet |
9 |
3 |
|
Œuf |
1 à 40 |
2 à 5 |
Tableau 2. Facteur de multiplication en nourrissant
avec des huiles de poisson.
| |
Alpha-linolénique |
ω3 longues chaînes |
| Longe de bœuf |
1,3 |
1 à 2 |
| Cuisse de poulet |
1 |
2 à 7 |
| Saumon |
– |
5 à 20 |
|
Œuf |
4 à 8 |
2 à 6 |
D'après [100-110].
En fait, les résultats les plus spectaculaires présentés dans
les tableaux 1 et 2 sont le fruit de choix très
précis quant aux aliments donnés aux animaux. Leurs coûts ne sont
donc pas négligeables.
Fort heureusement, en pratique, une équipe [109] a montré que
substituer une fraction de la nourriture destinée aux animaux par
des graines de lin cuites n'augmente le coût de leurs aliments que
de 5 % environ, qu'il s'agisse du bétail ou de la
volaille ; ce qui correspond à un accroissement du prix total
de l'élevage de 1 à 2 % environ. Pour un résultat très
intéressant (tableau 3), il
devient alors possible de doubler exactement le contenu d'acide
alpha-linolénique dans le repas, et de frôler les
recommandations : par exemple, les œufs contiennent
12 fois plus d'acide alpha-linolénique, le lapin 10 fois
plus, le poulet 4 fois plus, la viande de porc et le lait
3 fois plus
! Et tout cela sans modifier les habitudes alimentaires, ce
qui est particulièrement précieux dans une proposition
d'intervention nutritionnelle. L'utilisation de tels produits
induit des modifications positives chez les consommateurs,
notamment au niveau des paramètres lipidiques sanguins [109]. Il
convient de rappeler d'une part que les œufs « oméga-3 »
présentent la composition naturelle des œufs produits par des
poules laissées en totale liberté ; et d'autre part que des
extraits de phospholipides de ce type d'œuf constituent le meilleur
moyen actuel dans la formulation des laits adaptés pour nourrissons
pour copier au mieux la composition en acides gras du lait de
femme.
Les effets de tels aliments sur les paramètres biologiques de
l'homme ont été évalués, en particulier avec les poisson et
récemment les œufs. Il a été montré que les phospholipides d'œufs
riches en ω3 améliorent les performances d'apprentissage de modèles
animaux [14, 15, 31].
Tableau 3. Coût pour le
consommateur de l'enrichissement des aliments avec des acides gras
oméga-3.
D'après [109].
| Un
exemple pratique : facteurs de multiplication de la valeur
nutritionnelle par rapport au coût |
|
Augmentation
dans aliment animal |
Surcoût
aliment animal |
Surcoût
production animale |
Augmentation
valeur nutritionnelle
aliment homme |
| Lait |
× 4
(vache) |
5 % |
2 % |
× 3 |
|
Œuf |
× 9
(poule) |
5 % |
1 % |
× 11 |
| Porc |
× 4 |
5 % |
2 % |
× 2,6 |
| Poulet |
× 3 |
5 % |
2 % |
× 4,3 |
| Plein air, Label |
|
|
15 % |
|
Les coûts financiers des oméga-3 : dans quels aliments
sont-ils les moins chers ?
Les aliments des tableaux 4 et 5 fournissent la moitié
des apports nutritionnels conseillés, l'ensemble des autres
aliments étant supposé apporter l'autre moitié, chacun contribuant
pour un peu de la quantité totale.
Le tableau 4
détaille les aliments apportant l'acide alpha-linolénique le moins
cher. L'huile de colza se trouve largement en tête, suivie de
l'huile de soja, puis de l'huile de noix. Pour les autres huiles,
outre le fait que le coût serait difficilement acceptable dans le
cadre d'une alimentation variée, les quantités sont
inacceptables : il faudrait absorber quotidiennement plus d'un
demi-litre d'huile d'olive pour subvenir à la moitié des
ANC
! Le coût de l'acide alpha-linolénique de l'œuf
« standard » produit par une poule nourrie partiellement
avec des graines de lin n'est que théorique, car cet œuf n'est pas
encore trouvé dans le commerce. Les œufs « oméga-3 » sont
à comparer avec ceux « plein air » car ils sont produits
avec des méthodes similaires. Pour une modeste augmentation de
prix, la valeur nutritionnelle est multipliée par 10, alors que le
prix du gramme d'acide alpha-linolénique est divisé par 9! En
termes nutritionnels, pour des prix voisins, les œufs
« oméga-3 » sont considérablement plus intéressants que
les œufs « bio » ou « plein air ».
Le tableau 5 détaille les aliments
apportant l'acide alpha-linolénique le moins cher. En ce qui
concerne les poissons, en particulier ceux qui sont carnivores,
leur contenu en acides gras ω3 est en proportion directe des ω3 qui
sont apportés dans leur alimentation, en particulier l'EPA et le
DHA. De ce fait, le DHA du saumon sauvage, ou de celui qui est
convenablement nourri en élevage, coûte 20 à 40 fois moins
cher que celui du saumon d'élevage bas de gamme. Celui de l'œuf
« oméga-3 » se révèle 5 à 10 fois moins onéreux que
celui de l'œuf standard. Pour une efficacité biologique identique,
le maquereau est 500 fois moins cher que la lotte,
300 fois moins que le turbot, et 200 fois moins que la
sole.
Tableau 5. En italique et
gras : les aliments réellement utiles, compte tenu des
portions usuelles. ANC : apports nutritionnels conseillés.
Chiffres arrondis. D'après [110]. Prix (en ) du DHA pour la moitié
des apports journaliers recommandés
|
Acide cervonique (DHA) |
Pour 60 mg de DHA (50 % ANC) |
| Maquereau |
0,01 |
| Sardine |
0,02 |
| Hareng |
0,05 |
| Saumon
sauvage |
0,06 |
| Truite
sauvage |
0,08 |
| Lieu noir |
0,2 |
| Anguille |
0,5 |
| Colin |
0,6 |
| Perche |
0,7 |
| Haddock |
0,8 |
| Sole |
1,2 à 2 |
| Turbot |
2
à 3 |
| Lotte,
tranche |
4
à 5 |
Conclusion
Tous ces acquis induisent de nouveaux projets dans la
connaissance des rôles des acides gras à tous les niveaux, depuis
la structure jusqu'au fonctionnement du cerveau, ainsi que la
valorisation des aliments qui les contiennent, en quantités
bio-disponibles. Les années à venir permettront de vérifier si les
intéressantes perspectives évoquées dans un récent congrès [111] se
concrétiseront, en particulier au niveau des essais chez l'homme,
pour le cerveau normal (nouveau-né, enfant, adulte et vieillard) et
pathologique (dépression, schizophrénie, maladie d'Alzheimer).
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