ARTICLE
Si le pronostic des infarctus du
myocarde s'est nettement amélioré ces dernières
années, les accidents ischémiques cérébraux
constituent un risque évolutif majeur et aggravent ce pronostic
[1-3]. Dans l'étude SPRINT [3] portant sur 5 839 patients ayant
présenté un infarctus du myocarde, le taux de mortalité
augmentait de manière significative chez les patients ayant eu
un accident ischémique cérébral : 31 % à
1 an et 62 % à long terme sur un suivi moyen de 5 ans contre
9 et 31 % pour les patients n'ayant pas eu cette complication. La plupart
des décès surviennent la première année
de suivi et durant les deux semaines après l'accident ischémique
cérébral [3]. Chez les survivants [2], l'accident ischémique
cérébral prolonge la durée d'hospitalisation et
représente une des causes majeures de morbidité. La lutte
contre les accidents ischémiques cérébraux demeure
donc l'un des objectifs prioritaires de la prise en charge des infarctus
du myocarde et nécessite une compréhension des facteurs
qui régissent leur survenue. Ces facteurs sont de diverse nature
: facteurs classiques du risque vasculaire, facteurs liés à
l'infarctus du myocarde lui-même, facteurs liés aux traitements.
Certains facteurs paracliniques, encore mal identifiés, semblent
également intervenir. Dans tous les cas, on ne peut conclure
à un accident ischémique cérébral cardio-embolique
qu'en l'absence d'une autre cause, qu'il convient de rechercher et qui
peut d'ailleurs lui être associée.
Quelle est la fréquence
des infarctus cérébraux après un infarctus du myocarde
?
En deuxième position après la fibrillation auriculaire,
les cardiopathies ischémiques représentent 25 % des cardiopathies
emboligènes à risque élevé d'infarctus cérébral
[4].
À la phase aiguë
Avant l'ère de la fibrinolyse, le risque de complications emboliques
cérébrales était estimé en moyenne à
2,5 % dans les quatre semaines suivant un infarctus du myocarde, le
risque maximal se situant dans les deux premières semaines [4].
Si la prise en charge des infarctus du myocarde s'est nettement améliorée
depuis quelques années, grâce notamment aux thrombolytiques
et autres techniques de revascularisation, son impact sur l'incidence
des accidents ischémiques cérébraux n'est pas clair.
Les données actuelles laissent envisager une chute de l'incidence
des accidents ischémiques cérébraux autour de 1
% mais ce chiffre est à considérer avec prudence car il
provient essentiellement de grands essais thérapeutiques randomisés
[5, 6] et peut donc s'expliquer par l'exclusion de patients à
haut risque (âge élevé, antécédents
d'accident ischémique cérébral, hypertension artérielle
sévère...). Ce chiffre ne rend donc probablement pas compte
de l'incidence des accidents ischémiques cérébraux
chez tous les patients. Par exemple, dans une étude communautaire
portant sur 5 365 patients [7], 75 % d'entre eux ne bénéficiaient
pas des thrombolytiques pour diverses raisons ; la fréquence
des accidents ischémiques cérébraux était
de 1,8 % dans ce groupe et de 0,5 % chez les patients traités
par thrombolytiques. Si cette étude ne permet pas de conclure
à une efficacité de ce traitement (administration non
randomisée), elle témoigne de l'inhomogénéité
des patients. Comparer directement l'incidence des accidents ischémiques
cérébraux dans les études avant et après
la fibrinolyse est également difficile du fait de différences
méthodologiques. Si l'étude SPRINT [8] n'a pas montré
de différence entre les deux périodes, une autre étude
récente [9] portant sur une population non sélectionnée
a montré une diminution significative de l'incidence des accidents
ischémiques cérébraux (évalués selon
les mêmes critères diagnostiques tout au long de l'étude)
durant la période de suivi de 10 ans (de 1985 à 1994)
(figure 1). Les auteurs
suggèrent qu'une meilleure prise en charge des infarctus du myocarde
a pu modifier la prévalence des accidents ischémiques
cérébraux.
À distance de l'infarctus
Le risque d'accident ischémique cérébral à
distance (après les trois premiers mois) d'un infarctus du myocarde
est mal connu. L'incidence semble relativement faible, d'environ 1 %
dans l'année suivante [3, 10], les deux tiers des accidents ischémiques
cérébraux survenant dans les six premiers mois [3], mais
reste supérieure à celle de la population générale
[3]. Dans les études récentes consacrées au risque
à long terme, le risque d'accident ischémique cérébral
variait de 3 à 5 % pour un suivi moyen de 3 à 5 ans
[11-14], et pouvait atteindre 7 % chez les patients traités par
placebo [13]. Ce risque est faible par rapport au risque de récidive
après un premier infarctus cérébral (30 % à
5 ans) mais les populations sont différentes, en particulier
du fait de l'âge.
Quels sont les facteurs
de risque des accidents ischémiques cérébraux ?
Facteurs classiques de risque vasculaire
(tableau)
Âge
L'âge apparaît comme un puissant facteur de risque dans
la plupart des études [3, 5, 7, 9, 15] avec un risque accru dans
les tranches d'âge les plus élevées (figure
2). Dans les deux grands essais thérapeutiques GISSI-2
et IST [5] portant sur 20 768 patients, le risque relatif d'accident
ischémique cérébral ajusté aux autres facteurs
de risque était de 1,97 pour les patients âgés de
60 à 70 ans et de 3,44 pour ceux de plus de 70 ans (comparativement
aux patients de moins de 60 ans). Il ne s'agit pas d'un risque spontané
car tous les patients étaient traités par thrombolytiques
et la grande majorité par aspirine.
Antécédents d'accident vasculaire
cérébral
Ils apparaissent comme un facteur de risque dans plusieurs études
[3, 9] avec un risque relatif (RR) ajusté d'environ 2,5. Ce facteur
est probablement sous-estimé du fait de l'exclusion dans certaines
études précisément de ces patients.
Autres facteurs de risque
Un antécédent d'infarctus du myocarde (avant celui conduisant
à l'inclusion) a été rapporté comme facteur
de risque [3]. Le rôle de l'hypertension artérielle est
plus controversé. Elle a été rapportée comme
facteur de risque en analyse univariée [3, 5, 9] (RR = 1,7 pour
Mooe et al. [9]) mais ne constituait pas un facteur indépendant.
Cependant, une hypertension artérielle au moment de l'infarctus
du myocarde constitue le plus souvent un critère d'exclusion
des grands essais thérapeutiques et peut faire sous-estimer ce
facteur. Ainsi, dans l'étude GISSI-2 [5], une pression artérielle
diastolique supérieure à 110 mmHg à l'entrée
(qui constituait normalement un critère d'exclusion) était
associée à un risque ajusté élevé
d'accident ischémique cérébral (RR = 1,49) durant
l'hospitalisation. D'autres facteurs comme le sexe [3, 5, 9], le diabète
[5], l'indice de masse corporelle (BMI) [3, 5] et le tabac [3] n'apparaissent
pas comme des facteurs de risque.
Facteurs liés à l'infarctus du myocarde
Localisation antérieure
Il est classique de dire que les patients ayant un infarctus du myocarde
intéressant la paroi antérieure, et tout particulièrement
l'apex ventriculaire gauche, ont un risque plus élevé
(4 à 12 %) d'embolies cérébrales alors que ce risque
ne serait que de 1 % pour les infarctus inférieurs. Cette localisation
apparaît comme un facteur de risque dans des analyses univariées
(RR d'environ 1,5) [5, 9] ou multivariées [3] mais ne semble
pas constituer un facteur de risque prédictif majeur [2, 9].
Il faut noter que 50 % des accidents ischémiques cérébraux
au décours d'un infarctus du myocarde sont précédés
d'un infarctus du myocarde antérieur [5, 9].
Thrombus ventriculaire gauche
C'est l'infarctus antérieur, notamment s'il est étendu,
avec une zone hypo ou akinétique, qui se complique le plus souvent
(environ 40 % des cas) d'un thrombus ventriculaire gauche alors que,
pour l'infarctus inférieur, il n'est présent que dans
3 % des cas [16]. Après une nécrose antérieure
compliquée d'un thrombus ventriculaire gauche, le risque d'accident
ischémique cérébral dans le mois suivant est en
moyenne de 12 % ; il semble particulièrement élevé
lorsque ce thrombus fait saillie dans le ventricule (un tiers des cas
environ), qu'il est pédiculé et/ou mobile [17].
Défaillance cardiaque
Dans une étude récente portant sur 2 231 patients avec
une dysfonction ventriculaire gauche (fraction d'éjection <
40 %) après un infarctus du myocarde [15], la diminution de la
fraction d'éjection était un facteur de risque indépendant
des accidents ischémiques cérébraux et pourrait
favoriser leur survenue à distance des infarctus du myocarde.
Le risque d'accident ischémique cérébral augmentait
de 18 % pour une diminution de la fraction d'éjection de 5 %
; il était de 1,86 pour une fraction d'éjection ¾
28 %, par rapport à une fraction d'éjection > 35 %.
Un score de Killip élevé, qui est un bon reflet d'une
défaillance cardiaque et d'un état hémodynamique
précaire, a également été rapporté
comme facteur de risque indépendant (risque relatif de 2,22 pour
un score de Killip supérieur ou égal à 3 dans les
essais GISSI-2 et IST [5]). L'ensemble de ces données conforte
globalement l'idée que la survenue d'un accident ischémique
cérébral est corrélée à un infarctus
du myocarde particulièrement grave [1].
Fibrillation auriculaire
Il s'agit d'un puissant facteur de risque indépendant et prédictif
d'accident ischémique cérébral [3, 9]. Le risque
relatif était de 3 pour une fibrillation auriculaire chronique
et de 3,5 pour une fibrillation auriculaire de novo dans l'étude
de Mooe et al. [9]. Dans l'étude américaine GUSTO-I
[18] portant sur 40 891 patients ayant un infarctus du myocarde récent,
5 % des patients avec une fibrillation auriculaire ont présenté
un accident ischémique cérébral durant l'hospitalisation
contre 1,8 % des patients sans fibrillation auriculaire. Les principaux
facteurs prédictifs d'une fibrillation auriculaire étaient
l'âge, l'élévation des créatines phosphokinases,
le score de Killip, la pression artérielle systolique. Les patients
avec un infarctus du myocarde inférieur avaient un risque plus
faible [18].
Autres facteurs
Ils ont été diversement appréciés. Mooe
et al. [9] ont rapporté un risque accru d'accident ischémique
cérébral en cas d'élévation du segment ST
sur l'électrocardiogramme initial (RR = 2,4). Les résultats
des études sur la relation entre un pic plasmatique élevé
des enzymes cardiaques (considéré comme un bon marqueur
de la taille de l'infarctus du myocarde) et les accidents ischémiques
cérébraux sont contradictoires. L'élévation
à plus de 5 fois la normale des SGOT pourrait être un facteur
de risque indépendant [3], mais ceci demande confirmation. Les
créatines phosphokinases n'ont pas été corrélées
à une augmentation du risque [1].
Il est possible qu'il existe un « profil de risque » d'accident
ischémique cérébral après infarctus du myocarde,
en relation avec une accumulation des facteurs de risque. Dans une analyse
faisant intervenir plusieurs facteurs indépendants (fibrillation
auriculaire chronique, localisation antérieure, âge élevé,
antécédent d'accident vasculaire cérébral
ou d'infarctus du myocarde et élévation des enzymes cardiaques),
le risque augmentait de façon proportionnelle au nombre de ces
facteurs [3].
Facteurs tirés des examens complémentaires
À côté des facteurs classiques de risque vasculaire
et des facteurs liés à l'infarctus du myocarde lui-même,
des facteurs tirés des investigations paracliniques ont été
décrits.
Plaques de l'aorte
Les lésions athéroscléreuses de l'aorte thoracique
ascendante ou descendante [19, 20] constituent un facteur de risque
indépendant et prédictif des accidents ischémiques
cérébraux péri-opératoires d'un pontage
aorto-coronaire. Dans une étude récente portant sur 189
patients devant bénéficier d'un pontage aortocoronaire
[20], le risque d'accident ischémique cérébral
variait de 0 % pour les patients sans lésion athéroscléreuse
de l'aorte thoracique descendante ou avec un épaississement intimal
modéré (grade 1) à 45,5 % pour les patients avec
des lésions athéroscléreuses avec éléments
mobiles (grade 5). Ces données justifient l'évaluation
de ce critère après un infarctus du myocarde.
Épaisseur intima-média de l'artère
carotide primitive
Ce paramètre simple de mesure échographique des modifications
de la paroi artérielle représente la forme la plus précoce
actuellement décelable de l'athérosclérose : c'est
un puissant marqueur indépendant accompagnant les situations
à risque vasculaire. Une étude cas-témoins récente
[21] a montré que l'augmentation de l'épaisseur intima-média
chez des sujets de plus de 55 ans était corrélée
à une augmentation de risque de survenue d'un accident ischémique
cérébral ou d'un infarctus du myocarde. Il s'agit probablement
d'un facteur d'étude intéressant pour définir les
sous-groupes à risque d'accident ischémique cérébral
après un infarctus du myocarde.
HITS (high
intensity transiet signals)
Si plusieurs études ont montré que ces signaux d'embolie
enregistrés au doppler transcrânien étaient fréquents
en présence d'une cardiopathie emboligène [22], il n'y a
pas de données concernant la valeur prédictive de ces HITS
pour la survenue des accidents emboliques suivant un infarctus du myocarde.
L'importance de ces facteurs paracliniques est appelée à
croître au cours des prochaines années. Combinés
aux autres facteurs classiques, ils devraient constituer des outils
précieux de détection de sous-groupes à haut risque
d'ischémie cérébrale après un infarctus
du myocarde.
Mécanismes et causes
À la phase aiguë
* Une embolie à point de départ cardiaque est le principal
mécanisme incriminé dans la survenue d'un accident ischémique
cérébral au décours d'un infarctus du myocarde.
La mise en évidence d'un thrombus ventriculaire gauche rend ce
diagnostic très probable. Cette complication, dépistée
sur l'échographie par voie transthoracique avec une sensibilité
et une spécificité d'environ 90 %, apparaît dans
les deux premières semaines de l'infarctus du myocarde (le plus
souvent entre le 2e et le 7e jour) et complique
essentiellement un infarctus antérieur (cf. supra). Une
autre source majeure d'embolie est la fibrillation auriculaire qui est
présente chez environ 10 % des patients [18].
* L'athérosclérose peut constituer le dénominateur
commun des complications cardiovasculaires et l'athérosclérose
carotidienne, du fait de son association étroite avec l'athérosclérose
coronarienne, mérite d'être évaluée, ce qui
n'a pas été le cas dans les grands essais.
* Un mécanisme hémodynamique peut être suspecté
s'il existe une bradycardie ou une hypotension pouvant entraîner
une hypoperfusion cérébrale, responsable d'accident ischémique
cérébral, surtout s'il existe des sténoses carotidiennes
avec retentissement hémodynamique intracrânien. La prévalence
des accidents ischémiques cérébraux faisant suite
à cette circonstance n'a jamais été évaluée.
* D'autres mécanismes potentiels ont été incriminés
comme d'éventuelles anomalies inflammatoires ou de la coagulation.
Cependant, dans un certain nombre de cas, le mécanisme reste
incertain.
À distance de l'infarctus
Il est peut-être plus difficile d'identifier un seul mécanisme
pour les accidents ischémiques cérébraux survenant
à distance de l'infarctus du myocarde.
* Un mécanisme embolique semble plus rare que durant la phase
aiguë. Il est envisagé dans certaines circonstances, comme
la présence d'une fibrillation auriculaire. Le risque embolique
d'un thrombus ventriculaire gauche, parfois détecté à
distance (plus d'un mois) de la période aiguë de l'infarctus
du myocarde, est mal connu, de l'ordre de 5 % par an. Ce risque augmente
avec le degré de protrusion du thrombus dans la cavité
ventriculaire gauche, sa mobilité et l'altération de la
fonction ventriculaire gauche dans son ensemble ; il diminue en cas
de thrombus calcifié. Lorsqu'un thrombus apparu à la phase
aiguë persiste (parfois pendant plusieurs mois), le risque d'embolie
est d'environ 10 % durant les six à douze mois suivants [23].
Un anévrisme ventriculaire gauche apparaît de façon
retardée chez environ 10 % des patients et s'associe fréquemment
(50 % des cas) à un thrombus ventriculaire situé dans
la cavité dyskinétique. Le risque embolique est classiquement
faible, de l'ordre de 1 % par an, probablement en raison du siège
du thrombus au fond du sac anévrismal, l'isolant des forces dynamiques
de la circulation.
* Le segment akinétique ventriculaire gauche est la principale
anomalie échographique trouvée à distance d'un infarctus
du myocarde et fait partie des cardiopathies à risque emboligène
majeur dans certaines classifications. Toutefois, sa responsabilité
comme source d'embolie reste mal connue car aucune étude prospective
ne s'est consacrée à son risque propre. Il est évident
que, avant de conclure que l'accident ischémique cérébral
est la conséquence de cette séquelle, il est nécessaire
de rechercher d'autres causes potentielles d'embolies qui lui sont le
plus souvent associées (fibrillation auriculaire, thrombus ventriculaire
gauche...) et d'éliminer les autres causes des accidents ischémiques
cérébraux. Dans le registre de Lausanne [24], chez 94 patients
consécutifs ayant présenté un accident ischémique
cérébral après les trois premiers mois de l'infarctus
du myocarde, le segment akinétique du ventricule gauche était
présent dans tous les cas mais 15 % des patients avaient une autre
source cardiaque d'embolie (essentiellement une fibrillation auriculaire),
12 % un infarctus lacunaire et 12 % un thrombus ventriculaire gauche.
Cependant, chez 15 % des patients ayant un accident ischémique
cérébral, la persistance de ce segment ventriculaire akinétique
était la seule anomalie.
Le mécanisme reste incertain dans certains cas, en dehors de
la présence des facteurs de risque (cf. supra).
Accident ischémique cérébral
survenant au décours de gestes de revascularisation
Malgré les progrès de la chirurgie cardiaque, les accidents
ischémiques cérébraux périopératoires
d'un pontage aorto-coronaire surviennent à une fréquence
d'environ 2 % [25]. Dans la plupart des cas, ils sont la conséquence
d'une embolie cardiaque ou aortique ou encore d'une hypoperfusion cérébrale
(favorisée par une circulation extracorporelle ou une hypotension
prolongées). L'augmentation du risque chez les patients porteurs
d'une sténose carotidienne reste controversée et reste,
si elle existe, plus faible et probablement inférieure au risque
propre de la chirurgie. Le risque d'accident ischémique cérébral
après angioplastie coronarienne est mal établi du fait
d'un nombre restreint d'études consacrées à ce
sujet ; il serait faible, d'environ 0,3 % [26] mais on peut se demander
si ce chiffre n'est pas sous-estimé.
Quels sont les moyens thérapeutiques
?
Infarctus du myocarde à la phase aiguë
De grands essais thérapeutiques randomisés, conduits
chez des patients ayant présenté un infarctus du myocarde,
ont permis d'évaluer l'intérêt des traitements antithrombotiques
(seuls ou en association) sur le risque d'accident ischémique
cérébral.
* Les thrombolytiques (dont le but est de dissoudre un thrombus
coronaire et de recanaliser les artères coronaires occluses)
ont transformé le pronostic des infarctus du myocarde en diminuant
la mortalité et l'étendue de l'ischémie myocardique.
Ils semblent aussi prévenir la formation d'un thrombus ventriculaire
gauche [27], bien que leur administration dans les premières
heures de l'infarctus du myocarde puisse précéder la formation
du thrombus. En revanche, la fibrinolyse ne modifie pas le risque d'accident
ischémique cérébral. Si, dans une étude
non contrôlée portant sur 5 635 patients [7], les thrombolytiques
diminuaient de façon significative (RR = 0,4) ce risque après
ajustement aux autres traitements (aspirine, héparine), ce résultat
n'a pas été confirmé dans de grands essais randomisés
[2, 4, 28]. De plus, le risque d'hémorragies cérébrales
est plus élevé avec ce traitement (RR = 3,6 dans l'étude
de Longstreth et al. [7]).
* L'aspirine : seule (250 à 500 mg/ jour), elle ne prévient
pas la formation d'un thrombus ventriculaire gauche. En revanche, l'essai
thérapeutique randomisé contre placebo ISIS-2 [28] a montré
que l'administration de 160 mg d'aspirine (première administration
la plus précoce possible) réduit de moitié le risque
d'accident ischémique cérébral dans les 10 jours
suivant l'infarctus. Une dose initiale de 160 mg semble nécessaire
pour une efficacité rapide [29]. L'étude ISIS-2 [28] a
aussi montré que l'association de thrombolytiques à l'aspirine
diminue le nombre d'accidents ischémiques cérébraux
par rapport au placebo (p = 0,02), sans augmenter le nombre d'hémorragies
(incluant les hémorragies intracérébrales), par
rapport au traitement par la fibrinolyse seule. Il est donc tout à
fait légitime que la plupart des patients bénéficient
de cette association.
* Les anticoagulants : leur intérêt est beaucoup
plus controversé. Si des essais thérapeutiques randomisés
ont montré qu'une anticoagulation précoce à forte
dose diminue de 50 % l'incidence d'un thrombus ventriculaire gauche
[4, 30, 31], le petit nombre d'accidents ischémiques cérébraux
dans ces études ne permet pas de conclure quant à un éventuel
bénéfice. Aucun essai thérapeutique de phase aiguë
n'a comparé l'aspirine et les anticoagulants et cet essai est
actuellement difficilement réalisable car, dans l'étude
ISIS-2 [28], les patients tiraient un bénéfice de l'aspirine,
qu'ils soient traités ou non par l'héparine. La question
actuelle est de déterminer s'il est intéressant d'associer
des anticoagulants aux traitements qui ont prouvé leur efficacité.
Dans les essais thérapeutiques récents ISIS-3 [6] et IST
[5] portant respectivement sur 41 299 et 20 768 patients traités
précocement par thrombolytiques et aspirine, le nombre d'hémorragies
(incluant les hémorragies intracérébrales) chez
les patients traités par héparine en sous-cutané
était accru (malgré un délai d'administration après
la fibrinolyse de 4 heures dans l'étude ISIS-3 [6] et 12 heures
dans l'étude IST [5]) pour une diminution non significative du
nombre d'accidents ischémiques cérébraux. L'étude
GUSTO 1 [32] n'a pas non plus montré d'efficacité de l'héparine
administrée en intraveineux. À la lumière de ces
résultats, le faible bénéfice absolu (nombre d'accidents
ischémiques cérébraux évités) et
le risque hémorragique potentiel d'un traitement anticoagulant
incitent à le réserver uniquement aux patients à
haut risque de complications emboliques cérébrales (fibrillation
auriculaire, thrombus ventriculaire gauche). Le fait d'avoir seulement
un infarctus antérieur ne semble pas être une situation
à risque suffisant [32]. D'autres essais sont nécessaires
pour apprécier un éventuel bénéfice chez
les patients n'ayant pas été traités par thrombolytiques
(ou aspirine).
À distance de l'infarctus
Antithrombotiques
* Anticoagulants par voie orale
Certaines indications des anticoagulants au long cours sont reconnues
comme la fibrillation auriculaire, où la supériorité
de ce traitement est bien établie. En présence d'un thrombus
ventriculaire gauche, les anticoagulants diminuent le risque embolique
de deux tiers [23] et doivent être poursuivis durant une période
mal définie (en moyenne de 3 à 6 mois) ; cette durée
peut être prolongée s'il existe une insuffisance cardiaque,
une dyskinésie ventriculaire gauche importante ou un thrombus mural
persistant (en particulier s'il est pédiculé ou mobile).
Les anticoagulants semblent aussi indiqués en présence d'une
dysfonction ventriculaire gauche avec signes d'insuffisance cardiaque,
bien que cela n'ait pas été démontré dans
une étude contrôlée [15].
Chez les patients à « faible » risque, c'est-à-dire
sans fibrillation auriculaire, thrombus ventriculaire gauche, anévrisme
ventriculaire gauche ou insuffisance cardiaque, le bénéfice
des anticoagulants a été évalué grâce
à de grands essais thérapeutiques randomisés contre
placebo [13, 14]. Le traitement par anticoagulants (INR international
normalized ratio entre 2,5 et 5) pendant 2 à 3 ans
diminue de 40 à 55 % le risque d'accident ischémique cérébral
et ce bénéfice persiste malgré une augmentation
du risque de complications hémorragiques, en particulier cérébrales
[14]. Le risque d'hémorragie intracrânienne est directement
lié à l'intensité de l'anticoagulation ; ainsi
Azar et al. [33] ont montré que 60 % de ces hémorragies
surviennent lorsque l'INR est supérieur à 4. Les données
échographiques (comme la présence d'un segment akinétique)
n'étaient pas précisées dans ces études
et auraient pu permettre l'identification de patients à risque
plus élevé. Si le taux maximal d'anticoagulation semble
être un INR à 4, il reste à déterminer le
niveau minimal efficace (en général INR entre 2 et 4).
Les anticoagulants sont donc efficaces mais néanmoins contraignants
et comportent un risque hémorragique non négligeable.
* Anti-agrégants plaquettaires
Dans une revue des essais randomisés consacrés aux anti-agrégants
plaquettaires, le groupe « Antiplatelet Trialist collaboration »
[29] a montré une diminution de 40 % du risque d'accident ischémique
cérébral et de 29 % des décès vasculaires
après un infarctus du myocarde. Il n'existe pas de différence
significative entre les différents anti-agrégants [29] et
l'aspirine reste le médicament de référence. La dose
optimale d'aspirine reste débattue mais il ne semble pas que les
fortes doses soient plus efficaces que les doses moyennes (75 à
325 mg/jour).
Si les anticoagulants (INR entre 2 et 4) et l'aspirine (300 mg/jour)
ont prouvé tous deux leur efficacité dans la prévention
à long terme des accidents ischémiques cérébraux,
aucune étude contrôlée ne les a comparés.
L'intérêt d'associer ces deux traitements n'est pas non
plus établi. Dans un essai thérapeutique récent
[10], portant sur 8 803 patients, l'association d'aspirine (160 mg)
à une dose fixe de warfarine (1 ou 3 mg) n'était pas plus
efficace qu'un traitement par aspirine seule pour les critères
primaires évalués (récidive d'infarctus du myocarde,
accident ischémique cérébral non fatal ou décès
vasculaire). Il y avait même un nombre plus élevé
d'accidents ischémiques cérébraux dans le groupe
warfarin (1 mg) et aspirine que dans le groupe aspirine seule (p = 0,05).
Cet essai négatif ne permet toutefois pas d'exclure un bénéfice
potentiel d'une association comportant des doses différentes
d'aspirine et/ou d'anticoagulants.
Statines
Les inhibiteurs de l'hydroxy-méthylglutaryl coenzyme A (HMG-CoA)
réductase (statines), qui bloquent la synthèse endogène
de cholestérol et diminuent la concentration de LDL cholestérol,
ont soulevé un grand intérêt ces dernières
années. En effet, deux grands essais thérapeutiques récents,
4S [11] et CARE [12], portant respectivement sur 4 444 et 4 159 patients
avec une coronaropathie et une cholestérolémie totale normale
[12] ou augmentée [11], montrent que les statines entraînent
une diminution significative des accidents ischémiques cérébraux
de 30 et 31 % (ne concernant pas les accidents ischémiques
cérébraux mortels), effet similaire à la diminution
du risque d'accident coronaire, à la nécessité de
recourir à l'angioplastie ou au pontage coronaire. Au total, 40
accidents ischémiques cérébraux peuvent être
évités en traitant par statines 1 000 patients ayant une
coronaropathie [34]. Le risque vasculaire était nettement corrélé
dans les études CARE et 4S à la concentration de la fraction
LDL cholestérol. Dans les deux études, il s'agissait d'une
population d'âge moyen, essentiellement masculine (proportion respective
de 81 et 86,2 %), mais le bénéfice s'observait dans les
deux sexes. Il serait intéressant d'évaluer si le même
bénéfice s'observe dans les tranches d'âge plus élevées.
Ces études suggèrent un effet indépendant des statines
sur les maladies cérébrovasculaires qui peut s'expliquer
par un effet direct ou indirect sur la fonction endothéliale ou
le risque de thrombose (par une baisse de la cholestérolémie)
ou bien par un ralentissement de la progression de la maladie athéroscléreuse.
En accord avec cette hypothèse, des études ultrasoniques
carotidiennes ont montré une diminution significative de la progression
de l'athérosclérose (évaluée par la mesure
de l'épaisseur intima-média) après un traitement
par statines [35]. Il est légitime, au vu de ces essais [34], de
proposer chez des patients ayant eu un infarctus du myocarde la mise sous
statines, qu'ils aient ou non une hypercholestérolémie,
d'autant que le chiffre de LDL est élevé (la seule restriction
pourrait être une concentration de LDL < 125 mg/dl car, dans
l'étude CARE [12], le risque d'accident ischémique cérébral
n'était pas modifié dans ce cas).
CONCLUSION
Les accidents ischémiques cérébraux constituent
une complication non négligeable des infarctus du myocarde (par
un mécanisme parfois imparfaitement élucidé), ce
risque pouvant être diminué par de nombreux moyens thérapeutiques.
Il faut garder à l'esprit qu'on ne peut conclure à un accident
ischémique cérébral cardio-embolique qu'en l'absence
d'une autre cause, qu'il convient de rechercher et qui peut d'ailleurs
lui être associée.
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