ARTICLE
Le diabète sucré connaît dans les pays en développement
une progression qui suscite une inquiétude légitime de la
part des institutions internationales ayant en charge la santé
des populations [1, 2]. En effet, la prise en charge correcte de cette
affection fait appel à des moyens auxquels peuvent difficilement
faire face les budgets de santé déjà maigres de ces
pays. Or, on sait que, à défaut d'une prise en charge optimale,
le diabète sucré expose à des complications à
long terme qui font toute la gravité de la maladie.
L'une des complications les plus redoutables est la néphropathie
diabétique qui reste une des principales causes de morbidité
et de mortalité chez les diabétiques [3-7]. L'expression
clinique la plus courante de la néphropathie diabétique
est la protéinurie [8, 9] dont l'apparition s'accompagne d'une
nette augmentation du risque cardio-vasculaire [3].
Au stade infraclinique de microalbuminurie, la néphropathie passe
souvent inaperçue dans nos conditions de travail caractérisées
par la non-disponibilité des techniques permettant de la mettre
en évidence à ce stade. L'évolution naturelle de
la néphropathie diabétique se fait le plus souvent vers
l'insuffisance rénale terminale [10, 11]. Si, dans les pays développés,
les techniques d'épuration extrarénale et la transplantation
rénale permettent de réduire la mortalité des diabétiques
en insuffisance rénale et d'améliorer leur qualité
de vie, le coût excessif de ces techniques les rend peu accessibles
aux populations des pays en développement. Les seules armes accessibles
dans ces conditions restent alors la prise en charge optimale du diabète
[12, 13] et de l'hypertension artérielle éventuellement
associée [14], le dépistage et la prise en charge adéquate
de la néphropathie à son début.
Il importe, par conséquent, de mieux connaître l'ampleur
de cette complication.
L'objectif du présent travail est de déterminer, par l'étude
de la protéinurie, la fréquence de la néphropathie
dans une population de diabétiques à Cotonou et d'en étudier
quelques aspects épidémiologiques.
Patients et méthode
La population étudiée est constituée de diabétiques
adultes de type 1 et de type 2, sans distinction d'âge et de sexe,
suivis dans notre consultation de diabétologie ou en hospitalisation
dans le service de médecine interne au Centre national hospitalier
et universitaire de Cotonou.
La protéinurie a été déterminée sur
une collection d'urines de 24 heures. Les patients présentant d'autres
causes de protéinurie ont été exclus de l'étude.
L'âge et le sexe des patients, la durée du diabète
et la glycémie ont été notés.
Résultats
Fréquence de la protéinurie
Au total, 152 diabétiques des deux sexes ont été
inclus dans cette étude. Parmi eux, 43 présentent une protéinurie,
soit une fréquence de 28 %.
Influence de l'âge et du sexe
L'âge moyen des patients est de 53,3 ans avec des extrêmes
de 21 et 90 ans. La répartition selon l'âge et le sexe est
résumée dans le tableau
1.
On dénombre 52 femmes, soit 34,2 %, et 100 hommes, soit 65,8
%.
L'âge moyen est de 52,3 ans pour les hommes et de 55,2 ans pour
les femmes. La fréquence de la protéinurie est de 33 % chez
les hommes et de 19 % chez les femmes. On peut aussi noter que la fréquence
de la protéinurie est de 34 cas sur 111 (31 %) chez les sujets
de moins de 60 ans et de 9 cas sur 42 (22 %) chez les sujets de 60 ans
et plus comme cela apparaît sur la figure
1. Les sujets de 70 ans et plus présentent toutefois la
fréquence la plus élevée de protéinurie (37,5
%).
Influence de la durée
du diabète
Comme le montre le tableau 2,
la fréquence de la protéinurie augmente avec la durée
du diabète, passant de 19 %, lorsque le diabète est connu
depuis au plus 5 ans, à 50 %, pour une durée de diabète
de 11 à 15 ans, et à 69 %, lorsque le diabète est
connu depuis 16 ans ou plus. Il faut noter aussi que plusieurs patients
présentent déjà une protéinurie au début
apparent de leur diabète puisqu'il y a une fréquence de
28 % chez les sujets dont la durée connue du diabète est
inférieure à 1 an.
Influence de la glycémie
Le tableau 3 résume
la répartition des patients suivant la glycémie.
On note que la fréquence de la protéinurie est élevée
(36 %) chez les patients ayant une glycémie inférieure à
1,5 g/l alors qu'elle est de 26 % pour les glycémies supérieures
à 3 g/l.
Influence du traitement
Au moment de l'étude, 19 patients sur 152 (12,5 %) sont traités
par l'insuline et 133 patients (87,5 %) sont sous traitement oral.
La fréquence de la protéinurie est de 42 % (8 cas sur
19) chez les sujets traités à l'insuline et de 26,3 % chez
les patients sous traitement oral (figure
2).
Commentaires
Cette étude menée sur la néphropathie diabétique
à Cotonou révèle une fréquence de protéinurie
de 28 %. Ce chiffre se situe dans la fourchette de ceux rapportés
par Klein et al. [15]. En effet, ces auteurs retrouvent, dans une
étude menée sur dix ans, une incidence de macroprotéinurie
de 28 % chez les sujets dont le diabète a débuté
après 30 ans. Leurs chiffres sont, en revanche, plus élevés
lorsque le diabète a débuté après 30 ans (40
% chez les patients traités à l'insuline et 33 % chez ceux
ne recevant pas d'insuline). Notre résultat est, en revanche, nettement
supérieur à ceux d'autres auteurs africains puisque Kandjingu
[16] rapporte une fréquence de néphropathie diabétique
de 1,49 % à Kinshasa en 1985 et Levitt [17] une prévalence
de protéinurie de 5,3 % à Cape Town en 1997. On retrouve,
dans la présente étude, une fréquence élevée
de protéinurie et, par conséquent, de néphropathie
chez les sujets jeunes. Ceci laisse apparaître la perspective d'une
longue évolution avec la possibilité d'aboutir à
une insuffisance rénale terminale. La fréquence la plus
élevée de protéinurie est toutefois retrouvée
chez les sujets de 70 ans et plus. Klein et al. [18] font le même
constat puisqu'ils rapportent une incidence plus élevée
de macroprotéinurie chez les diabétiques de 70 ans et plus
que chez ceux âgés de 30 à 49 ans.
Notre travail montre que la fréquence de protéinurie est
plus élevée chez les hommes (33 %) que chez les femmes (19
%). Ces résultats sont conformes à ceux de Kofoed-Enevoldsen
et al. [19] et de Klein et al. [15].
Pour Kofoed-Enevoldsen et al., par ailleurs, l'incidence de la
protéinurie est basse au cours des 10 premières années
de diabète et connaît un pic après une durée
de diabète de 15 à 17 ans. Klein [18], de son côté,
rapporte une incidence de protéinurie qui passe, d'une part, de
11,5 %, entre 0 et 4 ans de durée de diabète, à 38,2
%, lorsque la durée du diabète atteint ou dépasse
25 ans, chez les diabétiques traités à l'insuline
et, d'autre part de 8,3 %, entre 0 et 4 ans de diabète, à
23,9 %, entre 15 ans et 19 ans de diabète, chez les sujets ne recevant
pas d'insuline. Nos résultats sont concordants avec ceux de ces
auteurs puisque, de notre travail, il ressort que la fréquence
de protéinurie croît avec la durée du diabète.
Nous avons toutefois retrouvé une protéinurie chez 28 %
des patients ayant une durée connue de diabète de moins
d'un an. Cela laisse entrevoir l'existence, chez ces patients, d'une longue
période de diabète passée inaperçue comme
nous l'avions déjà montré [20].
Il est maintenant bien établi que le mauvais équilibre
chronique du diabète est le principal déterminant du développement
de la néphropathie [21-24] et qu'un bon contrôle du diabète
retarde son apparition ou sa progression [12, 13, 25, 26]. La présente
étude révèle paradoxalement une fréquence
élevée de protéinurie chez les patients ayant les
glycémies les plus basses. Ceci pourrait s'expliquer par le fait
que les diabétiques deviennent souvent plus motivés et plus
compliants au traitement lorsque les complications apparaissent.
Par ailleurs, la glycémie déterminée de façon
ponctuelle n'est pas le meilleur reflet de l'équilibre du diabète
qui est mieux apprécié par la mesure de l'hémoglobine
glyquée. Nos conditions de travail ne nous ont pas permis de réaliser
une mesure systématique de l'hémoglobine glyquée
chez nos patients. En dehors de l'hyperglycémie chronique, l'hypertension
artérielle est bien connue comme facteur de risque favorisant le
développement et l'aggravation de la néphropathie diabétique
[27, 28]. Un contrôle optimal de la pression artérielle prévient
ou ralentit le développement des lésions rénales
dans le diabète de type 1 et dans le diabète de type 2 [14,
29]. À cet effet, l'action néphroprotectrice spécifique
des inhibiteurs de l'enzyme de conversion a été démontrée
[30]. Notre étude révèle également une fréquence
plus élevée de protéinurie chez les patients traités
par l'insuline comme l'ont signalé Klein et al.
CONCLUSION
La néphropathie diabétique apparaît comme une complication
fréquente dans la population des diabétiques à Cotonou.
Il s'agit d'une complication grave. Son évolution naturelle conduit,
comme on le sait, à l'insuffisance rénale terminale dont
la prise en charge adéquate reste financièrement inaccessible
au béninois moyen.
Il importe donc d'uvrer pour la mise en place, à travers
les structures des soins de santé primaire, d'un réseau
de prise en charge du diabète sucré avec pour objectifs
un équilibre glycémique optimal au long cours et un traitement
adapté de l'hypertension artérielle, seules armes de prévention
plus facilement accessibles.
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