ARTICLE
La réalisation d'actes invasifs lors des soins est un facteur
de risque connu d'infections nosocomiales. Pour maîtriser le risque
nosocomial la prévention doit donc particulièrement cibler
ces actes invasifs [5]. En pratique quotidienne, certains de ces actes,
comme le cathétérisme veineux périphérique,
sont très fréquents et peuvent se compliquer de phlébites
infectieuses au point de ponction, voire de bactériémies
ou de septicémies chez les patients les plus fragiles [14]. De
plus, ces gestes sont parfois pratiqués en situations d'urgence
ou de charge de travail importante. Dans ce contexte, l'antisepsie, élément
clé de la prévention des infections, doit être efficace
mais également simple et rapide. Cette antisepsie repose habituellement
sur les produits à base d'iode ou de chlorhexidine [14, 15]. L'utilisation
d'un antiseptique en solution alcoolique permet d'augmenter l'action bactéricide
et de raccourcir les temps d'application et de séchage par rapport
à la solution aqueuse [9]. La polyvidone iodée (PVP-I) est
un antiseptique à large spectre bactéricide, fongicide et
virucide, qui, en solution aqueuse, a fait l'objet de nombreuses études
in vitro et in vivo [2, 3, 10]. Une solution alcoolique
de PVP-I étant maintenant disponible en France, l'objectif de ce
travail a été de déterminer in vivo l'activité
bactéricide immédiate et prolongée après des
temps d'application très courts. Pour cela nous avons évalué
sur volontaires sains l'action bactéricide d'un protocole d'antisepsie
rapide du pli du coude utilisant la PVP-I en solution moussante et la
PVP-I alcoolique et de la comparer à celle d'un protocole identique
utilisant la chlorhexidine en solution moussante et la chlorhexidine alcoolique.
Sujets et méthodes
Population
L'étude a été réalisée chez 44 volontaires
sains (avis favorable du CPPRB du 11 octobre 1996). Les sujets sous antibiothérapie
locale ou générale, sous antisepsie locale, utilisateurs
de parfums ou cosmétiques au pli du coude, fréquentant les
piscines, porteurs d'affections dermatologiques, thyroïdiennes ou
allergiques à l'un des constituants des produits en essai, étaient
exclus de l'étude.
Produits testés
La PVP-I solution moussante (Bétadine scrub®,
Laboratoire Asta Médica, Mérignac, France) est composée
de 4 g de PVP-I (10 % d'iode) pour 100 ml d'eau purifiée. La PVP-I
alcoolique (Bétadine alcoolique®, Laboratoire Asta
Médica, Mérignac, France) est composée de 5 g de
PVP-I (10 % d'iode) et de 72 ml d'éthanol 95° (titre final
70°) pour 100 ml d'eau purifiée.
La solution moussante de chlorhexidine (Hibiscrub®, Laboratoires
Zeneca, Cergy, France) est composée de 4 g de digluconate de chlorhexidine
et de 4 ml d'alcool isopropylique pour 100 ml d'eau purifiée. La
chlorhexidine alcoolique (Hibitane champ®, Laboratoires
Zeneca, Cergy, France) contient pour 100 ml d'eau purifiée : 0,5
g de digluconate de chlorhexidine, 50 mg d'azorubine et 64,87 g d'alcool
à 90°.
Protocole
L'étude était comparative et randomisée sur deux
groupes de 22 sujets, chaque sujet recevant soit le protocole à
base de PVP-I, soit le protocole de comparaison à base de chlorhexidine.
L'application des antiseptiques était faite au pli du coude. Les
protocoles comportaient quatre étapes : 1) détersion par
5 ml de solution moussante (PVP-I ou chlorhexidine) pendant 30 secondes
sur une zone de 50 cm2 en effectuant un mouvement rotatif centrifuge
; 2) rinçage par 5 ml de sérum physiologique stérile
avec une compresse stérile ; 3) séchage à l'aide
d'une compresse stérile ; 4) antisepsie pendant 10 secondes par
5 ml de solution alcoolique (PVP-I ou chlorhexidine suivant le produit
utilisé pour la détersion) appliquée suivant un mouvement
rotatif centrifuge. Les volumes utilisés et les surfaces traitées
ont été déterminés préalablement à
l'étude.
Prélèvements
Les prélèvements de la flore cutanée ont été
effectués avant (T 0) et après la fin de l'application des
antiseptiques à T 30 sec, T 3 min et T 2 h sans superposition des
quatre zones de prélèvement. Les prélèvements
à T 30 sec et T 3 min permettaient d'apprécier l'efficacité
immédiate des protocoles d'antisepsie. Le prélèvement
à T 2 h permettait d'apprécier le pouvoir rémanent
de ces antiseptiques. La tolérance cutanée de ces produits
et la survenue d'effets indésirables ont été surveillées.
Les prélèvements étaient réalisés
par lavage grattage de la peau pendant quinze secondes par la méthode
de Williamson et Kligman [20] modifiée par Fleurette et Transy
[8]. Les squames cutanées porteuses de microorganismes étaient
dispersées dans deux millilitres de liquide de lavage (tampon phosphate
pH 7,9) contenant les produits neutralisant les antiseptiques (lécithine
0,7 %, Tween 0,5 %). L'efficacité de la neutralisation des antiseptiques
a été contrôlée préalablement à
l'étude. Cent microlitres du liquide de lavage pur, dilué
au 1/10 et au 1/100 ont été ensemencés sur gélose
Trypticase soja additionnée de 1 % de Tween 80 pour la flore aérobie
et sur gélose Columbia au sang de mouton pour la flore anaérobie.
La numération des germes était effectuée par dénombrement
des unités formant colonies (ufc) sur les géloses Trypticase
soja après 48 h d'incubation à 37 °C et sur les géloses
Columbia après 7 jours d'incubation. Le nombre de colonies microbiennes
a été converti en log10 du nombre de germes par
cm2 de peau.
Analyse statistique des résultats
Pour chaque temps de prélèvement (T 30 sec, T 3 min et
T 2 h) et chaque volontaire, les réductions des flores aérobies
et anaérobies ont été calculées dans les deux
groupes en effectuant la différence entre le log10 du
nombre de germes à T 0 et le log10 du nombre de germes
au temps étudié. Les réductions des flores aérobies
et anaérobies obtenues entre T0 et T 30 sec, T 0 et T 3 min et
T0 et T 2 h ont été comparées entre les deux protocoles
par analyse de variance.
En fixant le risque alpha à 5 % et la puissance à 90 %,
le nombre de sujets à inclure était de 21 dans chaque groupe
pour détecter une différence de réduction de 0,25
entre les deux protocoles. Le seuil de signification était fixé
à 0,05. Les calculs statistiques ont été effectués
à l'aide du logiciel SAS (SAS Institute, Cary, États-Unis).
Résultats
L'étude a porté sur 44 volontaires, 22 (8 hommes et 14
femmes) dans le groupe PVP-I et 22 (11 hommes et 11 femmes) dans le groupe
chlorhexidine. Les moyennes d'âge des volontaires dans les groupes
PVP-I et chlorhexidine étaient respectivement de 24,2 ± 5
ans et 23,1 ± 3,6 ans.
Les moyennes des log10 des numérations bactériennes
effectuées à T 0 chez les sujets des groupes PVP-I et chlorhexidine
ne différaient significativement ni pour les bactéries aérobies
(2,9 log10 ± 1,13 versus 2,86 log10
± 0,93) ni pour les bactéries anaérobies (3,12 log10
± 1,10 versus 3,12 log10 ± 0,92).
Le tableau I montre
les moyennes du nombre de bactéries aérobies et anaérobies
présentes à T 0 et à T 30 sec après l'application
des protocoles d'antisepsie au pli du coude. Les réductions moyennes
des flores aérobies et anaérobies entre T 0 et T 30 sec
n'étaient pas statistiquement différentes entre les groupes
PVP-I et chlorhexidine : 1,53 log10 ± 0,43 versus
1,64 log10 ± 0,57 pour la flore aérobie et 1,14
log10 ± 0,46 versus 1,13 log10 ±
0,39 pour la flore anaérobie. Ces résultats démontrent
l'efficacité bactéricide immédiate des deux protocoles
d'antisepsie. Le tableau II
montre les moyennes du nombre de bactéries aérobies et anaérobies
présentes à T0 et à T 3 min après l'application
des protocoles d'antisepsie. Les réductions moyennes des flores
entre T0 et T 3 min n'étaient pas statistiquement différentes
entre les groupes PVP-I et chlorhexidine : 2,12 log10 ±
0,57 versus 2,13 log10 ± 0,62 pour la flore aérobie
et 1,80 log10 ± 0,75 versus 1,80 log10
± 0,73 pour la flore anaérobie. Le tableau
III montre les moyennes du nombre de bactéries aérobies
et anaérobies présentes à T0 et à T 2 h, ce
qui reflète l'activité bactéricide rémanente
des deux protocoles. Les réductions moyennes des flores entre T0
et T 2 h n'étaient pas statistiquement différentes entre
les groupes PVP-I et chlorhexidine : 2,05 log10 ± 1,15
versus 1,90 log10 ± 1,03 pour la flore aérobie
et 1,48 log10 ± 1,11 versus 1,28 log10
± 1,24 pour la flore anaérobie. La tolérance cutanée
des produits a été parfaite dans les deux groupes.
Discussion
Cette étude fournit des informations sur l'activité bactéricide
in vivo de la PVP-I alcoolique en comparant un protocole de préparation
utilisant de la PVP-I scrub et de la PVP-I alcoolique à un protocole
utilisant de la chlorhexidine scrub et de la chlorhexidine alcoolique.
Ces deux familles de produits sont préconisées dans la préparation
cutanée précédant la pose des cathéters veineux
centraux et périphériques [4, 15]. Le protocole de préparation
cutanée utilisé dans cette étude est court pour répondre
aux exigences de la pratique hospitalière quotidienne mais il respecte
les étapes importantes que sont la détersion, le rinçage
et l'antisepsie [7].
Les deux protocoles évalués sont efficaces aux trois temps
de prélèvement (T 30 sec, T 3 min, T 2 h). En trente secondes,
les réductions des flores aérobie et anaérobie dépassent
1 log10 pour atteindre environ 2 log10 à
T 3 min. À T 2 h, les réductions de flore vont encore de
1,3 à 2 log10, ce qui témoigne d'une bonne activité
rémanente des deux protocoles. L'efficacité des protocoles
est observée aussi bien sur la flore aérobie que sur la
flore anaérobie. La réduction de la flore anaérobie
est légèrement plus faible, ce qui témoigne de la
meilleure protection des germes anaérobies localisés dans
les couches profondes de l'épiderme. Cette étude, réalisée
sur volontaires sains, a évalué l'action bactéricide
sur la flore résidente, mais il est vraisemblable que cette action
s'exerce de façon aussi efficace sur la flore transitoire, y compris
sur les bactéries hospitalières multirésistantes
aux antibiotiques [13, 16, 19].
Dans ce travail, nous n'avons observé, aux trois temps étudiés,
aucune différence significative entre l'activité bactéricide
in vivo du protocole associant la solution moussante et la solution
alcoolique de PVP-I et celle du protocole associant la solution moussante
et la solution alcoolique de chlorhexidine.
En France, la plupart des évaluations concernant la PVP-I ont
étudié l'activité de solutions aqueuses après
des temps de contact de cinq minutes. Chantefort et al. ont montré
que in vitro la PVP-I en solution aqueuse était bactéricide
en quinze secondes et in vivo, Reverdy et al. ont obtenu
en quinze secondes un abaissement de1,4 log10 sur la flore
aérobie et 1 log10 sur la flore aéro-anaérobie
[3, 17]. Pour la solution alcoolique de PVP-I, les informations fournies
par le fabricant montrent que, in vitro, la vitesse de bactéricidie
évaluée selon la norme française T72301 est de 30
secondes contre 1 minute pour la solution aqueuse.
Plusieurs études ont montré l'action bactéricide
synergique de l'association des produits iodés et de l'alcool [1,
6, 11, 12]. Ainsi dans leur étude, Arata et al. ont déterminé
l'activité bactéricide in vivo de solutions alcooliques
et aqueuses de PVP-I ; ils n'ont pas précisé le délai
entre la fin de l'antisepsie et les prélèvements, mais la
réduction de la flore aérobie était deux fois plus
importante avec la solution alcoolique qu'avec la solution aqueuse [1].
Dans une étude récente sur des volontaires sains, l'application
pendant seulement 30 secondes d'un gel antiseptique associant 5 % de PVP-I
et 62 % d'éthanol aboutissait au bout de 10 minutes à une
réduction de flore d'environ 3 log identique à celle obtenue
après une application de cinq minutes d'une solution moussante
à 7,5 % de PVP-I [11]. Dans notre étude, les résultats
obtenus dès la trentième seconde et à trois minutes
sur les flores aérobie et anaérobie sont un argument en
faveur de la rapidité de l'effet bactéricide et de la synergie
de l'association PVP-I-alcool. De plus, cette association a été
très bien tolérée sur le plan cutané puisque
nous n'avons relevé aucun effet indésirable dans les deux
protocoles.
CONCLUSION L'activité
bactéricide in vivo des deux protocoles étudiés,
PVP-I solution moussante et PVP-I alcoolique ou chlorhexidine solution moussante
et chlorhexidine alcoolique, est comparable. Ces deux protocoles courts
offrent une alternative intéressante dans les situations de soins
pour lesquelles une antisepsie rigoureuse et rapide est nécessaire
comme la pose de cathéter périphérique ou le prélèvement
d'hémocultures [18].REFERENCES
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