ARTICLE
Les isotopes stables sont des traceurs de plus en plus fréquemment
utilisés dans le domaine biomédical. Dans leurs principales
utilisations la détermination précise de la teneur en carbone
13 des molécules de CO2 (produit final des réactions
métaboliques chez l'homme) est nécessaire. Ces tests respiratoires
sont le plus fréquemment appelés breath-test au 13CO2.
Principes
Le principe du breath-test au 13CO2 repose
sur l'utilisation d'un substrat préalablement marqué au
13C, qui va servir à caractériser une fonction
ou un système enzymatique gastro-intestinal par la mesure de l'élimination
du 13CO2 dans l'air expiré. La mesure effectuée
n'est spécifique que si le CO2 expiré reflète
de façon certaine la fonction ou le système enzymatique
exploré.
Applications
Le test respiratoire au carbone 13 est intéressant dans le diagnostic
ou la caractérisation d'anomalies de plusieurs fonctions digestives
(figure 1)
en particulier :
- l'exploration de la vidange gastrique ;
- la recherche d'une colonisation de la muqueuse gastrique par Helicobacter
pylori ;
- l'étude de la fonction sécrétoire (exocrine) du
pancréas (lipase, amylase trypsine) ;
- l'étude de l'intégrité de la muqueuse de l'intestin
grêle (disaccharidases) ;
- la recherche d'une malabsorption des acides biliaires au niveau iléal
;
- la recherche d'une pullulation bactérienne ;
- la caractérisation du métabolisme hépato-cellulaire.
Réalisation
technique des tests respiratoires
Quelle que soit l'application des tests, tous les tests respiratoires
obéissent à la même procédure. Les patients
ingèrent à jeun, le matin, un substrat marqué au
13C, variable selon l'application considérée.
Des échantillons d'air sont recueillis en expirant dans un tube
fermé. La durée du test est dépendante de l'indication
et de la fonction que l'on cherche à caractériser. Habituellement,
il est préférable que les patients soient au repos pendant
cette période.
Les analyseurs modernes (c'est-à-dire les spectromètres
de masse à isotopes stables liés à un système
de flux d'hélium continu) sont tout à fait adaptés
pour mesurer la teneur en 13C dans l'air expiré. Cette
teneur est exprimée en pourcentage de 13C excrété
par heure (% 13C dose/h) ou en valeur cumulative (% 13C
dose, cumul). Une nouvelle technique de dosage est en développement
: l'analyse par spectrométrie infrarouge. Cette technique, certainement
prometteuse, est encore trop récente pour être actuellement
recommandée.
Avantages
et intérêts des tests respiratoires
Par leur nature même, les tests respiratoires ne présentent
aucun risque pour les patients. Les tests sont toujours bien tolérés
et permettent même une participation active des patients dans leur
déroulement. Ces explorations peuvent être pratiquées
chez des malades à leur domicile. Il n'y a pas de contre-indication
puisque aucun rayonnement ionisant n'est émis.
Dans le futur, ces tests pourraient être d'un apport important dans
les pays en voie de développement, en évitant notamment
l'usage d'appareils sophistiqués et coûteux comme la radioscintigraphie,
en évitant les prises de sang et les intubations digestives avec
les risques de contamination qu'elles comportent.
Limites des
tests respiratoires
Les tests étant basés sur la production du CO2
ne permettent qu'une caractérisation semi-quantitative (sauf pour
le test de mesure de la vidange gastrique, dont les résultats sont
indépendants de la production de CO2). Comme pour toute
exploration complémentaire, les résultats de ces tests doivent
être confrontés aux autres données cliniques et paracliniques.
Premier exemple d'utilisation : la mesure
de la vidange gastrique
La méthode de référence pour mesurer la
vidange gastrique est la scintigraphie gastrique effectuée à
l'aide d'un marquage alimentaire par un isotope radioactif, le plus souvent
le 99mTc. Cette exploration impose la présence d'un
service nucléaire, et d'un appareillage coûteux. De plus,
la scintigraphie gastrique est à l'origine d'une irradiation qui,
bien que modérée, empêche d'effectuer des mesures
trop souvent répétées, et interdit son utilisation
chez l'enfant et la femme enceinte.
Au lieu d'incorporer le traceur radioactif dans le blanc d'oeuf, on peut
solubiliser l'acide octanoïque marqué au 13C dans
un jaune d'oeuf. Une omelette peut alors être préparée,
et le patient ingère ensuite ce repas-test. L'intérêt
de l'utilisation de l'acide octanoïque est sa fixation stable au
marqueur solide du repas pendant le temps intragastrique de la vidange.
Lorsque les particules alimentaires franchissent le pylore, les sécrétions
duodéno-bilio-pancréatiques désintègrent les
particules alimentaires, l'acide octanoïque est libéré
et est très rapidement absorbé par la cellule épithéliale.
L'acide octanoïque est alors transporté par voie portale jusqu'au
foie où il subit préférentiellement une oxydation.
Cette oxydation entraîne l'apparition de 13CO2
dans l'air expiré, dont la quantité est proportionnelle
à la vidange gastrique.
Cette méthode a été rigoureusement évaluée
en la comparant à la scintigraphie, le blanc d'oeuf étant
marqué au 99mTc, et le jaune d'oeuf étant marqué
au 13C-acide octanoïque. L'évolution de la vidange
gastrique mesurée par les deux méthodes est représentée
sur la figure 3. Des formules
mathématiques modélisant les phénomènes ont
permis de comparer les temps de demi-vidange, lag-phase, et le
coefficient de vidange qui sont tout à fait proches avec les deux
méthodes.
Deuxième exemple d'utilisation :
recherche de la présence d'Helicobacter pylori
La présence d'Helicobacter pylori au niveau de
la muqueuse gastrique explique que les méthodes reposant sur des
prises biopsiques constituent les références. La présence
de la bactérie peut être objectivée par l'analyse
histologique ou bactériologique ou même par des méthodes
enzymatiques, grâce à l'activité uréase de
la bactérie.
Grâce à son équipement en uréase, la bactérie
peut transformer l'urée marquée au 13C en 13CO2
et en ammoniaque. Ainsi, dès que la quantité de 13CO2
dans l'air expiré dépasse une valeur seuil, la présence
d'Helicobacter pylori peut être affirmée avec certitude.
La spécificité du test est proche de 100 %. Le test est
facilement réalisable, il peut être effectué de façon
ambulatoire, et sa durée est de l'ordre d'une heure. Des procédures
simplifiées ont été développées sous
forme de test en kit. Le contenu de ce kit est indiqué dans le
Tableau 1, ainsi que son
déroulement. Le kit est adressé au médecin et le
patient renvoie les tubes contenant l'air expiré au laboratoire.
Cette procédure est certainement d'un grand intérêt
en pratique médicale du fait de sa facilité d'exécution
et de l'absence d'hospitalisation. Le sujet peut même choisir la
période au cours de laquelle il désire effectuer ce test,
par rapport à ses exigences d'emploi du temps.
Il est vraisemblable que dans l'avenir ces tests effectués de façon
ambulatoire auront un développement important.
Réflexions
sur l'utilisation des isotopes stables
Nous n'envisagerons ici que l'application des isotopes stables de l'hydrogène,
du carbone, de l'azote et de l'oxygène, et uniquement dans une
utilisation biomédicale.
Conséquences pratiques pour la recherche
scientifique
* Plantes de production de 2H, 13C,
15N et de 18O
Actuellement, la production et le marché des isotopes stables
sont concentrés (et contrôlés) aux Étas-Unis.
Une coopération large en Europe s'impose afin de faire l'inventaire
des plantes de production actuelle (en France, en Russie, en Roumanie...).
Il est également nécessaire de désigner pour chacun
des pays producteurs les objectifs de cette production. Une telle opération
doit être soutenue financièrement par tous les pays d'Europe.
* Laboratoires de synthèse (et de
toxicologie)
Pour les laboratoires effectuant la synthèse d'isotopes
stables, la situation est proche de celle observée pour les plantes
de production. Les dispositions à prendre peuvent donc aller de
pair avec celles des plantes de production. De plus, outre des laboratoires
de synthèse, il est nécessaire d'avoir des laboratoires
de toxicologie, et de préférence en collaboration étroite
avec l'industrie pharmaceutique. Le but est ici de produire des substances
marquées, type GMP-pures (GMP : generally medically proved).
Ainsi, de cette façon, la substance synthétisée sera
acceptée par les contrôles de santé publique et la
législation en résultant pourra être simplifiée.
En Europe, le laboratoire Euriso-top (Saint-Aubin, France) est devenu
le laboratoire leader dans la synthèse des substances marquées
par des isotopes stables.
* Centres de recherche clinique appliquée
Le nombre de produits marqués est sans doute très
limité mais la quantité utilisée est considérable
(de 10 à 500 grammes par an). Les instruments d'analyse sont fiables
et simples et habituellement n'exigent pas un personnel scientifique hautement
qualifié. Néanmoins, il est nécessaire de poursuivre
les efforts de la production d'isotopes (surtout en 18O) et
également les efforts de standardisation des analyses et de développement
de l'instrumentation.
* L'extension d'application des méthodes
d'analyse du 13CO2
es tests respiratoires peuvent constituer une aide à la caractérisation
de pureté et d'authenticité d'un produit, notamment dans
le cadre de l'industrie agro-alimentaire, dans la recherche des dopages
chez le sportif, et également dans la lutte contre le trafic des
stupéfiants.
Ces méthodes peuvent également servir à aider certains
pays avec des difficultés économiques comme en Europe de
l'Est ou dans certains pays en voie de développement comme en Afrique,
en particulier pour caractériser les diarrhées des enfants
liées à une pullulation bactérienne, ou améliorer
la digestibilité des produits des récoltes locales.
Conséquences sociales et politiques
Devant les déficits budgétaires des différents
systèmes sociaux dans de nombreux pays, une meilleure maîtrise
des dépenses de santé est recherchée par les différents
partenaires responsables. Les médecins comme les malades souhaitent
un accès simplifié et facile aux soins médicaux,
et le développement de méthodes peu invasives, n'entraînant
qu'un absentéisme limité, et si possible évitant
les hospitalisations.
La réduction des frais d'hospitalisation entre autres fait appel
à l'utilisation de techniques simplifiant les explorations médicales,
raccourcissant les périodes d'investigation et d'observation, et
limitant les besoins en personnel. Les ingénieurs bio-médicaux
ont contribué ces dernières années à faire
progresser ces objectifs par le développement de techniques d'imagerie,
de production de prothèses, d'adaptation des matériaux céramiques
aux besoins médicaux, de développements électroniques...
* Comment les isotopes stables peuvent
répondre à ces exigences ?
Les isotopes stables peuvent répondre aux objectifs
précédemment cités d'une part par leur non radioactivité.
Les tests respiratoires n'ont pas de contre-indication, et peuvent être
pratiqués chez l'enfant et la femme enceinte ; les tests ne sont
à l'origine d'aucun déchet nocif ; certains tests utilisant
l'azote et l'oxygène peuvent être appliqués alors
qu'il n'y a pas d'alternative avec ces isotopes radioactifs.
De plus, le déroulement de ces tests est facile pour le patient,
les explorations à l'aide des isotopes stables pouvant être
faites chez des personnes âgées ou handicapées. Les
tests peuvent être repétés, notamment pour évaluer
une efficacité thérapeutique, et peut-être également
pour des actions de médecine préventive. Les tests avec
isotopes stables sont également très intéressants
par leurs conditions ambulatoires d'utilisation.
Pour toutes ces raisons, l'utilisation des isotopes stables est vraisemblablement
d'un intérêt économique important, la réalisation
des tests et les étapes d'analyse étant relativement simples,
la charge du personnel est également réduite. Ces tests
peuvent être effectués à distance du centre d'analyse,
ce qui permet d'éviter le déplacement des patients.
Le bilan social et financier de l'utilisation des isotopes stables vu
dans le cadre d'une politique de santé publique est incontestablement
positif. Néammoins, il reste un certain nombre d'objectifs à
atteindre, en particulier au niveau du changement de certaines mentalités,
de l'échange des idées et de l'organisation des circuits.
Une information doit être faite pour bien faire comprendre que les
isotopes stables ne sont en aucune sorte porteurs d'une quelconque radioactivité.
A ces notions d'innocuité, il faut ajouter l'intérêt
économique à l'échelon du patient et des structures
hospitalières. Certains pays comme la Belgique ont déjà
commencé à prévoir le remboursement des tests utilisant
des isotopes stables.
Il est également nécessaire que des rapports se nouent entre
ingénieurs bio-médicaux et médecins, ainsi qu'entre
les producteurs d'isotopes stables et les fabricants d'appareils afin
d'adapter au mieux les produits à la demande médicale.
Enfin, il est nécessaire de promouvoir des actions de recherche
internationale en cherchant à élargir les possibilités
d'utilisation des isotopes stables.
REFERENCES
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