ARTICLE
Les fistules pancréatiques sont le plus souvent la conséquence
d'un traumatisme du pancréas, accidentel ou chirurgical, ou de
fissuration d'un pseudo-kyste de pancréatite chronique, plus rarement
d'une rupture canalaire. Elles sont de types variés en raison des
nombreux rapports anatomiques du pancréas. Le cathétérisme
rétrograde endocopique est indispensable au diagnostic, comme l'illustrent
les figures 1 , 2,
3, 4
et 5, aidé
au besoin de la tomodensitométrie, de l'écho-endoscopie,
voire de la fistulographie pour les fistules externes. L'opacification
du canal de Wirsung permet en outre de mettre en évidence les lésions
susceptibles de pérenniser la fistule : présence d'un pseudo-kyste
ou d'une sténose d'aval, facteurs de récidive post-opératoire,
mais expose à la surinfection. Dans cette mise au point, nous n'envisagerons
que la pathogénie et le traitement de ces fistules.
Pathogénie
et terrain
Parmi les principales étiologies, les fistules post-opératoires
sont les plus fréquentes. La qualité de la chirurgie pancréatique
s'est notablement améliorée ces dernières années
: la mortalité associée aux résections pancréatiques
serait de 4,7 % avec une morbidité moyenne de 11,8 % [1]. La fistule
pancréatique en est la principale complication avec une incidence
globale évaluée entre 10 % et 40 % selon les auteurs [2].
Ces fistules concernent toutes les interventions portant atteinte à
l'intégrité du parenchyme pancréatique : pancréatectomie,
drainage externe d'abcès ou de faux kystes ou nécrosectomie
pour ne citer que les principales. Cette complication chirurgicale est
d'autant plus sévère qu'elle concerne bien souvent des malades
dénutris. Ainsi, la fréquence des fistules associées
au drainage d'un pseudo-kyste du pancréas, bien qu'ayant diminué,
reste estimée entre 12 % et 40 % [3, 4]. Selon le type de pancréatectomie
et selon la modalité de reconstruction utilisée, la fistule
sera pancréatique pure ou pancréato-digestive. La fistule
pancréatique pure survient électivement après pancréatectomie
gauche. La fistule pancréato-digestive est plutôt l'apanage
de la duodéno-pancréatectomie céphalique [5]. Dans
la pancréatite chronique, le parenchyme glandulaire est le siège
d'un remaniement fibreux et la sécrétion enzymatique est
plus faible que la normale ; les complications chirurgicales y sont relativement
moins fréquentes [2, 6-8].
La pathogénie de ces fistules postopératoires est multifactorielle,
mais on retient essentiellement comme facteurs de risque : a) la mauvaise
qualité du parenchyme pancréatique, et notamment l'existence
de nécrose pancréatique au cours des pancréatites
aiguës [9] ; b) les traumatismes répétés du
pancréas au cours de l'intervention et l'ischémie post-opératoire
; c) la stimulation de la sécrétion pancréatique
enzymatique, incluant la sécrétion de protéases et
d'enzymes lipolytiques, activée par le traumatisme chirurgical
; d) les conditions de drainage du canal de Wirsung et la technique opératoire.
Ces fistules sont à l'origine de complications fréquentes
: infection, hémorragie, désordres métaboliques,
dénutrition, érosion des structures viscérales ou
vasculaires environnantes [10].
Si une réaction pleurale et/ou péritonéale accompagne
souvent une poussée de pancréatite aiguë, les épanchements
spontanés survenant au cours de l'évolution d'une pancréatite
chronique sont relativement rares (3 % à 14 %) [11]. Bernades et
al. [12] estiment la probabilité de survenue d'un épanchement
des séreuses à 7 % après 5 ans d'évolution,
chiffre inchangé à 15 ans. Parallèlement dans cette
même étude, la probabilité de survenue d'un ictère
est de 41 % à 15 ans, et celle d'un faux kyste du pancréas
de 44 % à 15 ans [12]. Les sérites sont la résultante
soit de la fissuration d'un pseudo-kyste vers la plèvre, le péricarde
ou le péritoine, soit d'une rupture canalaire antérieure
dans le péritoine ou postérieure dans le médiastin
ou la plèvre, exceptionnellement le rétropéritoine.
La fistule pancréatico-pleurale se fait en général
à travers le hiatus oesophagien ou aortique, mais peut également
cheminer à travers la coupole diaphragmatique [12, 13] ; elle émaille
l'évolution des pancréatites chroniques dans 2 % des cas
[14, 15], et dans 10 % des pancréatites aiguës [16]. La fréquence
des ascites pancréatiques est évaluée entre 2 et
10 % des pancréatites [17], associée à un épanchement
pleural dans environ 15 % à 40 % des cas. Dans près de 75
% des cas, l'ascite apparaît comme manifestation principale d'une
pancréatite chronique non encore diagnostiquée [17]. Les
épanchements pleuraux réagissent mieux au traitement médical
que les ascites, car le trajet plus long et plus tortueux de la fistule
qui leur a donné naissance, a plus de chance de se collaber que
la fistule pancréatique directe [11]. Les épanchements péricardiques
sont exceptionnels, isolés ou associés à un épanchement
pleural et/ou une ascite [18].
Les traumatismes abdominaux (5 % des fistules pancréatiques), les
biopsies pancréatiques, la pancréatite aiguë, le pancréas
divisum, la radiothérapie abdominale, les néoplasies pancréatiques,
les sténoses de l'ampoule de Vater, les calculs du canal pancréatique
ont aussi été décrits comme pouvant être à
l'origine de fistules pancréatiques [19]. Bien que l'hypertriglycéridémie
familiale, l'hypercalcémie, certains médicaments, l'hyperparathyroïdie
soient des causes de pancréatite aiguë, il n'a pas été
rapporté de cas associé à une fistule pancréatique
[20].
Modalités
thérapeutiques
Le traitement des fistules, hormis la prévention, n'a pas fait
l'objet de larges études contrôlées en raison probablement
de la faible expérience de la plupart des centres et de l'extrême
hétérogénéité des malades étudiés.
Assistance nutritive et somatostatine ou octréotide
La plupart des études publiées concernent la nutrition
parentérale totale et peu la nutrition entérale à
faible débit continu, bien que, dans notre expérience, cette
méthode permette aussi d'obtenir des résultats intéressants
à moindre coût. Il est apparu rapidement que la somatostatine
naturelle et son homologue de synthèse, l'octréotide, permettaient
de réduire le débit des fistules pancréatiques [21].
Ainsi, le taux de succès de la nutrition parentérale et/ou
de la somatostatine ou de l'octréotide est estimé entre
40 % et 90 % [9, 10, 21-26]. Ces résultats sont probablement similaires
pour les fistules postopératoires survenant sur pancréatite
aiguë nécrosante [3, 9]. Ces études ne comportent cependant
pas d'effectifs suffisants pour permettre d'apprécier l'efficacité
de chacun de ces traitements pris séparément, même
dans le cas de rares études contrôlées [23, 27]. Le
consensus général est que la somatostatine et son analogue
réduisent nettement la durée de l'hospitalisation et le
temps de fermeture de la fistule [21, 25], l'octréotide pouvant
même être prescrit à domicile.
L'endoscopie et la radiologie interventionnelle
En matière de traitement endoscopique des maladies pancréatiques,
deux techniques ont été récemment proposées,
la kysto-entérostomie et la mise en place de prothèse dans
le canal de Wirsung à travers le sphincter d'Oddi. Ainsi, en cas
de pseudo-kyste juxtagastrique ou juxtaduodénal faisant saillie
dans la lumière digestive, une incision diathermique peut être
réalisée, sous réserve que la distance entre la paroi
du kyste et la paroi digestive soit inférieure à 1 cm [28,
29]. Cette distance peut être appréciée surtout par
l'écho-endoscopie, ou à la rigueur par la tomodensitométrie
ou l'échotomographie. Cette méthode n'est pas dénuée
de risque (infection et hémorragie kystique, ou perforation digestive)
et doit être pratiquée en collaboration avec l'équipe
chirurgicale [30]. Néanmoins, à notre connaissance, les
publications ne font pas état de cette méthode pour traiter
les fistules associées à un pseudo-kyste, et pour cause,
la rupture du kyste étant habituellement associée à
un affaissement de ce dernier.
En 1993, Saeed et al. [31] ont traité par prothèse
pancréatique 5 malades ayant une fistule pancréatique externe
post-opératoire, ou interne, avec ascite et épanchement
pleural, voire une fistule pancréatico-cholédocienne. Ces
fistules n'avaient pas répondu à un traitement conservateur
associant le plus souvent une nutrition parentérale totale et l'octréotide.
La technique comportait une sphinctérotomie pancréatique,
l'extraction éventuelle de calculs, la dilatation de sténose
éventuelle à un diamètre de 7 F et la mise en place
d'une prothèse en polyéthylène de 7 F dans 4 cas
et de 11,5 F dans un cas. Dans tous les cas, la fistule se tarissait rapidement
et la prothèse était retirée six semaines après.
Après un suivi de 14 à 30 mois, aucun malade n'a présenté
de récidive. Depuis, d'autres auteurs ont rapporté des observations
isolées de fistules pancréatiques traitées avec succès
par voie endoscopique, sans avoir non plus observé de complications
particulières [32-34] (figure
5). Le mécanisme d'action fait intervenir non pas tant
l'obstruction de la fistule que la réduction de pression canalaire
en amont de la sténose et le drainage des secrétions pancréatiques
vers le duodénum. Dans certaines publications, la prothèse
a cependant engendré des anomalies du canal de Wirsung évoquant
les lésions décrites au cours de la pancréatite chronique
[35], voire de rares cas d'infection [36], raisons pour lesquelles il
est recommandé de ne la laisser en place que pour de courtes périodes
n'excédant pas 3 mois. Il est illusoire d'imaginer que cette technique
endoscopique fasse l'objet d'études contrôlées, du
fait de l'extrême hétérogénéité
des malades concernés.
Le drainage percutané guidé sous échographie ou sous
scanner peut aussi être une aide intéressante au traitement
conservateur des collections péri-pancréatiques, et particulièrement
des collections consécutives à la fistulisation de la tranche
pancréatique ou à la désunion d'une anastomose pancréato-digestive
[5, 37]. D'Agostino et al. [38] ont associé le drainage
percutané de pseudo-kystes fistulisés ou non à l'administration
d'octréotide, avec succès dans 7 des 8 cas, l'échec
étant attribué à la présence d'une sténose
du canal de Wirsung distal.
La radiothérapie
Morton et Widger, en 1940, furent les premiers à utiliser
de petites doses répétées de radiothérapie
pour écourter l'évolution des pancréatites aiguës
oedémateuses chez l'homme [39, 40]. Des travaux anciens, réalisés
à la fois chez l'homme et chez l'animal, ont observé une
diminution de la sécrétion pancréatique dans les
12 à 36 heures suivant l'irradiation, suivie d'une restitution
ad integrum du parenchyme pancréatique trois semaines après
[41]. En pratique, certains auteurs ont obtenu d'excellents résultats
sur des fistules externes ou une ascite avec pseudo-kyste [42]. La dose
unique moyenne délivrée était pour toutes ces études
de 500 rads. L'effet thérapeutique de l'irradiation du lit pancréatique
n'est pas obtenu par l'induction d'une fibrose, mais par une diminution
immédiate et réversible de la sécrétion enzymatique
qui contribue à la cicatrisation naturelle de la rupture canalaire
[40]. Bien que la littérature soit limitée, cette modalité
thérapeutique pourrait être réservée aux malades
ne répondant pas au traitement médical et dont les risques
opératoires font récuser l'intervention chirurgicale. Reste
cependant un point d'interrogation sur les séquelles possibles
à long terme de cette faible irradiation.
Le traitement chirurgical
Le résultat du traitement chirurgical dépend du
siège de la fistule déterminé par la wirsungographie
rétrograde ou peropératoire. Lorsque la fuite pancréatique
n'a pu être localisée, on peut proposer un simple drainage
externe de la collection pancréatique, mais avec un risque de récidive
non négligeable [11] et des complications : hémorragie,
infection ou fistule avec le côlon ou l'intestin grêle. Schématiquement,
les interventions de dérivation interne sont proposées en
cas de pseudo-kyste communiquant ou de dilatation du canal de Wirsung
(plus de 8 mm) globale ou en amont d'une sténose proximale : kysto-gastro-
ou -entérostomie, dérivation canalaire sur anse montée
avec ablation des calculs et calcifications intracanalaires. L'objectif
principal est surtout de réduire l'hyperpression intracanalaire,
plus que de « ventouser » une anse intestinale sur l'orifice
fistuleux. Les gestes d'exérèse sont à l'inverse
préférables en l'absence de dilatation canalaire ou de pseudo-kyste
communiquant, voire en cas de suspicion de néoplasie associée.
S'il n'y a pas de sténose du canal pancréatique d'aval,
la tranche de section pancréatique est simplement suturée
[43]. La duodéno-pancréatectomie céphalique peut
être réalisée dans les ruptures canalaires céphaliques,
mais il s'agit d'une intervention mutilante. La mortalité post-opératoire
est comprise entre 0 % et 8 %. La morbidité, constituée
par les fistules anastomotiques, les hémorragies, les abcès
ou la pancréatite du moignon peut atteindre 21 % [4]. Ces gestes
d'exérèse sont particulièrement difficiles à
réaliser en raison de l'inflammation, voire de l'existence d'une
hypertension portale segmentaire modérée liée à
une thrombose ou une compression de la veine splénique par un pseudo-kyste.
L'indication doit être posée avec prudence, étant
donné le risque de décompensation diabétique [15,
44].
La wirsungo-sphinctéroclasie a été récemment
proposée par Vankemmel et al. avec une faible morbidité
au terme d'un recul de 5 ans [45]. Cette technique associe une sphinctéroclasie
de l'abouchement bilio-pancréatique, et une désoblitération
canalaire suivie d'un forage et calibrage du Wirsung et de l'Oddi.
La prévention
Le risque de fistule pancréatique étant particulièrement
élevé après chirurgie du pancréas (voir plus
haut), 4 études randomisées multicentriques récentes
incluant 963 malades ont montré que l'octréotide administré
à la dose de 100 µg en sous-cutané 3 fois par jour
pendant 7 jours, le traitement débutant 1 h avant la laparotomie,
réduisait significativement le nombre de complications post-opératoires,
et notamment de près de moitié le nombre de fistules pancréatiques
ou de collections liquidiennes par rapport à un placebo [2, 7,
46, 47]. Dans ces études, la réduction des complications
était moins apparente chez les malades ayant une pancréatite
chronique par rapport à ceux ayant un pathologie néoplasique,
mais les résections pancréatiques étaient aussi plus
rares.
Quelques études prospectives ont aussi suggéré que
l'octréotide pouvait être bénéfique dans la
prévention ou le traitement des fistules après transplantation
du pancréas [48], mais elles ne concernent qu'un nombre limité
de malades. Nwariaku et al. [49] n'ont pas observé de réduction
de la fréquence des fistules pancréatiques (48 % versus
40 % dans le groupe ne recevant pas d'octréotide) chez des malades
opérés pour un traumatisme du pancréas principalement
en rapport avec une plaie par balle, mais cette étude rétrospective
est difficilement interprétable en raison d'un important biais
de sélection. Enfin, l'occlusion du canal de Wirsung par injection
intracanalaire de colle biologique a été proposée
par plusieurs auteurs à titre de prévention de la survenue
d'une fistule au cours d'une duodénopancréatectomie. Les
produits utilisés sont des matériels synthétiques
tels que la prolamine (Ethibloc), et le néoprène, et plus
récemment la colle de fibrine. En revanche, les cas rapportés
d'utilisation de ce procédé comme traitement d'une fistule
déclarée sont exceptionnels [5].
En pratique
La tendance actuelle est de préférer un traitement
médical conservateur de première intention associant assistance
nutritive et somatostatine ou octréotide pendant 1 à 2 semaines,
ne serait-ce qu'en raison de l'état nutritionnel habituellement
défavorable de ces patients, voire des difficultés techniques
opératoires résultant de la cause même de la fistule.
Parmi les facteurs d'échec du traitement conservateur, la présence
d'un pseudo-kyste, d'une fistule à haut débit (> 200
ml/j) ou une sténose du canal de Wirsung ont été
signalées dans la littérature [9, 22, 24], encore que pour
cette dernière, l'échec est loin d'être constant dans
notre expérience [50]. Le facteur défavorable le plus redouté
est la survenue d'une infection, cause d'une mortalité non négligeable
[51, 52]. Le traitement chirurgical est envisagé en seconde intention,
en cas d'échec ou de récidive, et la nature du geste chirugical
sera définie principalement par les données de la fistulographie,
obtenue en général en pré-opératoire par la
wirsungographie rétrograde endoscopique. Malgré la rareté
des publications, il nous paraît licite d'envisager un traitement
endoscopique par mise en place d'une prothèse avant tout geste
chirurgical, surtout en présence d'une pancréatite chronique,
associée bien souvent à un terrain défavorable. Ce
traitement doit être à notre avis utilisé avec prudence
sur un pancréas a priori « sain ». On peut estimer
globalement que 70 % des fistules pancréatiques se tarissent sous
traitement conservateur, mais avec un taux de récidive de près
de 25 %, ce qui laisse une large place à l'endoscopie interventionnelle
ou à la chirurgie.
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