ARTICLE
Le pronostic des glioblastomes et des astrocytomes malins
de haut grade est sombre avec des taux de mortalité de l'ordre
de 50 % à 6 mois et de 90 % à 18 mois.
La chirurgie demeure le traitement de base lorsqu'elle est possible, complétée
par une radiothérapie qui, sans augmenter le taux de guérison
final qui demeure désespérément bas, permet cependant
un allongement de la survie significatif par rapport à la chirurgie
seule [1-3].
En revanche, la chimiothérapie est décevante sur ce type
de tumeurs qui lui sont relativement peu sensibles, du fait de la barrière
hémato-encéphalique [4] et de la chimiorésistance
intrinsèque.
Les produits qui semblent les plus à même de contourner cet
obstacle sont les molécules liposolubles et, notamment, les nitroso-urées,
dont les molécules de référence sont la carmustine
et la lomustine [5-7]. La fotémustine (ou [(chloro-2-éthyl)
-3 nitroso -3 uréido -1 éthyle] phosphonate de diéthyle
(RS)), nitroso-urée de troisième génération,
possède des propriétés pharmacologiques lui assurant
des meilleures pénétration et concentration dans le tissu
cérébral tumoral. Cette chloroéthyle nitroso-urée
est caractérisée par l'adjonction d'un groupe amino-phosphonique
au radical nitroso-urée, permettant ainsi l'obtention d'un coefficient
de partage optimal (log P = 1,25) lui assurant une liposolubilité
maximale et une meilleure pénétration cellulaire [8].
Les publications concernant l'emploi de la fotémustine dans ces
tumeurs ne sont pas très nombreuses. Nous avons voulu rapporter
ici notre expérience concernant 22 patients traités pour
récidives non opérables de tumeurs gliales de haut grade.
Résultats
Tous les patients sont évaluables : 4 ont présenté
une réponse au traitement et 7 une stabilisation des images tomodensitométriques,
50 % ont donc été considérés comme répondeurs
ou stabilisés.
Parmi ces 11 patients, 8 étaient également sous corticothérapie.
Six ont présenté une amélioration de la symptomatologie
clinique, 2, asymptomatiques cliniquement, le sont restés, tandis
que 3 ont conservé sans modification leur atteinte clinique avec
une stabilisation de l'imagerie tomodensitométrique. Parmi les
3 patients qui n'ont pas reçu de corticothérapie, un seul
présentait une atteinte neurologique qui s'est nettement améliorée
sous fotémustine.
En ce qui concerne le type histologique des tumeurs des patients répondeurs
ou stabilisés, 8 correspondaient à des glioblastomes et
3 à des astrocytomes de grade 3. Parmi les patients ayant progressé
sous chimiothérapie, tous avaient des glioblastomes. La tolérance
à la chimiothérapie a été bonne. Une chimiothérapie
a dû être interrompue après 5 cures pour cause de toxicité
hématologique (leucopénie de grade 2 et surtout thrombopénie
de grade 3) (tableau I).
À noter qu'il n'a été observé aucune toxicité
pulmonaire au traitement.
Dans le groupe des patients stabilisés ou répondeurs après
3 cures, le nombre total de cures effectuées a varié de
5 à 11 avec une moyenne de 7,5 par patient.
La durée moyenne de réponse et/ou de stabilisation a été
de 6,5 mois et la médiane de survie de 9,4 mois chez les patients
répondeurs et/ou stabilisés et seulement de 5,0 mois chez
les patients ayant progressé sous chimiothérapie (non significatif)
(figure 1).
Nous avons aussi recherché s'il existait une différence
de survie en fonction de l'état général des patients
(stade OMS) et de leur âge. Dans cette série, nous n'avons
pas retrouvé de différence de survie en fonction du stade
OMS initial ; en revanche, il existe une différence de survie en
faveur des patients d'âge inférieur à 50 ans (médiane
= 11,8 mois) aussi bien par rapport aux patients de 50 à 60 ans
(médiane = 6,8 mois ; p = 0,0282) que par rapport à ceux
d'âge supérieur à 60 ans (médiane = 5,8 mois
; p = 0,0634) (figure 2).
Il n'existe, en revanche, aucune différence de survie entre les
patients d'âge intermédiaire et ceux de plus de 60 ans.
Discussion
Les publications sur la fotémustine utilisée
en monochimiothérapie dans les gliomes malins ou les récidives
de tumeurs cérébrales ont montré des taux de réponses
allant de 22 à 33 % (tableau
III) et un pourcentage de réponses + stabilisations de
73 % dans la série de Giroux et al. [9-11] et de 70 %
dans celle de Mousseau et al. [12]. Ces taux de réponses
sont voisins de ceux obtenus avec les autres nitroso-urées déjà
utilisées antérieurement [7].
Il faut préciser que, contrairement à notre série
qui ne comprend que des glioblastomes et des astrocytomes de grade 3,
celle de Giroux et al. comptait un pinéaloblastome et une
tumeur non métastatique d'histologie inconnue, qu'il n'est pas
indiqué dans le résumé d'Antico et al. [13]
si ses patients traités pour gliomes présentaient des tumeurs
gliales de haut grade uniquement ou également de bas grade ; enfin,
la série de Mousseau et al. comprenait, sur 34 patients,
5 astrocytomes de bas grade et 5 autres récidives d'astrocytomes
de bas grade sans nouvelle histologie lors de la récidive. Cela
peut contribuer à expliquer les taux de réponses un peu
plus élevés que ceux de notre série. En revanche,
la série de Frenay et al. [14] ne comprenait que des glioblastomes,
des astrocytomes anaplasiques et des astrocytomes de bas grade initialement
mais en transformation maligne.
Frenay et al. [14, 15] ont par ailleurs rapporté les résultats
obtenus avec deux autres modalités d'administration de la fotémustine,
à haute dose et par voie artérielle, sans obtenir d'amélioration
significative ni du taux de réponses, ni du taux de survie par
rapport au schéma d'utilisation standard.
La fotémustine a également été utilisée
en association, notamment avec la procarbazine [16] et le cisplatine [17],
avec des taux de réponses similaires à ceux obtenus avec
la fotémustine seule.
En ce qui concerne les autres molécules utilisées en monochimiothérapie
à dose conventionnelle, la molécule la plus utilisée
a été le BCNU, avec, par voie veineuse périphérique,
des taux de réponses plus stabilisations de l'ordre de 29 % [5,
18] à 61 % (dont 22,5 % de réponses), mais avec une partie
des patients traités par voie intra-artérielle et un certain
nombre d'astrocytomes de grade II [19].
Cependant, il faut mentionner le risque de complications graves, notamment
une fibrose pulmonaire [20-24] semblant en bonne partie liée à
la dose totale administrée, et, par voie intra-artérielle,
des encéphalopathies irréversibles et des atteintes ophtalmiques
[25-27].
Avec le CCNU, Levin [5], dans une rétrospective sur les chimiothérapies
pour tumeurs cérébrales, comptabilise 42 % de réponses
plus stabilisations sur des glioblastomes et des astrocytomes anaplasiques
; Bleehen et al. [28], dans une étude plus récente,
sans parvenir à définir le taux de réponses sur l'imagerie,
retrouvent, chez les patients traités par CCNU seul pour des récidives
de gliomes de grades 3 et 4 une médiane de survie de 30 semaines.
Pour la procarbazine, Rodriguez et al. [29], dans le même
type de récidives, retrouvent 27 % de réponses plus stabilisations
pour les glioblastomes multiformes et 28 % pour les gliomes anaplasiques,
tandis que Laws et al. [30] comptabilisent 50 % de réponses
plus stabilisations, mais avec des astrocytomes de plus bas grade, et
que Newton et al. [19] retrouvent 35 % de réponses et 55
% de réponses plus stabilisations, soit des taux de réponses
supérieurs à ceux obtenus dans la même étude
avec le BCNU. Enfin, en association avec le tamoxifène à
haute dose, Brandes et al. [31] obtiennent, parmi 35 patients atteints
de récidives de gliomes de haut grade (10 astrocytomes anaplasiques
et 25 glioblastomes), 10 réponses partielles (28,5 %).
Le VM26 a également été étudié en monochimiothérapie
avec, pour Kessinger et al. [32], 35 % de réponses plus
stabilisations sur des récidives de tumeurs gliales malignes de
l'encéphale, et pour Gerosa et al. [33], sur 20 patients
évaluables, 7 (35 %) réponses et 7 (35 %) stabilisations
également pour des récidives supratentorielles de gliomes
malins.
Avec le VP16, Tirelli et al. [34] obtiennent 3 réponses
et 6 stabilisations sur 18 patients évaluables, et Feun et al.
[35], en intracarotidien direct, retrouvent sur des récidives de
tumeurs cérébrales mais aussi sur des métastases,
1 réponse sur 15 patients évaluables et 5 stabilisations.
Chamberlain [36] compte 4 réponses et 2 stabilisations parmi 12
patients évaluables, et Fulton et al. [37], avec du VP16
donné per os de façon continue à faible dose
(50 mg/j), obtiennent, sur des gliomes de haut grade, 42 % de réponses
plus stabilisations.
Le cisplatine, utilisé en intra-artériel, permet à
Lehane et al. [38] d'obtenir 8 réponses partielles sur 10
gliomes récidivants mais avec une survie moyenne de seulement 16
semaines pour les 10 patients.
Un certain nombre d'études beaucoup plus
récentes concernent le carboplatine. Poisson et al. [39],
chez 19 patients évaluables atteints de gliomes malins en progression
après radiothérapie et chimiothérapie par nitroso-urées,
retrouvent 2 réponses (10 %) et 6 stabilisations (31 %). Yung et
al. [40], sur 29 patients évaluables présentant également
des récidives de gliomes malins, obtiennent 14 % de réponses
et 34 % de stabilisations. Enfin, Prados et al. [41] retrouvent
quant à eux 29 % de réponses et stabilisations sur 31 patients
présentant des récidives de glioblastomes.
Par voie intra-artérielle, Follezou et al. [42] notent 26
% de réponses partielles et 26 % de stabilisations sur 19 patients
évaluables présentant des reprises évolutives de
gliomes malins et Fujiwara et al. [43] 12,5 % de réponses
et stabilisations.
Le docétaxel, quant à lui, n'a pas permis, dans une série
publiée par Forsyth et al. [44], d'obtenir de réponses
parmi un groupe de 18 patients présentant des récidives
de gliomes malins.
Le topotécan a été essayé avec des taux de
réponses de 11,5 % et de stabilisations de 15,4 % sur 26 patients
évaluables pour Kyritsis et al. [45], 3 % de réponses
sur 33 pour Burch et al. [46], et 6 % de réponses et 68
% de stabilisations sur 31 patients pour Macdonald et al. [47],
enfin de 17 % de 18 patients présentant des glioblastomes
(11) et astrocytomes anaplasiques (7) nouvellement diagnostiqués
et 8 % de 37 patients présentant des récidives de glioblastomes
(28) et d'astrocytomes anaplasiques (9) pour Friedman et al. [48].
Enfin, Bower et al. [49], parmi 103 patients présentant
des gliomes de haut grade en récidive ou en poursuite évolutive,
retrouvent 11 % de réponses et 47 % de stabilisations avec le témozolomide,
réponses cependant de courte durée et sans grand impact
sur la survie. En revanche, Levin et al. [50], sur les 100 premiers
patients atteints de récidives d'astrocytomes anaplasiques et d'oligoastrocytomes
anaplasiques (mais pas de glioblastomes) inclus dans une étude
de phase II multicentrique, comptent 42 % de réponses (partielles
plus complètes) avec une toxicité faible.
Chez des patients, même en état général moyen,
voire médiocre, présentant des récidives de tumeurs
cérébrales à type de gliomes ou d'astrocytomes malins
et ayant déjà été opérés (voire
réopérés) et irradiés, la fotémustine
présente l'avantage d'une tolérance clinique en général
tout à fait bonne. Comme le rapporte Schmilovich dans une revue
récente de littérature sur la fotémustine, la toxicité
limitante est souvent hématologique [51], portant essentiellement
sur la lignée plaquettaire et, secondairement, sur les leucocytes,
mais permettant cependant le plus souvent de poursuivre la chimiothérapie
jusqu'à échappement et reprise de la progression tumorale.
La mortalité due au traitement, nulle dans notre série,
est très faible, Schmilovich en rapportant cependant 5 cas sur
159 patients traités par fotémustine dont certains en association
avec d'autres cytotoxiques ou avec une radiothérapie.
Les taux de 18 % de réponses et de 50 % de réponses et/ou
de stabilisations que nous avons constatés nous ont paru intéressants
dans cette population de malades et en relative conformité avec
les résultats déjà publiés (tableau
II). L'amélioration de la médiane de survie chez
les patients répondeurs et/ou stabilisés avait également
été retrouvée dans la série de Frenay et
al. [10]. Comme ces auteurs, nous pensons que cette différence
(qui n'est pas statistiquement significative) dans une série rétrospective
comme celle-ci ne peut permettre de conclure à une responsabilité
certaine de la fotémustine dans le gain de survie obtenu, ce dernier
pouvant être simplement dû à une évolution naturellement
plus lente de ces tumeurs par rapport aux tumeurs ayant progressé
sous chimiothérapie.
La meilleure survie constatée chez les patients jeunes est classique
et Levin en 1985 [5], dans un article de synthèse sur la chimiothérapie
dans les tumeurs primitives du cerveau, rappelait déjà,
à propos des astrocytomes malins, que les patients jeunes, à
grade tumoral égal, présentaient à la fois des rémissions
plus prolongées et une meilleure survie. Curran et al. [52],
plus récemment, analysant les facteurs pronostiques dans trois
séries de patients traités par radiothérapie pour
des gliomes malins, retrouvaient également l'âge comme facteur
pronostique majeur, associé à l'indice de performance.
En revanche, et comme dans notre série, l'étude grenobloise
publiée récemment par Mousseau et al. [12] n'a pas
non plus retrouvé de différence de survie en fonction de
l'état neurologique de départ.
Patients et méthodes
Entre septembre 1988 et décembre 1997, 22 patients
ont été traités par fotémustine en monochimiothérapie
pour 21 récidives inopérables ou incomplètement réséquées
de tumeurs gliales de haut grade (18 glioblastomes et 3 astrocytomes de
grade III) et un glioblastome initial dont l'exérèse n'avait
pu être que partielle. Tous les patients, à l'exception de
ce dernier, avaient déjà été irradiés
antérieurement en postopératoire lors du traitement de la
tumeur initiale sans avoir reçu d'autre chimiothérapie auparavant.
Le délai moyen entre la chirurgie initiale (suivie d'une radiothérapie)
et le diagnostic de la récidive était de 13 mois.
Les caractéristiques des patients lors de la récidive tumorale
sont résumées dans le tableau
III.
Le protocole de traitement comprenait trois injections de fotémustine
à la dose de 100 mg/m2 (en perfusion d'une heure, protégée
de la lumière, dans 250 ml de glucosé à 5 %) toutes
les semaines pendant 3 semaines, suivies d'un nouveau contrôle tomodensitométrique
et, en cas de réponse ou de stabilisation, d'une reprise de la
fotémustine, après 5 semaines de repos, à raison
cette fois d'une injection de 100 mg/m2 toutes les 3 semaines.
Le critère de réponse considéré a été
une diminution supérieure ou égale à 50 % du produit
des deux diamètres de la tumeur sur coupe tomodensitométrique
avec diminution ou disparition de la prise de contraste et de l'effet
de masse présents antérieurement, associées à
une amélioration sur le plan clinique. Les patients considérés
comme stabilisés présentaient soit une réponse inférieure
à celle décrite, soit une stabilisation, soit enfin une
progression des images correspondant à moins de 25 % du produit
des deux diamètres de la tumeur. Cette réponse était
évaluée 2 à 3 semaines après la troisième
injection de fotémustine par scanner, associé à un
examen clinique du patient.
La tolérance hématologique a été appréciée
par bilans sanguins hebdomadaires. La classification choisie a été
celle de l'OMS.
Les survies ont été calculées à partir du
premier jour de la chimiothérapie et les survies actuarielles selon
la méthode de Kaplan-Meier par logiciel Medlog (Medlog Software,
Clinical Data Management and Analysis System, Information Analysis Corporation,
Mountain View, CA, USA).
Étant donné la difficulté de quantifier de façon
précise le pourcentage de réponse dans ce type de tumeurs
infiltrantes, avec souvent une importante participation démateuse,
nous avons choisi, pour les calculs de survie, de regrouper les patients
répondeurs et ceux ayant été seulement stabilisés
sous chimiothérapie par comparaison à ceux ayant progressé
sous traitement.
CONCLUSION La
fotémustine apparaît donc comme une possibilité thérapeutique
intéressante chez les patients présentant des récidives
inopérables de tumeurs cérébrales malignes. Elle est
bien tolérée et relativement peu contraignante avec un rapport
bénéfice/risque qui semble favorable (en particulier si on
la compare à la molécule de référence qu'est
le BCNU). Compte tenu de la très grande majorité de glioblastomes
multiformes dans cette étude, dont on connaît le niveau élevé
de résistance aux traitements, le taux important de contrôles
locaux (50 %) explique l'intérêt pour cette chimiothérapie
et peut justifier des études prospectives de confirmation, voire
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