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Le cancer de la prostate est la seconde cause de mortalité
par cancer chez l'homme : environ 50 000 Américains en meurent
chaque année [1]. Il s'agit d'une tumeur développée
aux dépens de la glande prostatique (et plus précisément
des cellules épithéliales) dont la croissance, l'intégrité
fonctionnelle et la maintenance sont dépendantes des androgènes.
Le cancer de la prostate est donc une tumeur androgénodépendante
dont le développement initial est maîtrisé par la
« castration » pharmacologique ou chirurgicale et par l'administration
d'anti-androgènes qui permettent d'obtenir un pourcentage de rémissions
important. Au décours du traitement par les anti-androgènes,
il progresse plus ou moins rapidement vers un stade d'hormono-indépendance,
c'est-à-dire vers une résistance aux manipulations hormonales
(figure 1).
Comment rendre compte de ce phénomène d'échappement
thérapeutique, de résistance aux androgènes (et aux
anti-androgènes) acquis ?
Le maintien d'un taux de PSA plasmatique (prostate specific androgen,
un antigène spécifique androgéno-dépendant
de la prostate), à un niveau élevé malgré
un effondrement de la production d'androgènes (et une inhibition
de leur action) plaide en faveur d'une activation androgéno-indépendante
de la signalisation du récepteur des androgènes (RcA).
Rappelons (figure 2) que
le RcA est un facteur transcriptionnel qui, après activation par
la testostérone (T) ou la dihydrotestostérone (DHT), va
pouvoir réguler après liaison aux éléments
de réponse aux androgènes (ARE) l'expression de gène(s)
androgéno-dépendant(s) [2]. En fait, la spécificité
de la transcription implique non seulement le RcA, les facteurs de transcription
de base mais également des cofacteurs : coactivateurs (famille
SRC-NcoA, CBP/p300, p/CAF, ARA-70) et corépresseurs capables de
moduler l'expression génique. De plus, l'activation transcriptionnelle
du RcA peut être relayée par des facteurs de croissance (IGF1,
EGF...) et/ou interférer avec d'autres voies de signalisation (cAMP,
PKA, PKC...).
Il est légitime de penser que l'activation androgéno-indépendante
du RcA (figure 2) pourrait
relever théoriquement de quatre mécanismes [3] : 1. une
hyperexpression du RcA [4, 5], 2. une mutation du RcA [6, 7], 3. un recrutement
excessif de coactivateurs transcriptionnels [8], 4. une interaction du
Rc avec d'autres voies de signalisation (tyrosine kinase... ) [9].
Une hyperexpression du RcA
En effet, près du tiers des cancers de la prostate
androgéno-résistants démontrent une amplification
du gène du RcA (évaluée par hybridation in situ/fluorescence).
Il est intéressant de noter que seuls ceux soumis à un traitement
par des anti-androgènes sont associés à une hyperexpression
du RcA. S'agit-il d'un phénomène secondaire à une
sélection cellulaire ?
Une mutation du RcA
L'existence d'anomalies qualitatives du RcA au cours
du cancer de la prostate androgéno-résistant reste débattue.
Parmi les polymorphismes du RcA, retenons le rôle éventuel
du polymorphisme CAG (de l'exon 1), même si les travaux sont contradictoires.
Il est admis que l'activité transcriptionnelle du RcA est d'autant
plus forte que le nombre de CAG est faible. Les travaux de Giovannucci
et al. [10] démontrent qu'un nombre de CAG anormalement
bas (< 19 versus n = 25) constitue un facteur de risque de développement
d'un cancer de la prostate hormono-résistant et de métastases.
En matière de mutations somatiques du RcA, la situation est singulièrement
confuse [11] : le pourcentage de mutations du RcA identifiées varie
de 0 à 50 % des cancers de la prostate androgéno-résistants
!
S'agit-il de problèmes méthodologiques (SSCP, DGGE), de
contamination par l'ADN sauvage ou de la qualité de prélèvement
expertisé (prostate entière, biopsie, lame) ?
Il est cependant légitime de penser qu'une mutation du LBD du RcA
(capable de modifier la structure tri-dimensionnelle de la poche de liaison
du RcA) puisse faciliter la liaison de stéroïdes (DHAS, E2,
progestérone) ou d'anti-androgènes (stéroïdiens
ou non) susceptibles d'activer les mécanismes transcriptionnels.
Pour certains auteurs, la présence d'une mutation du RcA raccourcit
la durée de la réponse au traitement antihormonal.
Un recrutement excessif
de cofacteur
À partir de données expérimentales
récentes obtenues sur une lignée cellulaire de cancer de
la prostate (DU 145), le groupe de Chang [8] démontre que certains
anti-androgènes exercent un effet agoniste sur la transactivation
du RcA en favorisant, à travers le changement de conformation tri-dimensionnelle
du RcA, le recrutement d'un coactivateur transcriptionnel ARA-70. Ces
travaux élargiraient la pathologie moléculaire du RcA à
celle des cofacteurs.
Une interaction du RcA avec
d'autres voies de signalisation
L'activation du RcA par des facteurs de croissance ou
des voies de signalisation intracellulaire, via un mécanisme
androgéno-indépendant, a été démontrée
par de rares équipes [9]. Cette dernière hypothèse
vient d'être confirmée par le groupe de Sawyers [12] dans
une publication de Nature Medicine. Ces auteurs démontrent
assez élégamment qu'un récepteur tyrosine kinase,
HER-2/neu (HTK) contribue significativement à l'activation transcriptionnelle
du RcA dans des cellules de cancer de prostate. Cette interaction (cross-talk)
entre le RcA et une autre voie de signalisation contribue selon les auteurs
au développement de l'hormono-indépendance du cancer de
la prostate.
Le choix d'HER-2/neu tyrosine kinase n'est pas surprenant : HTK est hyperexprimé
dans 30 à 40 % des cancers du sein chez la femme. Cette hyperexpression
est associée de surcroît à une résistance aux
anti-strogènes. Expérimentalement, l'hyperexpression
de HTK induit une activation transcriptionnelle du récepteur des
estrogènes.
Chez l'homme, HTK est normalement exprimé dans les cellules épithéliales
de la prostate. Une hyperexpression a été retrouvée
au cours du cancer de la prostate [13]. Le dosage du domaine extracellulaire
de HTK circulant dans le plasma (et qui reflète l'activité
fonctionnelle de HTK) a révélé des taux anormalement
élevés chez des hommes porteurs d'un cancer de la prostate
hormono-résistant [14].
La stratégie mise en place par le groupe de Sawyers a reposé
sur l'analyse des conséquences d'une hyperexpression artificielle
de HTK sur la signalisation du RcA au niveau de cellules de cancer de
la prostate androgéno-dépendant puis androgéno-résistant
(obtenues après xénogreffe chez la souris), chez des rats
castrés porteurs de cellules LnCAP.
La première étape a consisté à rechercher
une hyperexpression de HTK dans des cellules de cancer de la prostate
androgéno-résistant : à partir d'un immunoblot, les
auteurs ont pu révéler une concentration de HTK 2 à
25 fois supérieure à celle observée chez les témoins,
contrastant avec une réduction du taux de RcA (dont la séquence
était normale).
L'expérimentation essentielle susceptible de démontrer que
HKT stimulait la croissance de cancer de la prostate indépendamment
du niveau d'androgènes circulants a été réalisée
dans un premier temps, sur des cellules LNCaP : privées d'androgènes,
leur croissance est réduite de 50 %. Lorsque ces mêmes cellules
LNCaP sont infectées par un rétrovirus hyperexprimant HTK,
leur croissance n'est réduite que de 15 %. Ils démontrent
ainsi que HTK restaure la croissance de cellules LNCaP. Parallèlement,
ces auteurs ont injecté, à des souris mâles castrées,
des cellules LNCaP exprimant ou non HTK. Ils observent que le temps d'apparition
du cancer de la prostate androgéno-résistant est deux fois
plus court chez les souris qui ont reçu les cellules LNCaP avec
HTK. Ils en concluent que HTK peut se substituer aux androgènes
pour induire un cancer de la prostate androgéno-résistant
in vitro.
La troisième étape avait pour objectif de préciser
le mécanisme d'action de HTK sur la voie de signalisation du RcA.
En mettant en évidence, par immunoblot, des concentrations de PSA
7 fois supérieures dans les cellules LNCaP transfectées
par HTK, les auteurs évoquaient une interaction entre le RcA et
HTK dans la transcription d'un gène androgéno-dépendant.
En utilisant des cellules pauvres en RcA (cellules épithéliales
de rein de hamster) transfectées avec le promoteur de PSA seul
ou conjointement avec HTK, les auteurs montrent que le taux de transactivation
du PSA est 19 fois supérieur en présence de HTK, est 10
fois supérieur en présence de RcA + androgènes, est
71 fois supérieur en présence de HTK + androgènes
+ RcA.
Ils démontrent ainsi que HTK amplifie (superactive) l'activation
du RcA et la transcription de gènes cibles. Ils précisent
même que cette synergie entre HTK et RcA s'exerce au niveau de l'enhancer
du gène du PSA.
Ce phénomène d'activation du RcA en l'absence du ligand
endogène a été suggéré il y a peu.
Le rôle des récepteurs tyrosine kinase dans la croissance
du cancer de la prostate hormono-résistant est fortement conforté
par ce travail. Il vient d'ailleurs d'être confirmé par le
groupe de Chang [15]. Il laisse entrevoir des implications thérapeutiques
intéressantes : en inhibant le Rc-HTK, le cancer de la prostate
hormono-résistant pourrait-il redevenir hormono-dépendant,
voire même ralentir sa croissance, son potentiel métastatique
à travers l'interaction entre le RcA et les facteurs de croissance
?
Ce travail ouvre donc des pistes fort prometteuses...
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