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La chirurgie reste le premier traitement des tumeurs
solides. La chirurgie oncologique s'intègre dans la prise en charge
multidisciplinaire des tumeurs malignes. Son premier objectif est de réaliser
une exérèse complète de la tumeur (résection
R0) et de recueillir le maximum d'informations pronostiques. Elle a néanmoins
su évoluer vers des techniques de reconstruction de l'organe ou
de sa fonction. L'exemple le plus démonstratif reste la reconstruction
mammaire après mastectomie pour cancer. Néanmoins, il existe
d'autres voies d'application de cette chirurgie réparatrice. Nous
étudierons plus particulièrement les reconstructions de
la paroi thoracique, du vagin et du sphincter anal.
Reconstruction de la paroi
thoracique
L'atteinte de la paroi thoracique par une tumeur maligne,
qu'elle soit primitive, métastatique ou résultant d'un envahissement
de contiguïté, survient dans moins de 5 % des cancers thoraciques
[1]. Ces tumeurs peuvent être associées à des infections
et des radiodystrophies. Une exérèse large à visée
curatrice cherche à augmenter la survie et à améliorer
la qualité de vie. Cette chirurgie d'exérèse a entraîné
le développement d'une chirurgie de reconstruction pour permettre
la fermeture du thorax, maintenir sa stabilité et n'entraîner
que de faibles répercussions fonctionnelles.
Les tumeurs primitives, essentiellement les chondrosarcomes, nécessitent
de réaliser des exérèses larges emportant la peau,
le tissu sous-cutané, les côtes atteintes et adjacentes.
La tumeur peut s'étendre via le périoste et la moelle
osseuse, il faut au moins 4 cm de marge saine de chaque côté.
Si le tiers supérieur du sternum est atteint, il est nécessaire
de réséquer la moitié interne de chaque clavicule
ainsi que les cartilages costaux adjacents. Il est parfois nécessaire
de réséquer du poumon, de la thyroïde, du péricarde
ou des muscles thoraciques.
En cas d'invasion locale par une tumeur pulmonaire, la reconstruction
de la cage thoracique suivant la résection n'est pas nécessaire
pour des défects inférieurs à 5 cm de diamètre
ou des localisations postérieures derrière l'omoplate et
cela jusqu'à la 4e côte. Dans ces cas-là,
la fermeture par des tissus mous est suffisante.
Pour les récidives après cancer du sein, la résection
thoracique est légitime si la récidive est isolée
avec un intervalle libre long, s'il s'agit d'une récidive ulcérée
et douloureuse ou bien d'une radiodystrophie ulcérée [2].
Le but de la reconstruction de la paroi thoracique est multiple : restaurer
sa stabilité, protéger les structures intrathoraciques par
une couverture adéquate, maintenir la fonction respiratoire et
permettre un résultat cosmétique acceptable.
La reconstruction de la cage thoracique n'est pas nécessaire si
le défect est inférieur à 5 cm de diamètre
ou s'il est limité à deux côtes adjacentes ou si la
localisation est postérieure. Pour les exérèses de
moyenne importance, la reconstruction peut être réalisée
grâce à du matériel synthétique comme une plaque
de polypropylène (marlex, prolène) ou de polytétrafluoroéthylène
(gortex) [3]. Pour des exérèses plus importantes, on associe
une plaque de marlex, de prolène ou de gortex avec du méthyl
méthacrylate. Cette prothèse composite en « sandwich
» donne une bonne rigidité car il se crée une fibrose
pénétrant la plaque. Pour certaines équipes, il existe
un avantage au polytétrafluoroéthylène par son imperméabilité
à l'air et aux liquides. En cas d'infection, on peut minimiser
le risque induit par la plaque en utilisant un lambeau dont la palette
cutanée désépidermisée assurera la solidité
de la paroi [4] (figure 1).
La reconstruction des tissus de couverture peut être souvent obtenue
avec un lambeau d'avancement de peau. En cas d'impossibilité de
suture directe, la confection d'un lambeau musculo-cutané de voisinage
est un tissu de choix combinant trophicité et couverture cutanée.
Les lambeaux les plus utilisés sont ceux de latissimus dorsi, pectoralis
major, seratus anterior, rectus abdominis. Les lambeaux de grand épiploon
sont réservés aux échecs des lambeaux musculo-cutanés
[5].
Les fistules trachéo-bronchiques, qu'elles soient la complication
d'une lobectomie, d'une pneumonectomie ou d'une chirurgie sogastrique,
sont rares (2 %). Leur prise en charge nécessite parfois, en premier
temps, une pleurostomie pour traiter le problème infectieux. La
fermeture de la fistule bronchique doit être ensuite réalisée
par un lambeau musculaire. La transposition la plus commune est celle
du muscle seratus anterior, réalisée par une nouvelle thoracotomie
après résection d'une partie de la côte du 2e
ou du 3e espace intercostal. Pour mieux combler la cavité
pleurale, d'autres lambeaux musculo-cutanés peuvent être
utilisés comme le latissimus dorsi ou le rectus abdominis. Une
fermeture de première intention peut être tentée selon
la procédure Clagett de la Mayo Clinic [6].
Ces avancées techniques ont permis de diminuer les taux de mortalité
et de morbidité des exérèses larges des tumeurs de
la paroi thoracique. Les chirurgiens cancérologues doivent bien
connaître ces méthodes de reconstruction pour proposer à
leurs patients des exérèses larges garantes d'un taux de
récidives locales faible.
Reconstruction vaginale
Les exentérations pelviennes sont indiquées
pour les tumeurs utérines ou rectales localement évoluées
ou récidivantes. La qualité de l'exérèse,
le respect des indications carcinologiques, l'intégration dans
une prise en charge multidisciplinaire sont les garanties de résultats
qui restent néanmoins décevants. La possibilité d'atténuer
la mutilation par des reconstructions de l'organe ou de sa fonction est
une réalité. Les néovessies continentes [7], les
anastomoses colo-anales avec réservoir colique ou les reconstructions
partielles ou totales du vagin en sont un exemple réel. Le but
de la reconstruction vaginale est de minimiser les déformations
et les conséquences psycho-sexuelles du traitement.
Depuis la première description de reconstruction vaginale réalisée
en 1851 [8], de nombreuses techniques ont été décrites.
L'une des premières est la greffe cutanée qui se fait dans
une cavité au sein du bourgeon de granulation de la cicatrisation
périnéale, c'est une technique qui est longue avec d'importants
risques infectieux [9] ; la création et le maintien de cette cavité
nécessitent le port de stent pendant de longs mois entraînant
de nombreuses complications. Les sténoses sont fréquentes
et la compliance mauvaise [10].
Les entéroplasties permettent de reconstituer un tube vaginal en
utilisant le plus souvent un segment de côlon sigmoïde, mais
cette technique simple ampute encore un peu plus le circuit digestif qui
a pu être déjà diminué s'il a été
réalisé une dérivation urinaire et une résection
du rectum. D'autre part, cette technique entraîne des sécrétions
irritantes ainsi que de désagréables odeurs qui restreignent
les indications [10].
Il est possible de réaliser une reconstruction vaginale par lambeau
de grand épiploon plus greffe de peau [11]. Cette technique est
intéressante par sa faible morbidité et sa facilité
technique, surtout chez l'obèse où les lambeaux extra-abdominaux
comme le gracilis sont difficiles à placer. Comme pour l'entéroplastie,
les indications sont limitées aux exérèses pelviennes
peu importantes avec colpectomie partielle et conservation des autres
organes.
Actuellement, les techniques les plus utilisées pour la reconstruction
vaginale sont celles de lambeaux musculo-cutanés. Le premier décrit
fut le lambeau musculo-cutané de droit interne, publié par
MacGraw en 1976 [12]. Il a été très utilisé
car proche du site receveur, mais sa palette cutanée n'est pas
toujours suffisante pour une reconstruction vaginale et nécessite
un prélèvement bilatéral (figure
2). Les variations du pédicule vasculaire limitent l'arc
de rotation supérieur. La nécrose partielle ou complète
de la palette cutanée est fréquente (15 à 30 % des
cas selon les séries), elle est surtout imprévisible du
fait de la fréquente variation anatomique des perforantes. Pour
Mac-Graw, un des intérêts de ce lambeau est de conserver
une bonne sensibilité cutanée à la pression qui permet
une amélioration de la fonction sexuelle [12]. Le deuxième
lambeau musculo-cutané utilisé dans la reconstruction vaginale
est celui de grand droit de l'abdomen [13]. Il n'est habituellement utilisé
qu'un seul muscle grand droit vascularisé par le pédicule
épigastrique inférieur (figure
3). Il permet de réaliser un néovagin d'un diamètre
de 3 à 4 cm et d'un axe de 10 à 12 cm, son volume peut être
important permettant un bon comblement de l'« espace mort »
du pelvis. Sur les séries publiées, il y a peu de nécroses
(moins de 10 %), peu de hernies et peu de prolapsus vaginaux. La reprise
de l'activité sexuelle est plus satisfaisante. D'autre part, contrairement
au lambeau musculo-cutané de droit interne, il diminue le risque
de fistule anastomotique en cas de proctectomie.
En conclusion, les indications varient en fonction de la résection
vaginale et de son association ou non avec une résection vésicale
ou rectale. Pour les colpectomies partielles sans résection d'autres
organes, on peut discuter soit une reconstruction par lambeau de grand
épiploon associée à une greffe cutanée, soit
un lambeau de droit interne. Quand la colpectomie est totale associée
à une résection vésicale ou rectale, le lambeau musculo-cutané
de grand droit permet une reconstruction vaginale satisfaisante et un
comblement de la cavité d'exérèse.
Reconstruction du sphincter
anal après amputation abdomino-périnéale pour cancer
En 1952, Pickrell et al. [14] transposaient le
muscle gracile autour du canal anal pour traiter des incontinences sévères
d'origine congénitale. Les premiers résultats furent décevants
du fait du mode de contraction de ces muscles, dépendants de la
volonté. En 1969, Salmons et Vrbova [15] montraient qu'il était
possible de transformer des muscles fatigables de type II en des muscles
résistants de type I grâce à une stimulation électrique
chronique à basse fréquence. Cette découverte fondamentale
fut appliquée à la transposition du muscle gracile et fut
dénommée « graciloplastie dynamique ».
Williams et al. [16] fut le premier à décrire une
reconstruction sphinctérienne électrostimulée après
amputation du rectum pour cancer.
Nous venons récemment de publier [17] les résultats carcinologiques
et fonctionnels de 9 patients ayant bénéficié d'une
reconstruction du sphincter anal après amputation abdomino-périnéale
pour cancer. Tous ces patients furent irradiés en préopératoire
: 4 pour un adénocarcinome du tiers inférieur du rectum,
5 pour un cancer épidermoïde de la marge anale. Cette étude
a été menée dans le cadre d'un essai médical
loi Huriet.
La technique opératoire est réalisée en trois étapes.
- Le premier stade associe une amputation abdomino-périnéale
classique et une transposition du muscle gracilis. Le gracilis, ou droit
interne, est un muscle comportant un pédicule vasculo-nerveux principal
et deux pédicules vasculaires accessoires. La mobilisation du muscle
débute par la section de l'insertion tendineuse distale tibiale,
puis la section des deux pédicules accessoires et la rotation du
corps charné du muscle autour du pédicule principal, et
la transposition de ce dernier dans le périnée. La reconstruction
digestive est réalisée par une anastomose colo-périnéale
directe. Le corps charnu du muscle entoure le segment colique distal soit
par un double lasso musculaire gamma (5 cas), soit par une double boucle
gamma avec suture des corps charnus entre eux (4 cas). Le point technique
important réside dans l'absence de tension musculaire autour du
côlon abaissé au périnée.
- Le deuxième stade consiste à implanter un stimulateur
électrique sous la peau (stimulateur Medtronic SP 55 66). Ce stimulateur
est relié au corps charnu du muscle par deux électrodes
qui transmettront l'influx électrique au muscle (figure
4). La stimulation électrique débute 3 jours après
l'implantation (largeur d'impulsion 210 microsecondes, fréquence
25 Hz). Les paramètres du cycle sont progressivement augmentés
par télémétrie. Au bout de 8 semaines, la stimulation
est continue permettant d'obtenir une contraction musculaire sous forme
d'une subtétanisation. Cette stimulation électrique permet
de transformer les caractéristiques physiologiques d'un muscle
rapide en le transformant en muscle lent.
- La troisième étape consiste à supprimer la colostomie
de protection lorsque la transformation musculaire est complète
et que l'exploration manométrique et défécographique
(figure 5) conclut à
un néosphincter fonctionnel.
Le suivi moyen de ces 9 patients
est de 32 mois (extrêmes : 14-50). Nous n'avons noté aucune
mortalité postopératoire : 3 patients ont présenté
une complication locale, une nécrose colique immédiate et
2 perforations coliques survenues lors de lavements évacuateurs.
Pour ces 3 cas, la cause de la complication était un lasso musculaire
trop serré autour du néorectum. Deux patients sont décédés
d'évolution tumorale : l'un d'une maladie métastatique,
le second d'une récidive agressive de sa lésion épidermoïde
anale. Trois patients n'ont pu être évalués d'un point
de vue fonctionnel : 2 par évolution tumorale, le troisième
refusant la fermeture de sa stomie après perforation colique par
lavement. La stomie a été fermée pour 6 patients
avec recul médian de 26 mois (extrêmes : 9-42). Cinq patients
sont continents aux solides : 1 a des évacuations spontanées,
2 ont des irrigations du néorectum trois fois par semaine, 2 autres
ont des lavements évacuateurs à la même fréquence.
Tous les patients présentent des fuites occasionnelles aux gaz
et aux selles liquides ; ces épisodes d'incontinence transitoire
sont bien contrôlés par les irrigations. Quatre patients
portent des protections : 3 plus par tranquillité psychologique
que par nécessité, 1 patiente s'appareille avec 5 garnitures
par jour pour une incontinence complète. Cette patiente incontinente
est une personne âgée qui n'a jamais compris le fonctionnement
du stimulateur. La pression de repos moyenne est de 24 mmHg ± 10,
la pression moyenne de stimulation était de 95 mmHg ± 25.
Il n'y a eu aucune différence entre les doubles boucles gamma et
les doubles boucles auto-suturées. Nous avons réalisé
une analyse de qualité de vie qui montre des scores moyens pour
les symptômes, le statut physique, le statut psychologique et la
vie sociale de 2,2, 2,7, 2,4 et 2,1 respectivement, le score optimal étant
de 3 pour chaque paramètre.
La conservation du sphincter anal est une priorité dans le traitement
des tumeurs malignes du rectum et du canal anal. Cette conservation est
applicable dans plus de 75 % des observations. Néanmoins, il existe
des indications incompressibles d'amputation abdomino-périnéale.
La reconstruction sphinctérienne par graciloplastie électrostimulée
est une voie de recherche chirurgicale prometteuse [18]. Notre série
de patients sélectionnés démontre la faisabilité
de la technique, l'absence de morbidité spécifique, la qualité
de la prise en charge carcinologique. Les résultats fonctionnels
de la graciloplastie électrostimulée sont moins bons après
amputation que dans le cadre de l'incontinence fécale simple. En
effet, le défi consiste à reconstruire non seulement un
système résistif musculaire à haute pression, mais
également un système digestif permettant de retrouver une
compliance et d'appréhender une sensibilité. La perte de
cette sensibilité est l'obstacle principal à l'obtention
de bons résultats physiologiques. Cela pourrait être corrigé
soit en augmentant la capacité du réservoir digestif, soit
par la mise en place de capteur de pression au niveau de la partie terminale
du côlon abaissé au périnée. La concertation
des différentes équipes chirurgicales travaillant sur ce
sujet de reconstruction sphinctérienne est indispensable pour permettre
d'améliorer la qualité des résultats fonctionnels.
Pour cette fin de siècle, le défi des chirurgiens cancérologues
est double :
- intégrer au mieux la place de l'exérèse carcinologique
dans la séquence thérapeutique en sachant que curabilité
est souvent associée à résécabilité
;
- relever le défi de la reconstruction de l'organe ou de sa fonction
pour permettre une qualité de vie optimale.
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