ARTICLE
Les lampions se sont éteints et le monde se remet
au travail avec bien des problèmes anciens non résolus,
mais aussi avec quelques orientations nouvelles dont il convient de tenter
de décryptage. La Conférence mondiale sur la science tenue
à Budapest en juin 1999, la réunion avortée du Millenium
Round de l'Organisation mondiale du commerce à Seattle en octobre
dernier, la mobilisation citoyenne et celle des Organisations non gouvernementales
devant les excès de la globalisation, les retraites stratégiques
et les offensives tactiques (à moins que ce soit le contraire)
des « partenaires » dans la mainmise financière sur la
biosphère, voilà autant de facteurs qui illustrent les évolutions
en cours, sans qu'il soit encore possible d'en définir les scénarios
à court ou à long terme.
Ceci ne doit pas nous empêcher de réfléchir sur
base d'une analyse critique des faits et des comportements, aux nouvelles
possibilités d'action qui s'ouvrent devant nous.
Dans un éditorial récent, Didier Spire a magistralement
esquissé l'épure conceptuelle des choix prospectifs qui
nourrissent une vision humaniste et solidaire des grandes fonctions au
sein de la biosphère. Il récuse très justement la
thèse selon laquelle le débat serait clos et l'aventure
humaine arrivée à son terme, à savoir l'économie
marchande ubiquiste et généralisée en tant que seule
source du bien-être universel. Ces vues, en effet, font peu de cas
des limites, des interférences et des rétroactions, bref
de tout ce qui fait la complexité inhérente à la
nature de la Nature.
Alors que la déontologie scientifique amène à réviser
les postulats lorsque les faits ne concordent pas avec les attentes théoriques,
le monde globalisé, au contraire, s'efforce de contraindre la réalité
à se plier à ses décisions via la maîtrise
des moyens de communication, des flux financiers et des technologies innovantes.
Au-delà du triomphalisme, il est temps que le contrat social
planétaire sache reconnaître ses incertitudes, ses limites
et ses échecs. Il est temps que la déontologie scientifique,
un moment occultée par une marchandisation à outrance, retrouve
sa rigueur méthodologique, sa fonction pédagogique et sa
mission de service public. Il est temps que reviennent à l'honneur
des fonctions économiques qualitatives reflétant les composantes
historiques des populations et des terroirs, la diversité des situations
et des cultures, la spécificité des besoins et des talents.
C'est dans cette perspective que nous examinerons quelques événements
de ces derniers mois, avec leur complexité qui parfois suscite
la perplexité des observateurs comme des acteurs de terrain. L'information
qui s'y rapporte provient en grande partie du monde anglophone et les
données recueillies sont issues essentiellement des revues Nature
et Biotechnology and Development Monitor.
Quand la science mondiale s'organise et s'interroge
Faisant suite, à vingt ans de distance, à une réunion
analogue tenue à Vienne en 1979, une Conférence mondiale
sur la science a siégé à Budapest en juin 1999. Les
délégués, au nombre de 1 800, provenant de 120 pays
ont esquissé les contours d'un nouveau contrat social entre science
et société.
Cette convention, placée sous l'égide de l'Unesco, a présenté
la particularité d'être co-organisée avec une ONG,
le Conseil international de la science. Deux documents ont été
approuvés à l'issue des travaux : une déclaration
et un agenda. La déclaration apparaît comme devant constituer
l'épine dorsale de la future coopération scientifique internationale.
À Budapest, les délégations africaines ont fait admettre
que la science fait partie du patrimoine commun de l'humanité et
ceci devrait inspirer les ministres de la Recherche de l'Organisation
de l'Unité africaine, assemblés au Caire en janvier 2000.
Au-delà des bonnes intentions cependant, les réactions
de la coopération mondiale furent plus mitigées lorsqu'il
s'est agi de gros sous et on ne parvint pas à fixer un taux minimum
du PNB qui serait affecté à la science, ni à créer
un fonds international en faveur des activités scientifiques. Néanmoins,
la conférence s'est prononcée en faveur de la recherche
de nouveaux mécanismes de financement en la matière.
La déclaration de Budapest énonce des considérations
sur la nécessité d'utiliser les découvertes scientifiques
de façon responsable afin de répondre aux besoins et aux
aspirations des populations. À cet égard, elle met en évidence
l'importance des coopérations régionales et internationales
à tous les niveaux de pouvoirs et de responsabilités.
Faudra-t-il encore attendre vingt ans pour qu'une nouvelle conférence
fasse le bilan du suivi de Budapest ? On peut espérer que non et
souhaiter qu'en tout état de cause, les travaux préparatoires
qui s'y rapporteront reflètent mieux la diversité et la
pluralité des partenaires, car ce point fut critiqué à
Budapest.
Le Conseil international de la science, co-organisateur de la conférence,
qui représente les professionnels de diverses disciplines scientifiques,
a connu par ailleurs des réactions réservées de la
part de certains de ses membres à propos d'un paragraphe de la
déclaration. Ce qui est en cause, c'est l'appui apporté
aux « connaissances traditionnelles », décrites comme
étant l'« expression dynamique de la perception et de la compréhension
du monde qui ont contribué de façon valable à la
science et à la technique ». Sur le même thème,
l'agenda de Budapest appelle les gouvernements à formuler des politiques
nationales permettant un plus large usage des formes traditionnelles d'éducation
et de connaissance.
Ces conclusions, soutenues entre autres par l'Inde, visaient notamment
la valeur potentielle des traitements médicaux à base de
plantes, qui serait sous-évaluée par la science « occidentale
». En conséquence, le Bureau du Conseil international pour
la science a été invité à conduire une étude
critique en la matière car, sans une analyse précise, on
pourrait craindre que le texte puisse être utilisé par des
lobbys antiscientifiques.
Les biotechnologies face aux problèmes
du Sud
Au-delà des considérations générales et
des bons sentiments, en matière de coopération scientifique
internationale, il est clair que les affaires sont les affaires. Face
à l'enthousiasme des Américains et des Australiens, et aux
réserves affichées par les Européens, les pays du
Sud pourraient « faire la différence » en matière
de développement de certains types de biotechnologies, plus spécifiquement
des cultures de plantes transgéniques. Les opérateurs et
les grands corps scientifiques se mettent de la partie et confrontent
leurs points de vue.
Nous évoquerons successivement les positions de l'Académie
du Tiers-Monde, de la Fondation Rockfeller et des Centres internationaux
de la recherche agronomique et enfin, celles des principaux pays émergents
qui sont ou seront amenés à opérer des choix en matière
de biotechnologies.
C'est en novembre dernier que l'Académie du Tiers-Monde rassemblait
à Dakar 300 participants de 60 pays. Dans ses résolutions,
elle réclame la constitution de groupes internationaux d'experts,
dans des ensembles de disciplines comme les biotechnologies, la biodiversité
et les technologies de l'information, afin d'agir comme conseils auprès
des gouvernements dans le Tiers-Monde en général, en Afrique
en particulier. L'Académie est également priée de
produire un livre blanc à propos des avantages et des risques liés
au partenariat entre monde scientifique et secteur privé dans les
pays en développement (PVD).
Par ailleurs, cette même Académie du Tiers-Monde se retrouve
associée à d'autres corps académiques (Académie
des Sciences des États-Unis, Royal Society de Grande-Bretagne,
Académies nationales du Brésil, de Chine, de l'Inde et du
Mexique) pour étudier les paramètres relatifs à l'introduction
des OGM au Sud et notamment pour en dégager les avantages, les
inconvénients et les risques, tant pour ce qui est du choix des
cultures que de l'évaluation des caractères nouveaux à
introduire et des règles à mettre en uvre en matière
de propriétés intellectuelles des végétaux
transgéniques.
L'Académie des Sciences du Tiers-Monde s'est aussi manifestée
(en coopération avec la Fondation internationale pour l'avancement
rural) en s'opposant au brevetage des semences de plantes alimentaires,
arguant de ce que le pool génétique des variétés
végétales résulte de milliers d'années de
sélection par les agriculteurs... L'Académie a critiqué
par ailleurs un procédé alternatif qui protège les
nouveaux gènes des OGM, sans pour autant empêcher la germination
des semences. Ce système est destiné à remplacer
le gène « Terminator » actuellement mis sous le boisseau
par la firme détentrice de son brevet. Terminator stérilise
les semences en empêchant leur germination et donc leur utilisation
dans des réensemencements. La nouvelle technique (nommée
GURT) n'empêche pas la germination, mais inhibe l'expression du
nouveau gène dans la plante-fille si le matériel végétal
n'a pas fait l'objet d'un traitement à l'aide d'un produit spécifique
fourni par la firme productrice des semences. Faute de ce traitement,
les plantes obtenues ont les caractéristiques de la variété
de départ ayant servi à créer l'OGM. Il semble que
GURT protégerait les droits de propriété des plantes
transgéniques plus efficacement que ne le ferait un brevet et ceci,
avec des coûts inférieurs.
* La Fondation Rockefeller (qui fut l'initiatrice de la révolution
verte) tente pour sa part de concilier les protagonistes en matière
d'OGM, craignant que, faute d'un dialogue constructif entre partisans
et adversaires des cultures transgéniques, les pays du Sud soient
privés des bénéfices potentiels de ces technologies.
Il faut noter que la Fondation a investi 600 millions de FF dans les biotechnologies
destinées aux pays du Sud, les recherches qu'elle finance ayant
notamment abouti à l'obtention de riz transgéniques enrichis
en beta carotène (riz jaune) ou en fer. Après avoir réussi
les tests relatifs à leur innocuité sanitaire et environnementale,
ces obtentions seront mises gracieusement à disposition des pays
en développement. Le président de la Fondation, Gordon Conway,
presse les industriels de la biotechnologie de s'intéresser davantage
aux impacts éthiques, économiques et environnementaux de
leurs activités, et plusieurs sociétés basées
aux États-Unis semblent répondre positivement à cet
appel. Gordon Conway estime par ailleurs que les biotechnologies destinées
au Sud devraient être cédées gratuitement aux pays
concernés. Il engage à cet égard les sociétés
de biotechnologies à adhérer à un système
de protection des variétés végétales plutôt
que de faire breveter leurs obtentions. Parallèlement, les pays
du Sud devraient renforcer leurs capacités d'expertises afin de
pouvoir se prononcer en toute connaissance de cause sur l'opportunité
d'introduire des OGM. Un montant de 6 millions de FF a été
dégagé pour financer des projets allant dans ce sens et
un consortium de six gouvernements africains vient de bénéficier
des premiers subsides y afférant.
* Nous avons déjà évoqué le rôle phare
en matière de recherches publiques internationales des Centres
internationaux de recherche agronomique (CGIAR) financés par
la Banque mondiale et la FAO, avec un budget annuel de 2 milliards de
FF. Ces Centres, qui négocient actuellement des accords de coopération
avec le secteur privé, sont sollicités par ailleurs pour
jouer un rôle de conseiller des pays du Sud en matière de
biotechnologies. Dans un tel contexte, la politique du CGIAR ne sera guère
aisée à définir, d'autant que des conflits d'intérêt
pourraient diviser les bailleurs de fonds du Nord.
* En Inde, l'intérêt sociétal pour les OGM,
nonobstant quelques mouvements activistes antérieurs, est demeuré
limité jusqu'à une période récente. En octobre
1999, par la voix de l'Académie nationale des Sciences, les scientifiques
institutionnels se prononçaient en faveur de l'emploi des OGM,
partageant de la sorte l'avis des experts officiels, selon lesquels ils
seraient promus à un grand avenir. Mais en même temps, les
recours en justice intentés par les adversaires des OGM, ainsi
que des désaccords sur le partage des bénéfices avec
les firmes transnationales, bloquent certains développements en
la matière. Néanmoins, d'importants programmes de coopération
se mettent en place en matière de biotechnologies. C'est le cas
d'un accord cadre entre les Pays-Bas et l'État de l'Andhra Pradesh.
Les programmes concernés sont très diversifiés et
visent essentiellement les transferts de technologies adaptées
de manière interactive avec les agriculteurs, les questions de
biosécurité et le brevetage du vivant demeurant de la compétence
du gouvernement national. À l'autre extrémité des
filières, un accord de collaboration indo-suisse vise à
développer les capacités de développement de produits
commercialisables en impliquant une série de partenaires allant
des ONG aux industriels en passant par les universités. Un défi
en la matière sera de prendre en compte les besoins des agriculteurs
pauvres, tout en faisant face aux nécessités de contrôle
et de sécurité des méthodes mises en uvre.
* Au Brésil, la situation est totalement différente.
Sont principalement en cause le maïs, le soja, le coton et le tabac
transgéniques qui font l'objet d'expérimentations au champ.
Au plan national, la commission ad hoc a autorisé en septembre
1999 la commercialisation de soja transgénique, mais l'Institut
de défense des consommateurs a bloqué le processus en déposant
une plainte en justice relative à l'étiquetage.
Pour sa part, l'État de Rio Grande do Sur interdisait les OGM
sur son territoire, ce qui ne fait pas l'affaire des agriculteurs de cet
État qui les importent en contrebande en provenance d'Argentine,
tandis que le gouvernement local faisait détruire les cultures
transgéniques par le feu. De leur côté, les associations
de producteurs et les firmes produisant les semences ont lancé
une campagne de publicité en faveur des OGM. Clairement, le bras
de fer qui s'est développé dans l'hémisphère
Nord s'étend aujourd'hui aux pays émergents avant de gagner
les pays les moins développés. Il semble que des accords
globaux en la matière seraient secrètement en voie de négociation,
car il semble que des situations aussi instables ne pourront perdurer
éternellement.
* Le Canada s'est associé pour sa part aux pays hispanophones
d'Amérique (Argentine, Chili, Colombie, Cuba, Mexique) dans le
cadre de CamBiotec afin de favoriser le transfert des compétences
de commercialisation des biotechnologies. Des programmes diversifiés
impliquant des bailleurs de fonds canadiens, tant publics que privés,
ont été mis en uvre. Ils visent à favoriser
la méthodologie d'établissement des priorités en
matière de R&D, les réglementations de biosécurité
des produits agroalimentaires et l'acceptation de ces produits par le
grand public, ainsi que la gestion et la commercialisation des innovations
technologiques.
Une évaluation externe de CamBiotec réalisée en
1998 a conclu que les programmes concernés ont abouti à
favoriser la communication et les relations entre les firmes de biotechnologie
du Canada et d'Amérique latine.
Les biotechnologies du Sud ont certes bénéficié
des activités de CamBiotec, mais certaines déficiences ont
été identifiées. Des efforts devront être réalisés
en matière de recherche (spécialement pour les études
d'impact socio-économiques), de mise en réseau, de promotion
des compétences, de prise en compte des effets environnementaux
et de conscientisation du public. Ces aspects négatifs seront traités
dans une deuxième phase du programme.
En Afrique, certains États, à l'initiative de l'Éthiopie,
proposent de soumettre l'importation d'OGM à autorisation préalable
en prenant en compte les risques éventuels, y compris les impacts
socio-économiques. Mais la mise en uvre d'une telle proposition
se heurte aux procédures du commerce international dominées
par les États-Unis et l'Europe. Par ailleurs, en matière
d'amélioration des plantes, la plupart des pays africains semblent
s'orienter vers la promotion d'un système de protection des obtentions
végétales (UPOV) distinct du brevetage conventionnel tel
qu'il s'organise en Europe et en Amérique du Nord.
Les biotechnologies au Nord
Dans ces régions, la situation apparaît particulièrement
fluide en ce début de 2000, eu égard aux différences
d'appréciation et de mise en uvre des OGM dans l'amélioration
des plantes destinées aux systèmes de production intensive.
Tandis que l'hostilité vis-à-vis des OGM s'accentuait en
Europe, particulièrement en Grande-Bretagne, le doute quant à
leur efficacité économique remontait les filières
jusqu'aux États-Unis, où les agriculteurs se sentent pris
en tenaille entre, d'une part, les exigences accrues du Département
de l'Agriculture en matière de précaution, de régulation
et de contrôle, et d'autre part, la faiblesse du marché des
OGM lié à la méfiance ou même au refus de certains
réseaux de consommation.
Les producteurs américains de maïs font leurs comptes de
la campagne qui s'achève et expriment leur déception. Si
les gains liés aux OGM furent réels en 1997, l'année
1998 se solda par des moins-values par rapport aux variétés
non transformées (faibles infestations par les insectes, baisse
des cours, surcoût des semences OGM). Quant à la situation
de 1999, elle s'avère franchement difficile : les intermédiaires
exigent de plus en plus la séparation physique entre maïs
OGM et maïs non transformés. Certains acheteurs refusent même
les premiers ou offrent des surprimes pour les seconds. Parodiant Hamlet,
un chroniqueur de Nature en arrive à titrer « Bt or
not Bt », tandis que le concept de « contamination par les OGM
» se développe, comme s'il s'agissait d'une maladie honteuse.
Le devenir des biotechnologies
Certaines biotechnologies, comme les différentes formes de cultures
de tissus et de marquage moléculaire, ont un bel avenir dans la
promotion des ressources agricoles au Sud, notamment pour ce qui concerne
le riz. Mais le problème des OGM va se poser inéluctablement,
sans que l'on puisse prédire la façon dont seront tranchés
les différents aspects qui s'y rapportent. En tout état
de cause, les problèmes d'expérimentation, de biosécurité,
de protection des droits de propriété intellectuelle combinés
à ceux des droits des agriculteurs, les modalités de financement
des filières, l'accroissement des capacités du Sud en matières
scientifiques, technologiques, logistiques et de gestion économique
constituent des préalables nécessaires. Ces différents
aspects vont requérir des potentiels d'expertise objective ainsi
qu'un renforcement des compétences et de la recherche publiques
qui puisse rencontrer les besoins des agricultures peu productives, ne
disposant pas des moyens financiers adéquats pour s'insérer
dans les systèmes privés actuels.
Ceci pose à nouveau le problème de la capacité
d'intervention et de la crédibilité des structures publiques
de R&D, appelées à jouer un rôle important en
matière de contrôle agroalimentaire.
Il ne faut pas oublier à cet égard que la plupart des
découvertes qui ont ouvert la voie au développement des
biotechnologies contemporaines ont été faites par des scientifiques
du secteur public. Celui-ci, après une décennie de dégraissages
divers, devrait être investi de nouvelles missions et de moyens
accrus afin de faire face aux activités non rentables à
court terme, mais indispensables à plus long terme au nouveau paradigme
de la durabilité qui doit imprégner les productions du xxie
siècle. D'autre part, les partenariats public-privé qui
se développent ne seront équilibrés que si les deux
protagonistes sont en mesure de négocier, le public devant en tout
état de cause accomplir de manière autonome ses missions
d'intérêt public.
On peut espérer que la Francophonie, dont les composantes au
Nord sont à la pointe des applications biotechnologiques et possèdent
les compétences voulues en matière de gestion des affaires,
s'impliquera pleinement dans le mouvement en cours au profit des agricultures
du Sud.
Et après 2000 ?
Globalement, le passage du cap des « 2 000 rugissants » s'avéra
donc mouvementé, ce qui mérite réflexion après
une décennie de triomphalisme virtuel. Nous assistons probablement
au comportement erratique de systèmes technologiques poussés
aux limites de leurs potentialités et de leur compétitivité.
Vache folle, dioxine, fragilité des écosystèmes soumis
à la pollution, sensibilité des technosystèmes vis-à-vis
des intempéries (on se souviendra de décembre 1999 en France),
s'entrecroisent pour déstabiliser les filières et éroder
la confiance des populations.
Mieux « maîtriser la maîtrise » devient dès
lors une exigence fondamentale pour la gestion des biosystèmes
et de leur pérennité. Et ceci postule de mettre à
plat les paramètres concernés et leurs interactions, afin
de démythifier les ambiguïtés qui trop souvent tiennent
lieu de certitude scientifique et de règle socio-économique.
Et tout d'abord admettre que la modélisation, si elle peut accélérer
l'analyse des processus et orienter leur exploitation prospective, ne
peut remplacer l'expérimentation plurifactorielle. Car les processus
de la biosphère, soumis aux pressions anthropiques croissantes,
ont des degrés d'interaction et de complexité qui conduisent
à des incertitudes dans leur interprétation et leur prévisibilité.
C'est notamment le cas de l'équivalence substantielle qui fait
aujourd'hui l'objet d'âpres discussions (voir la brève sur
le sujet).
Il faudra clarifier par ailleurs l'antinomie entre les beaux sentiments
en matière d'entraide internationale et l'ultracompétitivité
où les plus puissants ont vocation d'éliminer les plus faibles
: autrefois on apprenait à pêcher, aujourd'hui, on se bouscule
pour épuiser les réserves de pêche.
En cette période de changement de millésime, les médias
nous ont décrit avec force détail ce qui attendait l'humanité
dans les temps à venir. À écouter ces augures au
ton enflammé, nous sommes destinés à vivre dans la
virtualité robotisée, la gadgétisation omniprésente
et le façonnement d'individus éternellement jeunes, en condition
parfaite et surfant sans désemparer parmi les rayons des cyberboutiques.
On peut se demander quelle fraction de la population mondiale est concernée
par ces visions de boule de cristal.
Pour notre part, nous prédisons, sans danger d'erreur grave,
que la quasi-totalité de l'humanité devra manger et boire
tout au long de l'an 2000 et qu'il faut uvrer sans relâche
pour y pourvoir.
Remettant au goût du jour l'aphorisme de Fontenelle qui, en plein
xviie siècle, conseillait de s'assurer d'un fait avant
d'en rechercher la cause, demandons-nous quelle peut être la signification
des rêves virtuels dont on nous abreuve et qui comblent bien mal
les creux d'estomac
Jean Semal
Références
1. Biotechnology and Development Monitor 1999 ; 39 : 2-24.
2. Nature 1999 ; 401 : 829-32 ; 402 : 229-32, 341-5, 575-6 ;
402 (suppl.) : C55-C58.
J. Semal : Unité de phytopathologie, Faculté des sciences
agronomiques, 2, passage des Déportés, B-5030 Gembloux,
Belgique.
|