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Défense de l’enseignement de la biologie clinique


Annales de Biologie Clinique. Volume 58, Numéro 1, 13-4, Janvier - Février 2000, Editoriaux


Résumé  

Auteur(s) : M. Clerc, .

Résumé : Le passage à l'an 2000 conduit à s'interroger sur le temps ou l'histoire. Cette question revêt un intérêt singulier dans le cas de la Société française de biologie clinique du fait de l'essor actuel des biotechnologies et malgré la relative jeunesse de cette société.

ARTICLE

Le passage à l'an 2000 conduit à s'interroger sur le temps ou l'histoire. Cette question revêt un intérêt singulier dans le cas de la Société française de biologie clinique du fait de l'essor actuel des biotechnologies et malgré la relative jeunesse de cette société.

La SFBC naquit en effet en 1942 du dynamisme et de la générosité de Michel Polonovski qui fut son premier président et le premier à comprendre qu'il faudrait bientôt amener toutes les disciplines de la biologie clinique à raisonner en termes moléculaires. L'intuition du président fondateur, qui enseignait la biochimie à la faculté de médecine de Paris, pouvait paraître naturellement induite par sa spécialité mais on doit reconnaître la très grande clairvoyance qu'imposait un tel choix à l'époque où la biochimie clinique se résumait à quelques analyses d'urine et de sang. La mission était double : rassembler les acteurs de la biologie clinique autour du thème monolithique de la chimie du vivant et par conséquent intégrer le message moléculaire à l'ensemble de la biologie humaine et médicale.

Au cours de ses 58 premières années d'existence, la SFBC a réalisé une œuvre considérable dont témoignent les Annales de biologie clinique assemblées dès l'origine de la société à l'Université libre de Lille par Marcel Paget. Ces Annales ont été régulièrement éditées et améliorées. Elles montrent l'ampleur et la constance des efforts accomplis dans les axes majeurs de son activité : l'amélioration du niveau scientifique et de la recherche dans le domaine des sciences et des techniques, la normalisation du laboratoire d'analyse, la formation continue du biologiste, la présence au niveau international.

La qualité de ce travail a d'ailleurs été reconnue par les autorités nationales, qui, en 1985, attribuèrent à la SFBC le statut « d'utilité publique ». Le contrôle de qualité en biochimie clinique, pour ne citer que l'une de ses activités les plus marquantes, est apparu le premier (au début des années 1970) dans le domaine de la biologie clinique. La valeur prédictive de cette innovation est aujourd'hui devenue très évidente alors qu'à la suite du GBEA la notion de qualité s'est installée dans tous les secteurs de l'activité technique, économique et sociale.

La mission de rassemblement des acteurs de la biologie clinique n'a cependant pas été parfaitement réussie. Qu'il s'agisse des biologistes au sens large du terme et pas seulement des biochimistes, qu'il s'agisse des médecins, des scientifiques, des praticiens des laboratoires privés et des hôpitaux publics ou non et pas seulement des pharmaciens, la plupart sont insuffisamment représentés. « Nous souhaitons vivement que de nombreux cliniciens viennent travailler avec nous au sein de nos commissions scientifiques et de nos structures », déclarait en 1979 Gérard Siest. En 1980 Louis Douste-Blazy et Claude Bohuon écrivaient à leur tour que « l'écueil à éviter était une spécialisation excessive qui transformerait la SFBC en société de chimie clinique » et aussi que « l'hétérogénéité de la société tout en créant un certain nombre de problèmes constitue, si elle est bien comprise, une excellente approche des problèmes de la biologie clinique ».

L'analyse des effectifs de la société révèle en effet depuis plus de 30 ans que les médecins représentent une minorité n'atteignant pas le tiers de ses membres actifs, beaucoup d'entre eux étant à la fois pharmaciens et/ou scientifiques.

Aujourd'hui encore, 58 ans après sa création, la société se compose en très grande majorité de pharmaciens pour la plupart biochimistes donnant aux citations que nous venons d'avancer la consonance de vœux pieux.

Il est possible d'expliquer ce phénomène par du laisser-aller et de la démagogie de la part des représentants de la chimie-biochimie des « UER, UFR » redevenues « facultés » de médecine au niveau de nos ministères ainsi que des responsables des programmes de médecine. Nul ne contestera cependant l'importance de la chimie du vivant, autrement dit de la biochimie, puisque toutes les disciplines s'adjugent l'épithète de moléculaire (même la biophysique et même la biochimie médicale qui opta pratiquement pour le pléonasme en se rebaptisant « biochimie-biologie moléculaire »).

L'anomalie est que le phénomène soit corrélé avec la « perte de vitesse » uniformément accélérée depuis 30 ans de la chimie-biochimie en médecine : suppression de toutes les questions de biochimie du programme de l'internat en médecine, réduction parfois drastique du volume horaire des enseignements de chimie biochimie au premier cycle des études médicales au profit des disciplines cliniques introduites prématurément au premier cycle ou de disciplines extrêmement éloignées du diagnostic et du traitement des maladies humaines. Je m'en tiens à cela faute d'espace, faute de temps, mais j'en déduis que le médecin qui faisait peu de chimie biochimie finira par ne plus en faire du tout, ce qui est paradoxal au moment du « tout moléculaire ».

Je pense que cela est la raison de la perception ésotérique de la biologie clinique par un nombre sans cesse croissant de médecins. Afin de prouver le bien-fondé de ces jugements et le caractère pernicieux des causes du phénomène, je ferai brièvement appel à quelques petites phrases souvent entendues au cours des vingt dernières années :

- un directeur des hôpitaux : « la chimie est aujourd'hui réduite à quelques automates » ;

- un collègue biophysicien : « la biochimie : ça existe ? » ;

- certains étudiants en médecine : « la chimie ça sert à rien ».

Ces mots et beaucoup d'autres ont finalement porté leurs fruits, ils permettent aujourd'hui de dire « bonjour les dégâts ».

Le volet prospectif de cette contribution éditoriale aux ABC de l'an 2000 sera ma conclusion et sera bref. La médecine sera de plus en plus moléculaire, la biologie clinique et toutes les disciplines qui la composent le sont déjà sur le papier dans beaucoup de cas. Il reste à toutes et à tous à devenir « moléculaires » à part entière, sur des bases cliniques et biochimiques pures et dures. Il sera difficile pour les médecins et les pharmaciens de l'an 2000 dont le cursus clinique et biochimique a été par trop allégé de maîtriser la biologie clinique. Une réforme profonde des universités des sciences de la vie se met actuellement en place. Elle pourrait bien donner une réponse aux critiques précédentes et aussi impliquer une distribution très différente de ses acteurs par rapport au passé. Il faut donc exhorter les responsables actuels et à venir de la biologie clinique à occuper des postes de grande responsabilité dans les universités de l'an 2000 afin que les médecins et pharmaciens du deuxième millénaire soient les acteurs effectifs reconnus et épanouis de la médecine de demain.


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