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Le passage à l'an 2000 conduit à s'interroger sur le temps
ou l'histoire. Cette question revêt un intérêt singulier
dans le cas de la Société française de biologie clinique
du fait de l'essor actuel des biotechnologies et malgré la relative
jeunesse de cette société.
La SFBC naquit en effet en 1942 du dynamisme et de la générosité
de Michel Polonovski qui fut son premier président et le premier
à comprendre qu'il faudrait bientôt amener toutes les disciplines
de la biologie clinique à raisonner en termes moléculaires.
L'intuition du président fondateur, qui enseignait la biochimie
à la faculté de médecine de Paris, pouvait paraître
naturellement induite par sa spécialité mais on doit reconnaître
la très grande clairvoyance qu'imposait un tel choix à l'époque
où la biochimie clinique se résumait à quelques analyses
d'urine et de sang. La mission était double : rassembler les acteurs
de la biologie clinique autour du thème monolithique de la chimie
du vivant et par conséquent intégrer le message moléculaire
à l'ensemble de la biologie humaine et médicale.
Au cours de ses 58 premières années d'existence, la SFBC
a réalisé une uvre considérable dont témoignent
les Annales de biologie clinique assemblées dès l'origine
de la société à l'Université libre de Lille
par Marcel Paget. Ces Annales ont été régulièrement
éditées et améliorées. Elles montrent l'ampleur
et la constance des efforts accomplis dans les axes majeurs de son activité
: l'amélioration du niveau scientifique et de la recherche dans
le domaine des sciences et des techniques, la normalisation du laboratoire
d'analyse, la formation continue du biologiste, la présence au
niveau international.
La qualité de ce travail a d'ailleurs été reconnue
par les autorités nationales, qui, en 1985, attribuèrent
à la SFBC le statut « d'utilité publique ». Le
contrôle de qualité en biochimie clinique, pour ne citer
que l'une de ses activités les plus marquantes, est apparu le premier
(au début des années 1970) dans le domaine de la biologie
clinique. La valeur prédictive de cette innovation est aujourd'hui
devenue très évidente alors qu'à la suite du GBEA
la notion de qualité s'est installée dans tous les secteurs
de l'activité technique, économique et sociale.
La mission de rassemblement des acteurs de la biologie clinique n'a
cependant pas été parfaitement réussie. Qu'il s'agisse
des biologistes au sens large du terme et pas seulement des biochimistes,
qu'il s'agisse des médecins, des scientifiques, des praticiens
des laboratoires privés et des hôpitaux publics ou non et
pas seulement des pharmaciens, la plupart sont insuffisamment représentés.
« Nous souhaitons vivement que de nombreux cliniciens viennent
travailler avec nous au sein de nos commissions scientifiques et de nos
structures », déclarait en 1979 Gérard Siest. En
1980 Louis Douste-Blazy et Claude Bohuon écrivaient à leur
tour que « l'écueil à éviter était
une spécialisation excessive qui transformerait la SFBC en société
de chimie clinique » et aussi que « l'hétérogénéité
de la société tout en créant un certain nombre de
problèmes constitue, si elle est bien comprise, une excellente
approche des problèmes de la biologie clinique ».
L'analyse des effectifs de la société révèle
en effet depuis plus de 30 ans que les médecins représentent
une minorité n'atteignant pas le tiers de ses membres actifs, beaucoup
d'entre eux étant à la fois pharmaciens et/ou scientifiques.
Aujourd'hui encore, 58 ans après sa création, la société
se compose en très grande majorité de pharmaciens pour la
plupart biochimistes donnant aux citations que nous venons d'avancer la
consonance de vux pieux.
Il est possible d'expliquer ce phénomène par du laisser-aller
et de la démagogie de la part des représentants de la chimie-biochimie
des « UER, UFR » redevenues « facultés » de
médecine au niveau de nos ministères ainsi que des responsables
des programmes de médecine. Nul ne contestera cependant l'importance
de la chimie du vivant, autrement dit de la biochimie, puisque toutes
les disciplines s'adjugent l'épithète de moléculaire
(même la biophysique et même la biochimie médicale
qui opta pratiquement pour le pléonasme en se rebaptisant «
biochimie-biologie moléculaire »).
L'anomalie est que le phénomène soit corrélé
avec la « perte de vitesse » uniformément accélérée
depuis 30 ans de la chimie-biochimie en médecine : suppression
de toutes les questions de biochimie du programme de l'internat en médecine,
réduction parfois drastique du volume horaire des enseignements
de chimie biochimie au premier cycle des études médicales
au profit des disciplines cliniques introduites prématurément
au premier cycle ou de disciplines extrêmement éloignées
du diagnostic et du traitement des maladies humaines. Je m'en tiens à
cela faute d'espace, faute de temps, mais j'en déduis que le médecin
qui faisait peu de chimie biochimie finira par ne plus en faire du tout,
ce qui est paradoxal au moment du « tout moléculaire ».
Je pense que cela est la raison de la perception ésotérique
de la biologie clinique par un nombre sans cesse croissant de médecins.
Afin de prouver le bien-fondé de ces jugements et le caractère
pernicieux des causes du phénomène, je ferai brièvement
appel à quelques petites phrases souvent entendues au cours des
vingt dernières années :
- un directeur des hôpitaux : « la chimie est aujourd'hui
réduite à quelques automates » ;
- un collègue biophysicien : « la biochimie : ça
existe ? » ;
- certains étudiants en médecine : « la chimie
ça sert à rien ».
Ces mots et beaucoup d'autres ont finalement porté leurs fruits,
ils permettent aujourd'hui de dire « bonjour les dégâts
».
Le volet prospectif de cette contribution éditoriale aux ABC
de l'an 2000 sera ma conclusion et sera bref. La médecine sera
de plus en plus moléculaire, la biologie clinique et toutes les
disciplines qui la composent le sont déjà sur le papier
dans beaucoup de cas. Il reste à toutes et à tous à
devenir « moléculaires » à part entière,
sur des bases cliniques et biochimiques pures et dures. Il sera difficile
pour les médecins et les pharmaciens de l'an 2000 dont le cursus
clinique et biochimique a été par trop allégé
de maîtriser la biologie clinique. Une réforme profonde des
universités des sciences de la vie se met actuellement en place.
Elle pourrait bien donner une réponse aux critiques précédentes
et aussi impliquer une distribution très différente de ses
acteurs par rapport au passé. Il faut donc exhorter les responsables
actuels et à venir de la biologie clinique à occuper des
postes de grande responsabilité dans les universités de
l'an 2000 afin que les médecins et pharmaciens du deuxième
millénaire soient les acteurs effectifs reconnus et épanouis
de la médecine de demain.
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