ARTICLE
L'observation
Un homme âgé de 69 ans, en dialyse péritonéale
chronique ambulatoire depuis 1991 pour insuffisance rénale aiguë
dans un contexte de glomérulonéphrite chronique, a été
admis dans le service de néphrologie à deux reprises en
cinq mois (septembre 1996 et février 1997). Il se plaignait de
diarrhée, vomissements, fièvre (37,8 °C) et présentait
un liquide péritonéal légèrement trouble.
L'abdomen était souple, la CRP sérique était à
150 mg/l (première hospitalisation), et 120 mg/l (deuxième
hospitalisation), les transaminases sériques n'étaient élevées
que lors de la première hospitalisation (ALAT = 110 U/l, ASAT =
70 U/l). Les liquides péritonéaux contenaient respectivement
1 300 et 6 000 leucocytes/mm3 à la première et
à la deuxième hospitalisation (avec respectivement 85 %
et 70 % de neutrophiles).
Campylobacter fetus subsp. fetus était isolé
en culture pure dans les deux cas, mais uniquement dans les flacons d'hémoculture
(Vital®, bioMérieux) qui avaient été
inoculés avec les liquides péritonéaux (bouillons
Vital® positifs en moins de 72 et 96 h respectivement).
L'identification de C. fetus subsp. fetus a reposé
sur l'examen microscopique : bacilles à mobilité polaire,
à Gram négatif, de longueur variable, incurvés à
spiralés. Les caractères culturaux et métaboliques
ont confirmé l'identification : colonies punctiformes en 24 h à
37 °C, uniquement présentes sur les géloses incubées
en micro-aérophilie ; catalase, oxydase et nitrate réductase
positives ; présence d'une zone d'inhibition autour d'un disque
de céphalotine (mais pas autour d'un disque d'acide nalidixique)
et profil biochimique sur galerie API Campy® (bioMérieux)
[1]. L'antibiogramme (diffusion en milieu gélosé) était
identique pour les deux isolats : sensibilité à l'amoxicilline,
à l'amoxicilline-acide clavulanique, à l'imipénème,
à l'ofloxacine, à la ciprofloxacine, à la gentamicine,
à l'amikacine, à l'érythromycine, à la tétracycline,
aux furanes, à la colistine et sensibilité diminuée
à la péfloxacine, au céfotaxime et à la tobramycine
[2]. Plusieurs coprocultures (géloses Campylosel®
(bioMérieux) incubées 96 h en micro-aérophilie à
37 et à 42 °C), n'ont pas permis l'isolement de Campylobacter,
mais elles n'avaient pu être effectuées avant le début
des traitements antibiotiques. Les anticorps anti-C. fetus subsp.
fetus (fixation du complément) n'étaient pas détectables
à un titre significatif ni durant le premier épisode, ni
durant le second.
Lors du premier épisode, le traitement antibiotique administré
au patient a consisté en amikacine intrapéritonéale
pendant sept jours (dans un des quatre échanges quotidiens : 350
mg/l le premier jour, puis 150 mg/l), associée à la ciprofloxacine
per os pendant 10 jours (500 mg/j). Lors du deuxième épisode,
le traitement antibiotique consistait en amoxicilline intrapéritonéale
pendant sept jours (dans chacun des quatre échanges quotidiens
: 250 mg/l le premier jour puis 100 mg/l) avec relais par amoxicilline
per os pendant trois semaines (750 mg/j). Pour les deux épisodes,
après une semaine d'antibiothérapie, les liquides péritonéaux,
la condition clinique et les paramètres biologiques étaient
redevenus normaux. Une coproculture « de contrôle » trois
semaines après la fin de l'antibiothérapie du deuxième
épisode était négative.
Un réservoir animal, notamment aviaire, a été suggéré
pour C. fetus subsp. fetus [3]. Sachant que notre patient
vivait à la campagne et possédait un poulailler, la recherche
de Campylobacter a également été effectuée
dans les fèces de ses poulets. Les cinq isolats de Campylobacter
ainsi obtenus appartenaient à l'espèce C. jejuni.
Le typage moléculaire ayant fait ses preuves pour le typage épidémiologique
de C. fetus subsp. fetus, les deux souches cliniques de
C. fetus subsp. fetus ont été comparées
par une technique d'électrophorèse en champ pulsé
[4]. Les « pulsotypes » obtenus nous permettent d'affirmer que
les deux souches de C. fetus subsp. fetus sont différentes.
Le point de vue du clinicien
C. fetus subsp. fetus est un agent inhabituel d'infections
sévères (principalement infections ostéo-articulaires
ou vasculaires, endocardites, péricardites, pleurésies,
péritonites, avortements septiques, méningites...) le plus
souvent chez des patients avec pathologies sous-jacentes [1-8]. Le tractus
gastro-intestinal est la porte d'entrée la plus fréquente
de ces infections [3].
La plupart des cas de péritonites chez les patients en dialyse
péritonéale chronique ambulatoire sont dus à des
bactéries de la flore cutanée, notamment Staphylococcus
epidermidis, S. aureus... [5]. Certains cas de péritonites
peuvent également, mais plus rarement, être causés
par des bactéries à Gram négatif que l'on présume
d'origine intestinale, telles que Campylobacter (C. jejuni
le plus fréquemment, C. fetus subsp. fetus plus rarement)
; les récidives avec cette bactérie semblent exceptionnelles
[5, 7].
Le traitement antibiotique des infections systémiques à
Campylobacter n'est pas très clairement établi. Des
associations d'une bêtalactamine (amoxicilline et surtout imipénème)
et/ou d'une nouvelle quinolone (surtout ofloxacine ou ciprofloxacine)
avec la gentamicine ou l'érythromycine ont été recommandées
[6], bien que des échecs thérapeutiques aient été
décrits avec l'érythromycine, la gentamicine et/ou les quinolones
[2, 6].
Le
point de vue du biologiste
Notre observation confirme la valeur de l'automate d'hémocultures
Vital® (bioMérieux) pour la culture de C. fetus
subsp. fetus [2], ainsi que le manque de sensibilité du
diagnostic sérologique (au moins par fixation du complément)
pour les infections systémiques à C. fetus subsp.
fetus [1, 8].
Chez notre patient, en dépit d'un premier traitement antibiotique
adapté aux résultats de l'antibiogramme, la péritonite
à C. fetus subsp. fetus a récidivé.
Deux hypothèses principales auraient pu rendre compte d'une telle
récidive :
- la persistance de la bactérie suite à un échec
du traitement antibiotique et/ou une réponse immunitaire insuffisante
[2, 6, 7] ;
- une réinfestation entre les deux épisodes (peut-être
par ses propres animaux) [3].
Les arguments en faveur de la première hypothèse auraient
pu être les suivants : 1) C. fetus subsp. fetus résiste
naturellement aux quinolones non fluorées et à ce titre
n'a qu'une sensibilité naturelle modérée aux quinolones
fluorées et peut rapidement y devenir résistante, y compris
en cours de traitement [2, 9] ; 2) pour C. fetus subsp. fetus,
les sensibilités obtenues avec un antibiogramme sont mal corrélées
avec les CMI (avec possibilités de fausses sensibilités
à l'antibiogramme) ainsi qu'avec les sensibilités in
vivo [2, 6] ; 3) des antagonismes entre les quinolones et les aminosides
sont possibles, au moins in vitro [10] ; 4) l'amikacine a des concentrations
minimales inhibitrices sensiblement plus élevées que la
gentamicine vis-à-vis de C. fetus subsp. fetus [6]
; 5) le cathéter de dialyse péritonéale chronique
ambulatoire avait été maintenu en place.
Les résultats du typage moléculaire permettent clairement
de privilégier la deuxième hypothèse, d'autant que
d'autres arguments étaient déjà en faveur de celle-ci
: 1) notre patient, qui vit près de son poulailler, a des notions
plus que rudimentaires en matière d'hygiène ; 2) notre échec
dans la recherche de C. fetus subsp. fetus chez ses poulets
pourrait s'expliquer par le fait que cette bactérie cultive difficilement
à partir des fèces, surtout si les milieux sélectifs
utilisés contiennent du céfopérazone et de la colistine
(cas des Campylosel®) [1, 3], ainsi que par la présence
de nombreux C. jejuni dans les fèces de ces poulets (ce
qui diminue d'autant le pouvoir sélectif des milieux de culture)
; 3) un long délai (cinq mois) sépare les deux épisodes
; 4) la comparaison de deux antibiogrammes (avant et après la première
antibiothérapie) ne fait pas apparaître de différence
significative des diamètres d'inhibition des trois fluoroquinolones
testées ; 5) l'échec thérapeutique d'une association
fluoroquinolone-aminoside lors d'une infection systémique à
C. fetus subsp. fetus a été décrit
avec la péfloxacine mais pas avec la ciprofloxacine (qui a par
ailleurs des CMI sensiblement plus basses que la péfloxacine vis-à-vis
de C. fetus subsp. fetus) [2].
Notre observation confirme donc l'utilité du typage moléculaire
pour C. fetus subsp. fetus [4] et confirme également
une fois de plus l'intérêt de tenir en bon ordre une «
souchothèque » bactérienne.
Remerciements : au Dr J.P. Bouilloux (LABM Rey, Rodez)
pour son aide bibliographique et à Mme B. Dubourdieu, chef du service
de biologie polyvalente.
REFERENCES
1. Graz G, Renaud F, Freney J. Campylobacter. In : Freney
J, Renaud F, Hansen W, Bollet C. Manuel de bactériologie clinique.
Paris, Éditions Elsevier, 1992 : 899-911.
2. Watine J, Martorell J, Bruna T, Gineston JL, Poirier JL, Lamblin
G. In vivo pefloxacin-resistant Campylobacter fetus responsible
for gastro-intestinal infection and bacteremia associated with arthritis
of the hip. Yonsei Med J 1995 ; 36 : 202-5.
3. Euzeby JP. Les toxi-infections alimentaires dues aux bactéries
du genre Campylobacter. Point Vét 1992 ; 24 : 423-33.
4. Morooka T, Umeda A, Fujita M, et al. Epidemiologic
application of pulsed-field gel electrophoresis to an outbreak of Campylobacter
fetus meningitidis in a neonatal intensive care unit. Scand J Infect
Dis 1996 ; 28 : 269-70.
5. Kotuba M, Ishiguro N, Tomino Y, Koide H. Campylobacter
fetus subspecies fetus peritonitis in continuous ambulatory
peritoneal dialysis. Nephron 1993 ; 65 : 487-8.
6. Kwon SY, Cho DH, Lee SY, Lee K, Chong Y. Antimicrobial susceptibility
of Campylobacter fetus subsp. fetus isolated from blood
and synovial fluid. Yonsei Med J 1994 ; 35 : 314-9.
7. Neuzil KM, Wang E, Haas DW, Blaser MJ. Persistance of Campylobacter
fetus bacteremia associated with absence of opsonizing antibodies.
J Clin Microbiol 1994 ; 32 : 1718-20.
8. Grollier G, Burucoa C, Ricco JB, Pezennec L, Fauchère
JL. Isolation and immunogenicity of Campylobacter fetus subsp.
fetus from an abdominal aortic aneurysm. Eur J Clin Microbiol
Infect Dis 1993 ; 12 : 847-9.
9. Peterson LR. Quinolone resistance in clinical practice : occurence
and importance. In : Hooper DC, Wolfson JS. Quinolones antimicrobial
agents. 2nd ed. Washington DC, American Society for Microbiology,
1993: 119-37.
10. Moreau N. Mécanismes moléculaires de la bactéricidie
: quinolones. In : Courvalin P, Drugeon H, Flandrois JP, Goldstein
F. Bactéricidie. Aspects théoriques et thérapeutiques.
Paris, Maloine, 1990 : 35-47.
|