ARTICLE
La polyarthrite rhumatoïde (PR) est le rhumatisme inflammatoire
le plus fréquent et le plus sévère. Son diagnostic
clinique et biologique est difficile au début. C'est pourtant seulement
à ce stade qu'un traitement précoce peut être susceptible
de contrôler l'inflammation intra-articulaire et ses conséquences
sur la dégradation de l'os et du cartilage.
Le manque d'identification de l'agent causal reste la limitation majeure
pour un diagnostic et un traitement précoces et spécifiques
de la PR, comme c'est d'ailleurs le cas d'autres maladies inflammatoires
dites auto-immunes. Cependant des exemples tels que son amélioration
pendant la grossesse indiquent qu'une maladie inflammatoire chronique
peut encore s'améliorer à un stade tardif, vraisemblablement
sous l'action d'agents non spécifiques comme les cytokines.
Si l'on aborde les étapes initiales d'induction de cette réaction
inflammatoire et sa localisation articulaire, deux conceptions, non mutuellement
exclusives, ont été proposées. Toutes les deux convergent
vers une voie commune (figure 1).
Facteurs favorisants
Certains éléments endogènes, liés à
l'individu, ont été bien clarifiés. On y regroupe
la prédominance féminine, les facteurs hormonaux, la liaison
à certains types et sous-types HLA (DR 4 0401, DR 4 0404). L'extension
de la recherche à d'autres composants génétiques
est en cours (récepteurs T, cytokines). En règle générale,
ces associations génétiques se font plus avec la gravité
qu'avec le diagnostic, et un allèle rare chez le sujet normal est
souvent associé à une forme plus sévère [1].
Les éléments exogènes, en particulier la contribution
de l'environnement, restent à clarifier. Plusieurs hypothèses
ont été proposées : agents viraux en particulier
rétrovirus, virus d'Epstein-Barr, agents bactériens dont
les protéines de choc thermique (HSP). Il n'est d'ailleurs pas
certain qu'un seul agent soit impliqué. De nombreuses maladies
apparaissent après l'action concomitante ou successive de plusieurs
cofacteurs.
Rôle primitif des
lymphocytes T
La première conception considère la PR comme une maladie
auto-immune avec un rôle prépondérant des lymphocytes
T spécifiques d'un antigène causal qui reste à identifier
(figure 1). C'est l'activation
initiale des lymphocytes T spécifiques, donc exprimant un récepteur
T spécifique de l'antigène inducteur, qui conditionne leur
migration intra-articulaire. La raison de cette localisation anatomique
reste l'élément critique à clarifier. À ce
niveau, l'interaction avec les cellules mésenchymateuses augmente
le recrutement lymphocytaire et l'activation globale, qui sont en fait
non spécifiques de l'antigène. Une réaction croisée
entre les constituants intra-articulaires peut favoriser encore l'amplification.
Chez l'animal, l'induction d'une atteinte articulaire est possible par
plusieurs antigènes (collagène de type II) dans un contexte
génétique particulier. Il est possible d'obtenir une prévention
et d'induire une tolérance avec l'antigène et avec des antigènes
apparentés (LPS, HSP). Chez l'homme, l'induction d'une tolérance
par voie orale avec le collagène hétérologue a donné
des résultats initiaux intéressants [2].
Rôle primitif des cellules mésenchymateuses
La deuxième conception prend en considération la localisation
initiale au niveau des articulations. Si un agent extérieur est
impliqué, la réaction initiale se fait au niveau des cellules
mésenchymateuses résidentes, en particulier des fibroblastes
ou synoviocytes (figure 1,
en pointillé). Ces cellules prennent alors un morphotype qualifié
de pseudo-transformé pour décrire une agressivité
proche de celle d'une tumeur [3]. Cette activation entraîne alors,
et secondairement, la migration accrue des lymphocytes T qui devraient
contribuer à l'élimination de la réaction initiale
et de l'agent causal. L'absence ou le caractère incomplet de la
réalisation de cette étape conduit à la chronicité
du processus.
Les arguments existent en faveur des deux conceptions [4]. Mais la responsabilité
d'une voie plutôt que l'autre a des implications thérapeutiques
majeures.
Réaction inflammatoire intra-articulaire
non spécifique
Les deux voies convergent vers une voie commune non spécifique
dont la compréhension est aujourd'hui plus claire. En particulier,
la mise en évidence du rôle des cytokines pro-inflammatoires
a permis de nombreuses approches thérapeutiques [5]. Ces cytokines,
produites surtout par le monocyte-macrophage, comprennent principalement
le TNFalpha, l'IL1, l'IL6, l'IL8. Les effets systémiques de ces
cytokines rendent compte de plusieurs éléments cliniques
: fièvre et asthénie par effet hypothalamique, hyperleucocytose
et hyperplaquettose par effet médullaire, syndrome inflammatoire
biologique par effet hépatique, amaigrissement par effet musculaire.
L'IL6 et le LIF (leukemia inhibitory factor) jouent un rôle
critique dans la production hépatique de protéines régulatrices
de l'inflammation comme la CRP.
Ces cytokines ont surtout des effets locaux qui contribuent à
l'initiation et à la chronicité du processus inflammatoire
intra-articulaire, responsables de la destruction enzymatique des structures
intra-articulaires. La formation de la réaction inflammatoire synoviale
est dépendante d'une étape de néovascularisation
critique pour la migration des cellules. Le TNFalpha et l'IL1 induisent,
à la surface de l'endothélium, l'expression de molécules
d'adhésion. Ces interactions favorisent la migration extra-vasculaire
surtout de lymphocytes T avec un phénotype de type mémoire.
Chez l'animal puis l'homme, l'action sur le couple LFA1 (leucocyte
function antigen-1) et ICAM1 (intercellular adhesion molecule-1)
avec un anticorps monoclonal réduit l'activité de la maladie
[6]. Au-delà de l'effet sur la migration, ce traitement réduit
les interactions cellulaires en général.
La réaction de coopération cellulaire implique des couples
critiques de molécules membranaires [7]. Les plus importants sont
le couple CD40-CD40 ligand et le couple CD28-CTLA-4 d'une part et CD80
(B7.1) et CD86 (B7.2) d'autre part. L'action sur le couple CD28/B7 induit
un état d'anergie du lymphocyte [8]. Chez l'animal, le rôle
de CD28 et de CTLA-4 a été démontré dans plusieurs
modèles de maladies auto-immunes [7]. De même l'utilisation
d'un anticorps anti-CD40 ligand améliore l'arthrite au collagène
[9].
Au sein de l'infiltrat inflammatoire, l'interaction entre les cellules
ayant migré du sang et les cellules résidentes mésenchymateuses
favorise la prolifération des synoviocytes et leur sécrétion
de cytokines. Cette stimulation intra-synoviale rend compte de l'agressivité
de la prolifération pseudo-tumorale qui n'est pas associée
à une capacité de reconstruction suffisante. De plus, la
persistance de l'état inflammatoire favorise les modifications
moléculaires qui contribuent au contrôle réduit de
la prolifération cellulaire. Ces mêmes interactions entre
les synoviocytes et les lymphocytes B contribuent à la différenciation
en plasmocytes producteurs d'IgG à activité auto-anticorps
dont les facteurs rhumatoïdes [10].
Défaut de contrôle anti-inflammatoire
À cette hyperproduction de cytokines destructrices, s'associe
un défaut d'expression des mécanismes régulateurs
potentiellement anti-inflammatoires. Cette régulation est à
la fois spécifique d'une cytokine, et plus globale, touchant l'ensemble
des cytokines pro-inflammatoires. De ces anomalies découlent plusieurs
possibilités d'actions thérapeutiques.
Action spécifique ciblée sur une
cytokine
Cette approche impose que son rôle soit prédominant. Les
outils thérapeutiques disponibles ou envisageables sont les récepteurs
solubles, les anticorps anti-cytokines ou anti-récepteurs de cytokines,
les antagonistes.
L'administration d'anticorps anti-IL6, et surtout anti-TNFalpha a permis
d'obtenir une amélioration clinique rapide avec diminution des
taux de protéines de l'inflammation [11, 12]. L'effet bénéfique
est transitoire, mais reste sensible à de nouvelles injections
[13].
L'antagoniste de l'IL1 (IL1-receptor antagonist ou IL1Ra) bloque
la fixation de l'IL1 sur son récepteur. In vitro et chez
l'animal, l'IL1Ra bloque l'inflammation articulaire et la résorption
osseuse induite par l'IL1. Cependant comme l'occupation de 1 % des récepteurs
de l'IL1 suffit pour obtenir un effet optimal, il faut des quantités
importantes d'IL1Ra pour bloquer les effets de l'IL1. Son utilisation
au cours de la PR a permis d'obtenir un effet anti-inflammatoire rapide
et prolongé sans effets secondaires majeurs [14]. Les inconvénients
de cette approche sont surtout les doses importantes nécessaires
pour obtenir un effet in vivo.
Les récepteurs solubles inhibent l'action des cytokines par compétition
avec les sites membranaires. Des deux récepteurs membranaires pour
l'IL1, seul le type 1 transmet un signal et active la cellule. Le récepteur
de type 2 ne transmet pas de signal, mais est libéré sous
forme soluble, pouvant ainsi fixer l'IL1 mais aussi l'IL1Ra. Les doses
à utiliser sont bien moins importantes que pour l'antagoniste.
L'administration de récepteur de type I au cours de la PR a d'abord
été réalisée par injection intra-articulaire
avec des résultats en cours d'extension [15]. L'utilisation du
récepteur de type II serait probablement préférable.
Les mêmes approches sont en cours pour les deux récepteurs
solubles du TNFalpha, p55 et p75.
Action globale sur la balance des cytokines
Les principales cytokines régulatrices sont produites par le
lymphocyte T. Comme chez la souris, on divise les lymphocytes T auxiliaires
CD4 chez l'homme en plusieurs groupes, dont les cellules Th1 qui produisent
l'IL2 et l'interféron gamma (IFNgamma) et les cellules Th2 qui
produisent l'IL4, l'IL5, l'IL10 [16]. Les lymphocytes Th1 sont prédominants
dans les réactions d'inflammation chronique : tuberculose, lèpre,
arthrite de Lyme. De même, les clones T provenant du site synovial
de PR sont de type Th1, produisant des quantités importantes d'IFNgamma,
mais peu d'IL4 [17]. Les cytokines de type 1 contribuent à l'hyperproduction
des cytokines pro-inflammatoires qui jouent un rôle majeur au cours
de l'inflammation chronique. Inversement la contribution des cytokines
régulatrices de type 2 apparaît déficitaire. Cette
balance entre les deux groupes de cytokines pro- ou anti-inflammatoires
a une influence importante sur l'équilibre entre les phénomènes
d'anabolisme et de catabolisme. Ainsi la synovite rhumatoïde associe
une situation de catabolisme accru et d'anabolisme freiné.
Chez l'animal, l'administration d'IL4 réduit la sévérité
de l'arthrite au collagène de type II et celle induite par les
parois de streptocoque [18]. La plupart de ces résultats a été
reproduit également avec l'IL10 et l'IL13. Chez l'homme, l'administration
systémique d'IL10 au cours de la PR a débuté et celle
d'IL4 est envisagée sous peu. Le mode et la voie d'administration
locale ou systémique de ces petites protéines avec une demi-vie
courte restent des points non résolus. L'administration par thérapie
génique locale ou systémique est considérée
surtout si ce type d'approche et son contrôle précis peuvent
être envisagés au long cours.
La stimulation de la production endogène des cytokines régulatrices
peut représenter un chemin plus physiologique pour modifier leur
équilibre. Au cours de la PR, un contrôle de l'inflammation
avec induction possible d'une rémission a été observé
au cours de la grossesse, des effets secondaires à certains traitements
de fond, de l'infection au VIH, des transplantations médullaires
allogéniques. Quel que soit le mécanisme, ces observations
indiquent qu'une maladie chronique, même à un stade évolué,
peut encore s'améliorer. Dans ces conditions, un changement au
niveau de la balance des cytokines a pu être observé. Ainsi
la contribution des cytokines Th2 a été suggérée
dans la poursuite d'une grossesse normale [19].
CONCLUSION Bien
que l'objectif final de prévention implique la découverte
des agents responsables, ces exemples fournissent les bases du raisonnement
visant à un contrôle possible des maladies complexes comme
la PR en agissant sur l'équilibre des mécanismes régulateurs
non spécifiques [20]. REFERENCES
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