ARTICLE
san.2011.0254
Auteur(s) : Christelle Domngang Noche1,3 cabinet_innel@yahoo.fr, Giles
Kagmeni2 kagmenigiles@yahoo.fr, Assumpta
Lucienne Bella2 ngonbidjoe@yahoo.fr, Émilienne
Epee2 epee40@yahoo.fr
1 Centre médical Innel
BP 12715
Yaoundé
Cameroun
2 Université de Yaoundé I
Faculté de médecine et des sciences biomédicales
Yaoundé
Cameroun
3 Université des Montagnes
Institut supérieur des sciences de la santé
BP 208
Bangangté
Cameroun
Tirés à part : C. Domngang Noche
L’amblyopie, définie pour la première fois par Van Noorden en
1967, est un trouble fonctionnel caractérisé par la perte de
discrimination de l’œil. Elle peut être uni- ou bilatérale, et de
profondeur variable [1, 2]. Elle se développe tôt dans
l’enfance (entre 1 et 4 ans) et son origine peut être
multifactorielle [1]. Elle est source de malvoyance et constitue un
problème de santé publique. Cependant, bien que grave, elle peut,
dans certains cas, être réversible en cas de dépistage et de prise
en charge précoce [1, 2]. La prévalence de l’amblyopie serait
de 1 à 4 % dans la population occidentale [1–3]. Au Cameroun,
sa prévalence a été évaluée dans une population de sujets
strabiques par Ebana Mvogo et al. [4], mais elle demeure peu
connue globalement en Afrique subsaharienne.
Notre étude vise à déterminer la fréquence de l’amblyopie et à
en étudier les étiologies dans une population d’enfants camerounais
âgés de 5 à 15 ans.
Sujets et méthodes
Il s’agit d’une étude rétrospective, descriptive et analytique
portant sur des dossiers d’enfants camerounais âgés de 5 à 15 ans
ayant été examinés dans un centre de soins oculaires de Yaoundé
(centre médical Innel), de janvier 2008 à décembre 2010.
Procédure
Les sujets ont subi un interrogatoire pour le recueil des
données telles que l’âge, le sexe, le motif de consultation. De
plus, ils ont subi un examen ophtalmologique complet, comprenant
notamment l’évaluation de la meilleure acuité visuelle sur une
échelle logarithmique, une skiascopie sous cycloplégie et un examen
orthoptique. L’examen biomicroscopique et l’examen du fond de l’œil
ont permis d’exclure toute pathologie organique. Étaient exclus
tous les sujets présentant une pathologie oculaire organique
pouvant entraîner une baisse d’acuité visuelle.
La cycloplégie a consisté en trois instillations, à
5 minutes d’intervalle, d’une goutte de chlorhydrate de
cyclopentolate à 0,5 % et de tropicamide à 0,5 % (la
première au temps 0, les deux autres à 5 et 10 minutes). La
réfraction était mesurée 30 à 50 minutes après la dernière goutte
grâce au réfractomètre automatique Topcon RM 8000B. Les paramètres
suivants étaient pris en compte : la sphère, le cylindre,
l’axe du cylindre, l’équivalent sphérique.
L’examen orthoptique a consisté en l’examen de la motilité
oculaire, le prism-cover-test, test de Bagolini, le
Titmus-Fly-test, la recherche de la fixation excentrique à
l’ophtalmoscope.
Toutes les données étaient recueillies sur des fiches d’enquêtes
individuelles.
Définition
Les amétropies (ou erreurs réfractives) étaient classées en
myopie, hypermétropie et astigmatisme (hypermétropique, myopique ou
mixte). Le patient était considéré comme amétrope dès lors que son
équivalent sphérique était supérieur ou égal à 0,50 dioptrie,
et astigmate lorsque son cylindre était supérieur ou égal à
0,75 dioptrie.
L’anisométropie était définie par une différence, entre les deux
yeux, supérieure ou égale à 1 dioptrie de l’équivalent
sphérique en cas d’anisohypermétropie, à 3 dioptrie de l’équivalent
sphérique en cas d’anisomyopie et à 1,5 dioptrie en cas
d’anio-astigmatisme entre les deux yeux.
Après le port d’une correction optique durant une période de 4 à
6 semaines minimum, l’amblyopie était définie par une acuité
visuelle corrigée inférieure ou égale à 0,2 LogMar. Elle était
considérée comme profonde pour une acuité visuelle inférieure ou
égale à 1,0 LogMar, moyenne si elle était strictement
supérieure à 1,0 et inférieure ou égale à 0,5 LogMar, et
légère lorsqu’elle était strictement supérieure à 0,5 et inférieure
ou égale à 0,2 LogMar. Aucun enfant n’avait été traité pour
amblyopie auparavant.
Le strabisme était déclaré pour toute hétérotropie en fixation
de loin ou de près.
Analyse statistique
L’analyse statistique a été réalisée grâce au logiciel Epi Info
3.5.3 pour l’âge, le sexe, les erreurs réfractives ainsi que la
fréquence, la latéralité, la profondeur et les étiologies de
l’amblyopie. La comparaison des pourcentages a été faite grâce au
test du Chi-deux (χ2). Le test était statistiquement
significatif pour une valeur de p < 0,05.
Résultats
Étude de la population
Au total, 314 dossiers ont été inclus dans l’étude :
142 garçons (45,2 %) et 172 filles (54,8 %). Le
sex-ratio M/F était de 0,8/1.
L’âge moyen était de 10,5 ± 2,9 ans :
10,6 ± 2,8 ans pour les garçons et 10,4 ± 2,9 ans pour les
filles (p = 0,521).
L’amétropie était présente chez 271 sujets, soit 86,3 % de
la population étudiée. Les amétropes étaient répartis en 118 sujets
masculins (43,5 %) et 153 sujets féminins (56,5 %).
Amblyopie
Fréquence
Vingt-huit sujets présentaient une amblyopie uni- ou
bilatérale : 14 garçons (50 %) et 14 filles
(50 %). La fréquence de l’amblyopie était de 8,9 % dans
la population étudiée et de 10,3 % dans le groupe des
amétropes. L’âge moyen des amblyopes était de 9,9 ± 3 ans.
La fréquence de l’amblyopie était proche de 10 %
(9,85 %) (14/142) dans la population masculine et de 8 %
(14/172) dans la population féminine (p = 0,3679).
Étiologies de l’amblyopie
Les étiologies étaient : les erreurs réfractives, dans
93 % des cas, et le strabisme dans 7 %. Une combinaison
de ces deux étiologies a été observée dans 1 cas
(6 %).
L’astigmatisme était fréquemment retrouvé parmi les amblyopies
amétropiques (11 sur 14, soit 78,6 %).
Chez les patients âgés de 5 à 9 ans, l’anisométropie était
l’étiologie la plus fréquemment associée à l’amblyopie (figures 1 et
2).
La fréquence du strabisme dans la population étudiée était de
1,3 % (4 sur 314) et celle de l’anisométropie de 4,1 %
(13 sur 314) – pour 4,8 % (13 sur 271) dans le groupe des
amétropes.
La fréquence de l’amblyopie était de 100 % (13 sur 13) dans
le sous-groupe des anisométropes et de 50 % (2 sur 4) dans
celui des strabiques.
Latéralité
Parmi les amblyopes, 11 sujets (39,3 %) avaient une
amblyopie unilatérale. Elle était bilatérale dans 60,7 % des
cas (17 sur 28) (tableau 1).
Tableau 1 Étiologies de l’amblyopie selon la
latéralité.
Causes of amblyopia, according to the eye affected.
| Latéralité |
Amblyopie droite |
Amblyopie gauche |
Amblyopie bilatérale |
Total
n |
| Étiologies |
|
|
| |
| Amétropie |
2 |
0 |
12 |
14 |
| Anisométropie |
2 |
5 |
5 |
12 |
| Strabisme |
1 |
0 |
0 |
1 |
| Anisométropie + strabisme |
1 |
0 |
0 |
1 |
| Total |
6
(21,4 %) |
5
(17,8 %) |
17
(60,7 %) |
28
(100 %) |
Profondeur de l’amblyopie
La fréquence de l’amblyopie profonde était de 17,8 % (5 sur
28), celle de l’amblyopie moyenne de 17,8 % et celle de
l’amblyopie légère de 64,3 % (tableau
2, figure
3).
Tableau 2 Distribution de l’amblyopie selon son étiologie
et sa profondeur.
Distribution of amblyopia according to cause and severity.
| Profondeur |
Légère |
Moyenne |
Profonde |
Total |
| Étiologies |
|
|
| |
| Amétropie |
9 |
3 |
2 |
14 (50,0 %) |
| Anisométropie |
8 |
1 |
3 |
12 (42,8 %) |
| Strabisme |
1 |
0 |
0 |
1 (3,5 %) |
| Anisométropie + strabisme |
0 |
1 |
0 |
1 (3,5 %) |
| Total |
18
(64,3 %) |
5
(17,8 %) |
5
(17,8 %) |
28
(100 %) |
Discussion
Amblyopie
Fréquence
La prévalence de l’amblyopie est variable dans la littérature.
Karki [5] ainsi que Pant et al. [6] ont respectivement
observé dans des études hospitalières toutes deux menées au Népal,
des prévalences de 5,97 et 7,6 %. En revanche, la prévalence
mesurée dans les autres études [7, 8] (à l’exception de celle
menée par Salomao et al. au Brésil [9], qui rapporte une
prévalence de11,4 %) est faible. La prévalence de l’amblyopie
dans notre étude (8,9 %), bien que légèrement supérieure,
reste superposable à celles retrouvées dans d’autres études
hospitalières. Le mode de recrutement (dans un centre de soins
oculaires), le niveau socioéconomique de la population étudiée,
l’âge de dépistage de l’amblyopie (50 % des amblyopes sont
âgés de 10 ans au moins) et éventuellement l’insuffisance de sa
prise en charge pourraient expliquer la fréquence observée dans
notre série [10]. La prévalence de l’amblyopie était légèrement
plus importante dans la population masculine, bien que la
différence fÛt statistiquement non significative.
Étiologies
Erreurs réfractives
Les erreurs réfractives (amétropie, anisométropie) étaient les
causes les plus fréquentes d’amblyopie.
Dans notre série, parmi les amétropies, l’astigmatisme était la
première cause d’amblyopie.
L’amétropie est une cause reconnue d’amblyopie dans de nombreux
travaux [1-8, 11-13]. Karki [5], ainsi que Chia et al.
[13], ont également mis en évidence l’astigmatisme comme
l’amétropie la plus fréquemment incriminée dans l’amblyopie. Dans
notre contexte, la première place occupée par l’amétropie parmi les
diverses causes pourrait s’expliquer par une prise en charge
insuffisante et tardive des vices de réfraction, qui contribuerait
à l’augmentation de la morbidité visuelle.
L’anisométropie était la deuxième cause d’amblyopie. Alors que
la prévalence de l’anisométropie soit relativement faible dans la
population étudiée, tous les sujets anisométropes présentaient une
amblyopie. De plus, une combinaison de l’amétropie et du strabisme
a été retrouvée chez un sujet. Sethi et al. ont retrouvé une
fréquence d’amblyopie anisométropique de 21 % dans une étude
hospitalière pakistanaise [14]. Lee et al. [15] dans une
étude hospitalière portant sur des amblyopes anisométropiques
coréens (n = 63) a noté, d’une part, une absence de
corrélation entre la prévalence de l’amblyopie et le type
d’anisométropie, et d’autre part une augmentation du risque
d’amblyopie liée à l’importance de l’anisométropie.
La forte proportion d’amblyopies d’origine amétropique ou
anisométropique dans notre étude et celles d’autres auteurs
(respectivement [5-7, 11] et [13, 14]) suggère l’intérêt
du dépistage précoce des troubles de réfraction et de leur
correction optique. Cependant, dans notre contexte, des réticences
entourent encore le port d’une correction optique chez les enfants
pour des raisons économiques (coÛt), culturelles (corrélation à la
cécité, refus du port des lunettes par les parents).
Strabisme
Le strabisme était, en fréquence, la cause d’amblyopie la moins
fréquente. La prévalence du strabisme était faible dans notre
population (1,27 %), en accord avec d’autres études (Ebana
Mvogo et al. [16] : 1,22 %, et Jamali
et al. [7] : 1,2 %. Cependant, 50 % des
strabiques étaient amblyopes. Le strabisme est reconnu comme une
cause fréquente d’amblyopie [1-3, 7, 12-17]. Le faible
poids du strabisme comme étiologie de l’amblyopie dans notre étude
pourrait être lié au lieu de recrutement (étude clinique). D’après
l’étude de Donahue [18] sur une population d’enfants
nord-américains strabiques, une corrélation existerait entre la
profondeur de l’amblyopie et l’augmentation de l’âge. De plus, la
combinaison des facteurs contribuant à l’amblyopie constituerait un
facteur aggravant [14, 16].
Latéralité
Parmi nos sujets, l’amblyopie bilatérale était plus fréquente
(60,7 %) que l’amblyopie unilatérale. À l’inverse, certains
auteurs [5, 13] ont trouvé que l’amblyopie monoculaire était
plus fréquente que la forme binoculaire. La fréquence élevée de
l’amblyopie bilatérale dans notre série pourrait être liée au fait
qu’elle est beaucoup plus symptomatique et constituerait donc un
motif de consultation plus fréquent que l’amblyopie unilatérale. La
forte proportion d’erreurs réfractives (amétropies) contribuant à
l’amblyopie pourrait également la justifier.
Profondeur
La forme légère de l’amblyopie était la plus fréquente. La forte
proportion d’erreurs réfractives responsables d’amblyopie dans
notre série pourrait l’expliquer. Les amétropies bilatérales
peuvent, en cas de correction tardive, être cause d’une amblyopie
bilatérale modérée à légère [2]. Cependant, le port d’une
correction optique, en cas d’erreurs réfractives, pendant un
minimum de 1 mois, pourrait entraîner une diminution de la
profondeur de l’amblyopie. Le port d’une correction optique, en
favorisant l’iso-acuité contribuerait à diminuer, voire abolir
l’amblyopie car elle est reconnue comme le traitement de base de
cette pathologie [1, 10].
Limites
Les limites de notre étude sont liées au lieu de recrutement de
nos sujets. De plus, la durée du port de la correction optique
pourrait constituer un biais. L’exclusion de patients ayant des
causes organiques de baisse d’acuité visuelle a pu constituer un
biais, car nous n’avons pas tenu compte des amblyopies par
privation visuelle et nystagmiques.
Conclusion
L’amblyopie était une pathologie relativement fréquente dans la
population des enfants de 5 à 15 ans de notre série (1 enfant sur
10 environ). Les erreurs réfractives étaient la principale
étiologie. Elle était plus volontiers bilatérale et de forme
légère. Compte tenu de la proportion d’amblyopies liées aux erreurs
réfractives, une sensibilisation en vue de l’examen ophtalmologique
chez l’enfant en âge scolaire serait souhaitable. En effet, le
dépistage et la prise en charge précoce de toute amétropie, et, par
conséquent de l’amblyopie, contribueraient à diminuer la morbidité
visuelle à terme.
Remerciements et autres mentions
Fréderick Tchouine, statisticien HCY ; conflits
d’intérêts : aucun.
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