ARTICLE
san.2011.0253
Auteur(s) : Mylène Mimbila-Mayia mimbilamylene@yahoo.fr, Yolande
Nzame Vierin, Arlette Biloghe, André Moussavou-Mouyama
Université des sciences de la santé
département de pédiatrie
Libreville
Gabon
Tirés à part : M. Mimbila-Mayi
a BP 2758, Libreville, Gabon.
L’adolescence est une période à risque d’initiation à la
consommation de substances addictives [1]. Que cette consommation
soit légale (alcool, tabac) ou illicite (cannabis, cocaïne), elle
peut être à l’origine de pathologies physiques ou mentales, ou de
conduites dangereuses. Celles-là engendrent un coÛt social
important [2]. En effet, le tabac tue près de cinq millions de
personnes par an [3] et reste la première cause de décès évitable
dans le monde. L’abus d’alcool est responsable de 3 % des
décès dans le monde et de 30 à 50 % des décès
d’adolescents par accidents de la voie publique [4]. Enfin, le
cannabis est quant à lui responsable des troubles psychiatriques
graves tels que la schizophrénie [5].
Il existe une corrélation nette entre l’âge, et surtout la
précocité de l’initiation à la consommation d’une drogue, ainsi que
ses motivations, et les abus et la dépendance constatés à l’âge
adulte [6].
La connaissance de la consommation de substances addictives chez
l’adolescent est donc primordiale pour la mise en place des
politiques de lutte contre l’usage des drogues. Notre étude avait
pour but d’analyser les caractéristiques de la consommation de
substances addictives par les adolescents gabonais en 2008.
Population et méthode
Il s’agit d’une enquête transversale et descriptive menée du
1er janvier au 31 décembre 2008 à Libreville, capitale
du pays, et sa banlieue Owendo, ainsi que dans quatre autres villes
du Gabon (Port-Gentil, Franceville, Koula-Moutou et Mouila).
Les adolescents ont été interrogés à la sortie des établissements
scolaires ou universitaires et sur certains lieux publics. Les
données ont été recueillies sur la base d’un questionnaire anonyme
par des enquêteurs préalablement formés. Le consentement de chaque
adolescent a été préalablement obtenu. Les caractéristiques
sociodémographiques et les types de substances addictives
consommées ont été étudiés. Les données ont été saisies et
analysées à partir du logiciel EPI info 2000. Les
résultats ont été exprimés en pourcentages.
Résultats
Ce sont 1 469) adolescents qui ont été interrogés :
72,7 % provenaient de Libreville et 27,3 % de l’intérieur
du pays.
Caractères généraux
Ils étaient âgés de 10 à 19 ans, avec un sex-ratio de
0,9.
L’âge moyen était de 15,7 ans pour les garçons et de
15,4 ans pour les filles. La tranche d’âge comprise entre 10
et 14 ans représentait 33,3 % des adolescents et celle
des 15 à 19 ans : 66,7 %. Ils vivaient avec leurs
deux parents dans 50,1 % des cas et avec un seul dans
30,3 % des cas. La majorité des adolescents (68 %) était
en issus d’un milieu socioéconomique moyen. Ils étaient scolarisés
pour 97 % d’entre eux : 25 % dans le primaire,
45 % dans le premier cycle, 22,5 % dans le second cycle
et 4,5 % à l’université.
Une activité sportive était pratiquée par 72 % des
adolescents, le plus souvent un sport collectif (68 %), à
l’école (38,5 %) ou dans leur quartier (40 %).
Consommation de tabac
Parmi les adolescents interrogés, 21,5 % ont déclaré avoir
déjà fumé une cigarette : 27,5 % des garçons et 16 %
des filles. L’âge moyen lors de la consommation de la première
cigarette était de 12,6 ans pour les garçons et 14,9 ans
pour les filles. Cette première cigarette était offerte par les
parents (33 %) ou par un ami (32 %). L’adolescent
lui-même en était l’instigateur dans 33,5 % des cas. Les
adolescents étaient des fumeurs réguliers dans 25,3 % des cas.
Parmi ces derniers, 57,5 % fumaient plus de deux cigarettes
par jour. Ces fumeurs réguliers achetaient leurs cigarettes grâce à
leur argent de poche (80 %) ou à un salaire
(7,5 %) ; elles leur étaient sinon offertes par un ami
(12,5 %).
Consommation d’alcool
Parmi les adolescents interrogés, 55,5 % ont déclaré
consommer des boissons alcoolisées. Le groupe des garçons comptait
59,5 % d’adolescents déjà initiés à la consommation d’alcool
et celui des filles 52 %. Le premier verre avait été payé par
un des parents (53 %) ou par l’adolescent lui-même
(25,5 %).
Concernant les buveurs réguliers (19,5 %), la moitié
consommait plus de deux verres par jour. Dans notre échantillon,
48 % de la population avaient déjà été ivres : 53 %
des garçons et 41 % des filles. Les occasions festives (fêtes
de fin d’année, scolaires, familiales ou entre amis) étaient les
circonstances les plus fréquentes (69 %). L’argent de poche
servait à l’achat d’alcool dans 79,5 % des cas.
Consommation de drogues illicites
Dans le cadre de notre enquête, 5 % des adolescents ont
déclaré consommer des drogues illicites : 7 % des garçons
et 3 % des filles. Il s’agissait du cannabis (97,3 %) et
de la cocaïne (2,7 %). Dans les villes de l’intérieur du pays,
aucun adolescent ne consommait de cocaïne.
Ces consommateurs étaient âgés de 15 à 19 ans
(96 %), l’âge moyen de la première prise de drogue était de
15 ans pour les garçons et de 15,7 ans pour les filles.
Ils étaient scolarisés (98,6 %) : au collège (34 %),
au lycée (61,5 %) et à l’université (3 %). Ils étaient
issus de classes sociales élevées (43,8 %) ou moyennes
(38,3 %). La première consommation était offerte par un ami
(59 % des cas) ou par un parent (20,5 %). La consommation
avait lieu au domicile familial (48 %), dans l’établissement
scolaire (15 %) ou dans un lieu public (15 %). Parmi ces
sujets, 39 % vivaient avec leurs deux parents, 34 % avec
un seul, et 8 % vivaient seuls. Une polyaddiction
alcool-tabac-drogue était notée chez 90 % de ces
adolescents.
Le tableau 1 compare les
caractéristiques de la consommation de substances addictives entre
Libreville, sa banlieue et l’intérieur du pays.
Tableau 1 Caractéristiques de la consommation en fonction
de la région.
Characteristics of the consumption according to the region.
|
| Libreville (n = 1068) |
Intérieur (n = 401) |
Population (n = 1469) |
|
| n |
(%) |
Début (ans) |
n |
(%) |
Début (ans) |
n |
(%) |
Début (ans) |
| Tabac |
254 |
(23,8) |
13,8 |
62 |
(15,5) |
13,7 |
316 |
(21,5) |
13,8 |
| Alcool |
615 |
(57,8) |
| 200 |
(49,9) |
| 815 |
(55,5) |
|
| Ivresse |
311 |
(29,1) |
| 77 |
(19,2) |
| 388 |
(26,4) |
|
| Drogues |
57 |
(5,3) |
15,1 |
16 |
(4,0) |
15,3 |
73 |
(5,0) |
15,3 |
| Cannabis |
55 |
(5,1) |
| 16 |
(4,0) |
| 71 |
(4,8) |
|
| Cocaïne |
2 |
(0,2) |
| 0 |
(0,0) |
| 2 |
(0,1) |
|
Discussion
Ce travail nous a permis d’étudier la nature des substances
addictives consommées par les adolescents gabonais et les
principales caractéristiques de cette consommation.
Les limites de notre étude ont été : la présence d’un
enquêteur, qui a pu influencer les réponses des adolescents,
l’absence d’une enquête plus poussée sur les habitudes de
consommation des différentes substances étudiées chez les parents
ou tuteurs, la recherche d’un sentiment d’abus ou de dépendance
chez ces adolescents par rapport à leur consommation, le désir de
sevrage pour les consommateurs réguliers et enfin l’étude de la
qualité réelle de la scolarisation et de l’insertion
sociofamiliale.
Toutefois, les informations recueillies nous ont permis de
répondre aux questions générales orientées par notre premier
objectif.
L’alcool était la substance addictive la plus souvent
consommée : 55,5 % des adolescents avaient consommé des
boissons alcoolisées. Ce taux variait peu en fonction du sexe et de
la région où ils vivaient. C’est moins qu’au Burkina Faso
(63,5 %) [7]. Les études européennes en milieu scolaire (HBSC
et ESPAD) menées en 2005 à 2006 retrouvaient qu’à 11 ans,
59 % des élèves avaient déjà consommé de l’alcool dans leur
vie et 84 % à 15 ans [4]. Les filles consommaient plus
tard et moins régulièrement que les garçons. À Libreville, la
consommation était plus régulière qu’en province (21,4 %
versus 14 %) et les ivresses plus fréquentes
(50,5 % versus 38,5 %), en partie du fait
d’éventuelles difficultés d’approvisionnement (produit plus cher et
niveau socioéconomique plus faible à l’intérieur du pays).
L’initiation se faisait le plus souvent dans le milieu familial. Un
quart de ces consommateurs avaient déjà été ivres (26,4 %). En
2006, le taux d’ivresse des adolescents européens était plus
important (41 % à 15 ans) et en hausse, alors que le
nombre d’initiations à l’alcool diminuait [6].
La consommation de tabac arrivait en seconde position :
21,5 %. Le taux de fumeurs interrogés à l’intérieur du pays
était moins élevé qu’à Libreville (15,5 % versus
23,8 %). Il était proche de celui retrouvé à Ouidah au Bénin
(23,1 %) [8] mais plus faible que chez les adolescents
européens âgés de 15 ans (62 %) [9]. Selon l’OMS, la
majorité des adolescents qui fument leur première cigarette dans le
monde ont moins de 10 ans [10, 11]. L’âge moyen de la première
cigarette dans notre étude était de 13,8 ans. Il était le même
à Libreville et à l’intérieur du pays. Cet âge semble avoir
baissé : Nzoussi à Libreville retrouvait en 2000 un âge moyen
de 15 ans [12]. Les garçons fumaient plus tôt et plus que les
filles ; ces résultats rejoignent ceux de Choquet, qui par
ailleurs avait observé chez les fumeurs une inversion du rapport
garçons-filles à partir de 16 ans [9]. Le pourcentage de
fumeurs réguliers est proche également : 25,3 % dans
notre étude et 24 % à 16 ans pour Choquet [9]. Le rôle
initiateur des pairs était le plus important, même si celui de la
famille restait significatif.
Cannabis et cocaïne étaient les deux autres substances
consommées (5 %). Le taux de consommation de substances
illicites au Gabon était supérieur à celui de Guella (1 %)
mais nettement inférieur à celui de Phan (plus de 30 % entre
15 et 19 ans) [5]. Véritable problème de santé publique en
Europe, notamment la consommation de cannabis, l’usage de drogues
illicites reste une pratique rare chez l’adolescent gabonais. Les
garçons en usaient deux fois plus que les filles, le pourcentage de
fumeurs de cannabis est le même à Libreville et en province, alors
que la cocaïne était exclusivement consommée à Libreville. Nous
pouvons l’expliquer par le caractère illicite de cette drogue et
par des difficultés d’approvisionnement. Ce fait était encore
confirmé par le niveau socioéconomique élevé des consommateurs. Le
rôle des pairs dans la consommation initiale est ici confirmé.
L’âge de l’initiation était plus tardif que pour les autres
substances. L’association à une polyaddiction était souvent
retrouvée, et ce autant chez les filles que chez les garçons. Le
taux et la précocité des relations sexuelles dans ce groupe était
plus élevés : 89 % des consommateurs de cannabis ou de
cocaïne avaient déjà eu un rapport sexuel, et dans 76 % des
cas avant l’âge de 15 ans, alors que dans la population
générale d’adolescents, seuls 48,6 % ont déjà eu un rapport
sexuel, et que l’âge moyen du premier rapport sexuel est de
15 ans.
La grande majorité des consommateurs était scolarisée,
contrairement aux études européennes où cannabis et cocaïne sont
associés à des difficultés scolaires, sociales et psychologiques
[13].
Conclusion
La consommation de substances addictives par l’adolescent
gabonais est une réalité à laquelle doivent faire face les pouvoirs
publics.
L’alcool puis le tabac sont les premières substances addictives
consommées par ces sujets. Le rôle de l’environnement familial dans
l’initiation a été souligné.
La consommation des substances illicites, cannabis
essentiellement, et cocaïne, est plus tardive. Même si elle reste
marginale, elle constitue un plus grand facteur de risque par son
association très fréquente à la polyconsommation (alcool et tabac)
et à d’autres comportements à risque comme les rapports sexuels
précoces.
Le Gabon doit intensifier les stratégies orientées vers les
adolescents et les jeunes pour sensibiliser les abstinents et aider
les autres au sevrage sans stigmatisation. La lutte doit être
conduite à tous les niveaux de la société en commençant par les
familles et les éducateurs, en associant également les pairs. Une
lutte efficace doit s’insérer dans une politique globale de santé
de l’adolescent.
Remerciements et autres mentions
Financement : aucun ; conflits
d’intérêts : aucun.
Références
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quelques hypothèses sur les racines de la dépendance à
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