ARTICLE
san.2011.0236
Auteur(s) : Mountassir Moujahid1 sidimoujahid@yahoo.fr, Tarik
Ziadi2, Taoufik Lamsiah3, Omar Ouzzad4, H. Kechna4, Ahmed Moudden1
1 5e Hôpital militaire Guelmim
Service de chirurgie générale
Maroc
2 5e Hôpital militaire Guelmim
Service de radiologie
Maroc
3 5e Hôpital militaire Guelmim
Service de gastroentérologie
Maroc
4 5e Hôpital militaire Guelmim
Service de réanimation
Maroc
Tirés à part : M. Moujahid
La tuberculose pose un problème majeur de santé publique dans
notre pays. La localisation mammaire est très rare par rapport à
l’atteinte pleuropulmonaire. Elle réalise habituellement une
maladie d’allure focalisée et pose essentiellement des problèmes
diagnostiques, résolus seulement par l’étude histologique et
bactériologique devant une lésion clinique peu évocatrice. Le
traitement est médical, basé sur la chimiothérapie antibacillaire
associée à la chirurgie en cas de lésions évoluées. Nous rapportons
un cas rare d’atteinte mammaire tuberculeuse primitive chez un
homme et rapprochons ce cas d’une revue de la littérature pour en
dégager les caractéristiques cliniques, radiologiques et
thérapeutiques.
Observation
Il s’agit d’un homme âgé de 50 ans sans antécédents
médicochirurgicaux admis dans le service pour un abcès du sein
gauche avec un écoulement purulent. Le patient a été adressé au
service pour une prise en charge devant l’absence d’amélioration
clinique à la suite d’une antibiothérapie systématique. À
l’admission, le patient était en état général peu altéré, fébrile à
38,5 °C, et avait maigri de 5 kg en un mois. L’examen du sein
gauche a montré une abcèdation du sein avec des signes
inflammatoires et un pertuis fistulisé sous mamelonnaire
interne accompagné d’ un ganglion sous axillaire gauche (figure 1). Le
reste de l’examen somatique notamment pleuropulmonaire et
urogénital était normal. La biologie montrait une hyperleucocytose
à 16 000 éléments/mm3, une vitesse de sédimentation
un peu élevée à 20 mm à la première heure. La radiographie
pulmonaire était normale. Le patient était opéré en urgence par une
incision large élective laissant couler une grande quantité de pus
prélevée pour un examen bactériologique ainsi que du caséum.
L’étude anatomopathologique des morceaux d’exérèse des tissus
nécrosés était en faveur d’une tuberculose du sein, mettant en
évidence de nombreux follicules épithéliogiganto-cellulaires au
sein d’une nécrose caséeuse. La recherche du bacille de Koch s’est
avérée positive dans le prélèvement à la suite d’une étude
bactériologique classique.
Aucune autre localisation tuberculeuse n’a été détectée à
l’échographie abdominale et rénale. Aucun cas de tuberculose n’a
été identifié en cours d’enquête familiale et dans son entourage
proche.
Un traitement médical à base d’antibacillaires à été instauré,
et comprenant : streptomycine, rifampicine, isoniazide,
pyrazinamide pendant 2 mois, suivis de rifampicine et
d’isoniazide durant 7 mois. L’évolution était favorable sous
traitement médical sans aucun signe de récidive après un recul de
2 ans.
Discussion
La tuberculose pose un problème majeur de santé publique au
Maroc : 30 000 nouveaux cas de tuberculose, toutes
formes confondues, sont rapportés chaque année, soit une incidence
annuelle de 110 nouveaux
cas pour 100 000 habitants [1]. La tuberculose
mammaire est une affection très rare. Son incidence reste très
faible, même dans les pays en développement à forte endémicité
tuberculeuse, mais l’apparition et le développement de l’infection
à virus d’immunodéficience humaine a entraîné un net accroissement
des cas de tuberculose extra-pulmonaire même dans les pays les plus
riches [2]. Depuis la première description faite en 1829 [3] par
Sir Asley Cooper, environ 900 cas ont été rapportés dans la
littérature. Cette affection représente 0,5 à 4,5 % de
l’ensemble de la pathologie mammaire [2, 3]. Elle touche dans
83 à 95 % des cas, la femme jeune entre 20 et 40 ans et
les facteurs de risque reconnus sont la multiparité, les
traumatismes mammaires et la mastite chronique. La grossesse et
l’allaitement restent des facteurs favorisants chez la femme
[4, 5]. La tuberculose mammaire est exceptionnelle chez
l’homme : ainsi 22 cas sont décrits dans la littérature [4-6].
Nous rapportons un nouveau cas découvert chez un homme de 50 ans.
Cette localisation tuberculeuse vient certes au dernier rang des
localisations viscérales, et son originalité vient du fait qu’elle
prend des formes cliniques polymorphes, tantôt un aspect tumoral ou
squirrheux pseudo-néoplasique, tantôt comme une suppuration
mammaire chronique, expressions cliniques aspécifiques posant des
problèmes de diagnostic au clinicien. Seule la mise en évidence de
BK et/ou la reconnaissance d’images de lésions histologiques
spécifiques permettent le diagnostic [3, 4, 7] amenant à
un traitement approprié rapidement nécessaire.
L’atteinte mammaire tuberculeuse est le plus souvent secondaire
à une tuberculose pulmonaire (37 %) ou extra-pulmonaire
(7,6 %) et la voie de contamination est soit lymphatique à
partir d’un foyer thoracique ou abdominal, soit directe à partir
d’un foyer costal, chondrocostal, cartilagineux ou
sterno-scapulaire [4, 7, 8]. La pénétration transcutanée
est également évoquée mais non prouvée. L’atteinte hématogène
décrite dans les miliaires tuberculeuses est rare
[3, 5, 7, 8]. Dans quelques cas, l’atteinte peut
être primaire, comme chez notre patient. La tuberculose mammaire
caractérisée par son polymorphisme clinique reflétant les lésions
anatomiques, a une durée d’évolution qui varie de quelques semaines
à plusieurs années, témoignant de sa chronicité. L’atteinte
mammaire peut être limitée dans 77 % des cas, sous forme d’un
nodule ferme ou dur, siégeant le plus souvent dans le quadrant
supéro-externe (63 %) [3, 7]. La mammographie retrouve
une lésion dense aux contours flous évoquant en premier lieu un
adénocarcinome mammaire. L’examen histologique montre un granulome
caséo-folliculaire et giganto-cellulaire au sein d’un processus
fibreux circonscrit à contours mal limités.
La forme diffuse constitue l’évolution de la forme précédente.
Le sein est déformé par une tuméfaction qui peut prendre toute la
glande, adhère à la peau et simule un cancer en poussée évolutive.
Elle peut s’accompagner d’une rétraction et d’un écoulement
mamelonnaire. La mammographie évoque, de prime abord, un carcinome
inflammatoire. Histologiquement, cette forme se caractérise par la
présence de follicules tuberculeux disséminés en « grain de
chapelet » autour des canaux excréteurs. La nécrose caséeuse
est abondante et la fibrose rare [5, 7, 9].
La forme sclérosante reste l’apanage de la femme âgée et
représente un mode évolutif de la tuberculose du sein.
La tuberculose mammaire oblitérante est une galactophorite
tuberculeuse qui prend l’aspect d’un nodule périmamelonnaire mal
limité avec rétraction précoce du mamelon. La peau en regard
s’amincit et s’ulcère laissant sourdre un liquide séreux. Enfin, la
tuberculose mammaire peut se présenter sous forme d’abcès chronique
résistant aux traitements antibiotiques [3, 8].
Les lésions sont souvent unilatérales et siègent principalement
au niveau du quadrant supéro-externe. Les deux seins peuvent être
atteints avec une fréquence égale. La bilatéralité n’est observée
que dans 3 % des cas [3, 4, 7].
L’examen des aires ganglionnaires retrouve des adénopathies
axillaires dans 75 % des cas, mobiles pouvant évoluer vers la
fistulisation [5, 7, 9]. Elles peuvent siéger au niveau
cervical ou sus-claviculaire ou axillaire. Une adénopathie peut
précéder l’atteinte de la glande mammaire et constituer le seul
motif de consultation. Nous avons rapporté un cas d’atteinte
ganglionnaire sous axillaire homolatéral associé.
Les signes généraux d’imprégnation tuberculeuse (asthénie,
anorexie, amaigrissement et fébricule vespérale) sont classiquement
présents mais peuvent être absents ou incomplets.
Le diagnostic de tuberculose mammaire est en règle difficile au
premier abord. L’intradermoréaction à la tuberculine n’est qu’un
élément d’orientation et sa négativité n’exclut pas le diagnostic.
La cytoponction découvre rarement des cellules épithélioïdes et
peut montrer des cellules dyscaryotiques en faveur d’un
carcinome.
La mammographie n’est pas d’un apport décisif car la plupart des
cas de tuberculose du sein se présentent comme des images d’allure
maligne avec des opacités denses et irrégulières, des
épaississements cutanés et parfois des calcifications
[3, 7, 10, 11]. De même, l’échographie est de peu
d’intérêt et sa contribution au diagnostic se résume dans le fait
de guider éventuellement les ponctions et biopsies
[11, 12].
En définitive, le diagnostic de certitude se fonde sur la mise
en évidence du bacille de Koch dans le liquide de cytoponction,
qu’on retrouve dans 25 % seulement des cas
[4, 7, 8, 13, 14], alors que la biopsie du sein
avec étude anatomopathologique permet d’affirmer le diagnostic dans
95 % des cas, en objectivant une plage de nécrose caséeuse
bordée de follicules épithélio-giganto-cellulaires. Cependant, une
amélioration du diagnostic peut être apportée par les techniques
nouvelles de culture sur milieu liquide Bactec ou par une
amplification génique : la PCR
[6, 8, 11, 13, 14].
Un certain nombre de diagnostics sont à éliminer avant de
retenir le diagnostic de tuberculose mammaire mais principalement
le cancer du sein de fréquence élevée ; il est à noter la
description, dans la littérature, de formes associant cancer et
tuberculose mammaire, d’où la nécessité de l’étude histologique du
tissu mammaire afin d’éliminer un carcinome associé
[5, 8, 12, 15, 16]. En plus du cancer, on peut
évoquer les mastopathies bénignes, en particulier le fibroadénome
et la tumeur phylloïde [4, 7, 8]. D’autres pathologies
rares sont à éliminer, dont la plasmocytose mammaire, la
cryptococcose, la blastomycose, l’histoplasmose, l’abcès à pyogène
modifié par les antibiotiques, l’actinomycose, la granulomatose
mammaire, le sarcome, la mastite avec réaction à cellules géantes
sur corps étranger et l’ectasie canalaire
[4, 8, 12, 17, 18].
Le traitement actuel de la tuberculose mammaire est surtout
médical, faisant appel aux antibacillaires à doses correctes et
selon un schéma précis associant streptomycine, rifampicine,
isoniazide et pyrazinamide pendant 2 mois, 6 jours sur 7,
et aux phases d’entretien, associant rifampicine et isoniazide
2 jours sur 7 pendant 7 mois.
La place de la chirurgie reste limitée. En dehors des biopsies à
visée diagnostique, elle peut être nécessaire pour évacuer un
abcès, assurer une mise à plat, un drainage ou un curetage en cas
de fistule ou dans le cas d’une chirurgie d’exérèse simple,
tumorectomie, ou mastectomie totale
[4, 7, 8, 12, 16, 18, 20].
L’évolution de la tuberculose mammaire sous traitement est en
général favorable dans 90 % des cas. Le taux de récidive était
de 3 % [4, 8, 12, 20]. Le pronostic vital n’est
mis en jeu que lorsqu’il existe d’autres localisations
tuberculeuses, qu’il faut chercher systématiquement avec le plus
grand soin.
Conclusion
La tuberculose mammaire reste rare même en pays d’endémie. Le
diagnostic repose sur une confrontation des données cliniques aux
données radiologiques et histologiques. Le principal diagnostic
différentiel à envisager d’urgence est la lésion d’étiologie
néoplasique. Le traitement est avant tout médical, fondé sur la
chimiothérapie antituberculeuse. La chirurgie reste une
thérapeutique adjuvante.
Remerciements et autres mentions
Financement : aucun ; conflits d’intérêts :
aucun.
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