ARTICLE
Auteur(s) : Maurice T
Agonnoude1, C
Mesenge2
1Université de Montréal Département
Administration de la santé 2350, boulevard Edouard-Montpetit Studio
8236 Université de Montréal Montréal (Québec) Canada H3T
1J4
2Département santé de l'université Senghor 15,
avenue du Général de Gaulle 78600 Maisons-Laffitte France
Le sida ou pandémie du siècle reste l'une des préoccupations
majeures de tout le monde d'aujourd'hui comme le soulignent l'OMS
et l'Onusida dans leur rapport mondial sur l'épidémie [1, 2] : «
C'est seulement maintenant que le VIH/sida se révèle sous son vrai
jour, à savoir qu'il constitue pour la société humaine une menace
sans équivalent dont les effets se feront sentir pendant des
générations. » L'Afrique subsaharienne reste de loin la partie du
monde la plus touchée par cette pandémie et la partie du monde où
son impact démographique est le plus important [3]. Face à cela,
toutes expériences peuvent être d'une manière ou d'une autre
utiles. Notre démarche estla recherche d'expériences positives de
pays développés dont on peut s'inspirer pour résoudre des problèmes
de développement en Afrique. Cette démarche nous a amenés à
Montréal, grande métropole de la province canadienne du Québec, où
nous nous sommes intéressés au travail des organismes
communautaires dans le cadre de la lutte contre les IST/VIH/sida.
Pourquoi Montréal ? Au Québec, Montréal, la plus grande ville, est
la ville qui concentre le plus grand nombre de séropositifs et de
malades du sida, pour des raisons d'accès aux centres spécialisés,
d'accès aux traitements et aux ressources. D'abord, Montréal est
une ville cosmopolite avec un fort taux d'immigrés surtout
d'origine haïtienne et africaine, donc culturellement proche des
réalités africaines. Ensuite, les voies de transmission sont
surtout liées à la toxicomanie et à l'homosexualité [3], les
stratégies efficaces peuvent très bien inspirer, d'autres
stratégies utiles et efficaces enpays sous-développés où la voie
hétérosexuelle de transmission est prédominante. Encore qu'à
l'heure de la mondialisation où les comportements se globalisent,
l'homosexualité et la toxicomanie gagnent de plus en plus de
terrain dans les pays d'Afrique. Les objectifs de cette étude
sont d'analyser les actions que mènent les organismes
communautaires dans le cadre de la lutte contre le sida afin d'en
dégager les problèmes, les forces et les faiblesses de ce système,
puis de dégager les leçons utiles pour la lutte contre les
IST/VIH/sida en Afrique.
Méthodologie de l'étude
Cette étude a eu lieu dans le cadre d'un stage, effectué du 3 mai
au 30 juillet 2004 à Montréal lors de la formation en gestion des
systèmes de santé et politiques alimentaires à l'université
Senghor. Les contacts nous ont permis d'avoir les
documents-cadres de la lutte contre le sida à Montréal, les
adresses des organismes intervenant sur le terrain afin de
planifier les visites. Plus d'une centaine d'organismes
interviennent directement ou indirectement dans la lutte contre le
VIH/sida dans la ville de Montréal. Une typologie de ces organismes
figure à l’annexe 1 du document. Le choix des organismes à
visiter est déterminé par leur intérêt pour la prévention et/ou la
prise en charge du VIH/sida et pour la lutte contre l'exclusion
sociale. La visite proprement dite a lieu dans les locaux de
l'organisme et consiste en un entretien de 20 à 30 minutes (le
guide d'entretien figure à l’annexe 2 du document) avec un
responsable ou un intervenant, suivi d'un tour guidé des locaux.
Une analyse manuelle des données recueillies est ensuite réalisée.
Résultats
Problèmes soulevés par l'analyse de la lutte
contre le sida
L'analyse de la lutte contre le sida, au Québec, fait ressortir un
certain nombre de problèmes que nous pouvons regrouper en quatre
rubriques. D'abord, la tendance à l'augmentation des IST (les
chlamydiae et la gonorrhée surtout) à partir de 1997-1998 ainsi que
la tendance à l'augmentation de la prévalence du VIH à partir de
2000 comme le montrent les figures 1 et 2, alors que
le nombre de cas de sida déclaré n'a cessé de diminuer [4]. Cette
situation s'explique par le fait que l'apparition des
antirétroviraux (ARV) a transformé l'infection à VIH/sida en une
sorte de maladie chronique [3]. Cette chronicisation de la maladie
sida est à la base de la banalisation de la maladie et donc d'un
relâchement des comportements sécuritaires d'où une recrudescence
des infections sexuellement transmissibles et par la suite de
l'infection à VIH à partir de l'année 2000 [4]. Ensuite, l'analyse
faitétat du fait que plus du tiers des Canadiens vivant avec le VIH
ignorent leur état de séropositivité [4]. Aux États-Unis, c'est 25
% des séropositifs qui ignorent leur état [5]. Cette situation est
non moins préoccupante, car dans ces sociétés d'Amérique du Nord,
le VIH/sida, pour la plus grande masse continue d'être considéré
comme la maladie des autres (les Noirs, les homosexuels, les
pauvres, les toxicomanes). Or, la réalité est que ces gens, qui
ontdes comportements à risque, ont des partenaires dans la
population considérée comme n'étant pas à risque qu'ils continuent
de contaminer. C'est le principal mécanisme de propagation de
l'épidémie du sida. C'est donc à juste titre que l'Onusida [5]
(2004b) préconise un renforcement des programmes de prévention dans
les pays à revenu élevé pour éviter le relâchement des efforts en
la matière et pour empêcher une recrudescence de l'épidémie.
Troisièmement, les Noirs et les populations autochtones sont les
communautés dans lesquelles l'épidémie progresse le plus
rapidement au Québec (figure 3). C'est ainsi que
de 1996 à 1999, on a noté une hausse de 91 % du nombre
d'autochtones vivant avec le VIH et une augmentation de 19 % de
l'incidence de la maladie dans cette communauté [6]. Aux
États-Unis, la prévalence de l'infection à VIH est 11 fois plus
élevée chez les Noirs que chez les Blancs, alors qu'ils ne
représentent que 12 % de la population [5]. Cette surreprésentation
de ces deux communautés dans l'infection à VIH peut être expliquée
par des raisons socio-économiques. C'est en effet dans ces
communautés que l'on retrouve le plus fort taux de pauvreté,
d'insuffisances d'accès aux ressources et aux soins [6], ce qui est
parfaitement en phase avec la situation en Afrique au suddu Sahara.
Les efforts de prévention doivent donc d'abord se préoccuper
del'amélioration de la situation socio-économique comme le
soulignent la stratégie québécoise de lutte contre les infections
transmissibles par l'activité sexuelle et le sang [7] et le réseau
canadien autochtone du sida dont l'un des
objectifs prioritaires est la lutte contre les facteurs
sociaux et économiques qui augmentent les risques individuel
et collectif [6]. Enfin, selon la catégorie d'exposition, les
homosexuels et les utilisateurs de drogues injectables (UDI) sont
les plus concernés (figure 4). Ce sont
les personnes les plus à risque dans les pays à revenu élevé ;
l'équivalent de ce groupe dans les pays à faibles revenus d'Afrique
est constitué par les prostituées et leurs clients. En effet, c'est
de ces groupes à risque que part l'épidémie pour se généraliser au
reste de la population; ce qui pose le problème de la pertinence
des actions préventives auprès d'eux. Au Bénin, selon une étude du
groupe de recherche en épidémiologie de l'université de Laval,
27 % des clients des prostituées à Cotonou étaient mariés et 52 %
d'autres entretenaient une relation régulière avec une petite amie
[8]. Ainsi, ces clients servent de « passerelle » à la maladie
pour passer des prostituées à la population générale. Donc, au-delà
des réticences auxquelles peuvent donner lieu les comportements de
ces prostituées, la communauté a tout intérêt à assurer leur santé
et leur éducation sanitaire, car la répression de la prostitution
et de la toxicomanie ont pour effet de confiner leurs
pratiquants à la clandestinité où ils sont inaccessibles aux
messages de protection et où les comportements à risque sont plus
fréquents. Dans le contexte africain, c'est la pauvreté qui conduit
à la prostitution, et donc les actions visant à la lutte
contre la pauvreté doivent non seulement concerner toute la
population mais doivent s'étendre à ces groupes particulièrement
vulnérables que sont les femmes en vue de prévenir l'entrée dans la
prostitution. En effet, selon l'Onusida [2, 3, 9, 10], l'absence de
pouvoir social et économique ne permet pas à beaucoup de femmes et
de filles de négocier l'abstinence sexuelle, ni d'exiger que leurs
partenaires restent fidèles ou aient recours systématiquement au
préservatif. Pour l'Onusida [10], il n'y a aucune preuve que la
promotion du préservatif entraîne une promiscuité sexuelle chez les
jeunes, car beaucoup d'études approfondies ont prouvé que
l'éducation en matière de sexualité et la possibilité d'accéder au
préservatif n'ont pas amené les jeunes à entamer leur vie sexuelle
plus tôt ou à avoir un plus grand nombre de partenaires. Bien au
contraire, ces actions accompagnées de matériel éducatif
au sein d'un ensemble de prévention combinée encourageaient
les jeunes non encore sexuellement actifs à retarder le début de
leur activité sexuelle. Face à ces différents problèmes, voyons en
quoi la stratégie québécoise et les actions des organismes
communautaires permettent de les résoudre.
Réponses
Face à la banalisation du sida avec un relâchement des mesures de
protection, la première stratégie québécoise visant
le renforcement du potentiel des personnes préconise une
intensification de la sensibilisation du public en général sur
les conséquences des infections à VIH, VHC et autres ITS.
Il est même considéré comme un des défis majeurs, le fait
de faire en sorte que le risque devienne inacceptable aux yeux
des individus au point de les amener à adopter et à conserver des
comportements sécuritaires. Or, le moins que l'on puisse dire est
qu'il n'y a pas, tous les jours, la grande mobilisation autour
des questions du sida : les médias abordent très rarement la
question du sida ; les organismes de sensibilisation du public
en général sur le sida sont rares, même si on retrouve
beaucoup d'organismes soutenus par les pouvoirs publics s'occupant
de la sensibilisation, ils sont toujours orientés vers un groupe
cible particulier. On peut citer le Ruban en route (dans les
écoles), le centre d'amitié autochtone (pour les autochtones), le
Gap-vies pour les Haïtiens, le Criss (pour la communauté noire
d'origine africaine), Action Séro Zéro (pour la communauté gaie),
le Cactus (pour les UDI), Stella (pour les travailleuses du sexe).
C'est dire que si vous n'appartenez pas à l'une ou l'autre de ces
communautés, vous n'aurez pas facilement l'information sur le sida.
En revanche, les donateurs privés semblent ne pas avoir la même
perception du problème et donc se bousculent peu pour apporter leur
soutien aux actions en faveur des prostituées, homosexuels et
autres utilisateurs de drogues injectables. Cela correspond à la
situation dans les pays africains où ni les donateurs privés, ni
les états ne sont pressés de reconnaître et de promouvoir les
actions de sensibilisation auprès des prostituées à cause des
obstacles d'ordre moral et socioculturel. Cette situation peut
expliquer le fait qu'une partie non négligeable de la population ne
se sent pas concernée par le problème et donc par le test de
dépistage. Dans cette catégorie se trouve certainement le tiers de
la population canadienne séropositive qui s'ignore. Le sida
n'étant une préoccupation que pour certains groupes cibles, lorsque
« Monsieur ou Madame, tout le monde » se découvre séropositif, il
en a honte et se cache à cause de cette stigmatisation.
Il serait donc nécessaire de trouver les moyens de vulgariser
et de dédramatiser la pratique du test de dépistage en
l'instaurant, par exemple, dans un bilan de routine dans les
formations sanitaires. Concernant la progression rapide de la
pandémie chez les Noirs et les communautés autochtones, il est
clair que la résolution de cela passe par une politique globale de
lutte contre la pauvreté, ce qui est bien reconnu et souligné par
le cadre stratégique montréalais. Or, les mesures qui sont
proposées sur le terrain vont plus dans le sens de pallier aux
manques de ressources plutôt que la résolution globale du problème.
Cette situation se comprend aisément pour plusieurs raisons :
- – la lutte contre la pauvreté nécessite souvent de gros
moyens et dépasse le cadre d'une politique de lutte contre une
maladie, même s'il s'agit du sida ;
- – ces communautés atteintes sont minoritaires, la grande
masse de la population a quand même un niveau de vie acceptable
voire élevé ;
- – la lutte contre la pauvreté est un objectif secondaire
des responsables politiques.
En cela, le contexte d'ici est en opposition franche avec celui
des pays sous-développés d'Afrique comme le Bénin. En effet, dans
nos pays, la pauvreté est ambiante (analphabétisme important,
faiblesse du pouvoir d'achat surtout des femmes, agriculture
rudimentaire, manque chronique d'infrastructures de production et
de soins). L'infection à VIH/sida est venue pour aggraver la
situation et pour annuler les petits progrès accomplis sur le
chemin du développement. Dans le même temps, cette pauvreté
contribue à faire progresser la pandémie. Ainsi, on ne pourra pas
réussir à se remettre sur le chemin du développement si une lutte
concomitante n'est pas engagée contre à la fois la pauvreté et le
sida. En revanche, au Québec comme dans tous les pays à revenu
élevé, les groupes les plus exposés sont les homosexuels et les
utilisateurs de drogues injectables. Les politiques de lutte
s'occupent particulièrement de ces groupes cibles. Le soutien
dont bénéficient les organismes communautaires (Séro Zéro, Cactus,
Spectre de rue) s'occupant de ces groupes de la part des
responsables sanitaires en dit long et se trouve parfaitement
justifié par l'ampleur du problème.
Discussion
Forces et faiblesses du système de lutte contre
les IST/VIH/sida à Montréal
Points forts de la lutte
Le premier et très important aspect positif de la lutte contre
l'épidémie de l'infection à VIH/sida au Québec est la prise en
charge des personnes vivant avec le VIH. En effet, outre la
disponibilité de la trithérapie pour tous les séropositifs grâce à
un système d'assurance sociale efficace, il existe toute une
panoplie de ressources à leur disposition : hébergement, soins,
dépannage de toutes sortes, informations, sensibilisations,
divertissement, etc. C'est dire que les autorités sanitaires et
tous les acteurs de la lutte sont convaincus de l'importance
de cette prise en charge. Effectivement, l'importance de l'impact
de cette prise en charge n'est plus à démontrer. Beaucoup
d'organismes de lutte sont dirigés par des personnes vivant avec le
VIH. Nombre d'autres organismes ont recours au volontariat de
personnes vivant avec le VIH pour faire passer les messages de
prévention et de sensibilisation. Dans nos pays africains où
l'ignorance continue de faire des ravages, une telle implication
des personnes atteintes ne peut être que salutaire et peut aider à
faire reculer sérieusement les frontières de la discrimination et
de la stigmatisation comme l'ont prouvé Dodd et Meezan
au Canada [11]. Le second atout positif est l'encadrement
presque parfait des groupes cibles par les organismes
communautaires du système de lutte contre les IST/VIH/sida. Ainsi,
chaque groupe touché par le problème du VIH dispose au moins d'un
organisme qui s'occupe de l'information et de la sensibilisation,
si plusieurs groupes n'interviennent pas avec des objectifs
similaires pour jouer ce rôle sur des groupes proches. Nous pouvons
citer l'Action Séro Zéro pour les homosexuels, le Cactus et le
Spectre de rue pour les utilisateurs de drogues injectables, Stella
pour les professionnelles du sexe. Dans les communautés
culturelles, on a le Centre d'amitié autochtone pour les
autochtones, le Gap-vies pour les Noirs haïtiens et le Criss pour
les Noirs d'origine africaine. Un autre atout positif est la
décentralisation de la lutte. Elle est marquée par la consécration
des différents acteurs de la lutte contre le sida, dont les
organismes communautaires, au rang de partenaires avec leur
implication dans l'élaboration des politiques. Ainsi, tout en
gardant leur autonomie organisationnelle, ces partenaires
bénéficient d'un soutien financier et matériel de la part des
autorités sanitaires fédérales, provinciales et même municipales.
Ces organismes, bien qu'ayant chacun leurs cibles
particulières, entretiennent beaucoup de relations de coopération
et d'échanges d'expérience entre eux. C'est ainsi que chaque
organisme programme dans ces actions un volet formation, qui est,
en fait, un échange d'expérience des intervenants de l'organisme
avec des intervenants d'un autre organisme visant à peu près les
mêmes objectifs. Un autre aspect fort intéressant de cette
décentralisation de la lutte est le recours systématique de tous
les organismes à des bénévoles pour réaliser leurs activités. Cet
aspect de bénévolat existe dans nos sociétés marquées par une forte
tradition de solidarité mais reste à bien réorganiser pour en tirer
le meilleur profit. La dernière leçon très intéressante de ce
système est la spécialisation d'un organisme, la fondation Farha,
dans la collecte de fonds au niveau de la communauté pour le
remettre à la disposition des autres organismes qui travaillent sur
le terrain. Malgré tout, il existe quelques lacunes qui font que la
lutte contre les IST/VIH/sida ne donne pas la pleine mesure de sa
potentialité.
Point faible de la lutte
Le point faible le plus important du processus de la lutte contre
les IST/VIH/sida est sa « ghettoïsation ». En effet, en dehors des
organismes ou milieux communautaires directement concernés par le
problème du sida, l'information et la sensibilisation sur le sida
circulent peu. Bastien et Louis-Robert [12] soulignaient cette
invisibilité de la maladie dans les pays à revenu élevé en ces
termes : « Cet état de fait, surtout en occident, pose plusieurs
problèmes :
- – l'épuisement des ressources ;
- – le faible pouvoir politique que le sida occupe face à
d'autres enjeux de santé publique ;
- – la cohabitation complexe avec d'autres réalités
sociales et politiques telles la lutte au terrorisme ;
- – un délaissement de l'intérêt en occident ;
- – un déplacement des pôles d'intérêts vers les pays du
Sud ;
- – l'émergence d'un sentiment de culpabilité comme moteur
à l'action ;
- – une occupation plus grande vers les traitements ;
- – et finalement, un désintérêt des médias pour le sida.
».
Les campagnes de sensibilisation organisées contre les accidents
de la voie publique, pour la prévention et la lutte contre le
cancer du sein chez les femmes, ainsi que pour le soutien aux
enfants atteints de fibrose kystique du pancréas, prouvent que
cette population a les ressources et les stratégies pour en faire
autant sinon plus pour le sida. Cette situation est la cause et/ou
la conséquence du fait que la plupart de la population ne se
sentent pas concernée par le problème. Cela peut expliquer aussi en
partie la négligence des comportements sains par les groupes
cibles, suite à l'apparition des ARV, négligence soulignée plus
haut comme la principale difficulté par la plupart des organismes
intervenant dans la prévention à Montréal. En effet, les ARV et la
prise en charge coûtent très chers à la communauté dans les pays où
ils sont disponibles ; ensuite l'observance du traitement par les
ARV est loin d'être facile même si les progrès de la science ne
cessent de l'améliorer ; de même, ils se posent de plus en plus des
problèmes de résistance du VIH aux ARV ; enfin dans le contexte
africain où le même problème se pose, la banalisation du sida, les
ARV sont disponibles pour une partie de plus en plus grande de la
population de séropositifs. Tout cela prouve que des efforts de
persuasion sont encore nécessaires pour arriver à bout de cette
banalisation de l'épidémie, et que dans le contexte africain,
l'accent doit être plus que jamais mis sur la prévention. C'est
vrai que l'étape d'épidémie généralisée du sida que connaissent les
pays d'Afrique subsaharienne n'est pas encore atteinte dans les
pays à revenu élevé comme le Canada. Mais ne dit-on pas souvent
qu'il vaut mieux prévenir que guérir ? Les autorités sanitaires et
tous les acteurs de la lutte ont donc intérêt à redoubler d'efforts
afin de mieux faire connaître et faire prendre conscience de la
réalité du VIH/sida à la population générale de Montréal et du
Québec voire du Canada. Cela permettra entre autres de faire
reculer les frontières de la stigmatisation et donc d'améliorer le
taux de dépistage volontaire. Aux nombres des actions utiles, on
peut citer la multiplication de centre de dépistage et de conseil
volontaire et anonyme, la pratique systématique du dépistage comme
examen de routine dans les structures sanitaires, l'intensification
de la sensibilisation par les mass media, etc.
Leçons pour les pays africains au sud
du Sahara
Au terme de cette analyse du processus de la lutte contre les
IST/VIH/sida au Québec, il apparaît un certain nombre d'expériences
positives qui peuvent inspirer des actions concrètes en milieu
rural. La première expérience dont on peut s'inspirer est
celle de la fondation Farha en tant organisme spécialisé dans la
collecte de l'épargne communautaire pour le mettre à la disposition
des organismes s'occupant de la lutte contre le sida, sans aucun
lien de financement ou de tutelle avec les autorités publiques
qu'elles soient locale, provinciale ou fédérale. Toutefois, une
contextualisation de cette expérience dans la réalité du milieu
rural béninois est nécessaire. En effet, l'expérience montréalaise
marche très bien, car il s'agit d'une grande métropole d'un pays
développé ; donc les ressources mobilisables et mobilisées
suffisent tant bien que mal, à faire face aux nécessités de la
lutte. Dans le contexte du milieu rural d'un pays pauvre comme le
Bénin, il va falloir que les capacités de cette structure lui
permettent de mobiliser aussi bien l'épargne communautaire que
nationale voire internationale, étant donné le manque crucial de
ressources auquel ces organisations sont confrontées [13-15]. Une
autre expérience très instructive est celle de la sensibilisation
des jeunes comme celle du Ruban en route à Montréal. Ainsi, il
serait important d'avoir un organisme passant d'écoles primaires en
établissements secondaires pour discuter du problème du VIH/sida
avec les jeunes au moyen de jeu de questions réponses et de
démonstration d'utilisation de préservatifs. Dans le milieu rural
béninois, vu l'importance de la déscolarisation, cet organisme doit
trouver un moyen pour s'étendre aux jeunes apprentis ainsi qu'aux
jeunes entrepreneurs agricoles qui sont dans des structures
informelles de l'activité économique, ce qui peut contribuer à
l'efficacité de ces programmes [3]. Les expériences d'Action
Séro Zéro et de Stella, qui visent à faire des homosexuels et des
professionnelles du sexe, des hommes et des femmes à part entière
ayant des droits reconnus par la communauté sans discrimination
aucune, sont peut-être intéressantes. Mais leurs applications
intégrales, dans nos sociétés, ne seraient pas possibles pour des
raisons d'ordre socioculturel. Les efforts doivent tendre vers
la sensibilisation de la communauté à comprendre la nécessité de
favoriser et de tolérer les actions de reconnaissance comme les
lois contre les discriminations sexo-spécifiques [3] et de
sensibilisation des prostituées pour le bien de tous et pour un
succès efficace de la riposte à l'épidémie [16]. À un moindre
degré, l'expérience de spectre de rue avec le projet TAPAJ (Travail
alternatif payé à la journée) est aussi importable. Toutefois,
cette initiative ne peut être vraiment utile qu'en milieu urbain où
le phénomène des enfants de la rue est plus important. Dans
certaines villes où le phénomène commence par prendre de
l'importance, cette activité peut être rattachée à celle de
l'organisme s'occupant de la sensibilisation des jeunes. Un contact
pourra être établi avec ces jeunes de la rue, afin de les aider à
se resocialiser et à trouver les moyens de gagner plus légalement
leur vie. Enfin, la prise en charge des personnes vivant avec le
VIH est la leçon la plus importante que nous avions apprise de
notre séjour à Montréal. Mais cette expérience, bien que très utile
dans la lutte, sera très difficile à entreprendre en milieu rural
africain. En effet, uniquement en raison de la trithérapie
antirétrovirale à mettre à la disposition des patients, ce volet de
la lutte risque de consommer la quasi-totalité du budget disponible
pour les activités de prévention. La mise en œuvre de ce volet
ne sera possible que si l'engagement de la communauté locale,
nationale et internationale est tel que des moyens indispensables à
sa réalisation sont mobilisés. C'est justement ce que la communauté
internationale à commencer par faire, car selon l'Onusida [16], «
les pays commencent à s'atteler sérieusement à la réalisation de
leurs objectifs concernant l'accès universel aux services de
prévention, de traitement, de prise en charge et d'appui en matière
de VIH ». Pour cette mise en œuvre, l'hébergement communautaire à
la manière de la maison d'Hérelle, les aides et les dépannages de
toutes sortes comme pratiqués par la fondation d'aide directe sida
Montréal, les activités de divertissement comme ceux du GIEPSI et
la prise en charge ethnoculturelle de la maladie comme celle du
comité sida du CLSC Saint-Michel sont autant de ressources qui
seront mises à la disposition des personnes vivant avec le VIH pour
qu'elles puissent se resocialiser, réaliser leur potentialité afin
de prendre la part qui leur revient dans la lutte contre
le sida.
Conclusion
L'étude de la lutte contre les IST/VIH/sida au sein des organismes
communautaires à Montréal nous a permis de nous rendre compte du
fait que ces affections sont liées à des comportements à risque qui
riment avec pauvreté, désocialisation et vulnérabilité, même dans
les pays à revenu élevé. Or, comme le souligne l'Onusida [3] «
Toute stratégie nationale de lutte contre le VIH se voulant
exhaustive doit intégrer des activités et initiatives diverses
destinées à neutraliser les facteurs contextuels influant sur le
risque et la vulnérabilité – notamment des stratégies
innovantes de communication pour le changement social ». Face à
cela, tous les efforts des organismes et de tous les acteurs
impliqués dans ce combat sont de lutter contre cette
vulnérabilité en fournissant informations et ressources aux groupes
cibles victimes afin de leur permettre de mieux se protéger.
Toutefois, cette lutte reste trop confinée dans ces groupes cibles,
et des efforts doivent être faits dans le sens d'une plus grande
lisibilité du discours sur le sida, car la limite entre les groupes
cibles et le reste de la population est très floue. Cette étude
nous a, enfin, permis d'apprendre des façons de faire dont on peut
s'inspirer pour une dynamisation de la lutte dans le contexte rural
en Afrique.
Hommage et remerciements
L'auteur principal tient à rendre à travers ce travail, un vibrant
hommage mérité au Pr Michel Lebras, dont les conseils
et remarques ont été très utiles tout au long de la
réalisation de ce travail. Malheureusement, le Pr Lebras nous a
quittés à l'automne 2008… Par ailleurs, nous tenons à remercier le
Dr Joseph Zayed, Pr au département santé environnementale et santé
au travail de l'université de Montréal, le Pr Lucien Albert et Mme
Sylvie Charron de l'unité de Santé internationale de l'université
de Montréal pour leur soutien dans la réalisation de ce travail.
Nous remercions enfin l'université Senghor pour son soutien au
cours de la formation et du stage ayant conduit à la réalisation de
travail.Typologie des organismes communautaires à
Montréal
Organismes au service uniquement des personnes vivant avec le
VIH
Ces organismes sans but lucratif s'occupent du soutien, de
l'alimentation, du logement et du divertissement ainsi que de la
défense des droits des PVVIH.
Organisations s'occupant de la prévention et de la
sensibilisation sur le VIH/sida à l'endroit de la population
générale
Ce sont des organismes enracinés dans un groupe ou dans un corps
de la société. Ils œuvrent pour la promotion de la santé et du
bien-être de leur communauté et donc s'occupent de la prévention de
l'infection à VIH. Toutefois, on retrouve parfois dans leurs
actions, des interventions spécifiques aux personnes vivant avec le
VIH dans leur communauté.
Coalitions ou fédérations d'organisation intervenant dans la
lutte contre le sida
Ils regroupent plusieurs organismes communautaires, soit
spécialisés dans un domaine (l'hébergement par exemple), soit
spécialisés dans les soins à une communauté (les sourds par
exemple) ou encore visant le bien-être et la défense des droits de
toutes les personnes infectées et/ou affectées par le VIH/sida.
Autres organisations du secteur sociosanitaire contribuant
indirectement à la lutte
Ils ne sont pas déclarés comme des organismes agissant dans le
domaine de la lutte contre le sida mais sont considérés comme des
ressources au service des personnes infectées ou affectées. Leurs
actions tendent à pallier aux effets de la pauvreté et de la
difficulté d'accès aux soins et aux services. Étant donné la forte
corrélation qu'il y a entre le sida et la vulnérabilité au sida,
nous estimons qu'ils contribuent plus ou moins directement à la
lutte contre le sida.Guide d'entretien avec les responsables des
organismes communautaires de lutte contre les IST/VIH/sida à
Montréal
Fiche n°
Nom de l'organisme :
Adresse :
Vocation :
Date et historique de la création :
Objectifs :
Cibles de l'action :
Activités
Personnel :
Financement :
Difficultés/Échec :
Éléments de succès :
Perspectives :
Références
1 Organisation mondiale de la santé. Face à une urgence mondiale,
une action d'ensemble. In : Rapport sur la santé dans le monde.
Genève : OMS, 2004.
2 Onusida. Rapport mondial sur l'épidémie du sida :
4e Rapport mondial. Genève : Onusida, 2004.
3 Onusida. Rapport mondial sur l'épidémie du sida :
8e Rapport mondial. Genève : Onusida, 2008.
4 Centre de prévention et de contrôle des maladies infectieuses.
Le VIH et le sida au Canada : Rapport de surveillance au 31
décembre 2003. Ottawa : Sante Canada, 2004.
5 Onusida. L'épidémie de sida dans les pays a revenu élevé.
Aide-mémoire. Genève : Onusida, 2004.
6 Réseau canadien autochtone du sida. R. Une stratégie
autochtone canadienne sur le VIH/sida : à l'intention des premières
nations, des inuits et des métis. Ottawa : RCSA (Réseau canadien
autochtone sur le sida) 2003.
7 Ministère de la Santé et des Services sociaux. Stratégie
québécoise de lutte contre l'infection par le VIH et le sida,
l'infection par le VHC et les infections transmissibles
sexuellement. Orientations 2003-2009. Québec : ministère de la
Santé et des Services sociaux, 2004.
8 Lowndes MC, Alary M, Gnitoungbé C. La prise en charge des
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approche novatrice pour rejoindre les partenaires sexuels masculins
des prostituées au Bénin. Québec : Groupe de recherche en
épidémiologie de l'université de Laval en collaboration avec le
projet sida 2 (ACDI/CCISD), 1999.
9 Onusida. Commerce de sexe et VIH sida. Genève : Onusida,
2003.
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