ARTICLE
Auteur(s) : Kouassi
Gustave Koffi, Emeraude N'Dathz, Aissata Tolo, Danho Clotaire
Nanho, N'dogomo Meite, Romeo Ayemou, Paul Kouehion, Ibrahima
Sanogo
Service d'hématologie clinique CHU Yopougon BP 631Abidjan 21
Côte d’Ivoire
Le lymphome de Burkitt est une affection maligne développée aux
dépens du tissu lymphoïde. Elle est caractérisée par la
prolifération lymphoblastique de cellules B particulières appelées
cellules de Burkitt. Sur le plan nosologique, on distingue deux
formes :
- l'une dite sporadique observée en Occident, de mauvais
pronostic, car chimiorésistante ;
- et l'autre endémique appelée lymphome de Burkitt africain.
Cette dernière est particulière par sa distribution géographique
préférentielle dans les pays tropicaux.
Cette haute fréquence de l'affection obéit à un mécanisme
étiopathogènique associant, d'une part, l'association constante
avec le virus Epstein Barr et, d'autre part, la coévolution avec
l'endémie majeure qu'est le paludisme à Plasmodium falciparum,
cofacteur favorisant l'action oncogénique du VEB et l'existence
d'un dysfonctionnement immunitaire [1].
Il s'agit d’une affection grave, véritable problème de santé
publique. C'est le cancer de l'enfant le plus fréquent en Afrique
subsaharienne [1]. En effet, sa prévalence est de 1,6 à 5 cas pour
100 000 habitants en Afrique et son incidence tend vers un
nouveau cas pour 10 000 habitants par an. En Côte d'Ivoire, le
lymphome de Burkitt représente la plus fréquente des tumeurs de
l'enfant, avec environ 43 % des cas [2]. Classiquement, il existe
deux formes cliniques récurrentes à savoir les localisations
maxillofaciales et les localisations abdominopelviennes.
Les autres localisations sont dites exceptionnelles.
Lorsqu'elles existent et qu'elles sont primitives, elles posent un
réel problème de diagnostic différentiel avec les autres tumeurs
malignes de l'enfant. La fréquence de ces localisations
exceptionnelles varie d'une étude à une autre [3]. La présente
étude avait pour objectifs de relever la fréquence de ces
localisations et de déterminer leur profil thérapeutique et
évolutif.
Méthodologie
Il s'agit d'une étude rétrospective transversale à visée
descriptive, effectuée dans le service d'hématologie clinique du
CHU de Yopougon à Abidjan. La population d'étude était
constituée de patients atteints de lymphome de Burkitt, tous âges
et sexes confondus, et présentant des localisations exceptionnelles
en dehors des formes classiques (tableau
1). Le recrutement est assuré par l'étude de patients
hospitalisés pendant la période d'avril 1997 à juin 2007.
Les localisations exceptionnelles sont définies comme celles
autres que les formes classiques abdominales intrapéritonéales et
maxillofaciales. Ces localisations exceptionnelles sont
isolées ou associées à des localisations classiques abdominales
et/ou maxillofaciales. Le diagnostic de lymphome de Burkitt
reposait sur la cytologie et/ou l'histologie. Au total, 21 dossiers
ont été retenus sur un total de 106 dossiers dépouillés(tableau 2). Ont été appréciées les
caractéristiques cliniques, thérapeutiques et évolutives. Au plan
thérapeutique, les patients ont reçu six cycles hebdomadaires du
protocole CMA (cyclophosphamide 40 mg/kg i.v. j1,
méthothrexate 1 mg/kg i.v. j1, Aracytine®
100 mg/m2 i.v. j1 à j5, une semaine sur deux,
associée à une prophylaxie intrathécale systématique).
L'analyse des données a été effectuée à l'aide du logiciel
Épi-Info™ version 6.0.
Tableau 1 Fréquences relatives des localisations
exceptionnelles des lymphomes de Burkitt vus en Côte
d'Ivoire.
Table 1. Relative frequency of rare localisations of Burkitt
lymphoma seen in Côte d'Ivoire.
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Localisations primitives isolées (8)
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Rénales (3)
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Ovariennes (2)
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Ganglionnaires périphériques (2)
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Mammaire (1)
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Localisations secondaires associées aux formes classiques (13)
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Testiculaires (3)
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Rénales (3)
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|
Thyroïdiennes (2)
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|
Ovariennes (2)
|
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Surrénaliennes (2)
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|
Neuroméningées (2) Médullaires (2)
|
|
Ganglionnaires périphériques (2)
|
|
Cutanée (1)
|
|
Mammaires (2)
|
|
Pleuropulmonaires (2)
|
Tableau 2 Nature de la réponse thérapeutique dans le
cas de lymphomes de Burkitt aux localisations exceptionnelles
suivis en Côte d'Ivoire.
Table 2. Treatment response of Burkitt's lymphoma with rare
localisations in Côte d'Ivoire.
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Paramètres
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Effectifs (n = 21)
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Pourcentage
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|
Rémissions complètes
|
6
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29
|
|
Rémissions incomplètes
|
12
|
57
|
|
Échecs
|
3
|
14
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Résultats et discussion
En termes de fréquences relatives des localisations exceptionnelles
isolées ou associées aux formes classiques, on a pu noter que :
- les localisations rénales étaient prédominantes avec 28,6 %
;
- suivies des localisations ovariennes, testiculaires et
ganglionnaires avec 19 % chacune ;
- 14,3 % des patients ont présenté une localisation mammaire
;
- les localisations thyroïdiennes, surrénaliennes, neuroméningées
représentaient chacune 9,5 % ;
- la localisation cutanée ne représentait que 4,8 %.
Ces localisations exceptionnelles sont primitives dans près d'un
tiers des cas (38 %) avec une prédominance d'une localisation
rénale (14 %).
Elles sont en majorité secondaires aux localisations habituelles
(abdominales et maxillofaciales) et définissent un stade évolué de
la première localisation. Dans 38 % des cas, cette première
localisation est abdominale. La plupart des auteurs confirment
cette prédominance des localisations exceptionnelles secondaires
[1, 3, 4].
Ces formes atypiques ont des manifestations cliniques peu
spécifiques communes à plusieurs pathologies. Lorsqu'elles sont
isolées ou au premier plan de l'état clinique, elles posent un réel
problème de diagnostic différentiel et conduisent souvent à des
erreurs diagnostiques entraînant un retard fréquent dans la prise
en charge du lymphome de Burkitt.
Cette notion est également rapportée dans nos précédentes études
[5, 6].
Plusieurs tableaux nous permettent de relier ces localisations
exceptionnelles aux manifestations cliniques et aux difficultés de
la démarche diagnostique :
- en exemple, le caractère exceptionnel d'une atteinte rénale à
la fois primitive et bilatérale avait fait suspecter à tort une
pyélonéphrite devant des masses rénales, un tableau infectieux et
des anomalies urinaires. L'absence de réponse à l'antibiothérapie
avait conduit à une biopsie rénale qui confirmait histologiquement
le lymphome endémique de Burkitt (Eboua et al. [7]) ;
- deux cas d'atteinte ovarienne primitive ont été notés dans
notre étude. La rareté de ces atteintes a été également
rapportée par Masso-Missé et al. et Magri et al. [8, 9].
Dans l'étude de Magri et al., l'atteinte ovarienne simulait un
cancer de l'ovaire. Le lymphome de Burkitt ovarien primitif
est une tumeur rare qui se présente sous la forme d'une masse
pelvienne douloureuse pouvant parfaitement être confondue avec une
tumeur épithéliale de l'ovaire. Il est bilatéral dans 41 à 71
% des cas. Le diagnostic des localisations ovariennes est
souvent fait a posteriori lors de l'examen anatomopathologique de
la pièce opératoire [8, 9] ;
- la localisation testiculaire primitive est exceptionnelle. Elle
se manifeste par un gros testicule tumoral. Dans notre étude, elle
était secondaire et rentrait dans le contexte des manifestations
classiques du lymphome de Burkitt. Dans l'étude de Michel
et al., l'examen anatomopathologique après orchidectomie a
permis de redresser le diagnostic dans le cas d'un patient chez
lequel la symptomatologie évoquait une épididymite [10] ;
- la localisation neurologique du lymphome de Burkitt se
manifeste le plus souvent par des signes de compression médullaire
due à une épidurite. Ce sont en particulier une
paraplégie, des douleurs rachidiennes et des troubles
sphinctériens. Seul l'examen anatomopathologique des pièces
opératoires permettait de préciser le diagnostic éliminant les
autres atteintes extradurables (métastase) et les autres causes de
compression médullaire rapportées par Ses et al. [11]
;
- la localisation thyroïdienne dans notre étude était surtout
secondaire. L'atteinte primitive est rare et pourrait faire penser
à un goitre thyroïdien du fait du caractère diffus ou à d'autres
affections telles qu'un cancer ou une thyroïdite [5, 12] ;
- les localisations cutanées et sous-cutanées se présentent par
des nodules. Un cas de nodule cutané paravertébral a été rapporté
par note équipe. Le problème diagnostique s'est posé avec le
mal de Pott qui est la tumeur paravertébrale la plus fréquente [6]
;
- un cas de lymphome de Burkitt à localisation anale à l'allure
d'un abcès périanal banal a été signalé par Rakoto-Ratsimba
et al. à Madagascar, et le diagnostic a été confirmé après
examen anatomopathologique de fragments biopsiques [13] ;
- l'analyse histologique après biopsie chirurgicale d'une masse
tumorale localisée au niveau du sinus caverneux et prise à tort
pour un méningiome du sinus caverneux, a également amené au
diagnostic du lymphome de Burkitt [14]. Ainsi, devant toute tumeur
localisée dans des sites exceptionnels dans le contexte
d'endémicité de maladie de Burkitt, l'examen anatomopathologie de
la pièce de biopsie permet de discriminer le lymphome de Burkitt
des autres causes de tumeurs non hématopoïétiques.
Au plan thérapeutique, la rémission complète a été observée dans
29 % des cas tandis que la rémission incomplète et le taux d'échec
ont été observés dans respectivement 57 et 14 % des dossiers
suivis. Ces résultats thérapeutiques sont modestes, comparés à
ceux obtenus lors d'études antérieures rapportées par notre équipe
dans le cadre de localisations classiques ; nous observions alors
des taux de rémission complète qui oscillaient entre 66 et 76 %
pour les localisations classiques abdominales et maxillofaciales
[15]. Au plan évolutif, on observe 33 % de décès, 14 % de patients
guéris et 19 % des patients vivants et en cours de traitement. Nous
avons déploré un tiers de malades perdus de vue après six cures de
chimiothérapie. Il apparaît que le pronostic soit moins
bon chez les patients présentant une localisation
exceptionnelle secondaire, en particulier avec un taux de décès
plus élevé que dans le cas des formes primitives (tableau 3).
Le mauvais résultat thérapeutique observé avec les localisations
exceptionnelles de ce lymphome s'explique en partie par le fait
qu'il s'agit le plus souvent de gîtes sanctuaires difficiles
d'accès à la chimiothérapie. Hormis l'atteinte thyroïdienne [5, 12]
au cours de laquelle la chimiothérapie donne de bons résultats, les
autres formes répondent mal au traitement et surtout les
localisations testiculaires, médullaires et neurologiques [10,
11].
Tableau 3 Devenir des patients suivis pour un lymphome
de Burkitt aux localisations exceptionnelles.
Table 3. Outcome of patients followed for Burkitt lymphoma in
rare localisations.
|
Paramètres
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Effectifs (n = 21)
|
Pourcentage
|
|
Vivants et en cure
|
4
|
19
|
|
Guéris
|
3
|
14
|
|
Décédés
|
7
|
33
|
|
Perdus de vue
|
7
|
33
|
Conclusion
En dehors des localisations classiques abdominales
intrapéritonéales et maxillofaciales, les autres localisations du
lymphome de Burkitt restent exceptionnelles. Ces atteintes
sont évidentes lorsqu'elles sont associées à des localisations
classiques. Le problème est celui des formes exceptionnelles
primitives dont les particularités cliniques ne sont pas
spécifiques au lymphome de Burkitt, et par là susceptibles de poser
un réel problème de diagnostic différentiel d'avec les autres
tumeurs non hématopoïétiques. Dans ces cas, le contexte
épidémiologique constituera un argument de poids avant la
confirmation anatomopathologique et immunohistochimique sur la
pièce de biopsie. Il importe donc devant toute tumeur
primitive isolée d'évoquer le lymphome de Burkitt dans ce contexte
d'endémicité et d'exiger l'examen anatomopathologique comme élément
de diagnostic de certitude même si la maladie de Burkitt reste le
seul lymphome qui admette le diagnostic cytologique. Une telle
attitude permettra un diagnostic et une prise en charge précoce de
la maladie afin d'améliorer la précocité et la rapidité
thérapeutique et le pronostic de ces formes exceptionnelles.
Références
1 N'krumah FK. Olweny clinical features of burkitt's lymphoma.
The african experience. LARC SC Pub 1985 ; 60 : 87-95.
2 Boiron M, Blaudin DT, Rain JD, Tea N,
Berger R, Bonhomme J. Colloque sur la maladie de Burkitt.
Med Afr Noire 1981 ; 28 : 8-9.
3 Magrath I. African Burkitt's lymphoma: history, biology,
clinical features and treatment. Am J Pediatr Hematol Oncol
1991 ; 13 : 222-46.
4 Belley PE, Mbakop A, N'Kegoum B. Aspects
anatomocliniques du lymphoma de Burkitt ovarien à propos de 57 cas
observés en milieu camerounais. Sem Hop Paris 1999 :
1172-6.
5 Koffi KG, Touré AH, Tolo A, et al.
Localisation thyroïdienne et osseuse du lymphome de Burkitt. Ann
Med Univ Abidjan 1996 ; 25 : 147-59.
6 Adonis-Koffy L, Koffi KG, Sawadogo D, Timité
Konan AM, Sangaré A, Boka M. Localisation
sous-cutanée du lymphome de Burkitt à propos d'un cas au CHU de
Yopougon. Bull Soc Pathol Exot 2003 ; 96 : 90-1.
7 Eboua TKF, Diarrassouba G, Adonis-Koffy L,
et al. Localisations rénales bilatérale primitive du lymphome
de Burkitt : à propos d'un cas au CHU de Yopougon. Bull Soc Pathol
Exot 2004 ; 97 : 67.
8 Masso-Missé P, Essomba A, Tchamfong NR,
Mbonda E, Sosso MA, Malonga E. Le lymphome de
Burkitt de localisation ovarienne à propos de trois cas. Med Afr
Noire 1996 ; 44 : 402-4.
9 Magri K, Riethmuller D, Maillet R. Lymphome de
Burkitt pelvien simulant un cancer de l'ovaire. J Gynecol Obstet
Biol Reprod 2006 ; 35 : 280-2.
10 Michel F, Caillot D, Petrella T, Guy H.
Le lymphome de Burkitt : une cause exceptionnelle de tumeur
testiculaire. Progr Urolo 1992 ; 2 : 454-8.
11 Ses ED, N'Dri OD, Varlet G, Koffi K,
Boni NP, Ba Zézé V. Compressions médullaires par lymphome
de Burkitt : analyse de sept observations. Neurochirurgie
2001 ; 47 : 552-6.
12 Mongalgi MA, Chakroun D, El Bez M,
Boussen H, Debabbi A. Goitre thyroïdien révélant un
lymphome de Burkitt. Arch Fr Pediatr 1992 ; 49 :
593-5.
13 Rakoto-Ratsimba HN, Razafimanandry HJC,
Samison LH, Rakotomalala HSB, Ranaivozanany H. Une
observation de lymphome de Burkitt à localisation anale. Ann Chir
2003 ; 128 : 265-7.
14 Dufour H, Diaz A, Metellus P, et al.
Lymphome de Burkitt du sinus caverneux : à propos d'un cas.
Neurochirurgie 2001 ; 47 : 564-7.
15 Koffi KG, Bosson NM, Aka-Adjo MA, et al.
Résultats du traitement du lymphome de Burkitt africain :
expérience du service d'hématologie du CHU de Yopougon (Abidjan).
Med Afr Noire 1997 ; 44.
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